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Une fois encore et toujours, semblablement.

13 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

 

De quelque conversation raboteuse et récurrente, une mienne contrariété demeure devant la résistance, qui jamais ne cède, s’agissant de la question du langage et de la langue, dans leurs rapports avec la pensée. La résolution de cette difficulté se heurte sans cesse au poids des intuitions ordinaires, ergo et paradoxalement, l’apparente facilité et l’évidence se rebèquent.

Hors champ philosophico-linguistique, la vie des mots paraît se dérouler avec simplicité ; ils sont les outils sans lesquels notre pensée ne pourrait s’exprimer. Sortis de leur boîte (crânienne) avec plus ou moins de spontanéité voire d’automatismes et de réflexes et aussi de présence d’esprit – expression à la fois juste et trompeuse – les mots, même les plus courants et usés, sont pourtant agencés selon des règles à ce point intériorisées qu’elles ne permettent plus de saisir la contradiction qui se joue en nous : admettre la nécessité du passage par les mots pour donner « corps » à nos pensées d’une part, d’autre part affirmer que la pensée peut échapper à la verbalisation au point que des êtres non parlants puissent nous « dire » des choses. C’est se méprendre sur les conditions de possibilité de toute pensée qui ne peut s’élaborer sans que la disposition d’une langue lui fasse substruction.

Peut-être ce terme, disposition, fait-il difficulté. Chacun y va de son refrain offensé à l’égard des nourrissons – in/fans, non parlants – des muets et autres mutiques, taiseux et silencieux en tous genres, vitupérant contre ce crime de lèse humanité, prêt à octroyer, par rétorsion contre un point de vue si cruel, que les arbres aussi pensent, et les gestes, les images … alors et bien qu’ils ne parlent pas ! Et même et à rebours, que tout ce qui nous « dit » quelque chose, pense forcément, d’une manière ou d’une autre. Il suffit, n’est-ce pas, de l’entendre, le ressentir, le savoir, le comprendre. La charge logique d’une telle affirmation est très faible ; qui la prononce n’a pas conscience qu’il vient d’inverser l’origine de ce qu’il croit être pensé en affirmant non pas que l’arbre nous « dit » quelque chose, mais que l’arbre « nous » dit quelque chose*. Le soi-disant destinataire du discours, celui qui décide de ce qu’il contient et de ce qu’il « dit » ne font qu’un ; pire, ou mieux, ce destinataire/décisionnaire/dépositaire – une sainte-trinité d’un nouveau genre – est seul à formuler en sa langue propre ce que le faux locuteur lui aurait « dit ». Car enfin, c’est exactement, uniquement, et exclusivement à la condition qu’une reformulation se fasse — à voix haute, mezza voce ou in petto, c’est sans importance — mais toujours dans un idiolecte particulier. Reformulation illusoire et trompeuse puisque ni l’arbre, ni la mer, ni les nuages n’ont « dit » quoi que ce soit : nous leur prêtons nos mots non seulement sans nous en séparer, mais sans la moindre chance qu’ils s’en saisissent. De plus, la mer, le ciel, les arbres, les forêts, tout ce qui, non-parlant, nous « parle » au point que nous les comprenions, auraient cet avantage unique et inattendu, de pratiquer une polyglossie innée, spontanée, sans apprentissages ni dictionnaires, si, quelle que soit la langue pratiquée par le promeneur, le passant, le rêveur, les discours qu’ils tiennent sont tenus dans la sienne. Il n’y a pas meilleur terme ici pour qualifier ce touchant anthropomorphisme – tous ne le sont pas – que celui d’inter/prête.

L’erreur pourtant flagrante mais si difficile à battre en brèche, contient une autre méprise, voire un paralogisme. A tous ceux, naïvement bien plutôt que solidement, qui affirment la validité de l’expression « pensée non verbale » et en tirent, ipso facto, la conclusion (ergo) que, nature, images, gestes, objets, animaux, nous parlent bien que et même-s’ils-ne-pensent-pas-comme-nous-et-que-nous-ne-les-comprenons-pas-toujours, à ceux-là il faut montrer qu’ils sont précisément en train de se prononcer pour un lien substantiel entre parole et pensée, alors qu’aucune parole, stricto sensu, n’a été proférée. Les mêmes, qui protestent quand on explique que langage, langue, parole, mots** constituent la pensée et non l’inverse, ne voient pas qu’en prêtant des « pensées » à des êtres non-humains, voire des objets fabriqués, dénués de langue, de parole et de mots, a fortiori des règles pour les composer et les organiser, les mêmes n’ont aucun moyen de vérifier ce que « disent » ces éventuelles pensées, sinon en les rapportant à eux-mêmes et rien qu’à eux-mêmes.

Dans de telles discussions — rugueuses et raboteuses — ce point délicat finit toujours par être servi : donc, les tout jeunes enfants, ne parlant pas encore, ne pensent rien ! Quel raccourci ! On voit bien qu’il s’agit ici, non plus de comprendre que quelque chose se joue dans le raisonnement proposé, mais qu’il faut « sécher », voire assécher les propositions dérangeantes. La réponse est pourtant dans l’indignation, il suffit d’être précis : les enfants (qui) ne parlent pas encore. Ce qui n’est quand même pas la vocation ni le devenir d’un arbrisseau. A quoi il faut aussi faire remarquer que, bien que ne parlant pas encore — mais assez tôt eu égard à toute une existence — le petit d’homme n’est pas privé de mots, n’est pas dans un vide de paroles, n’est pas hors contact avec le langage***. Tout autour de lui est parlé, précisément dans une langue qu’il va faire sienne, et dont il n’est ni séparé ni étranger, qui ne lui est pas étrange. Toutes les conditions de possibilités pour qu’une/sa pensée se développe, pour que l’enfant-le-non-encore-parlant-dans-un-environnement-parlant-et-parlé, constitue, nécessairement, des/ses pensées, mais sans l’avoir décidé, dans une langue dont il va saisir toute l’organisation avant même de l’apprendre consciemment, une langue qui lui est familière avant même qu'il n'en pratique la complexité, avec une stupéfiante facilité ! Tout le reste est question de degré.

        

Les auteurs, philosophes et linguistes de haute volée au service de cette question que d’aucuns traitent avec une légèreté confondante et péremptoire, ne sont pas ici convoqués, c’est volontaire. **** Tentative et tentation d’y revenir, non point sans eux — ils sont toujours là, c’est même pourquoi je peux formuler ces remarques — mais sans référence explicite. Comme on le ferait, entre la poire et le fromage, sans oublier le bon vin. Et s’apercevoir, ici comme ailleurs, ainsi comme autrement, que les raisonnements éprouvés par l’usure et le frottement des textes, ont des effets durables, et leurs développements … durables eux aussi, peuvent alors être avantageusement synthétisés. Le tout de bonne foi, lecteur.

 

*on peut subroger tout objet, animal, végétal, minéral, truc ou machin-chose, gri-gri mascotte sans la moindre difficulté ; ** pour autant des termes sans équivalence philologique, philosophique ni linguistique. *** le cas de tout non-parlant humain dans un milieu humain. **** d’autant que je l’ai fait rigoureusement en bien d’autres occasions ici même.

De l’importance des préfaces, quand il s’agit de Fondane et de Rimbaud.

9 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

Fallait-il choisir entre quelques écrivains catholiques et les surréalistes ? Les premiers forçant l’œuvre du point de vue de la foi, tel le pied des jalouses dans la délicate pantoufle de vair auquel elle ne pourra jamais convenir. Les seconds y trouvant, toujours et partout, le précurseur ébloui de leur doctrine, au risque d’un reniement tardif. Ainsi et dès le début de sa Préface de Rimbaud le voyou de Benjamin Fondane*, Michel Carassou choisit-il de poser une alternative que le profane en rimbaldie pourrait, s’il l’osait, qualifier d’exagérée. Mais ledit profane ne se vantera pas de n’avoir lu ce livre indispensable que trop récemment, et le rimbaldien-canal-historique auquel je pense, doit en avoir le tricorne de travers, mais l’œil qui frise.

Le Roumain francophile – il y en a pour qui cela fait pléonasme – publie cette biographie inclassable en 1933. Il est en France depuis dix ans, à Paris. Dans dix ans environ, il mourra à Auschwitz sans avoir vécu la quarante-sixième année de son âge. Mais voilà comment on se trouve sans l’avoir ni voulu ni cherché dans une perplexité imprévisible : de Fondane et/ou de Rimbaud, qui va-t-on rencontrer ? auquel a-t-on prêté sa meilleure attention de lectrice ?  Certes, il n’y a aucune erreur possible, le premier a rédigé un essai biographique sur le second, l’inverse étant impossible, et l’on sait parfaitement que cela ne porte pas à confusion : le biographe s’empare du bio/à grapher, devenu biographé, et s’efface devant et derrière lui : il n’y a, pense-t-on, qu’une seule façon de construire une biographie, quelle soit édifiante ou pamphlétaire, jamais elle ne saurait se passer de datations, de faits, de citations, de références, et des recherches afférentes dûment signalées.  Jamais elle ne devrait – ni ne pourrait – exister en lévitation. Toujours elle aurait avec le chantier archéologique les points communs du travail de fourmi et de la précision d’orfèvre dans les déblais, les décharges et les excavations. Toujours, la libido sciendi, la curiosité, passion et perfection intellectuelles enfoncées et vissées au sommet et au milieu du crâne.

