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La lecture à requoy *

27 Mai 2020 , Rédigé par pascale

 

 

      Un lieu d’où l’on n’entendrait que le chant des oiseaux, l’eau d’une fontaine proche, le vent dans les arbres, le pied feutré de quelque passant, pourrait être soit un cloître, soit une bibliothèque dont on aurait ouvert les fenêtres, une salle de lecture ou d’étude. Pas un bruit, pas un chat, un soupir à peine, des pages tournées délicatement, des sons ténus qui ne l’emportent pas sur le silence, étonnamment dense.

       On pourrait même penser, à ce point est-on naïf ou ignorant, mais ces deux mots sont de même source, qu’une telle scène n’est pas de notre temps ; lui attribuer une existence lointaine, aux époques bénies où les agitations mécaniques et autres modernités n’avaient pas cours et dont aucun lecteur n’est dorénavant protégé, tant il ne reste plus aucun lieu habité par l’homme qui ne soit préservé des bruits, des rumeurs, des tumultes, des cris. Aussi, l’on pourrait en déduire que plus on se tourne vers les temps passés encore vides de toutes machines et outillages sophistiqués et en nombre, plus on se rapproche d’une époque insonore. Au moins pour quelques-uns. Quelques privilégiés. De ceux qui, parce qu’ils vivaient dans le retrait, vivaient aussi dans le silence.

     Certes, le silence faisait partie de la règle. Mais il n’a jamais signifié l’absence totale de bruits, l’aphonie généralisée, une apesanteur mutique. Le monachisme obligeait au calme le plus prégnant, il ne pouvait aller au-delà. Un lieu en particulier vrombissait sans aucune suspension des fredons, sauf à devenir désert, la salle de lecture, la bibliotheca, le scriptorium, les endroits pour lire et étudier, chacun y prononçant tout haut les mots qu’il avait sous les yeux. On a bien du mal à croire que les salles des « bibliothèques » des premiers siècles de notre ère furent bruyantes. Or, elles l’étaient.

      Il y avait à cela bien des raisons. Dont l’une ne s’impose pas à nos esprits paresseux pour lesquels un texte, tout texte, est immédiatement accessible, car nous parlons ici de l’écriture, des mots, des caractères, dans lesquels les textes grecs et latins étaient rédigés : sans majuscules, sans ponctuation, sans séparation entre les « mots » ni même les « phrases » ! Nous qui ouvrons qui nos manuels, qui nos écrans, qui nos documents, et trouvons des titres, des paragraphes, des notes, des alinéas, des tirets, des accents et autres signes diacritiques, des caractères différents pour signifier une intention, un changement de sens, un usage particulier, des symboles… ne pouvons réaliser un monde de l’écrit où rien de cela n’existait. Ainsi, il fallait lire à haute voix, pour que la saisie du sens, si dépendant du rythme, du phrasé, apparaisse.

    Depuis des siècles que penseurs, poètes, savants, philosophes, avaient déposé leurs travaux sur les papyrus, les tablettes de bois ou de buis, dans des volumen, ou sur du vélin… les lecteurs n’avaient pas surgi à proportion et l’accès aux savoirs écrits se faisait par la voix des orateurs, des rhéteurs, des sophistes, des prêcheurs, par des discours, des dialogues, des concours, des plaidoiries ou des sermons. Les peuples antiques de la méditerranée ne sont pas lecteurs, ils sont auditeurs, publics, assemblées, dans le monde ouvert des villes et des cités libres, auditeurs d’eux-mêmes dans le monde cloîtré et savant des premiers monastères chrétiens d’Orient et d’Occident.

     Le très beau Post-scriptum que Patrick Boucheron rédige après son brillant et passionnant travail La Trace et l’Aura** revient sur cet évènement intellectuel majeur — la lecture silencieuse — qui stupéfia tant Saint-Augustin qu’il le fixa dans ses Confessions et nous émeut encore aujourd’hui : Cum legebat, oculi ducebantur per paginas et cor intellectum rimabatur vox autem et lingua quiescebant.cor, signifie esprit ici, par contagion avec intellectum ; et le dernier verbe quiescebant, fait entendre même aux non latinistes, le repos, la quiétude, la tranquillité. Où l’on comprend qu’Augustin, venu à Milan pour enseigner la rhétorique est littéralement — l’adverbe n’est pas hors propos — fasciné en découvrant Ambroise, l’évêque chéri de la ville, qui lit muettement***.

     La lecture ambroisienne, ainsi appelle-t-on la lecture silencieuse, que nous pensons naturelle, allant de soi, fut, au IVème siècle de notre ère, une exception remarquable, une mutation culturelle dit Boucheron, qui gagna progressivement, mais lentement, l’ensemble du monde lettré, puis l’ensemble du monde, devenu tacite legens, lisant tout bas, sans bouger les lèvres. Dorénavant, « Le livre est un morceau de silence dans les mains du lecteur ». ****. La lecture sans la voix, plus exigeante parce qu’elle n’autorise aucune dissipation, devient pourtant la plus banale. Avec elle, l’homme décide d’entrer en lecture en renonçant au bruit, à l’agitation, à la dispersion. D’y aller à requoy, un joli mot oublié depuis longtemps, mais qui doit tant et même qui doit beaucoup à la forme latine restée dans quiète et encore un peu dans coi et coite. C’est encore Quignard qui (nous) le dit.

     Le recours au silence pour mieux s’entendre et entendre ce que dit un texte, requiert plusieurs conditions et opérations auxquelles nous ne prêtons pas attention, dont notre incroyable capacité à une double abstraction : celle du texte — fait de signes sans aucun rapport naturel avec ce qu’il « dit »***** — celle de son accès à du sens, à de la signification. Pour autant, et même grâce à ce qui précède, ou pour le dire avec révérence en un mot très augustinien, paradoxalement, la lecture ambroisienne, silencieuse ou à requoy, montre en creux ce que le recours à la lecture solitaire à haute voix permet : s’installer dans l’espace et le temps d’une écriture, ses rythmes, ses accents, ses vitesses, ses ruptures, ses sonorités, ses échos, ses harmonies, ses mélodies, ses musiques. Elle fait voir tout autant qu’entendre ; elle seule permet un rapport articulé, quasi anatomique avec un texte. Toujours elle devrait doubler, reprendre même, toute lecture silencieuse qui nous tient par l’oreille. Il faudrait dire : c’est pourquoi tout grand texte est d’abord une écriture, un style, une poétique qu’il faut à haute voix lire. A l’inverse, la médiocrité, la platitude, l’ordinaire, non seulement peuvent être interrompus n’importe quand, n’importe comment et pour n’importe quoi, mais, n’étant d’aucune exigence, n’ont à subir l’épreuve de la lecture solitaire à haute voix qu'à en recevoir instantanément le prix : un ennui et un dégoût profonds.

 

*Pascal Quignard, Petits traités II- (xxvii traité- Augustinus) maintenant chez Gallimard-Folio ** sous-titré : vies posthumes d’Ambroise de Milan ; Seuil, 2019 *** Pascal Quignard ibid. **** idem et ibidem, cité par Boucheron in La Trace et l’Aura. ***** saluer sans réserve la fécondité des travaux des linguistes du XXème siècle.

Le poids du scrupule

22 Mai 2020 , Rédigé par pascale

     

    1,296 gramme pour éviter la goujaterie, l’inélégance, l’indélicatesse, le cynisme dans leurs usages les plus banals qui sont aussi, qui sont surtout, les plus assassins. Avec un gramme et un peu moins de trois cents milligrammes de scrupulum, tout peut changer de l’usage du monde. Ce n’est pas même une once, c’est infiniment moins. Un tout petit caillou que l’on se retient de lancer, une gêne, une larme, un rien, qui pèsent lourd. Qui peuvent tuer s’ils sont de trop dans la potion apothicaire, la préparation remédiable, le breuvage réparable. La pincée qu’il ne fallait pas ajouter.

     Mais certains aiment les graviers dans leurs souliers, marcher pesamment et non le pied léger, et oublier, peut-être même ignorer, que le soupçon, autre nom du scrupule, est l’imperceptible qui change tout et le porte à son point d’achèvement glorieux, le rend, sans aucun doute différent, meilleur, inimitable. C’est le tact, le toucher, le doigté de l’intelligence et du cœur ; ce qui fait offense au grossier, au lourdaud et reste sans concession tant à l’égard de la mièvrerie que de la vulgarité, éloigne le goût de vinaigre, le petit trop d’acidité, l’arrière-goût d’acerbité. Le scrupule — unité de mesure naturelle de l’amitié — tout droit venu d’un usage métronomique latin-romain et civique d’autrui, devrait au moins régler nos rapports de quotidienneté au nom de l’intérêt bien compris, toujours réciproque.

