inactualités et acribies

Fascinant,

24 Mai 2025 , Rédigé par pascale

 

 

Le foudroyant Jérôme* nous avait cloués sur place avec les pieds du premier de ses morts — le voisin à la cravate rose — qu’il fallait, en dépit de son trépas, maintenir sur le plancher et sa chaise. La Somnolence**, qui fut écrit avant, nous secoue tant, que son titre à lui seul fait une antonymie au charivari qu’il charrie. Somnoler ? vous n’y pensez pas ! aux trois premiers mots on comprend tout : elles sont venues, elles sont toutes là, Je les entends, et sans les voir encore, les fillettes vicieuses, leur rousseur, leur odeur, leurs rires à vous dorénavant familières, vous, désormais lecteur-de-Jean-Pierre-Martinet — un choix, une dignité, une liberté, qui contredisent toute activité de lecture ordinaire, courante, savante aussi ou accoutumée, vous le savez de façon définitive, désormais.

Désormais, vous êtes prêt, prémuni, préservé, préparé à encaisser l’intensité d’une écriture aiguisée à l’affiloir de la déréliction obscure jusqu’à l’écœurement, menacée par des orages métaphoriques, mieux, métaphysiques. Tout ce que vous allez lire, vous le savez aussi, ne serait que sordidités répugnantes s’il n’y avait la beauté d’une plume à la mélancolie aussi profonde que des abysses irrémissibles. La Somnolence, on vous le dit dans l’introduction***, fut le creuset et la genèse de Jérôme. Depuis, vous en avez appris un peu plus sur ce maudit Martinet dont on ne sait presque rien mais toujours les mêmes choses, désespérantes, et quelques autres que l’on devine et cherche à confirmer***

 

Martha Krühl **** est fille et orpheline d’un pasteur, ce qu’elle ne cesse de répéter et de vivre à temps plein – elle a 73 ans –  son père, son héros suicidé saturant son espace mental – comme le fait Solange auprès de Jérôme Bauche ; Martha, dont l’esprit et le corps roulent d’un mur à l’autre et d’un absent à un autre, innommé celui-ci, encombrant, figure négative et délabrée de l’unique, le paternel ; Martha, une vieille à demi-folle ou totalement, délirante à souhait, obèse, occupe toute la superficie de cette pièce tragique dont elle est le personnage central et abominable, minable, les autres, tous les autres, gravitent autour d’elle qui leur parle dans un débit aux accents modulés entre cris et murmures, chagrins et joies, rires et larmes, ce qu’on appelle l’absurde ou le tournis si l’on veut. Dans l’introduction à La grande vie — s’il ne fut pas gâté par le succès, Martinet le fut par ceux, rares, qui parlèrent si bien de lui dans le désert — Denis Lavant a ces mots : (un) niveau de dignité catastrophique. Madame C. et Martha – la seconde en gestation de la première pour Nuits bleues – deux monstresses : l’une buveuse de calva et de vin, dévoreuse d’un petit avorton prénommé Adolphe*****, l’autre de bières, de whisky et quelques fruits confits en obsessions rituelles, deux orphelines à vie d’un père qui n’arrête pas de mourir et les abandonner dans un silence tonitruant, une folie galopante, un sentiment d’humiliation aussi pesant que leurs trois quintaux cumulés.

La Somnolence n’est pas de tout repos. Aucune surface ou lieu, sonore, temporel, local, intérieur, extérieur, réel, fantasmé, souvenu, sublimé, n’échappe à la folie de Martha – y compris par l’incendie sacrificiel de l’appartement – qui court, trébuche, rampe, canne et valise à gris-gris à la main, crie, braille, gueule, injurie, supplie, prie et blasphème, outrage et adore, baragouine et soliloque. Tout pour conjurer le silence, ce silence me rend folle. Toute ma vie, le silence m’a rendue folle, intraversable malgré les bruits du monde qui sont aussi dedans sa tête, malgré le feu des questions dont elle arrose ses grands absents, malgré le ramdam incessant qu’elle inflige à Maryvonne qui lui porte ses repas et ses bouteilles, ce silence est effrayant, dit-elle avec l’accent pascalien déjà reconnu dans les autres textes de Martinet, biberonné aux plus belles pages de la littérature et s’en cache à peine. Cette fois, c’est sûr ! on te tient Jean-Pierre …