C’est une surprise : Rimbaud le voyou (nous) parle de Fondane (aussi). Le préfacier – Carassou – dont les précisions d’histoire littéraire sont, de loin, plus nombreuses en quelques pages que dans tout le livre présenté, ne manque pas cet angle : il reporte un extrait de lettre dans laquelle Fondane exprime sa reconnaissance à Chestov,  celui qui lui fit comprendre aussi des hommes auxquels vous n’avez pas pensé, Rimbaud, Baudelaire. Peut-on mieux dire à quel point la formation – philosophique, ici – du biographe fait le biographé ? Et si les plus belles et réussies biographies sont celles qui répondent à la question qu’elles ne posent ni ne formulent pourtant jamais explicitement — qui est cet être-là, quel est son être, autrement dit encore, de quelle ontologie existentielle procède-t-il — celle de Rimbaud par Fondane est un modèle, une réussite. Rimbaud le voyou, sans virgule médiane, il s’agit d’un syntagme à soi-seul.

Ce titre n’est d’ailleurs pas tout à fait celui-là mais c’est volontairement que j’ai réservé la suite : Rimbaud le voyou et l’expérience poétique, construit sous le signe (caché) du chiasme, le voyou et l’expérience (l’existence) unis au centre, Rimbaud/le poète en bordures, en cadre, en encadrement. D’autres auraient, comme il est de bon ton il paraît, retenu la prudence et préféré, « Rimbaud le voyou ou l’expérience poétique ». Avouons que cela aurait tout changé. L’auteur y aurait dépensé son énergie intellectuelle à tenter de trancher, tandis que la conjonction de coordination – la doublement bien nommée – « et » contrarie tout agiotage en faveur d’un développement, d’une démonstration, d’un raisonnement et sa validation.

Dans la Préface de la Seconde Édition, Fondane reprend la raison pour laquelle il a choisi le terme voyou pour le coller, l’accoler au nom de Rimbaud plutôt qu’en faire une discussion, une hypothèse ou une alternative à héros, par exemple. Toute la question de la biographie est contenue là, dit-il ; mieux, la question de toute biographie, qu’on croit tenue à des empilages et autres agencements en meccano, d’amoncellements et successions d’évènements en vue d’une fin – achèvement et finalité – rayonnante. Toute biographie d’un génie serait alors l’observation et la description de cette téléologie ; décidément l’Esprit hégélien règne toujours. Et si elle (la biographie) ne conclut pas, on force les évènements un tantinet — et ça y est. Cela confine à l’idéalisation à marche forcée, qui n’est pas absolument parlant une hagiographie, mais enfin, qui lui ressemble fort, en cela qu’il convient de justifier une vie, lui donner une ou plusieurs explications légitimes, preuves et autres arguments, ou, comme l’on dit aussi, apporter des « clefs ». Rien n’est plus étranger à la démarche de Benjamin Fondane le chestovien, dont on connaît l’attraction pour le tragique, le procès fait à la raison** ou le sentiment profond que toute conscience est malheureuse***. Évidemment, tout repose, pour le biographe sur cette ambiguë question de la nature du génie, qui nous porte à le revêtir d’une admiration irrationnelle, reflet de l’illusion commune sur lui et sur nous-mêmes qui accordons à tort plus d’importance et de sens au fait de chanter plutôt qu’à ce qu’il (ce génie) chante. Et d’ajouter cette expression freudienne – il y en aura quelques-unes dans le corps du livre – il est notre acte manqué ! Remarquons ce pluriel, il n’est pas de majesté mais d’humanité.

*aux éditions Non Lieu – 2010 - ** titre d’un article de 1929 ; *** titre d'une oeuvre parue en 1936, La conscience malheureuse.

Complicité et parti pris des mots.

3 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

 

 

L'azuré papillon mille yeux bleu acier peints sur ses ailes larges ourlées d’un fin trait noir — observait l’épineuse, la bugrane, avant de s’y poser, ou la gentiane des marais, la croisette ou la grande, fabuleuse lycène. Petit loup au ventre roux ou brun nacré passe par ici, repassera par-là, quitte le sol pour prendre son envol. Papillon du poète, Allumette volante envolée flamboyante au-dessus de la lampe à huile des fleurs* Leur aile dans les doigts n'est qu'une pincée de cendres*

         Seul à redonner vie aux mortes feuilles brunes, il se repose sur leur pigment en ses métamorphoses glorieuses — alors on l’appelle Kalima inachus — il vient de Psyché, ψυχή, qui fait passer un souffle, ce mot dont on a oublié qu’il signifie d’abord papillon. Frôlement bleu dans l’air, ce billet doux plié en deux ** qu’entre eux des amis s’offrent, Remy pour Pierre i.e Belleau pour Ronsard qui l’inséra dans son Bocage, ainsi fait-on au 16ème siècle, et secrètement de nos jours.

*avec la complicité de Francis Ponge in le Parti pris des choses, *lequel avait aussi noté ces mots sur un folio volant, en 1936 **Jules Renard.

 

 

Les pierres de lave,

                                  ne salissent pas la neige qui les recouvre et fond peu à peu à leur tiédeur tardive. Paysage noir et blanc et chaud et froid et rude et doux, plein du silence d’après, plus dense, plus empli, un silence sans trou.

Les saisir du geste furtif d’une gradiva qui cueillerait un morceau de marbre interdit, un éclat de tesselle, un bout de poterie ; est-ce ôter un peu de l’éternité du volcan, plus sacré que les temples des dieux, si je les pose là près de moi pour toujours ? Les petites pierres laviques étnéennes, mates, poreuses et ponces, pour contredire le charbon anthracite qui, sept fois, brille dans le poème* par l’involontaire magie de ses syllabes*.

*le toujours même complice, in Pièces.

 

 

L’édredon,

                    sous lequel floconne les souvenirs inachevés de l’enfance, seul capable de soulever l’enthousiasme aérien et complice d’une conversation désintéressée*.

Il n’y a plus d’édredons, sauf dans les greniers des maisons à grenier, et encore, rarement. Mais, cette fois, on osera contrarier le poète, ce poète-là, bien qu’il ait raison : qui connut des sommeils légers comme plumes sous des édredons de satin or vif, safran clair ou grenat profond, ne saurait s’offusquer qu’il fallut dépouiller au moins cinquante volatiles. Celui-là, même longtemps après, n’y pense pas, tout occupé qu’il est à rechercher l’incomparable, l’inimitable et dorénavant introuvable sensation d’être enseveli pour ne pas dire submergé dans un océan de langueur.

De ces plumes qui écrivaient à l’encre invisiblement tenace nos amnésies aléatoires, un jour s’échappent par les coutures usées, des mots irrattrapables voletant le temps d’un soupir dans et malgré leur légère force expansive*. Cette méditation, le poète l’appelle bouffante. Il a raison pour au moins deux raisons, dont la moindre n’est pas la philosophico-métaphorique, et l’autre l’enveloppante.  

*complicités idem et ibidem.                            

et au premier de l'autre

1 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

Délicate rose de Fr&Fr 

 

 

Au dernier jour de l'an.

31 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

 

Quel ourdisseur superbe

 a dérangé les fils et troué le tissu ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La grande attente de l’eau

Soleils à bout de mains

Soleils qu’explosent les espaces nouveaux.

 

 

 

Clarté de soir immense

que n’accompagne pas le vent

lentement

 

Dans une flaque d’eau

La bourbe

Et des bribes

De rien

Pour l’aventure.

(Gilbert Trolliet)

 

Cueillir la terre et saisir l’air

déchirer l’espace, défigurer le temps qui passe

s’infinir mieux qu’une eau épandue

 

 

Au compas strict et parfait de la fin du jour,

le point sous le i dessiné

 

Il suffit de regarder pour voir

un point dans l’infini

changer le monde.

 

Seul et gris,

Parfois l’univers rosit de bonheur

 

J’ai souvent évoqué cette lune enchantée

Ce silence et cette langueur,

Et cette confidence horrible chuchotée

Au confessionnal du cœur.

(Baudelaire)

 

Aussi ce point blanc tombé du ciel tenait le monde à l’envers.

 

Toucher le réel,

étant le temps.

Etend. 

 

 

 

 

C’est comme si le jour était voilé par l’excès même de son éclat. Ce jour vaut nuit ce jour bleu cendres-là. Il tient son ombre estompée dans son éclat. Il tient son ombre dans les griffes de son éclat.

(Francis Ponge)

 

A tous & à chacun, ne vous souhaiter que le possible ; de belles heures, des moments volés à l'infinité, des solitudes partagées, des mots aimés, des Aimés dans les mots, des heures belles. Oui, juste cela, de belles heures belles de la beauté du monde & des mots pour la dire & pour l'écrire aussi.

Immense Merci à Stéphanie, conductrice patiente.

 

Les mots aussi pour gourmandises.

25 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

Prononcer coquille non comme quille mais comme île, non comme vanille mais comme gracile, nautile ou fossile, la « coquile » Saint-Jacques donc, car vous voilà en Cotentin, à Port-en-Bessin précisément, haut lieu, même à marée basse, de la drague, de la réflexion et de l’hermaphrodisme.