     On aurait aimé que la progression des savoirs — dont l’usage commun mieux maîtrisé des mots et de leur sens devrait être un des signes — ait eu pour conséquence le rabotage des aspérités dans les échanges verbaux, et qu’à la pesée des commerces humains, les fléaux tendissent à s’équilibrer par des contrepoids scrupuleux. Las ! au scrupulum comme symbole de mesure minutieuse antique s’est substitué le non calibré, l’approximatif, l’imprécis, qui l’emportent dans les convenances langagières, qu’elles soient écrites ou parlées.

     Tout mot et tout arrangement de mots ignorés, inconnus, rares, inattendus, mais pourtant exacts et précis, sont désormais non seulement fortement dédaignés, mais moqués et disgraciés, avec eux les impertinents qui s'en servent. Il ne fait pas bon de nos jours fréquenter l’apex d’une langue, ses sommets et ses pointes, y trouver plaisir, joie et bonheur.

Verba mihi desunt (les mots me manquent)

18 Mai 2020 , Rédigé par pascale

 

Le terme

ce qui dit

son propre achèvement.

*

Sous le nom de la neige

perce la fleur.

*

Le crayon crisse à écrire

l’essieu grince

et le sens à consentouïr.

*

La huppe happe

des lambeaux de lune

hachés menus

pointillés

à la hune

parfilée d’étoiles.

*

Dans la forêt des fûts,

tel un point,

l’orgue perché.

*

Florilégères

sont les campagnes de printemps

sous les blanches nigelles et les ancolies bleues

 

 

*

*

 

Si

je ne pleure plus,

le bruit de la pluie

s’éteint

au fond du puits,

Ploc.

 

Et

de l’ample silence

qu’il me plait d’éployer

ma plume

tombe de haut,

Splash.

 

Vu

que le seul nom d’une chose

la fait disparaître

— sans fin—

     pfft…

 

 

 

 

"On ne fait pas comme ça ! "

14 Mai 2020 , Rédigé par pascale

     Rengaine désespérante et un brin morale : on ne photographie plus avec un appareil argentique ! On ne se donne plus d’obligations ! On ne fait plus dans le minimalisme ou avec très peu ! On ne travaille plus à l’économie de moyens ! On n’éclaire pas avec des lampes de poche, ni ne fait ses montages dans un petit cabanon au fond de son jardin !  On n’est pas photographe de nos jours, sans avoir fait au moins le tour du monde ! En deux mots comme en six : « on-ne-fait-pas-comme-ça » et même « on-ne-fait-plus-comme-ça » qui vous cloue au double pilori de l’amateurisme démodé. Double faute, double peine : vous ne savez pas faire et vous le faites mal !

      C’est le reproche multiple, explicite et implicite, que Gibert Garcin essuya lorsqu’il proposa ses ingénuités photographiques pour quelques expositions locales du côté de Marseille : des défauts, des fautes, des inconduites, des erreurs ! Il ne venait pourtant pas de rien, bien qu’il ne vînt de nulle part. Nul ne voyait le chemin, pas même lui car c’est en l’empruntant qu’il le découvrit. Ainsi font tous les gamins, sauf que Gilbert avait l’âge d’être grand-père. Et la candeur des innocents, dont on dit, n’est-ce pas, qu’ils ont les mains pleines, pleines de talent, d’idées, d’invention, de création, d’humour, de tendresse. Oui, Gilbert voit avec ses mains qui pensent avec ce qu’elles ont… sous la main. Bouts de ficelle ou shiritori qui s’ignore, chapeau de paille, chapeau de paille, paille, paille…

      Celui qui parle le mieux de Gilbert Garcin, c’est Gilbert Garcin. Qui contredit avec une certaine malice ce que les zofficiels ou autres responsables zartistiques disent de lui, dans la platitude la plus absolue : il dépasse les clivages ! Il fait passer un message — et là, vous ajoutez les adjectifs les plus éculés, au hasard… universel !  Son œuvre est une véritable vision du monde ! Sans blague ! * Ce à quoi il répond avec l’œil qui frise : que tout cela n’est pas très sérieux, qu’il fait des petits trucs loin de toute considération philosophique. Et on le croit aussi quand il affirme en souriant qu’il se sent plus près du roman-photo par la technique du plan par plan, que de n’importe quel autre travail photographique, ou, par exemple, que la couleur n’ajoute pas de sens. Le sens, voilà ce qui compte, la signification qu’il donne à voir, le surcroît de réalité qui nous attrape par le sentiment de la dérision du dérisoire que d’aucuns — par une tendance insupportable à se placer devant l’œuvre et à parler à la place de l’homme — n’hésitent pas à nommer, à tort, métaphysique ; à quoi Gilbert Garcin répond, même si on ne lui demande pas ce qu’il en pense, qu’il est bien loin de tout cela.

    Et voilà pourquoi. Après une vie professionnelle dans une entreprise de luminaires, et un petit stage sans arrière-pensée où il découvre le photomontage et le noir et blanc indissociés depuis dans tout son travail, il se prend au jeu pourrait-on dire, et, comme d’autres retraités passent leurs journées dans la cabane du jardinage ou leur garage, Gilbert organise son petit fouillis de récup’ ordinaire dans sa cahute. Ficelles, on l’a dit, fils électriques, bouts de carton, feuilles de papier, cailloux, galets et sable récoltés sur la plage. Et des boîtes de photographies remplies sans ordre, de lui, de lui, de lui, de son épouse.

Dans lesquelles il plonge les mains à l’aveugle, en attrape au hasard et au p’tit bonheur pour les découper en figurines, les substituer les unes aux autres, les inclure dans un « paysage » constitué des brics et des brocs qui lui tombent… sous la main, et réaliser ainsi des tableaux qu’on pourrait croire de cinéma, des plans- séquences uniques, qu’il prend en photo, à l’ancienne, sur un coin de ce qui n’est ni une table vraiment, ni vraiment un établi, les étagères au-dessus menaçant de s’effondrer, le sol jonché des restes, rebuts et rogatons de ses découpages, débitages et arrangements divers qui, d’un caillou vont faire une montagne, d’un fil une liane, de trois grains de sable une dune.

     Le petit-fils de celui qui tint l’Eden Théâtre à La Ciotat, où les Frères Lumière en personne firent projeter leurs premiers films, dit n’avoir compris le poids de cet héritage que tardivement ; le fil devint visible qui se tirait et tissait depuis longtemps, silencieux, diffus, fuligineux peut-être aussi. Mais il devient lumineux pour qui saisit le sens — la direction, l’itinéraire — qui de La Ciotat à La Ciotat, commence par les films photographiques de la fin du XIXème siècle, passe à l’entreprise de luminaires, pour s’arrêter au bout du jardin, pour toujours sous forme de commencement. Tout s’éclaire en effet et joyeusement, quelques lampes de poche plus tard. Gilbert Garcin aura cette formule saisissante de densité concise : les bienfaits de l’ignorance. Il ne feint pas d’ignorer, en revanche, et même il avoue bien volontiers avoir choisi, une fois pour toutes, d’habiller son image photographique du pardessus de Monsieur-tout-le-monde qui ressemble à Monsieur-Hulot-Jacques-Tati et sa valise en carton, qui tiendrait la main de Hitchcock regardant d’en haut un petit monde dont il sourit de le voir à la fois si cruel et si ridicule, un Hitchcock qui aurait appris de Magritte l’art de tout dire en seulement quelques mots,

regardez La fuite du temps, condensé d’esprit tragique et de sens comique. Une certaine perception de l’absurde ? Les toujours mêmes insupportables zexperts vous feront croire qu’il leur revient d’avoir fait ces rapprochements. Ceci est faux. Gilbert Garcin ni ne les renie, ni ne les refuse, il les a choisis, tout comme, passant devant L’homme qui marche de Giacometti lors d’une exposition, il murmure à son épouse, l’air heureux : on dirait moi ! Justement, si tout le monde répète à l’envi ces paraphrases et lieux communs du commentaire, sauf à me tromper, je n’ai ni vu ni lu cet autre rapprochement fortuit et furtif, entre les deux époux Garcin qu’on pourrait dire hors d’âge et le couple du Général et tante Yvonne, à certains moments seulement, quand le premier marche en regardant le bout de ses chaussures et la seconde —le mot est juste — le suit, trotte-menu. Jusqu’au bout.