 Voyons cela de plus près, c’est le cas de le dire. Vous ne serez pas déçus, deux cents yeux environ vous regardent. Périphérique et centrale, la vue de notre bivalve préféré — avec tous les autres — aurait donné des idées aux concepteurs de télescopes modernes, miroitiers toutes catégories. Ce que la coquile scrute dans les fonds sableux retournés par les flux et les reflux engrisés du poids des nuées roulant au-dessus des flots, personne ne (se) le demande, sinon moi en cet instant et avec insistance ; aussi, la réflexion intrigante de la lumière par le système optique surpuissant de la coquile saint-jacques de toutes les mers du monde, suscite mon étonnement.

Mais ce n’est pas tout. Draguée sans vergogne et sans distinction par des pêcheurs non repentis, son hermaphrodisme naturel abolit la ségrégation et la domination d’un sexe sur l’autre, lors, la coquile manchote est un coquillage normand universel et même universaliste qui aime qu’on l’aime sur tous les continents, décline dans sa grammaire gastronomique ses accords les plus subtils et conjugue avec bonheur les grands classiques et l’audace stylistique ; un tantinet masochiste, elle adore qu’on la cuisine et la questionne à condition d’user  du raffinement dû à son rang, lequel lui vaut –  et elle seule – de n’être pas vendue au Marché aux esclaves renommé et nommé en ces terres et surtout ces mers encore un peu vikings, la criée, où l’on s’arrache toute marchandise vivante sortie de la mer,  à grand coups de hurlements compris des seuls initiés, dans d’immenses gueuloirs résonnant de la raison du plus fort qui l’emporte encore une fois, ici et partout. Foin de moralisme, de fable et de littérature, notre distingué mollusque s’échange de gré à gré contre de l’argent qui passe invisiblement de main(s) en main(s) ; est-ce pourquoi, sur la jetée du port comme ailleurs, on appelle en liquide ces transactions ?

Mais ce n’est toujours pas tout. Pour faire vos gammes, vos exercices et vos arpèges en maître queux du piano droit de votre étroite cuisine, en chef cuistot avisé et inventif, en coq, dédaignant momentanément les gallinacés, coquillages et autres coques de mer, vous vous souvenez : de Venus, de Botticelli, de la conquête de la Sicile par les Normands, des saveurs moyen-orientales et plus lointaines encore que les Arabes y portèrent. Votre hypermnésie gustative, votre fâcheuse tendance à convoquer la philosophie, la littérature et la poésie tout ensemble jusque dans vos casseroles, votre énervante propension à passer vos sens à la moulinette de votre entendement que vous assaisonnez en retour d’un doigt de mêlé-cassis pour le déséquilibrer, tous les ingrédients sont là pour détourner la coquile saint-jacques d’une tentation gratinée de béchamel, autre souvenir plus gâte-sauce celui-là, qui pendant des décennies a empoisonné votre instinct cuisinier et recouvert de buées, récriminations, soupirs et autres objurgations maternelles, votre goût de l’inattendu, l’invu, l’incréé, et transformé en lamentables fours la plupart de vos essais culinaires. Alors, réservons encore pour quelques lignes ma recette du jour.

Ce n’est pas chez Simenon, qui séjourna à Port-en-Bessin pour y écrire La Marie du port, grand amateur de blanquette de veau, de pluies et d’ambiances troubles de fin du jour, d’été et de saison dans les petits villages, ce n’est pas chez Simenon qu’on découvrira la délicatesse latente de la coquile locale, ou plutôt de son muscle nucléaire, doucement extirpé de sa conque dont il faut répéter que seul le pouvoir d’une figure de style fait se confondre dans la même signification, le contenant et son contenu. Stricto sensu, nous parlons bien depuis le début, non de la coquille mais de la noix épaisse, nacrée, charnue, à chair longue et moelleuse qu’elle renferme, ébarbée de ses barbantes barbes et débarrassée de son corail qui, à contre-emploi de son nom, n’a vraiment rien de précieux, surtout pas le goût. Un cabochon d’or blanc qui repose dans une nef creuse au dos magdalénien côtelé, voilà de quoi justifier que les lieux de sa drague se nomment des gisements.

On se prend à rêver qu’Henri Calet eût pu nous offrir, à l’instar de son Musée de l’Asperge* un Musée de la Coquille Saint-Jacques – il en existe, dédiés aux pérégrins de Compostelle qui occultaient dans la douleur joyeuse le plaisir de manger pour celui d’avancer dans les chemins. On nous parle d’un à Vannes qui expose les squelettes coquillers d’individus très banals de l’espèce courante Pecten maximus, celle qui nous occupe précisément parce qu’elle se prête aux métamorphoses culinaires les plus fines. Calet nous aurait dit, sans risque d’être égalé, qu’il s’y serait promené – peut-être dans les mêmes mocassins rouges qui lui blessaient les pieds – comme devant des coquilles vides devant lesquelles nous éviterons de nous appesantir.

Ce n’est toujours pas tout. Il faut maintenant que la coquille livre ses secrets, ses mémoires séculaires, ses intuitions créatrices de celles qui relèvent du travail minutieux mais inconnu de soi en soi, construit de saveurs et de rejets, d’affirmations et de négations, de refus et d’acquiescements, de germinations et d’échecs, tous et toujours silencieux et invisibles. Selon le principe dialectique de l’engendrement de l’affirmation par tout dépassement de la négation, de l’harmonie par le chaos à son tour brisé, du bon par le mauvais anéanti, la coquile – et ses semblables – se nourrit du pire ; détritivore, tel est le nom de cette catégorie de vivants qui se font de ce qui nous défait, nous et les autres. Claquant des valves sauf quand elle se cache dans les fonds sédimentaires, elle avance en bondissant par la puissance motrice des crachats qu’elle expulse, tandis qu’à l’intérieur, elle s’efforce de filtrer, filtrer et encore filtrer les planctons et autres minuscules qui passent à portée de ses mâchoires. Personne ne nous dit la raison pour laquelle elle n’aurait qu’un unique ennemi, l’étoile de mer. Ce qui nous paraît un oxymore océanien avant de nous plonger dans une méditation océanique.

Toute chose ayant une fin, cette histoire bivalve s’achève par la résolution d’une faim sans faim, une faim feinte, autrement nommée gourmandise, qu’Épicure en personne condamnait fermement – contrairement aux contre-sens qui courent depuis 23 siècles – parce qu’une fois contentée, elle se présente à nouveau et encore et encore, insatiablement. A moins que les inconvénients – qui ne manqueront pas d’arriver sous toutes les formes physiologiques et mentales – n’obligent à la cessation de ce plaisir qui n’en est pas un puisqu’il engendrera, de facto le déplaisir, voire la douleur d'un nouveau désir insatisfait par l’absence, le manque, la cessation inévitables. Aussi, comme toute chose, la dégustation de la Coquille Saint-Jacques ne peut se faire qu’à certaines conditions très surmontables, dont l’une « ne dépendant pas de nous » est parfaitement épicurienne. Il faut attendre qu’elle ait atteint précisément la taille de 10,2cm à l’Ouest du Cotentin, contre 10,9 cm à son Est. Nous éviterons d’en tirer des conséquences du genre, mieux vaut la qualité que la longueur ! Ou de supposer que les côtes Ouest sont plus vivifiantes que celles de l’Est, car il arrive toujours un moment où, même à l’Ouest, on est à l’Est d’autre chose. Et qui a déjà pensé, envisagé, écrit, ou simplement vu que le Cotentin, observez-le bien, est une botte inversée ? Qu’il donne un coup de pied dans la mer, qu’il avance dans l’eau, large et solide, qu’il est un faux pas géographique, une ombre portée, déplacée, déformée, éloignée de nos italienne et latine mémoires, savoirs et attractions irrésolues. Alors, dans la jubilation gratuite que les mots écrits portent au crédit de ce qui est, et à ma façon en ces jours plus ternes que des paquets de mer aux crépuscules d’hiver, voici comment la noix d’une coquille saint-jacques devient un double plaisir colettien, écriture et dégustation :

         la laisser quelque temps, celui de rédiger une lettre par exemple, ou de lire quelques pages, dans un endroit où le grand froid la saisira pour la transformer en un petit diamant luminescent. L’en sortir, la coucher sur la tranche pour la découper en feuillets aussi fin qu’un papier pelure, les disposer calmement sur un plat plat. Atteindre avec reconnaissance le bidon d’huile d’olive réservé aux préparations crues pour ne pas en gâcher le goût ; elle peut avoir été pressée soit en Sicile, soit en Grèce. Dans les deux cas, elle est douce à vos souvenirs. Laissez tomber avec lenteur sans la quitter des yeux, une goutte, une goccietta vraiment, depuis la pointe d’une pipette – mais pourquoi donc ai-je ripé et écrit pipelette ? Et,  parce que la bergamote est votre agrume fétiche**, parce qu’elle est un bonbon littéraire et d’enfance venu d’une Lorraine passée par l’Italie, parce que d’Italie justement, elle est originaire, sans l’être de Bergame, vous saisissez le fruit rond qui parfume déjà votre paume, râpez finement, très finement, son écorce au-dessus de la feuille de noix devenue translucide à la température ambiante et à votre regard. Vous n’avez pas omis, bien sûr, plus rapide dans sa chute, une autre goutte, voire deux ou trois, de citron vert versées en son cœur, bien que j’aie oublié de le dire juste avant. Et parce que les pistaches de Sicile sont les meilleures du monde et les plus rares, que les Normands du XIIème siècle, de ce coin du Cotentin où l’on drague les gisements de coquiles depuis toujours, les ont bien sûr mangées, qu’elles arrivèrent assurément dans l’île avec les Arabes, qui y firent tant de belles choses, vous avez trouvé –  vous ne renoncez à rien dans les circonstances essentielles – des pistaches sans leur coque – impératif kantien dans un clin d'œil orthographique, on est gâté – et surtout, surtout, non salées (hérésie absolue que ce sel malévole). La pistache ressemble alors à un gros grain de riz d’un vert profond, forestier et luisant comme après la pluie. Vous la déposez délicatement. Les émincés de coquiles – car le singulier n’était d’usage que par majesté – que vous allez laisser se reposer tandis que vous poursuivrez votre lecture ou commencez une nouvelle correspondance amie, vont passer de l’état de crudité à celui de semi-cuisson par la magie de l’acide citrique, sans que la moindre flamme, sinon celle de votre énergie propre – ἐνέργεια – les y ait conduit.

 

[Et si vous vivez dans une région de fromages de chèvre, soyons fous en ces temps malveillants, sans les passer par le grand froid, vous découpez de même votre bûchette, vous posez la tranchette sur une rondelette de pain légèrement grillée seule et au préalable, ensuite frottée à l’ail et sur laquelle vous avez laissé tomber la même goccietta de la même huile préconisée, grecque ou sicilienne. Sur ladite rondelette vous lâchez aussi une gouttelette de miel, elle descend plus lentement encore que l’huile, et posez une pistache semblable à l’autre et quelques ciselures de basilic, ce qui est l’opération la plus délicate, le basilic ne survivant pas à l’hiver, soyez inventifs.]

Ce 25 Décembre de l’an 2020, avant couvre-feu.

 

* cf archives, 02 Août 2020 : Les petits musées d'Henri. ** cf archives, 26 Août 2017 : 2cm x 2cm = 4cm2 de pur bonheur.

Veilles

22 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

 

Je raccommode mes pensées

au fil du temps.

 

Écrire,

tenir les mots par la taille

et danser.

L’encrier, renversé

dans le cendrier,

urne funéraire

pour un poème devenu.

 

Poète, brise-raison

laisse tomber les mots,

pulvérulents à la surface des choses.

 

Incandescente,

la lumière à blanc

en tombant

rougit.

Désirables

érables

mémorablement.

Mille ballons bleus lâchés

ont pris au ciel sa couleur

et l’éclat de rire

du peintre.

Absence, fleur fanée

silence,

tige brisée du roseau.

 

 

 

« Nettoyez-nous de cette vilenie »

19 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

On ne sait plus très bien combien il eut de noms ni lesquels. Qu’il soit né en 1811 et mort tout juste 64 ans plus tard et paralytique, ne fera pas indice au plus grand nombre. Le 19 février 1875, Auguste-Marie Dondey dit Théophile Dondey de Santeny cessa définitivement de jouer avec son nom en l’anagrammant, cryptant ou inventant pour l’effacer sine die de l’état civil des vivants.

L’une de ses trouvailles onomastiques, voire anthroponymes, lui fut plus heureuse que les autres, en cela qu’on la retint en dépit de son aspect déconcertant :  double anagramme dans un double effet visuel et sonore des plus inattendus — Philothée O’Neddy — qui n’hésitait pas à se qualifier fréquemment de vieux Philothée ou de vieil O’Neddy, en sa qualité de burgrave. Ainsi commence la lettre qu’il adresse le 23 Septembre 1862 à Charles Asselineau – l’ami de Baudelaire – qu’il remercie d’avoir rédigé une notice à propos d’un chapitre de son recueil Feu et Flamme, mais auquel il tient à apporter des remarques, renseignements et observations, sachant que son correspondant écrit à ce moment un ouvrage sur les romantiques.

Des romantiques, Philothée O’Neddy en fut, de ceux qu’on appela frénétiques, dont l’excellent Pétrus Borel* deux fois en exergue dans le volume ci-dessus nommé (Nuit Première et Nuit Quatrième). Dans cette lettre – où Philothée parle d’O’Neddy à la troisième personne — et après quelques précieux renseignements autobiographiques et rappels littéraires et éditoriaux du passé, Théophile Dondey de Santeny, entreprend donc de rectifier plusieurs des inexactitudes trouvées chez son correspondant, dont l’une – majeure – est d’affirmer Pétrus Borel chef du groupe (…) dit des Bousingos nom qui fera l’objet, entre autres, d’un rappel orthographique. Nous avons donc regardé à la loupe cette affaire, le nom de notre lycanthrope préféré nous fait toujours lever le sourcil. La dénégation de Philothée O’Neddy envers Pétrus étonne, quand on sait que Théophile Gautier le considère comme l’individualité pivotale du Petit Cénacle, groupe constitué en 1829 à l’instar du Grand, l’hugolien. Petit, il ne l’était ni par le bruit ni par les manifestations : ils s’en prennent aux bourgeois, qu’ils essaient de choquer par leurs excès, et n’hésitent pas à se mêler à des chahuts, voire à en provoquer, ce qui les conduit parfois à faire de brefs séjours en prison. **

Philothée O’Neddy (ou Dondey), Pétrus Borel et les autres (dont Nerval et Gautier), se lisent et se citent, et de ce Petit Cénacle une émulation réciproque et énergique jaillit avec frénésie. Ils s’appellent « Jeunes-France » mais on les appelle « bousingots » mieux « bousingos ». Nous y voilà. Le bousingot est un chapeau de marin. On dit que les volontaires accourus, en vain, au secours des Parisiens à l’été 1830 depuis le Havre le portaient. Et par un de ces glissements magnifiques dont la langue française a le secret, le mot désigna les groupes républicains d’agités, de ceux qui font du bruit, du boucan et si l’on va à l’argot du bousin.

Il faut attendre la moitié de la lettre pour savoir ce qu’O’Neddy considère comme essentiel, la rectification maîtresse, ce qu’on appelle une mise au point : ni Bouzingotisme, ni Bouzingots ! ces appellations méchamment bourgeoises, directement reprises d’une anecdote d’un soir et destinées à conspuer ces très-bruyants, ils ne peuvent s’en saisir eux-mêmes pour se désigner, mésusage qui pourtant, se répandra progressivement. La vérité est tout autre. Alors qu’un soir certains d’entre eux revenaient d’un dîner assez vif (nous aimons bien cette expression) et chantant à tue-tête dans les rues de Lutèce (dixit) le refrain Nous ferons du bouzingo, la maréchaussée intervint fermement. Nerval fut même brièvement mené en geôle à Sainte-Pélagie. Voilà pourquoi, les oreilles délicates de ladite bourgeoisie parisienne ayant entendu un peu trop fort et trop longtemps à son goût le terme de bouzingo, elle s’en empara pour surnommer, définitivement semble-t-il, ces tapageurs-là et pour couronner le tout, ces ânes de bourgeois (Théophile Gautier) l’orthographient de travers.

Enfin, comme il semble que Monsieur Asselineau parle un peu trop favorablement de Borel, Philothée lui rappelle que la sincérité était le partage de tous et non du seul Pétrus, bien qu’il fût sincère au-delà de tout par son dandysme et son donquichottisme en particulier. Tous ces bons jeunes gens ne méritent certainement pas l’accusation de « ridicules » qui leur est faite. Par la mort-Dieu ! c’étaient nos adversaires, les bourgeois et les chiffreurs, qui étaient ridicules ! La lettre (l’épître, dit-il) qui se termine quelques phrases plus tard, revient sur le terme Bouzingotisme, qui, décidément, ne passe pas, même après 30 ans !

*Pétrus et Philothée sont parfaitement contemporains, (18 mois d’écart) ; **Michel Brix, in Introduction, Œuvres poétiques et romanesques de Pétrus Borel. Editions du Sandre. 

 

La lettre de Philothée O’Neddy a été rééditée, en 1993, par l’excellente et si élégante maison Plein Chant — imprimeur-éditeur à Bassac, sur vergé Ingres d’Arches, grâce lui soit rendue et pour l’ensemble de son catalogue — sous le titre intégral et original de l’édition de 1875 (18p).

La phrase du titre lui est empruntée.

 

Mélanges, miscellanées, miettes -7-

14 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Ne jamais cesser de relire Barthes pour qui l’écriture est une « tâche qui porte en elle son propre bonheur » et qui cite Montaigne cité par Chateaubriand : « Les hommes vont béant aux choses humaines ». Comment dire tant en si peu de mots ? Voilà pourquoi des phrases d’une telle beauté traversent les siècles. (cf. Essais, I,3 et Mémoires d’Outre-tombe, II)

*

         En ses commencements, le café arrivé en France ne fut pas servi à forte dose. Un Annuaire Almanach de l’Eure de l’an 1864 narre comment les marins normands en améliorèrent et le goût et la puissance, le mêlant d’eau-de-vie. Tant que cette addition n’était pas faite, ils disaient que le café n’était pas dans toute sa gloire qu’il atteignait une fois l’ajout accompli. Par une synecdoque qui s’ignorait, le mot gloria finit par désigner les contenus confondus de la tasse et du verre, chacun de petite taille, et se répandre, aux sens strict et figuré dans toute la Normandie qu’il conquit. Les foires et les marchés en firent le signe accompagnateur de toute transaction. Aussi, il n’est pas interdit de penser que certaines furent durablement allongées et qu’on n’hésitait point à … glorifier un peu trop confusément gloria et transactions, Ce qui autorisait à en redemander pour faire monter les enchères, les prix et les affaires. Encore une rincette, qu’ils disaient, une rinçonnette

         *

J’ai toujours bien du mal à entendre cette sempiternelle faute de concordances des temps, qui fait user d’un imparfait (donc un temps du passé) pour dire un présent (ou un futur proche au présent). Ainsi : il me dit qu’il allait sortir, au lieu de : il me dit qu’il va sortir.