 

Le 17 Avril de cette maudite année — 2020 —

Gilbert Garcin a fermé pour toujours sur cette terre, ses yeux malicieux. **

 

*

*il faut bien rattraper l’incroyable succès qu’ils n’avaient pas vu venir, tout zexperts qu’ils zétaient !

**il avait 90 ans.

Obscurus

10 Mai 2020 , Rédigé par pascale

   

      Macérant dans les flaques boueuses de l’après-nuit, il habitait la vie de guingois et au compte-gouttes, n’avait de joie que le néant. Tel le meurtrier délicat de toutes délices il griffait le jour et déchirait la poussière dont il ne voyait pas la danse dessiner une ligne dorée autour du soleil.

     Ce fil fluet venait des lointains, sauvages et muets, des magmas de l’outre-monde, entre deux grains de silence bleu nuit ; dans ses ténèbres encloses et noires, toujours il fera jour plus tard, longue plainte que la pluie d’un geste vif arrête, tranchant les rêves, couvrant les champs, ouvrant la terre creusée à coup de mots, de saisons et de fleurs muettes.

   Des fièvres rampaient, serpents de ténèbres éclaboussés de l’eau rougie-ocrée des hivers et des oublis, laissaient des cicatrices dans les cerveaux empuantis d’opprobre.

        L’ivresse de l’échec prenait goût de joie vide ondulant sous la houle ; contre toutes les aspérités du monde, l’écho s’épuisait à se reprendre ou les endroits se remettre à l’envers, ils roulaient jusqu’au pied de la ményanthe, petite et blanche et féée. Tandis qu’un lubin farceur taillait le bois de vergne d’où un sang rouge-sang coulait vers la prairie brindilleuse.  

 

        Une ruiche glissa sous le ciel clarteux de tant de nonchaloir. Dans les myrtaies, sourdait le noir.

 

 

Mademoiselle de Zohiloff.

6 Mai 2020 , Rédigé par pascale

 

(pour Émilie et Pierre, avant tous les autres.)

 

     Elle glissait d’un salon l’autre, parlait à voix douce et basse, souriait parfois. Ce qui, au dire de ses admirateurs — et surtout d’un — rendait le silence impatientant. Le portrait qu’on en fit, délicat mais incomplet, la décrivait à peine, par un quelque chose d’asiatique avec un presque-rien de retenue enchanteresse, ce qu’il faut exactement pour être remarquée sans être véritablement remarquable. Car elle était aussi d’une droiture impassible, ce qui chez une jeune fille si douce étonnait, pour peu qu’on voulût bien franchir la délicate barrière de ses grands yeux bleus foncés. Pour le dire en deux mots, elle était d’une simplicité parfaite.

     Mademoiselle de Zohiloff ne savait pas toujours quand elle était amoureuse et quand elle ne l’était pas. Quand l’amitié l’emportait, quand l’intérêt, quand l’affection. Parfois elle se comportait comme une enfant, sautant de joie, et allant chercher son chapeau à l’idée de se promener jusqu’au Jardin des Plantes ; parfois elle s’entretenait avec ses bonnes parentes de questions domestiques ou religieuses. Il lui arrivait de s’asseoir devant le piano. Presque chaque jour, pourvu que le temps le permît, elle descendait au jardin. Chaque jour ou presque, dans la grande demeure ou en ses extérieurs, elle pouvait y croiser son cousin Octave.

     Contre ces deux-là tout s’acharna. À commencer par eux-mêmes qui évoluaient de délicieux bonheurs en orages inquiets. Chacun pour sa part, chacun à l’égard de l’autre. Et s’il s’était trouvé un écrivain assez subtil pour entrer dans les nuances infinies de deux cœurs si prochains qui passaient cependant pour étrangers l’un à l’autre, il aurait pu écrire leur histoire. Dont la première phrase n’eût pas été : À peine âgé de vingt ans, Octave venait de sortir de l’école polytechnique ; pas assez romanesque ou pas assez romantique. Comme si l’on s’apprêtait à lire quelques scènes d’un salon de Paris au début d’un siècle passé. Il eût fallu alors tourner bien des pages qui parleraient d’Octave ; aurait-il eu les grands yeux noirs les plus beaux du monde, il était souvent triste, parfois mélancolique, d’autres fois dans des passions extrêmes comme s’il eût connu les tourments de l’enfer.

     Un jour qu’Octave était assis sur l’un des divans du salon, Mademoiselle de Zohiloff face à lui sur une petite chaise se taisait. Elle se taisait depuis un bon moment, il venait juste de le remarquer et de remarquer par hasard, qu’un tel silence était signe d’une noblesse d’âme, tandis, on peut le parier, que les vieilles rombières la traitaient de petite sotte, supputant qu’elle ne pouvait qu’être rendue envieuse — et même intéressée — par le soudain et inattendu enrichissement de son cousin que toutes ces bassesses n’atteignaient pas : il n’était empli que du plaisir d’être malheureux, de l’horreur du monde, du désir d’en finir.

     La détestation de tout dans cette âme si désespérée qu’on pouvait la croire avilie à tout jamais, affaissée et désorganisée, cachait certainement un mystère, un secret. Octave ressentait à chaque instant avec acuité qu’il était un être à part, où qu’il aille, quoiqu’il fasse et pense. Ce qui le jetait dans des accès de désespoir infini. Il arrivait même que la violence le prît et le portât aux confins de la folie la plus furieuse. Un laquais, jeté brutalement par la fenêtre pour s’être trouvé sur son passage, en fut un jour le jouet malheureux. Octave donnait une image fort déplaisante de lui. Seules sa mère et sa cousine recevaient ses paroles qu’il avait abondantes, avec bienveillance. Mais avec cette dernière seulement il entrait en de longues conversations, on pouvait croire qu’elle supportait et sa misanthropie et ses étrangetés. Il faut dire que Mademoiselle de Zohiloff tenait avec constance la place qu’il convenait à une parente déclassée mais digne.

     Dans ces journées alanguies par l’oisiveté que l’on doit à son rang, la vie intérieure d’Octave ne pouvait qu’être aux prises des tourments les plus agités et des troubles les plus désordonnés. Il lui suffit d’avoir entendu distinctement mais involontairement ce que sa cousine dit de lui à sa meilleure amie, pour tomber dans un état d’exaltation incontrôlable. La délicate jeune fille n’avait-elle pas affirmé qu’elle croyait que son cousin avait une âme si belle ! Une formulation qui tient à la fois de l’attachement et de la déception ; une exclamation qui dit tout d’un cœur qu’il ignorait qu’il lui était favorable et dont il venait de perdre l’estime, mais qu’ il jouissait avec délices du bonheur de l’avoir perdue. Ainsi Octave ferait tout pour la regagner. Octave comprenait qu’il aimait sa cousine d’amour. Octave entrait alors dans un combat contre lui-même et contre son destin, dont il méconnaissait tout alors qu’il en prévoyait aussi les pires échéances. Ce qu’un écrivain, si nuancé et doué serait-il, renoncerait à développer s’il se doutait un seul instant des méandres psychologiques dans lesquels il serait entraîné par deux êtres aussi favorisés pour, d’un mot, faire chavirer les résolutions les plus fortes, ou d’une remarque, couler les déterminations les plus solides. Vous avez toute mon estime dit un jour Mademoiselle de Zohiloff à Octave, ce qui l’attira dans les abysses les plus profondes de la détestation et de la passion. Alors il se comporta comme un de ces héros romanesques aux prises avec leurs démons, leurs désirs, leur raison, qui, d’un moment d’hésitation pour tout amoureux ordinairement indécis, font un monument de la littérature. Octave n’avait-il pas parfois, mais sans le savoir non plus, quelque chose de ce Julien Sorel d’un livre à venir, pour toujours admirable héros d’une scène incomparable et immortelle : saisir ou ne pas saisir la main de l’aimée. Après une si longue attente, il avait donc pu livrer enfin cette bataille tant désirée, mais l’avait-il perdue ou gagnée ?

     Octave ni sa cousine n’ont leur pareil pour broder les motifs maîtrisés de haut vol — leurs boucles, leurs détours, leurs pièges — du secret, de l’ambiguïté, des aveux impossibles et des silences parlant. Car enfin, l’un et l’autre qui pourtant s’entretiennent tant, ne se disent rien, même quand ils avouent tout. L’un qu’il est un monstre, l’autre qu’elle est liée par un devoir qu’elle ne doit pourtant qu’à elle-même. Ils sont les seuls à détenir la clef de ce qu’ils se cachent. Ils échoueront, non sans avoir lutté séparément et ensemble. Une histoire d’impuissances et d’incapacités à être, ou de la puissance du paraître ? L’aventure de deux âmes errantes dans les préjugés de leur siècle et de leur condition, ou le récit des ravages de l’obsession amoureuse d’où qu’elle vienne, mais surtout où qu’elle mène ? Jusqu’au bout dans tous les cas.