J’ajoute ce non moins ahurissant solécisme : « ses 1 an » ou « les 1 euro » (je rappelle que Euro est invariable, vous pouvez vérifier sur vos billets de Banque). Mais surtout qu’un singulier se dise au pluriel, cela heurte et mes oreilles et ma logique, et apparemment, je suis la seule.

       *

Consentir à sa propre présence au monde, rien n’est plus difficile certains jours. Il faut désarmer tous les dieux, briser les décors, faire silence, vider le ciel enfin.

         *

Y a-t-il une malédiction frappant le crâne des génies trépassés ? Celui de Haydn — comme celui de Descartes 150 ans plus tôt environ — fut disjoint de son corps post mortem, mais rendu quelques 150 ans plus tard. Il faut creuser.

*

« Je passe mes journées dans la robe de chambre brumeuse de la fatigue ». (I Kertész).

S’il se peut que nous ayons ressenti parfois quelque chose de semblable, il fallait que ce fût écrit ainsi pour l’avoir ressenti ainsi exactement.

*

Ce que nous appelons fréquemment pataquès, croyant désigner une difficulté, une embrouille, un embrouillamini, un imbroglio, signifie pourtant et précisément une faute de liaison (dans la prononciation.)

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Raymond Queneau, inconditionnellement et au hasard mais dans Les enfants du Limon : « elle sortit enlarmée » ; « Puis ils bavardèrent chacun de leur côté jusqu’à une heure avancée de la nuit. »

*

Il n’ira jamais de soi que le monde existe. C’est la raison d’être de la poésie.

*

Et si nous adoptions hiémal plutôt qu’hivernal, de temps en temps ? Et même hyémal, plus rare, plus ancien, mais tellement mieux dessiné ?

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La belle expression, malheureusement galvaudée d’être usitée trop fréquemment : nous sommes des nains (juchés) sur des épaules de géants, doit être rendue à son siècle, son auteur et sa langue. XIIème, Bernard de Chartres et le latin, soit : « nani gigantum humeris insidentes ».

*

L’enlaçant lasso de la lassitude.

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Stricto sensu, il est impossible de prendre le temps de s’arrêter. Relisons ces cinq termes et mesurons bien ce qu’ils disent : prendre-le-temps-de-s’arrêter.

         *

Le comble pour un géographe : entasser les lieux communs.

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A la recherche délicieuse de tout passage et/ou phrase ostréicoles dans la littérature, pour aujourd’hui je relève :

« Les huîtres d’Ostende furent apportées, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés. » (Maupassant in Bel-Ami.)

J’en demande pardon aux non amateurs.

         *

Avec l’autorisation de son auteur — qui se reconnaîtra — et ma gratitude, je recopie cette phrase si bien vue, venue et tenue : « Je ressens comme une fatigue qui se loge derrière mon entendement. »

*

Si l’on vous demande un jour — nul ne sait ! — s’il faut croire au libre-arbitre, retenez cette réponse pleine de malice et de logique tout ensemble : Oui, nous n’avons pas le choix ! Elle est attribuée à Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature (1978) qui l’aurait dite après une conférence, à un imbécile qui se prenait pour un subtil.

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Le Messager d'Aphrodite

9 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Autour de lui, sur la terre, l’obscurité gagne alors qu’au ciel, la constellation de l’Ourse se détache nettement. Empédocle sait que l’on doit cette découverte au plus instruit et au plus savant des anciens physiciens (Thalès). Un instant il s’attarde à sa représentation de la terre : un disque plat qui sur l’eau flotte comme morceau de bois, tandis que le ciel, vaste cloche, vaste couvercle, enserre le cercle de l’horizon. Ingénieux et perspicace, Thalès avait trouvé le moyen de calculer la hauteur des pyramides à partir de leur ombre portée, et correctement prévu une éclipse de soleil. Empédocle ressent une sorte de complicité avec ce génial distrait qui trébuche et tombe dans un puits (Platon) ou un trou, (Diogène Laërce) parce qu’on ne peut marcher et en même temps observer les astres !

Avant lui, Thalès de Milet avait détourné le cours d’un fleuve pour que l’armée de Crésus pût passer sans encombre, découvert les solstices, les mouvements des étoiles, et réalisé tant d’autres spéculations – notamment par l’art de la géométrie – qu’Apulée dira divins ses calculs. Mais Empédocle l’Agrigentin n’arrive pas à donner sa pleine adhésion à ce point de vue. Pour lui, le sphérique est supérieur à toute autre figure puisqu’il n’est pas composé, et en accord sur ce point avec Anaximandre et Parménide, il sait que les astres passent sous la terre parce que celle-ci est ronde et en équilibre, insérée dans une Sphère beaucoup plus vaste où tout évolue.

La fixité de la terre au centre de l’univers est bien conforme aux données de l’expérience, mais ce repos, cette immobilité apparents sont-ils réels, mieux, sont-ils vrais ? Empédocle ne le croit pas, qui les pense comme une déficience, une privation, car cet ordre sensible et visible résulte de la cohérence d’une ténébreuse et profonde unité (Baudelaire) provenue du Multiple lui-même, du Chaos. Il le sait, souffrance et tristesse, douleur et mélancolie, trop souvent dé/jouent l’harmonie de l’univers, et là où elles sévissent, Philia manque et Neikos l’emporte, représentation hantée de monstres, corps et cœurs mutilés. Empédocle ne le cède à personne dans cette description tragique : le chagrin, l’affliction, les malheurs et les luttes, l’errance, les maladies, la mort. La Haine toujours mal/veillante, veilleuse, ne trouve pas le sommeil dira le poète (Baudelaire) et s’il était peint, ce monde serait de toutes les variations des ténèbres, espaces défectifs et visages qui charrient le malheur comme du limon. Toute lumière absente des paysages et remplacée par des pluies de cendres tombées d’un ciel éteint, gris et bas, et partout le silence in/humain à ce point qu’il ne pourrait exister, incapable de s’engendrer par excès d’immobilisme. Un in/vivant. Même Jérôme Bosch pour peindre les monstres et les désespérés, l’atroce et l’épouvante, choisira le registre onirique, renonçant à la réalité.

 

On associe souvent l’idée grecque de Nécessité - Ἀνάγκη - à celles de destin, d’unité ou d’ordre. Mais ce n’est pas parce que le monde est, qu’il est un ou qu’il est simple, ou même simplement et toujours un. Y a-t-il seulement comme le veulent obstinément les esprits finalistes, un substrat, un substratum, indépendant, prépondérant (Aristote) pour l’expliquer, le justifier, une cause unique qui préexisterait aux apparences et en rendrait compte (Platon) pour éviter une folie (Heidegger) ? Seul Empédocle accomplit l’expérience personnelle et totale de la pensée et de la poésie, du beau et du savoir, du savoir poétique. Que la Nature soit Feu, Terre, Eau, Air, qu’elle soit atomes, particules, c’est savoir. Que l’existence soit ouvrage d’Aphrodite, assemblage ou séparation, c’est poésie. Expression. Qui jamais pourra dire ce qu’Empédocle voulait dire, révéler, enseigner, suggérer ? Sa parole nous reste comme un sillage d’Iris (Callimaque) déesse messagère chaussée de sandales ailées qui tracent une écharpe opaline, un arc nacré, quand promptement elle descend de l’Olympe vers la terre. Qui jamais saura la part du rêve, l’heureuse nécessité de Nietzsche, et celle de la sagesse, du sens raisonné ? Qui, du scandale ou du génie, de l’observation ou de la méditation ?

Ici, en terre de Sicile, île déposée au royaume de Nestis, les pierres, les arbres, les êtres ruissellent comme l’argile au soleil. Une sueur salée circule, source intarissable que rien ne retient, ainsi la pensée de l’homme qui rêve devant l’eau. A quelque distance de la plage, les cristaux de sel se sont figés. Les marais salants et les mines si célèbres d’Akragas font la preuve que l’eau douce charrie de petites particules de minéral salin, qu’elles durcissent sous l’effet de la chaleur et forment des structures maclées dont les innombrables facettes catoptriques scintillent au soleil. L’eau probablement était douce à l’origine se dit Empédocle. Mais, suintant à travers l’écorce de la terre sous laquelle elle est aussi répandue, elle emmena avec elle, par drainage, de minuscules éclats de gemme, et devint salée. Salées aussi les larmes des hommes et des femmes trempés de pleurs par une belle et profonde communion avec la nature tout entière. Unité, perfection du monde à l’intérieur duquel Neikos ruine et détériore ce que Philia toujours restaure. Le monde, l’univers sont continus parce qu’au-delà de l’humain, il y a les puissances cosmiques et la force d’Aphrodite la déesse. Telles les vagues de la mer, les brisants de la vie renaissent indéfiniment. Jamais les Néréides ne cesseront de hanter les océans, les Nymphes, les fleuves et les eaux vives. Pour Empédocle, la mer est sueur de la terre qui, travaillée et incendiée par le feu, se craquèle et transpire. Héphaïstos à l’œuvre à l’origine, dut bientôt laisser place à l’eau qui, en jaillissant, envahit toutes les cavités, tous les plis de la terre, et repose aujourd’hui, calmée de ses primitives violences. Noire est la couleur de l’eau, noire la mer reflétée par l’astre de la nuit, et tout autour les étoiles fixées au cristal de la voûte céleste.