Elle porte un si joli prénom, Armance.

*

     Codicille : Armance, roman maltraité de Stendhal, (1827) a-t-on dit, dont, pourvu qu’on s’y attarde un peu, on apprend le tout et le détail par l’écrivain lui-même, dans différentes correspondances — dont la célèbre lettre à Mérimée (du 23 décembre 1826) qui accompagne toutes les éditions modernes dorénavant, ce qui n’était pas le cas pour les lecteurs du XIXème siècle. — et aussi les notes et autres appareils critiques d’édition, nourries à des recherches universitaires passionnantes ; à ce point que, le lecteur ingénu qui entreprendrait la lecture de Armance sur la seule promesse de son titre, pourrait bien vouloir le re-lire à la lumière des révélations dont il apprend, après coup seulement, la teneur. Car le Babilanisme d’Octave est révélé par Stendhal et non par Octave lui-même, décidément impuissant définitif. Et le titre, rapporté au seul prénom de Mademoiselle de Zohiloff — Armance — fait lui aussi l’objet d’explications annexes et extérieures. Tout ici mérite une attention fine, aiguisée à la lame acérée de l’exactitude et de la duplicité, du dédoublement pour le moins, du jeu de dupes, du décryptage raté des secrets trop longtemps ballotés aux flux et aux reflux des passions débordantes mais muettes. Où l’on s’aperçoit que la maîtrise du non-dit plus encore que de l’indicible est conditionnée par celle de l’impeccabilité de l’écriture stendhalienne, de sa force quasi racinienne d’analyse de la passion sous toutes ses formes, mais bien sûr et aussi des mœurs et des sentiments de ses personnages ; ce qui ne nous retiendrait que mollement d’en recommencer la lecture si nous n’avions toutefois tant d’autres belles écritures qui nous appellent.

     Codicille du codicille : dans les raisons que l’on a d’ouvrir un livre, il ne faut pas minimiser la part et le rôle de motifs parfaitement individuels et singuliers. Armance — comprennent ceux qui savent — ne serait peut-être jamais passé entre mes mains, sans un très fort mobile de cet ordre.

Souventes fois je retiens une hurlade.

3 Mai 2020 , Rédigé par pascale

 

La neige de culture

                                  pousse en hiver, surtout s’il fait chaud. Il suffit de labourer, semer, envoyer de l’engrais, arroser, ramasser, transporter, payer, ou pratiquer la culture hors sol, intensive, sous serre. Mais dans quelles conditions de stockage ? Y a-t-il une date de péremption ? Les excédents sont-ils détruits ou offerts à des associations en manque de neige, par un geste solidaire bienvenu ? Questions légitimes d’un citoyen éclairé qui verrait d’un mauvais œil qu’une telle nouveauté — la neige de culture — ne profite qu’à une infime partie de la population au détriment des plus précaires. Les mal-enneigés feront-ils l’objet de toute l’attention des pouvoirs publics — régionaux et nationaux — comme les mal-logés et tous les mal-lotis, mal-nutris, mal-chauffés, pour lesquels on voit avec quelle promptitude les solutions innovantes trouvent des applications immédiates et responsables pour le bien de tous ?

 

*

Pourquoi complexifier quand on peut compliquer pour faire simple ?

Ben oui, pourquoi ? la complexion n’a rien à voir avec la complication, qui n’a rien à voir avec la complexité, mais l’usage est devenu courant du verbe complexifier pour montrer qu’une situation est un peu difficile à tenir ou à régler, à moins, on ne sait jamais, qu’il s’agisse de complexification. D’ailleurs l’ordinateur, devenu juge incontesté, accepte l’horrible mot, tout va bien. On ne va quand même pas s’antagoniser les uns contre les autres ?

*

 

« Une première pierre de ce plan, c’est la connaissance précise, dans chaque bassin de vie, de l’existant et des besoins ». Formule extraite d’un projet d’ouverture des bibliothèques à des horaires convenant mieux à la population. A cet effet, et plutôt que de proposer directement de s’adapter aux heures non travaillées de ladite population – tard le soir, dimanches et jours fériés – quitte à fermer à certaines heures de vide sidéral récurrent, il y eut d’authentiques réunions de conseillers-en-usage-de-bibliothèques-publiques pour suggérer ceci : « Quels que soient les usages des bibliothèques, il faut que leurs horaires d’ouverture concordent avec les temps réels de la cité. » (c’est moi qui souligne.). Autrement dit et quoi qu’on y fasse, une bibliothèque doit être ouverte quand tout le monde travaille, et fermée dans tous les autres cas ! Avec une certaine logique, le même projet envisage qu’on y puisse trouver une zone de restauration rapide, des services municipaux, des salles de repos et de somnolence, espaces dits conviviaux et/ou utilitaires, mieux encore des lieux du vivre ! Et s’il reste un peu d’espace, nous leur suggérons, des lieux du livre, et soyons fous, des mieux du livre !

 

*

On excusera mon incursion momentanée dans ces zones non inactuelles, mais il arrive que l’on s’agace !

Aussi, pour prendre du champ et lire de la belle ouvrage, de l’écrit non meurtri par l’air des mots paresseux et banals, c’est ici : http://lamechelente.over-blog.com/ .

 

Le lutrin et les cocottes.

30 Avril 2020 , Rédigé par pascale

 

Une Cocotte se paraît en son miroir.

Le jour tombait, il faisait noir,

Comme en un cul de basse-fosse.

Mais point ne faut désespérer d’une Cocotte ;

Pour ses atours, elle n’est point sotte,

Trouve où poser peignes et brosses

Sur un grand lutrin noir tout près de la croisée

Où dans ses derniers feux, le soleil se couchait.

Las !  Une gallinacée y avait

Installé son logis, pensant y demeurer.

C’était sans compter sur la cruauté

De notre mijaurée d’un soir.

Qui s’en saisit, la tua, la pluma, d’un coup.

La mit à cuire, fit un houssoir

De ses pennes du plus beau roux.

Ne sachant que faire des os et de la crête,

Ni de la viande ni du reste,

Elle rapprocha dudit lutrin

Les marmites et pots qu’elle avait sous la main,

Élisant pour finir la cocotte de fonte

Qui me permit ainsi de terminer le conte.

D’un lutrin, une dame, une poule et un pot

Qu’il fallait réunir en un seul jeu de mots.

Mélanges, miscellanées, miettes. 1.

26 Avril 2020 , Rédigé par pascale

 

Il y a, certes, l’ennui qui ennuie, mais l’ennui qui occupe je l’appelle penser. C’est la seule occupation qui ne m’ennuie jamais.

*

Pourquoi les fleurs sont-elles bleues ? Parce que les mots ne mentent pas, mais ceux qui les écrivent, oui.

*

Il ne peut exister que quelque chose que l’on peut nier : non pas biffer le réel, le détruire, mais le dire sous un autre rapport.

*

L’homme est cet être par qui le néant vient aux choses.

*

Comment chercher — et trouver — une syzygie, si l’on ignore ce que c’est, l’aurait-on même sous les yeux ?

*

Jamais le mot ne déborde hors des lettres dans lesquelles on l’enferme. Ce qu’il signifie, si.

*

La communication, l’organisation du mensonge.

*

Philostrate raconte, dans la Vie d’Apollonius de Tyane, qu’un plongeur muni d’une cassolette de parfums l’approche d’une huître, laquelle s’ouvre et s’enivre. Le plongeur la transperce alors d’une pointe. Ce qui sort de cette humeur est recueilli dans un petit moule, se pétrifie, devient une perle.

*

Dans l’Assemblée des femmes, Aristophane invente le mot grec le plus long : 171 lettres !

λοπαδοτεμαχοσελαχογαλεοκρανιολειψανοδριμυποτριμματοσιλφιοκαραϐομελιτοκατακεχυμενοκιχλεπικοσσυφοφαττοπεριστεραλεκτρυονοπτεκεφαλλιοκιγκλοπελειολαγοσιραιοϐαφητραγανοπτερυγών.

*

Sait-on vraiment qu’en disant d’une ambiance qu’elle est glauque, on la peint en vert ?

*

Sur la langue il peut être charnu, suave, rond ou très ferme ou viril et charpenté. Ainsi parle-t-on du corps du grain de café une fois torréfié.

*

« …c’est seulement sous l’œil de la poésie que l’on écrit de la bonne prose, car celle-ci est une incessante guerre courtoise avec la poésie. » Nietzsche, Le gai savoir § 82.

*

Natare piscem doces. Francis Ponge.

*

L’idée d’une « philosophie de l’ameublement » proposée par E. Poe ferait non-sens pour les tenants de la philosophie du dehors, des grands espaces, puisque ramener la pensée à l’intérieur du foyer ce serait l’immobiliser ! C’est quand même oublier un peu vite que le meuble est — contrairement à l’immeuble — ce qui, justement est mobile.

*

Jardins et roseraies : quelle étonnante invention d’un lieu dédié aux parfums qui s’évaporent !

*

La poésie est silence, elle n’est pas silencieuse.

*

Voici une version faible du théorème de Whitney : soit S une surface lisse dans l’espace. Alors, quitte à faire tourner S par une rotation arbitrairement petite, le contour apparent est une courbe lisse tracée sur S et sa projection sur le plan horizontal est une courbe qui ne présente comme singularité que des fronces.

Fabuleux !

*

Il n’y a que le langage pour parler du langage.

Nos pensées se font faire, défaire et refaire par le langage.

 

*

Parce que la philosophie n’a pas pour fin de fixer un sens unique, mais au contraire d’élucider, découvrir, pointer les significations arrêtées, préjugées, reçues sans la moindre réflexion et/ou prudence, sans critique ; elle est cette interprétation (τα ερμηνεια), l’herméneutique, qui vise la formulation de la vérité à travers un discours méthodique et éclairé par la raison. On ne peut donc pas confondre interprétation et relativisme.

*

« Les esprits que nous appelons paresseux, somnolents, inertes, sont vraisemblablement surtout incultes, en ce sens qu’ils n’ont qu’un petit nombre de mots et d’expressions ; et c’est un trait de vulgarité bien frappant que l’emploi d’un mot à tout faire. » Alain. (Approbation totale.)

*

Un Colloque international consacré à Lycophron, en 2007, avait pour joli titre Éclats d’obscurité. De l’œuvre de ce poète du IVème siècle avant JC il ne reste que des titres, plus un poème « expérimental », Alexandra, constitué pour l’essentiel de jeux sur les noms propres, détournements, remplacements et autres évitements, fabrication d’hapax en nombre. Cryptage à tous les étages. Étonnant non ?

*

Une philosophie de l’éponge se devrait d’être légère comme un pongé de soie — de soi — et poreuse comme le papier buvard pour absorber les taches.

 

 

 

Alphonse et Graziella

23 Avril 2020 , Rédigé par pascale

 

        

    Dans sa Préface introductive de 1926 au roman Graziella, Gustave Charlier se demande si Lamartine est bien digne de foi et sa sincérité inattaquable : il y aurait par exemple — et avec bien d’autres difficultés selon lui — un décalage de 3 ans, entre la « vérité » biographique et la romanesque ; une des manières de démêler le vrai du faux qui agitait, avant toute autre considération, les « critiques » de l’époque. Aussi, cette ahurissante exclamation « Mais alors plus des deux tiers du récit seraient pure fiction ! » est, n’en doutons pas, un terrible reproche : l’auteur n’aurait pas avoué exactement la même chose dans ses Confidences, ses Mémoires, sa Correspondance et dans le roman.

       Graziella était-elle corailleuse ou plieuse de cigarettes, à moins qu’elle ne fût chambrière chez un parent du poète, Dareste de la Chavanne. La beauté grecque de la belle napolitaine est quant à elle, sans conteste, quoi qu’il en soit des reconstitutions alambiquées, du degré de confiance, i.e de méfiance accordé au texte, indifféremment appelé récit ou roman dans la préface. Ce qui n’est pas secondaire.

       Sur le seul prétexte authentique du premier voyage de Lamartine en Italie vers 21 ans, précisément à Naples où il rencontra Graziella dont il s’amouracha, et de son passage à Procida*, l’auteur de la Préface, drapé dans une recherche vertueuse de la vérité des faits, nous inflige des croisements de dates et de lieux, des hypothèses et des propositions, dont le texte ne saurait pourtant être affecté comme texte. Il additionne ou retranche, deux mois par-ci, quinze jours par-là, accuse le poète-romancier de tordre la chronologie, la météorologie, le calendrier, pour conclure : « Nous voilà loin de compte, et que devient l’année entière qu’il aurait passée à se laisser aimer de la jolie Procitane ? ». Réponse (involontaire) de l’écrivain : à faire quelques aller-retour à la petite île, y acheter une barque, y lire Foscolo, Tacite, Le Tasse, Paul et Virginie, des précisions qui pourtant le déçoivent, dans la Correspondance de Lamartine, où Graziella n’apparait que sous la forme furtive de l’allusion. Naples, le Vésuve et la petite île sauvage en face, sont rappelés à son ami Virieu pour les doux moments passés à lire ou se promener ensemble. On sent le ton poli du reproche par le préfacier pointilleux à l’excès : toujours dans sa Correspondance le poète parle volontiers de la Bigottini, ou la Gasselini, deux danseuses très appréciées de la via Toledo mais ne révèle rien de la « chaste amoureuse de Procida » ; et dans une lettre à la Marquise de Ragecourt (1820) et sans qu’il y joignît le prénom de la jolie brune, Lamartine dit de Naples qu’elle est une pure et brutale volupté.

       Le préfacier-enquêteur enquête donc. Il trouve un fragment de lettre de seconde main — objet d’une simple allusion dans un article de Francisque Sarcey, plus connu pour son goût de la raillerie et de l’approximation que de l’analyse littéraire **. Laquelle lettre, dont pourtant on ne sait rien, est tout sauf gracieuse à l’égard de Graziella, si toutefois c’est bien d’elle dont il s’agit ! Lamartine y avoue une passade, pour le dire élégamment, avec une petite fille jolie comme un ange, mais bête comme une oie, dont il ne sait plus que faire, tant elle l’importune, ce qui n’est pas exactement du dernier romantisme. Et pour sceller définitivement le sort de la vraie Graziella, Lamartine l’aurait — le conditionnel s’impose dans cette correspondance épistolaire douteuse — affublée d’un tas d’enfants, manière de dire que sa mort romanesque n’a vraiment mais vraiment rien à voir avec l’histoire réelle. G. Charlier est surtout pris en flagrant délit d’imprécision, lui qui ne cesse d’en blâmer l’écrivain, et même de récidive en se faisant le rapporteur d’un « témoignage inédit », qu’on lui aurait « révélé plus récemment ». Toujours dans une lettre, Lamartine parlant de Naples y nomme Antoniella, qu’il aurait aimée. Conclusion de notre limier : Lamartine aurait eu « plusieurs aventures napolitaines », rabattant le livre — le torpillant, l’asphyxiant — sous la trivialité d’une « réalité médiocre » !

      Graziella est-elle l’Elvire des Méditations ? Certainement dit le signataire de la Préface-Introduction, bien que nous n’ayons rien pour en être certains ! Il y a Julie tout de même… Pas la moindre description, le moindre détail, le moindre portrait. [Reste le titre « Adieu à Graziella » dans les Nouvelles méditations poétiques, qui supporte un poème pour le moins… fuyant.] Élevée alors au rang d’ « héroïne littéraire », Graziella — et Graziella ? — y acquièrent enfin une densité, voire une profondeur, concédant qu’il se peut que l’écrivain ait cédé à quelque mode. Ce qui n’est pas sans circonvolution. Stendhal lui-même s’y est laissé prendre, on en trouve témoignage dans sa correspondance.

      Cet acharnement à chercher le vrai, dénoncer le faux, pour critères de la littérature, à soupeser les « innocents mensonges de la fiction » plutôt que l’écriture ou la composition de cette fiction — serait-elle mentir-vrai ou vérité-mentie — a quelque chose d’intrigant et une force d’attraction telle qu’aujourd’hui encore elle recouvre tout dans l’opinion commune,  au point que le lecteur d’un roman lambda contemporain est toujours sous le coup de cette affaire ;  s’il ne cherche pas strictement à savoir si l’histoire qu’on lui sert est vraie, il s’interroge — dans une forme faible —pour savoir si elle est seulement plausible, s’il peut y croire. Cette demande simple, la plupart du temps involontaire ou inconsciente, n’en est pas moins très puissante, elle constitue pour l’essentiel et en dépit des différences profondes d’écriture et d’inspiration, le critère favori du lecteur de roman : la narration. À cette métrologie est sacrifiée toute possibilité d’analyse, et supprimée par contagion jusqu’à son intention. Il suffira, par paraphrase anticipée, de décrire les personnages et raconter l’histoire, ce que font, inlassablement, toutes les présentations, et les présentateurs, de romans, incapables de dépasser l’exposé forcément aplati, pour ne pas dire écrasé par ce fil narratif.