Aphrodite invincible et nécessaire, tout le reste est paraphrase. Empédocle l’appelle tour à tour, Cypris, la reine, Harmonie, Philia ou Philothès, l’amitié ou l’amour. Les hommes, dit-il, la surnomment l’Allégresse, la Tendresse. Tout ce qui est bon vient d’elle, tout plaisir. Donneuse de vie, filandière, ouvrière, démiurge, Aphrodite est désir. Le désir d’où vient le monde, qui permet l’accord des choses entre elles, faute de quoi c’est le règne de l’éclatement, la dif/fusion, la Haine, au pouvoir triste, Discorde, Neikos, l’Obscurité aux noirs cheveux. Amour et Haine ne comparaissent pas comme deux présences incompatibles, l’univers serait alors contradictoire. Elles ne sont pas le Mal, mais l’échec, le manque, l’impossible union par trop plein de diversités, comme et à l’inverse, il se fait que le monde existe par une absolue densité d’être (Merleau-Ponty) quand les affinités, les amitiés vraiment sérieuses (Goethe) à l’instar d’une alchimie mystérieuse mais puissante, transforment le désir d’être en être de désir par l’existence.

Les humains ne viennent pas au monde, ils viennent du monde, du monde d’Aphrodite, et les Muses se portent garantes de la vérité déposée en leur cœur. Le mythe, parole révélée d'une déesse,  plus vrai que tous les mots humains, pluriels, confus, illusoires, le mythe et sa poésie seuls mènent au dévoilement. Aléthéia.

encore quatre photogrammes

4 Décembre 2020 , Rédigé par pascale

Suite – annoncée le 1 Novembre dernier – de l’exposition des photogrammes de Pierre M. Il y aura une troisième visite commentée.

 

 

Ligne de faille ou faute

 

Faut-il prendre au mot le titre de ce photogramme* qui porte à notre regard jamais vide d’intentions herméneutiques traditionnelles plusieurs démentis ? Une ligne de faille, expression de la géologie, laisse présager sous la fêlure, sous la fissure, le désordre en raison duquel l’entaille fait signe. Sous quelque aspect qu’elle se présente, la ligne de faille révèlerait une déficience, une faillite du sous-sol affleurant au sol par la griffure, la blessure, la balafre qu’elle lui fait, sous laquelle et invisiblement se prépare un cataclysme tellurique de fin du monde. C’est une déchirure qui inquiète, à première vue.

Parce que le photogramme arrêtant un mouvement volontaire n’en immobilise que l’achèvement, il en va tout autrement. Cette Ligne de faille est non point une défaillance dont il aurait fallu saisir la violence qu’elle recouvre, mais une construction parfaitement équilibrée, souveraine et maîtrisée. Le contraire de ce dont elle semble si proche, les désormais célèbres incisions de Fontana – la série Concetto Spaziale (1949) finement sous-titrée Attese (l’Attente), que faire d’autre en effet qu’attendre le séisme, qu’attendre la catastrophe ? – parce que l’artiste italien taillade pour de vrai la surface monochrome de ses tableaux, d’un coup de cutter ou autre objet pointu, opérant une lacération, une mise en lambeaux prospective peut-être d’un désastre à venir, mais aussi rétrospective et mimesis pour toujours d’un accident passé**.

Ici, le photogramme, dont on rappelle qu’il se passe de tout objet et objectif photographiques* ce qui ne l’exempte ni d’un regard ni d’une vision, bien au contraire, ici, la Ligne de faille ne coupe que l’ordinaire horizon des lignes et points de fuite de l’espace classiquement promu à un traitement iconique. Et l’organisation de cette césure verticale et apaisée résout toutes les tensions de l’invisible qui, contre toute attente, n’existe pas.

*cf Archives – 27 Juin 2019 – pour le procédé et l’intention des photogrammes présentés. **c’est bien l’endommagement d’un tableau devant être exposé à Paris, qui fut à l’origine de la série.

*

 

Massacre 

 

Mais si, de part et d’autre de cette ligne, ont été déposés de petits paysages de sels* qui, au gré de leurs formes ou de leurs masses, se sont rapprochés ou écartés, l’esquisse d’une carcasse apparait, incomplète charpente ou désassemblée ossature. On appelle cela un "massacre" quand il s’agit d’un trophée de chasse dont la préparation est tout sauf improvisée. Le photogramme Massacre ferait-il alors trace de cette proto-activité culinaire, cuisson d’un crâne de cervidé suivant des recettes ancestrales, faisant récompense ou souvenir de captures chasseresses, et même, si l’on s’attarde un peu, l’évidente silhouette d’une sagaie qui scinde en deux demi-faces le museau de l’animal.

        

Toute stricte description littérale faisant paraphrase et pléonasme, il n’y aurait – sauf à s’émerveiller encore de l’ingéniosité objectivement technique et manuelle des photogrammes – aucun discours possible et l’adhérence de ce qu’on voit à ce qui est à voir, parfaite mais impuissante. Il y manquerait le regard. Ce dont l’artiste – héritier rayonnant et radieux de Man Ray – donne la preuve. En donnant à être non pas ce qui est celé ou latent, mais ce qui, sans lui, n’aurait pu être, ne serait pas. Aussi, au risque d’une recherche exégétique surévaluée de l’intimité entre l’œuvre exposée – le texte photogrammique – et le nom qui la nomme, j’affirme qu’il faut tendre l’oreille et comprendre ce que massacre nous laisse à perce-voir : le geste sacré qui, telle une massore, retient, relie et rassemble tout ce qui, par perte ou ruine anéantirait toute transmission. Massacre, un photogramme qui consacre l’intemporelle mémoire.

 

*

 

 

Savoirs – Connaissances

 

Bien sûr, bien sûr, ce que nous regardons est un cylindre, une bobine, un barillet, qui sait ? Pourtant, nous sentons qu’il n’en est rien, tout en ne sachant pas ce qu’il en est. Et dans une sorte de réflexe muséal, nous cherchons le titre – comme un indice : soit il conviendra à l’œuvre comme le verso d’une feuille à son recto, soit, il nous mènera – nous perdra ? – au cœur profond de l’art qui, s’il ne se dépasse pas lui-même, n’est pas.

Savoirs – Connaissances, les deux mots ne sont ni séparables, ni séparés ; aussi fermement serrés que les fils de soie d’un cocon porteur de promesse. Le parti-pris de composition est dynamique, cinétique. Saluons, toujours sur ce fond impeccablement noir, le nuancier des nacres grises et blanches, coquilles fragiles qui protègent sans enfermer. L’irisation autorise la métaphore perlière : comme elle, nos savoirs, nos connaissances, grandissent et se fortifient en s’autophageant, s’étirent et s’allongent d’eux-mêmes. Le geste qu’on sent preste et précis, n’a pas installé, il a posé puis déroulé une idée simple et sans fin. Quelque chose de Pierre Soulages était passé par là, au cœur profond de l'art.

 

*

        

Sans titre

 

       mais pas sans polysémie, comme presque tous les titres des photogrammes de P. M. Dés-intitulé ou in-intitulé, rendu accessible à toute proposition pourvu qu’elle dise la profondeur de la matière noire de laquelle un univers atomistique surgit – de ceux qu’il affectionne parce qu’ils sont de grains de sel et de sable d’avant la naissance du temps – saisissement de la création d’un monde parmi des milliers d’autres possibles, ex nihilo, poussières jetées dans l’abîme par la main d’un semeur modeste et thaumaturge.

         Sans titre appartient à une petite série* ou une grande famille, si l’on veut, où par agencement aléatoire – oxymore assumé – de cristaux, des abstractions objectives apparaissent ; et l’informe prend forme, sans pouvoir être nommé dans les temps lointains d’ante langage. Vide des hommes et sans titre de gloire, sans titrage ni sous-titrage lisible, la sphère photogrammique parle plus qu’elle n’en dit, le photographe aussi, le minuscule fait sens. Voyez-vous bien à l’Ouest qu’un monde nouveau déjà paraît derrière l’autre, et l'imperceptible solitaire – pierre précieuse – qui s’en détache un peu ? **

 

*cf Archives Juin 2019, où le dernier photogramme est à la fois très proche et différent, mais aussi l’avant-dernier ; et récemment, 1 Novembre 2020, Autoportrait et Décrochage – ici même Massacre. ** marque ou signature ?

Séléné, l’eutopienne.

29 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Nuit de pleine Lune, qui sait comprend.

 

D’autres mondes habités existent quand une poétique du regard l’emporte sur la rêverie. Quand celle-là énonce celle-ci sans la briser, quand un rayon de lune touche terre pour l’éclairer, que la lumière invente l’œil pour la capter et les mots, des lorialets glorieux.

C’est bien une Histoire véritable, celle de cette île ronde au surplomb de la Terre vers laquelle se sont rendus des expéditionnaires hardis et étonnants1 ; et un phaéton mené par quatre chevaux, un quadrige intergalactique, qui dépose Astolphe sur le sol lunaire2 d’où la Terre ne lui paraît plus qu’une petite assiette3 mais aussi et surtout opportunité métaphorique pour l’écrivain. Sans omettre, à tout seigneur tout honneur, Le SongeSomnium, rédigé en latin vers 1620 – de Kepler, un des physiciens les plus sérieux de son siècle, pour lequel l’existence des Sélénites ne soulève pas le moindre doute. Il faut dire qu’il exploite des ressources assez peu rationnelles pour y parvenir. Heureuses époques où les mêmes trempaient leur plume tantôt dans l’encre fantasmagorique tantôt dans la mathématique. On n’en finirait pas de recenser les Lunes fictives et les abracadabrants et rocambolesques moyens pour les atteindre, décrire et écrire tout ensemble. Fictives mais point irréelles, ce n’est pas la même chose, occupant un lieu ou même plusieurs dans l’univers stellaire, se mouvant la plupart du temps autour de l’astre solaire, parfois de la Terre, montant et descendant dans les espaces cosmiques, protéiformes selon le point de vue, celui de la lunette galiléenne, ou de l’objectif qui s’en saisit. Sans oublier dans ce très insuffisant inventaire, la tintinnabulante fusée X-FLR 64, si l’on ose, à côté de quoi la mission Apollo 11 passe pour une opération aimable.

L’imagination n’est pas, dit Bachelard, l’art de former des images, mais celui de les déformer. La Lune est bien plus généreuse, elle se transforme pour nous, montueuse en des lieux, en d’autres aplanie5, se cache, se découvre, passe du rouge au noir, au brun, se tavelle, se bosselle, s’ocre et s’anamorphose au point qu’on ne sait pas toujours si elle est nouvelle, lune jeune dans le ciel en quelque sorte, ou si elle est pleine, de rêveries, songeries, poèmes à venir, une lune parfaite disons-le, dans un ciel tant noir qu’il en est invisible. Plénitude de la Lune – antonyme de sa gibbosité, de ses quartiers et ses croissants pointus où accrocher nos mots – reflétée pour toujours, il suffit d’une fois. Un repos de l’être, Bachelard encore, qui n’hésite pas à parler de métaphysique concrète, expression qui étonne et le métaphysicien et l’empiriste, bien qu’ils sachent tous deux ce que la métaphysique doit à l’observation et que tout constat serait stérile sans réflexion qui le porte au-delà.

Sénélé – ô l’amour des sonorités lentes – la déesse enclose de brume, fixée au ciel à perte de vue à perte de pensée, Sénélé toute d’écho et sonorité mats, toujours au-devant de la scène que l’infini joue au néant, la nuit au jour lointain, le silence aux mots. Ou monde inventé pour y cacher des monstres, d’étranges bêtes, féroces stryges, sorcières rapaces. Utopie des mythes et légendes ou atopie de la contemplation poétique – Tout est d’abord rêvé dit Gilbert Trolliet – . C’est eutopie qu’il faut choisir. Ni l’absence de demeure pour en avoir trop habité aux ciels allégoriques, ni l’impossible séjour des rêveurs abandonnés, mais le lieu heureux et bon – eu, ce préfixe grec qui peut tout : poser l’œil rond et blanc de la Lune dans le creux de nos mains.

et Contempler jusqu'à l'heure extrême. (François Cheng)

 

  1. Lucien de Samosate (2ème s. post J-C) dont il faut tout attendre, surtout l’impossible.
  2. (Voilà pourquoi l’Académie nous prie d’user de atterrir et d’oublier alunir, afin de ne pas devoir s’adapter sans cesse – amarsir ; amercurir ; asaturnir ; anuranusir…)
  3. Ariosto : in Orlando furioso. (1532) – notons qu’à plusieurs reprises l’Arioste désigne la lune comme une " sphère".
  4. Tout le monde a reconnu l’allusion à Objectif Lune d’Hergé. (1953).
  5. La Fontaine, Fables, Un animal dans la Lune, livre 2, VII, 17 (1678)

 

 

 

Regrets

24 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

                       On ne savait pas bien quel âge elle pouvait avoir, mais elle était vieille, voilà. Nous avions, comme on dit, nos habitudes, elle et moi. On ne se gênait pas l’un l’autre. Ses petits riens, ces petits riens, qui d’une chiquenaude replacent tout, c’était elle : une chaise de paille mal assurée, ma table de bois encombrée, le furtif coup de propre pour chasser la poussière d’un livre trop fermé, ou demeurée sur quelques estampes ternies par la fumée, elle encore ; sur les deux plâtres modestes amicalement offerts, elle aussi. Et, dans un discret coudoiement contre ce qui résistait à mon impatience, elle toujours : replacer Homère, Virgile et les autres, afin que la planche de sapin ne ployât point sous eux, et d’un frôlement, rassembler et remettre un peu d’ordre dans les papiers épars. Ce qui laissait autant de traces tenaces que de services rendus. Je me sentais à l’abri de tout en son intimité. Ses disgrâces m’étaient nécessaires. Mieux, elles me rendaient heureux. J’aimais jusqu’à ses défauts, voire ses fautes de goût, une légère mesquinerie parfois qui, tel un vieux tapis, garde encore de sa superbe dans la demeure d’un orgueilleux.

         Elle assistait à tous mes travaux de plume, mes entretiens, qu’ils fussent de secours ou de conseils ; à tous elle aurait pu dire comme je fus toujours franc, sensible et fidèle. Elle savait à quoi je tenais dans mon petit réduit et ce que je n’aurais jamais laissé contre aucun faste ni aucune pompe, ce tableau, cette Tempête, image inversée du simple bien-être dont je jouissais, ce chef-d’œuvre de la peinture et de l’amitié - un Vernet ! - dont je n’ignore rien tant j’en ai fouillé tous les détails, les ai analysés, étudiés, admirés. Il m’est arrivé de penser que certains visiteurs ne venaient pas pour moi mais pour lui. Il m’est arrivé de dire que si je devais perdre tout, si l’on devait tout m’ôter, je ne pourrais supporter qu’on m’arrachât ce tableau. On fit tout autrement.

         Il me convient d’écrire – plagiant Montaigne parlant de La Boétie – Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Ce qui suffirait là et a suffi longtemps, jusqu’à ce qu’une salonnière se piquât de goujaterie, sinon de grossièreté qu’elle appela reconnaissances, et me rendirent esclave de ses bienfaits et de ses luxes, tout de fastes et d’opulences. Sous l’impérieuse somptuosité que la dame introduisit chez moi sans m’en aviser, je perdis non seulement celle qui me faisait compagnie depuis toujours, mais tout ce qui, avec elle, me comblait sans envie, me tenait sans fortune. Mieux valent les haillons pourvu qu’ils soient les vôtres, Aristippe en ses apparats fait rire Diogène. Tout fut désordonné. On mit à ma cheminée une glace, un fauteuil de cuir pour ma chaise de paille, un bureau en place de la table de bois. Je vivais sans pouvoir vérifier comme le temps nous tient, me voici devenu voisin d’une pendule toute d’or revêtue.  En un mot, mon réduit devenu cabinet, suis-je encore philosophe ou collecteur d’impôts ?

         Ce qui me mit le plus en peine et me fit maudire chaque jour un peu plus les gens du monde, fut que la sottise qui se mêle de tout, crut bon de soustraire à l’organisation de mes jours celle avec qui je faisais compagnonnage sans autre considération que d’être bien, nonobstant son allure, ses défauts, son teint passé, pour une plus jeune à la mine écarlate et l’air raidi d’une gouvernante de presbytère. On m’obligea à abandonner mon commode lambeau de calemande, on me le prit, me le jeta.

Ma vieille robe de chambre n’était pas à moi. Elle était moi.

         Depuis, je ne suis plus moi-même – Diogène en son tonneau était en guenilles mais il y était libre – me voilà obligé de vivre avec une intruse, un tyran, une impérieuse, parce qu’une dame jugea que pour remercier d’un service, il fallait me corrompre par de grossiers artifices. Mais elle n’y parvint point. Le paysan que l’on porte au palais tient toujours ses sabots dans sa chaumière. Aussi, en ce jour de février 1769 où je fais robe de chambre pleinière, je prends le temps de vous écrire ces Regrets, très cher Ami, ainsi du Bellay en son temps pour dire ses nostalgies. Vous en ferez ce qu’il vous semblera.

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         [Le véritable texte que Diderot envoie à son ami Grimm sous le titre Regrets sur ma vieille robe de chambre ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune est espiègle en diable et futé comme un sac à malices. L’occasion de sa rédaction n’est pas à mettre en doute (Madame Geoffrin procéda bien au renouvellement du mobilier et de la garde-robe de l’écrivain, y compris sa robe de chambre tant aimée) mais d’aucuns ne l’ont pas vraiment pris au sérieux, Diderot lui-même, quelques mois plus tard et toujours dans une lettre à Grimm, en parle comme du « bavardage » d’un homme « qui s’amuse et qui a résolu d’écrire tant que cela l’amusera ». Moi-même je me suis récréée à l’imiter infidèlement au plus près.]

        

Silences

22 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Fléchie à la chute du jour ou au matin peut-être, mais au petit sentier,

 s’y trouvait une fleur au son de tinterelle effrouée de blanche gelée.

Telle la pivolette craintive, saisie à main grouée

Délicatement se ragribonne aux riées revenues passant sur les masières

Mit son beau bicoquet à la nuit rayonnante.