    Dans son désappointement à l’égard de la trahison narrative de Graziella, G. Charlier donne un indice fort de son attachement à la fidélité — autre version de la mimesis — entre fictif et réel dans le genre romanesque, en saluant un livre anonyme*** et antérieur qui raconte les amours d’une fille de pêcheur napolitain et d’un jeune étranger. Aussi, il n’a d’autre solution que d’extraire de longues citations de l’un et de l’autre distribuant bons et mauvais points selon que tel est plus « dramatique » ou moins « enthousiaste ». Au fond, le préfacier reprocherait à Lamartine de s’être inspiré de ce roman précédent, tout en faisant croire que Graziella était un récit autobiographique (largement détourné). Lamartine se rendrait coupable d’avoir triché à partir d’un épisode vrai de sa vie, dont il fit une fiction, en imitant une histoire fausse. Le préfacier-enquêteur, in fine, reconnaît entre les deux une « parenté littéraire ». Nous retiendrons quand même le second terme, bien qu’il ne reçoive aucun développement.

    Qu’il nous plaise alors de terminer par cette image toute simple — vérité fictive ou fiction vraie — d’une phrase du poète échappée des Confidences et oubliée de cette Préface : « J’écrivais sur mon genou l’histoire de Graziella ».

 

*Procida, est aussi, est surtout celle d’Arturo, dans le superbe roman d’Elsa Morante, L’île d’Arturo, 1963 pour la traduction française, Gallimard, Folio.

**Alphonse Allais ne s’est pas privé d’en faire l’une de ses têtes de Turc, au célèbre cabaret le Chat Noir.  Passionnante époque ! On n’oublie pas que F. Sarcey était du groupe des Hydropathes.

***Charles Barimore, roman sentimental (1810).

[Pour les lamartiniens nostalgiques, lire Henri Guillemin, son précis, pointilleux, un tantinet suranné dans ses élans très lamartiniens, Lamartine -l’homme et l’œuvre- (1940) aujourd’hui aux éditions d’utovie, 2016 - l’un de ses nombreux ouvrages sur le poète-politique.]

           

Gravée à la pointe de diamant : Sèvre, Eaux Fortes.

17 Avril 2020 , Rédigé par pascale

        

     L’embêtant — mais quel délicieux agacement ! — à lire de grandes et belles pages et des phrases parfaitement écrites, vocabulaire infaillible, construction impeccable jusque dans les ruptures, l’embêtant vous attire au clavier tout en vous retenant d’y céder. Vous aimeriez tout dire à la fois, vous voudriez aussi prendre le temps du détail. Sèvre, Eaux Fortes, de Vincent Dutois*, ou l’eau, la terre et l’air, si l’on est bachelardien. Le regard, le toucher, l’oreille. Ensemble et séparément.

     

Ce petit livre n’a aucun des défauts du siècle, que certains, mal-lecteurs, mal-voyants, mal-entendants des textes, s’obstinent à encenser, quand ce n’est pas à s’y commettre, avec l’approbation des foules : ni formulations mécaniques et attendues, surusage de verbes à tout faire, surprésence de comparaisons faciles et coupables, ou le goût assidu de la première personne et ses insupportables déclinaisons, sans lesquels, paraît-il, il ne saurait y avoir de véritable subjectivité. Le talent écrivain de Vincent Dutois tient dans sa résistance totale et imperceptible, justement imperceptible, à l’anonymat des tournures, la déliquescence de la mémoire, l’impudeur. Quasi vide d’indices temporels explicites — mais contredit par des indications ptoléméennes — le cours de la Sèvre serpente dans un passé proche, à portée de souvenirs vivaces que l’on comprend définitivement passés, hier, à peine, ce jadis récent. Comme l’eau du fleuve héraclitéen. Aucune histoire, ni régionale ni individuelle, ne saurait manquer une géo-graphie, γεωγραφία, dont le mot dit bien en quoi la terre, aussi au sens de l’espace, s’écrit se décrit même, par le regard acéré, attentif au minuscule ; tandis que tout s’inscrit dans le mouvement général des invasions qui font et défont les empires — 46° 21’ 21’’ nord & 0° 06’ 32’’. Les eaux sont fortes aussi de combats anciens et d’armées mémorielles, qui firent bouger la terre comme les enfants la boue, scène primitive et première du livre. Microscopiques mouvements en réplication des girations cosmiques, les eaux-fortes de la Sèvre, avec un trait d’union invisible mais non point inaudible, pour toujours gravées par aquatinte, dans la morsure acide des images d’antan.

   

     Voilà un petit livre de choro-graphie détournée, χωρογραφία, de géographie régionale mnésique, dont les méandres du fleuve familier font autant d’images sonores sans être bruyantes, palpitantes d’une vitalité qu’on dirait panthéiste, animiste athée pour le moins. Tout s’y passe, et tout passe le long du fleuve, en ras de terre, en rez et en trous d’eau. Peuplée d’authentiques riverains et de légendaires humains, toute une paléontologie de l’enfance s’est constituée là, de croyances et d’ossements sacrés mêlée, de petits mythes d’un bout de terre étroit accompagnant le fleuve dans une odyssée prégnante et définitive. Aussi, il ne faut pas compter sur des artifices narratifs complaisants pour rencontrer les hommes et les femmes dont la célébration est toute de retenue mais l’existence parfois seulement proverbiale. Dans le désordre, un clerc sale et silencieux, à l’oxymorique occupation d’enlumineur ; un moine hargneux, un pêcheur au sandre, ou un certain Lucien (incertain ?) irrésistiblement qualifié de vieil adulte incomplet. Trois femmes au moins font diptyques : une gardienne de la source, une toucheuse et la dame du pont. L’irritante et usée expression de « présence humaine » ne se comprend ici qu’en termes de souvenirs pétris au chaos primitif d’un brassage (maëlstroms) phylogénétique interminé à ce jour. Vincent Dutois s’est forgé un regard intérieur implacable par l’observation fine, acérée, insistante du monde du fleuve, à moins que ce ne soit l’inverse : Ce que je vais dire est authentique. Je l’ai vu (…). J’ai vu. Il ne le dira pas dix fois, ni même moins. Une fois suffit. Intensité d’un regard qu’accompagnent deux qualités extrêmes et conséquentes, une écoute mélomane du monde qui donne à son écriture si précise, une dimension musicale, longiligne, assurément fauréenne d’une sonate en mineur, le mode de la puissance et de la gravité, non de la tristesse. L’écriture de Vincent Dutois compose un chant de la terre et de l’eau aux accents harmoniques tout de rimes intérieures délicatement discrètes. : ils dorment au soleil blanc de janvier, au soleil frais après chaque averse de mars, au soleil dans le fil de soie des brouillards de mai et au simple soleil roux d’octobre ; sur les coteaux ombreux, l’été.

     Enfin, parce qu’il le faut bien, il faut laisser le lecteur à sa lecture, est-il encore la peine de rendre hommage — tout ce qui précède le fait implicitement — à la qualité d’un écrire parfait. Richesse du vocabulaire, précision on l’a dit, on le répète, distance infranchissable avec toutes formes de facilité, syntaxiques, sémantiques. Qu’on n’y voie surtout pas une recherche obstinée du pittoresque ou le geste têtu de l’archaïsme résistant, à défaut d’être triomphant. Rien de cela, n’en déplaise aux obstinés de la linéarité insipide, Sèvre, Eaux Fortes est écrit d’encre minutieuse, parce qu’il n’y en a pas d’autre possible, parce qu’on doit nommer à l’exact ce qui se présente (le noie-chien) ; parce que ce qu’on appelle « figures de style », sont figures du réel (Il cachait dans son dos un long couteau qui tremblait.) ; parce que les allitérations font écho à l’action (on poussait (...) dans les eaux poisseuses ; Le serpent circule sans crainte entre ses pas) ; parce que les formes ramassées sont les plus belles et précises (On y lavait jadis les nourrissons juste faits.) ; parce le rapprochement imprévisible d’axes du langage « normalement » écartés est la source de toute jouissance de lecture (Des ânes, tout en sciatiques, servent à la décoration intérieure des prés ras.). Et parce qu’il y a, ici, une perfection d’écriture : Tombe à l’eau tout ce qui fait ploc. À elle seule, mais elle n’est pas la seule, cette phrase dit le tout et le détail de Sèvre, Eaux Fortes.

 

*Editions le Réalgar, avril 2020 ; 44 p.

 

 

sortilèges

13 Avril 2020 , Rédigé par pascale

Femmes sauvages et louves blanches

faufileuses de nuées,

la ronce à leurs crins crochetée ;

 vents s’élançant tordre le silence,

  sorcières chasser le diable au collet,

garou le follet, lupeux voraces,

le fé des fontaines enfui.

 

Ci, l’âpre monde se mit à l’envers, 

là, l’écho avalé s’épuisait à se pendre ;

un demi-jour de grande lune, 

l’œil rond et bleu du lac regardait la montagne.

 

 

 

 

   

 Dans la démence des chemins creux

aux temps éployés imparfaits,

qu’on n’y perde, s’il se peut,

le goût des conteurs simples

des chiffonniers du soir

ni des sculpteurs de cendres.

 

 

(Photographies V.D)

De l'intérêt, ou pas, de son prénom.

11 Avril 2020 , Rédigé par pascale

 

     Depuis toujours et même avant, cette semaine est la mienne où j'entends mon prénom égrainé au chapelet des jours ; un septuor, lundi, mardi… jusqu’à dimanche, pascal, augmenté de la veillée, de l’agneau et du chemin de croix, le monde entier est pascal. Urbi et Orbi.

      En cette année maudite, la 20ème du siècle et même du millénaire, l’adjectif pascal est mis en sourdine, sous cloche, en-dessous de tout. Ne prenons pas de gants pour le dire, les œufs en chocolat, les poulettes qui vont avec, et les lapins pondeurs, vont demeurer en cage. Pour les fondus de truffes et autres crottes cacaotées, le bestiaire enchanté des gourmandises et la visite sanitaire — celle qui vous fait du bien — à son artisan préféré remisé est remise. 

     Ce n’est pas comme si l’on s’appelait Noël — ou qu’on ait eu quarante ans par temps de quarantaine. Le premier cas est une torture, un martyre, un calvaire : croiser son double mauvais, son sosie raté, son image défectueuse ; entendre son prénom à tous les coins de ronds-points et tous les magasins… en un mot comme en cent et en mille, il y a bien pire que les fêtes pascales pour en vouloir à ceux qui vous ont prénommé, pour leur satisfaction bien avant la vôtre. D’autant que je ne me plains pas, pas du tout, même si j’ai la certitude que la mode et la tendance ont fait bien plus en cette affaire, ou leur contraire, la recherche d’originalité, que la lecture des Pensées de Blaise, œuvre absente d’une bibliothèque familiale réduite à une étagère exclusivement chargée de Jules Verne, sous couverture rouge et tranche dorée. Un poids.

     Retombons à nos confiseries — lesquelles viennent tout droit de l’art de confire ou de conserver. Dans du sel, ou du sucre. Aussi du vinaigre. Mais qu’on se rassure : tout ce qui est confit pouvant être déconfit, les confiseries en ces jours de déconfiture n’ont pas dit leur dernier mot. Car on appelle un confit, l’eau sure dans laquelle le chamoiseur* plonge les peaux minces. Mince alors ! vous m’en voyez toute quinaude. Chamoisage, foulage et corroyage font attelage : assouplir, étirer, dégrossir ou pétrir, tout l’art du malaxage qui convient, qui confine, aux préparations de conserve. Aussi au chocolat. Gardons l’idée. Éloignons le mauvais sort et les sorties mauvaises, et suspendons dans nos maisons des oscilles — n’hésitons point — des petits masques consacrés à Saturne. Ainsi faisaient les Anciens.

       Défaut de chocolat pascal et toutes autres béatilles, ces menues viandes délicates garnissant les pâtés, pascals ou non. Enfermées, recluses, cernées. D’aucuns usent du même mot quand il s’agit de fruits. Ce qui arrange nos affaires culinaires, car enfin, nous revoilà du côté des confits, trois petits tours — dans le sucre. Sachez aussi, ce n’est pas tout, que les nonnes, confites en dévotion, qui font des petits ouvrages de rien mais de béatitudes, les appellent aussi des béatilles.

 

*les lecteurs deux-sévriens, il y en a, oui, oui, apprécieront, les autres apprendront là qu’en ce département ignoré de (presque) tous, la spécialité des peaux de chamois, fit, en son temps, aujourd'hui dépassé, sa réputation !

 

"L'écrivain est un excavateur".

6 Avril 2020 , Rédigé par pascale

     

      Avant de le savoir mort, nombreux ignoraient qu’il vivait.

     L’écrivain dont je n’ai pas envie de vous persuader qu’il faut le lire ; pour qui j’ai rapetassé des vieux chiffons sans âge et lui faire couverture ; l’animal, un cheval indompté au poil noir foncé, ce que moreau veut dire ; pour qui ne connaissaient ni son nom ni ses livres et apprennent, ici, qu’ils étaient contemporains d’une pointure, d’un monument, d’un géant aujourd’hui disparu ; dont jamais ils n’ont vu les livres en vitrine de leur librairies ni sur ses étals — l’insupportable petit carton d’invitation agrafé au col, gribouillé à la va-vite et piqué d’exclamations adolescentes, pas moins de trois, ça fait plus convaincant. Marcel Moreau n’est plus. Il était bien vieux déjà, bien malade aussi. L’époque est sans pitié pour les haridelles morelles. Il était sans pitié pour les humains mortels.

    On pourrait reprendre le plus poncé des poncifs et dire qu’il ne laissa personne indifférent. On évitera ces notations de midinette, l’homme était un ogre, d’où il est il nous croquerait ; ce serait aussi se contredire, son image, ses livres — plus de soixante quand même — sont restés inconnus, en ce sens indifférents, à ceux qui n’achètent que les livres qui se vendent. D’aucuns comprendront cette formule qui n’est pas une lapalissade. Alors, pour caparaçonner de lumière la bête rétive ; lui rendre un peu de l’éblouissance que son écriture mit en nous ;  intensité provenue tant de la puissance du verbe que de l’effondrement de l’homme ; de la folie de l’une, des fêlures de l’autre ; de l’outrance des deux ; leur rage jusqu’au délire ; alors, j’ai joint, cousu point à point, tricoté maille à maille, des petits bouts dans le lot lui aussi foisonnant de ses lecteurs vrais, ceux qui donnent toujours raison à la déraison d’un texte. J’ai composé les lignes ci-dessous, on l’aura compris, exclusivement par arrangement — ainsi devenu anonyme — de termes, expressions, bouts de phrases, recueillis, mis en pièce, tailladés, triturés, bouturés, entés, accolés, pour ne faire plus qu’une seule voix. Nul ne saura s’y retrouver précisément, puisque de chacun — écrivain, poète, critique, universitaire, lambda, Marcel Moreau lui-même, alors en italiques — il reste moins que des bribes ; chacun pourra croire cependant que l’ensemble est de lui : sorcellerie fascinante dont les livres de Marcel Moreau sont — pour toujours désormais — capables.

*

     Obsédé par et de l’écriture, il confesse volontiers sa soumission. Comme un fort alcool — il savait de quoi il parlait — l’écriture le possédait, il se tenait sommé d’écrire. L’encombré monstre de lui-même et des mots, c’est tout un, ne soufflait ni l’insouciance ni le repos. Mais l’incandescence, le brasier, et c’est encore trop peu, ses fulgurances même, ses convulsions, comme autant de chants dionysiaques de qui reçut la lecture de Nietzsche comme une illumination. Le philosophe qui parle des instincts ne fit pas seulement qu’attacher cet immondain à ses orages, il le mit sous l’autorité pulsionnelle d’une Lecture irrationnelle de la vie. S’autorisant toutes les créations verbales, les maltraitances de syntaxes, les violences d’écriture, Marcel Moreau invente une poésie gigancielle du chaos, principe de toute connaissance corrosive, la chaonaissance, comme il l’appelle. Écriture de spasmes, de rythmes, de grondements laviques, la démesure est sa mesure même, son souffle celui de hordes mongoles, les paroxysmes sa norme. Bien sûr, on ne pourra pas ne rien dire de son verbe-chair-sang-matière, qui transporte une carcasse verbale radioactive, brûlante, qui domine et écrase chacun de ses jours, et ses nuits avec. Ce sont les mots qui me réveillent dit-il. La souffrance n’est pas le contraire de la jouissance, elle en est l’envers nécessaire. C’est un cas de possession.