 

D’un soulas murmuré chassant Mélancolie la noire

Dans les roseaux essourdis de silence,

S’est tu le rouge-gorge.

Il gèle à glace dit le vent du diable à l’aurore,

Dans les prairies, la nuit

le poids de l’air s’est aboli

Revêtu d’une chainse délavée de rosée.

 

Enfin,

Je n’entends plus tout le froissis du monde.

Photographie V.D 

de la langue française.

15 Novembre 2020 , Rédigé par pascale

Des autres, de l’autre, d’autrui, je sais intimement qu’ils ne sont pas moi, mais comme moi des sujets individuels, jamais des objets, c’est aussi un impératif catégorique même pour tout lecteur pressé de Kant. Mais le dire ainsi – énoncé moral, et conséquemment politique, nécessaire – ne rend pas compte de la dimension grammatique qui y préside, ni ne met en évidence comment une langue – singulièrement et de façon unique la langue française – fait anthropologie ou pour le dire en des termes acceptables par tous et avant toutes précisions, une image de l’humanité. Ce que fait Alain Borer dans un article minutieux, méticuleux, acribe, pour la revue « La Pensée »1 intitulé : L’Autruisme et le changement d’Autre en langue française.2

Celui-qui-n’est-pas-moi, l’Autre, n’est ni rien ni personne mais une personne en particulier et la place qu’il tient dans le discours – ou mieux, que le discours lui fait tenir – n’a pas été examinée comme elle a pu ou peut l’être dans l’Art. Ainsi, Alain Borer décline l’image de Saint-Martin, telle que peintures et sculptures la donne(nt) à voir, qui ne constitue pas seulement une phénoménologie de la position, considération statique, mais de la disposition, considération dynamique, selon l’œuvre. Où l’on comprend d’emblée que l’on peut être l’autre de quelqu’un sans bousculer en rien le rapport vertical de sujétion, alors qu’en étant sur un pied d’égalité, l’autre est, de facto, une personne. Ce détour en peinture n’en est pas un3, il permet d’avancer.

Dans l’énonciation, l’Autre prend (sa) place différemment selon le moment de la phrase où celui qui parle offre à son interlocuteur la compréhension de ce qu’il lui dit, même si ce n’est pas formellement prononcé ; cela peut inclure –parfois, seulement, on le verra– la possibilité de couper la parole, inter-rompre pour inter-venir4. Alors, si La place de l’Autre relève de la grammaire, la thèse qu’Alain Borer va développer, celle-ci fonde une anthropologie qui elle-même s’articule intimement à notre inconscient psychanalytique. Dans ce schéma de réciprocité induite entre celui qui parle et celui à qui il parle, la langue française fait figure d’exception. En conséquence – deux mots qu’il ne faut pas négliger – la place ou la moindre place qu’une civilisation accorde à l’Autre, est vérifiable dans sa langue, ou sa famille de langues. Alain Borer trace un tableau minutieux, historique, linguistique, des caractéristiques et des différences selon qu’une langue est romane, ouralo-altaïque par exemple. Les plus latinistes d’entre nous avons-nous bien conscience que la synchise : ce désordre grammatical d’une infinie souplesse permet de jouer, par surprise, sur tous les registres de la domination du locuteur ou de sa complicité, que la synchise, donc, coexistante à la phrase latine propose une représentation de l’Autre remarquable anthropologiquement parlant. Faut-il le répéter, une civilisation.

Il fallait donc faire remarquer le changement notable de perspective, de point de vue, de nouage5 que fut le VIIIème siècle, lequel dans sa redistribution religieuse des hommes et des choses donne prévalence au verbe, sitôt après le sujet. Exit la synchise. Dans cette organisation nouvelle de la phrase – Sujet-Verbe-Prédicat – donc des lois grammaticales qui lui préexistent, l’Autre a une place de choix, puisque saisissant immédiatement (Sujet-Verbe réunis-) ce que le locuteur dit. Il dispose du droit d’intervenir, il est, on l’a dit, idéalement sur un pied d’égalité. Ce qui n’est pas le cas dans les langues allemande, turque, ouralo-altaïques, où l’interlocuteur attend, soumis, que la phrase s’achève pour que le sens se montre. Aussi, la question de l’idéalisation est centrale pour Alain Borer, terme dont il use ici au pluriel, et qu’il dit, à juste titre, collective. Et en ce point particulier, si la langue ne nous dit pas (au sens où elle « exprimerait nos pensées », l’un des poncifs les plus éculés sur la question) elle nous dit au sens où la grammatique pense pour nous, ou plutôt pense à notre insu, la place de l’Autre, la place que nous lui accordons, et avec elle, les différentes manifestations de la relation humaine. Ce que le mot Autruisme contient.

A partir de là – ces précieux développements préalables étaient absolument nécessaires – Alain Borer concentre l’essentiel de son propos sur la langue française pour montrer deux choses : elle est la seule dont la grammaire réalise un projet de civilisation, c’est-à-dire inscrit visiblement l’idéalisation de l’Autre qu’elle nourrit, augmente, de cinq particularismes ou propriétés.  Attenter à ce génie propre c’est saper, et à terme ruiner, cette civilisation linguistiquement et grammatiquement marquée :  égal, non-étranger, proche, tel est l’Autre dans la langue française, mais aussi : langue de la prévenance -par la double négation- et surtout, exemple unique de vidimus terme qui désigne l’obligation de la preuve par l’écrit, ou d’une vérification de l’oral par l’écrit, mieux, sa confirmation. Le français est la seule langue qui écrit mais ne prononce pas forcément ce qui a pourtant valeur sémantique – magnifique développement de ce qu’est l’accord « marotique ». Il suffira au lecteur de ces lignes de prendre conscience non seulement qu’en disant « ils parlent », le groupe « nt » n’a aucun effet sur le pluriel à l’oral, qu’il lui faut donc le sceau de l’attestation par l’écrit, mais aussi que, ni rareté, ni exception, cela est de tous nos instants. Logiciel et trésor de la langue française tout ensemble ! Contrairement à l’anglais, où aucune précision de genre ni de nombre ne fait nécessité, la langue française donc son usager n’est-ce pas, est soucieu(se) de savoir ce qu’il énonce et sait qu’il s’adresse à un interlocuteur exigeant, qui mérite des propos précis et vérifiables, d’un mot, à une personne ce qui n’est pas la même chose que s’adresser à quelqu’un. Là où l’anglais, langue de l’utilitarisme et du pragmatisme, qui ne distingue pas le « tu » et le « vous » et met dans le même sac « your » qui déploie en français cinq plis, « tu, ta, tes, vos, votre. », l’anglais, langue pour laquelle, homme ou femme peu importe, c’est sans vidimus.

Les abus, dérives ou caricatures omniprésents, surabondants6 , surinvestis et désespérants, de l’anglais, c’est le changement de l’Autre qui subrepticement s’installe ; il n’y a plus personne, là où il y avait une personne. Notez les formes de la nouvelle politesse, lancée à la compagnie, dans l’anonymat collectif et unisexe (Bonjour !) par mimétisme et autres copiages éprouvants depuis l’anglais7 ; autant de « nouveaux usages » grammatiques, ou plus justement agrammatiques par lesquels la langue française est d’autant plus en danger que les exemples viennent d’en haut. Et Alain Borer de citer à la barre, les noms, dates, lieux et circonstances où politiques et responsables en corrompant la langue française, participent éhontément à sa disparition comme anthropologie, dont la prévenance est l’une des marques les plus nobles, en son contraire, la dissolution de l’autruisme en selfisme.

Le tableau est sombre, sombres les perspectives. Peu prennent conscience de l’enjeu, parce qu’il faut bien le dire, il n’est pas expliqué, analysé, décrypté. Il n’est donc pas compris. Certes, il faut du courage, des connaissances, de la volonté, et c’est un comble ! Il faut surtout qu’aient été apprises, aimées et partagées les subtilités logiques et illogiques, les difficultés de la langue française, non comme un fardeau, mais comme un trésor. Tout le monde déserte, tout le monde se moque, à commencer par ceux dont ce devrait être la mission sacrée. Ainsi, il y a peu - et faire écho à l’anecdote qui clôt ce passionnant article -  le sarcasme, la raillerie, la vexation, contre un quidam ayant usé, fort pertinemment, d’un imparfait du subjonctif, me mirent dans une tristesse et une colère infinies : la diversité des modes et des temps en français est une richesse, non un péché !  Heureusement, dans le même instant, ces pages bienfaisantes d’Alain Borer — dédiées à Barbara Cassin qui dit de la langue, Ce n’est pas vous qui la possédez, c’est elle qui vous oblige et vous fait me confirmaient dans l’urgente nécessité d’une résistance devenue héroïque !

 

1) n° 403 – Le devenir du français – Juillet-Septembre 2020. 2) sous-titré : « Essai de grammatique ». 3) je regrette de ne pouvoir reprendre en détail les exemples choisis. 4) peu importe ici que l’inter/locuteur soit allié ou ennemi, il s’agit de rendre compte d’un mouvement. 5) terme lacanien prisé à juste titre par A. Borer ; 6) on relèvera, depuis le texte et parmi tant d’autres, l’anglolaid ou désinvention par imitation, ex, maisonning-7) A. Borer note : perte de la double négation/inversion du sujet-verbe/prolifération du neutre …  

 

 

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