     Marcel Moreau écrit viscéralement des incendies charnels en courant vers l’abîme. Phrasé tellurique, force chtonienne, œuvre excessive, monstresse, monstrueuse, érotiquement vibratoire, sombre et radieuse, livres d’éruptions, de transes, ce mot de son ami Dubuffet. Commotion et corrosion cérébrales assurées.

*

    On déconseillera donc vivement cette expérience d’une écriture-limite à tous ceux qui n’aiment point être dérangés, ni dans leur corps ni dans leur esprit ; à tous ceux pour qui la lecture — c’est-à-dire au fond l’expérience de l’avalage d’une écriture jamais encore rencontrée — n’est qu’un passe-temps, un agrément, un dérivatif, et non un saisissement, une constriction monstrueuse ; à tous ceux qui ne savent ni ne veulent se mettre en danger par les livres ; à tous ceux qui font de l’écriture un divertissement, une occupation, et ne sauraient s’y laisser broyer.

 

*

On dit que Marcel Moreau avait préparé de longue date son épitaphe :

Je suis heureux pour la première fois de ma mort.

Libres !

4 Avril 2020 , Rédigé par pascale

 

     Il va falloir choisir ses mots. C’est l’exact et seul enjeu tandis que chacun a son mot à dire, y va de sa « définition » : illogique démarche aveuglément pratiquée dans les instances formelles de l’éducation nationale et informelles de nos bavardages en tous genres, puisqu’une définition préalable à tout débat le clôt avant même qu’il ait eu lieu et l’annule ipso facto. Aussi, la pseudo-méthode circulaire qui prône la fécondité d’un tour de table initiant toute « discussion », présupposant que chacun a forcément une idée sur la question, est une sale manie, qu’il est mal vu et venu pourtant de critiquer. Mais il faut relever le paradoxe : quand on met en examen une notion — ici et maintenant la liberté — pour apprendre de chacun ce qu’elle est pour lui, le verrouillage est à double tour, même si la table est carrée. A partir de là il y a deux options : le compromis ou le compromis. En partant de la définition personnelle de la liberté, on attend une nouvelle définition acceptable par négociation artificieuse afin que chacun y retrouve sa mise. Pas de gagnant, mais surtout pas de perdant ! Chacun repart avec et comme il était venu.

    A-t-on remarqué cependant que le mot définition a comme un arrière-goût de définitif, qu’en cela il contredit l’invitation à réfléchir — suspendre son jugement, disent les philosophes — examiner les choses de près, première signification du mot critique — passer au crible, au tamis des arguments rationnels les motifs avancés pour prétendre savoir. D’autant que la plupart du temps, la conviction que l’on a d’être libre ou de ne pas l’être, s’adosse à des écarts de signification creusés par des approximations sémantiques, voire des ignorances étymologiques et/ou conceptuelles, un vrai pataugeage qui satisfait en nous le goût de la précipitation, du résultat facilement obtenu.

     S’il y a, par hypothèse, au bout du chemin que vous venez d’emprunter avec votre bicyclette, un énorme rocher qui le rend impraticable et votre balade impossible ; si, par une hypothèse contraire, vous envisagez de faire de l’escalade et êtes sorti de chez vous équipé des piolets et autres crampons nécessaires à votre projet, votre choix non seulement n’est pas entravé, mais facilité. Les exemples sont sartriens — dans L’Être et le Néant — pas leur restitution volontairement plus agile. Ils servent l’explication d’un raisonnement fort simple : nous sommes toujours et totalement libres ; un obstacle n’existe qu’en raison de cette affirmation apodictique. Parce qu’être libre ne signifie pas, comme le pensent les adolescents en mal de limites, faire tout ce que l’on veut — exemplaire dépendance et soumission à ses caprices et autres désirs — Épicure, sur ce point est indépassable, et tant d’autres avec lui. Ni même comme le pensent les adultes oublieux de leurs lectures édifiantes, pouvoir choisir entre plusieurs options. Il y a erreur de raisonnement, de méthode ; c’est prendre les choses à l’envers. C’est parce que nous sommes libres que le monde, les objets, les circonstances… se présentent à nous marqués d’un coefficient d’adversité plus ou moins variable. Reprenons l’exemple sartrien : eu égard au projet de faire de l’escalade, le rocher est faiblement coefficienté comme obstacle, il est même totalement favorable ; chacun peut achever la remarque en sens inverse pour la promenade à bicyclette. Sartre poursuit — toujours dans L’Être et le Néant : la liberté ce n’est pas la victoire contre l’impuissance de telle ou telle situation ; ce n’est pas la lutte, le combat, contre des déterminismes indépassables*; le rocher est neutre, ni adversaire ni auxiliaire, puisque seule une liberté préalable constitue, ou non, les limites auxquelles elle semblera s’opposer, ou non.

     Ceci change profondément le sens — la direction et la signification — de la question ; qui n’en est plus une, si l’on a compris que la liberté est inhérente à l’homme, parce qu’il est homme**. Il peut en mal user, il peut la nier, il peut la réfuter, encore faut-il être un être libre pour croire ne l’être pas… On ne peut, non plus, être plus ou moins libre, ni disposer d’une liberté variable selon les petits arrangements ou les satisfactions qu’elle procure ; il est, à ce titre, tout à fait étonnant que la liberté soit reconnue quand on l’estime favorable, et niée dans le cas inverse, alors qu’elle nous est coexistante, tandis que nos désirs, nos caprices, nos dépendances sont changeants. Disons qu’elle s’y heurte, signe évident non pas qu’elle disparaît avec eux, mais qu’elle est. Ainsi, plus encore que la disposition de la liberté nonobstant les contraintes qui semblent lui faire obstacle, c’est la signification que nous lui donnons qui la détermine ; parce qu’il n’y a pas contradiction entre liberté et contraintes, parce que la liberté n’est pas le conflit épuisant de l’homme avec l’extérieur, mais son combat avec, ou contre, lui-même, justement parce qu’il est libre !

     Alors, libre comme un oiseau ? Certainement pas ! L’oiseau n’est ni libre ni pas libre, cela n’a aucun sens. Ni comparaison, ni analogie, ni symbole de liberté ; celle-ci n’entre pas dans la nature de l’oiseau, bien incapable de s’y intéresser, de le savoir, d’y réfléchir. Tout simplement la question ne se pose pas. Faux problème : l’oiseau ne peut, ni ne peut pas, faire (tout) ce qu’il veut : il n’a ni volonté ni entendement… relire encore et sans fin Descartes : Sartre n’y a jamais renoncé, mieux, il le revendique. Et si, à l’inverse de son grand modèle, il n’affirme pas que l’essence de l’homme précède son existence, non seulement il n’y voit pas la condamnation de la liberté, mais la raison même de la dire totale et absolue — au risque d’ailleurs de frôler de bien près la revendication d’une nature humaine que par ailleurs il refuse ; ce qui est un autre et passionnant débat. Du point de vue de l’existentialisme sartrien, que chacun, ayant ou non lu Sartre, peut cependant rejoindre ici, toute expérience ou situation précise n’est au fond que l’occasion d’engager sa liberté — toujours déjà-là, comme pourrait le dire Merleau-Ponty. Les exemples ne manquent pas dans les textes sartriens : la maladie, la prison, un projet. Il faut n’avoir pas fréquenté ni étudié avec précision sa pensée pour s’offusquer d’une phrase, certes provocatrice, mais philosophiquement sans contradiction : « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande. » (In La république du silence). Car, si le coefficient d’adversité des choses était alors, on peut le dire, maximum, c’est exactement là que l’existence de la liberté prend sa dimension, immense, totale. Dans une telle situation, tout est possible, résister, collaborer, fuir, se supprimer, et à l’intérieur même de chaque option, d’autres options s’ouvrent encore. Qu’on le veuille ou non, c’est alors un face à face avec sa liberté, avec sa conscience. Et refuser ce face à face, refuser cette réflexion est encore signe de liberté, elle n’est pas une option. Nous sommes condamnés à être libres, telle est la condition humaine. Un terme — condition — dont on aurait tort d’ignorer ou de minimiser la charge, puisqu’il dit tout de nous. Notre possible grandeur autant que toutes nos petitesses.

 

 

*[on notera que, dans la liste de ses exemples Sartre nomme la tuberculose : qui connaît l’histoire tumultueuse de la relation Sartre/Camus (atteint de la maladie) ne peut croire au hasard] 

**L’Existentialisme est un humanisme. Le titre de cette conférence publique de 1945, (noter la date !) publiée en 1946 ; petit livre réédité sans discontinuer depuis, avec raison. Lecture faussement facile, mais facile !

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