Alfred Eibel qui fut son ami, rapporte dans « La Revue Littéraire » n° 36 de l’automne 2008 en mots justes et précis le souvenir de sa première lecture de La Somnolence dont Martinet lui donna simplement un jour, le manuscrit. Je prélève, rien ne peut être plus clair ni plus exact : un monde terrifiant ; un univers parfois très drôle ; sens du burlesque ; force comique ; personnages désespérés et perdus ; personnages de farce. La force de ces farces est incommensurable, comme le sont les points d’incandescence, le chaudron infernal – les mots sont de Eibel – et intime d’où Martinet écrivait. Un cercle dantesque – adjectif idoine, nous le savons, depuis Jérôme – et mêmes plusieurs dans lesquels des martinets tourneurs, leurs becs d’acier, leurs ailes d’acier, rivalisent par de terrifiantes menaces avec les petites filles aux cheveux rouges et taches de rousseur, obsédantes dans leurs rires mécaniques. Il ne fallut pas plus qu’une poignée de pages pour que paraisse – reparaisse, n’est-ce pas ? – la nausée, sous toutes ses formes, dont il nous semble qu’elle ne fut pas suffisamment prise pour l’une des composantes essentielles des deux grands romans de Martinet. Tout lui donne la nausée, l’envie de vomir : les odeurs bien sûr, mais un imperméable démodé et couvert de taches ; aussi, le jour paru – un été sale – dans une pièce sordide où, quand elle ne dormait pas, Martha, le reste du temps [je] somnolai[t]. Au compagnonnage des soulèvements de cœur, des cordillères de silences, de bruits, il faut, à cette existence trouée de gouffres et de vertiges baudelairiens, ajouter l’humiliation dont la prégnance est de tous les instants, immotivée dans l’expression, gluante à presque chaque page, terrifiante à jamais, celle que lui font ses fantômes, ses souvenirs, ses fantasmes, ses délires. L’humiliation d’être, d’exister, de vivre, qu’il faut, pour la conjurer si peu que ce soit, terrasser par le jeu, les masques, le théâtre, la représentation tragi-comique que sont à chaque instant, nos moindres pensées et gestes, réels ou rêvés. Que de meurtres j’ai commis en rêve avec cette canne, que de cervelles éclatées, de jambes brisées, de ventres ouverts, vermeil … la vie, toute vie, chaque vie, somnole dans une atroce parodie.

Certes, la comédie humaine pour sujet ou prétexte à écrire toute vie coincée entre le paraître et le semblant, les apparences et le jeu sans illusions des illusions perdues, cela ne date pas d’hier ni d’avant-hier. Martinet, dupe de rien, nous épargne ces banalités, seraient-elles parvenues par les meilleures voies de la littérature et dorénavant figées – pour cette raison ? – dans les topiques appauvris des écritures dites romanesques. En réalité, la vie est une farce répugnante est une affirmation dont La Somnolence fait la démonstration en économisant les artifices narratifs sans nous en épargner la probation, c’est peut-être même l’ossature – le squelette, la carcasse ? – de ce livre en particulier, des autres livres de Martinet en général. Je suis fatiguée, mais il n’est pas encore né, celui qui me fera taire, dit Martha, écho anticipé de Jérôme Bauche lui-même répercussion-percussion avancée de Madame C, nauséeuse obèse, un gouffre à elle seule. Si la vie n’est qu’une tragi-comédie et l’existence son théâtre – ou l’inverse ? – alors il n’y a plus ni représentations, ni acteurs, ni spectateurs, ni tragédies ni comédies, l’illusion dénoncée est elle-même illusoire. Bref, il ne se passe rien, rien n’existe, sinon une somnolence généralisée traversée des petits drames affreux du quotidien, lesquels, aussi sordides qu’ils paraissent — folies, meurtres accidentels, désirables assassinats, soûleries, fantasmes orgiaques, hallucinations paillardes, — s’enveloppent dans la noirceur gracieuse d’une plume drapée des plus belles souvenances de la littérature, de la philosophie, de la musique et du cinéma.

 

J’adorais passer pour un imbécile pompeux. ******

A quoi il faudra très sérieusement revenir, vraiment.

 

* https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2025/03/foudroyant.html ; ** éditions Finitude, réédition 2010 et 2025 ; 1ère édition, Pauvert, 1975 ; *** celle de Julia Curiel, 2025 ; ainsi, une formation littéraire solide, ce point qui n’est point de détail, jamais lu nulle part, merci Emma (éditions Finitude) de me l’avoir dit ; **** il y a un Joseph Krühl, chez Mac Orlan (Le chant de l’équipage) ; ***** cf.  25/06/2017 : « Cruellement ironique. » ; ****** in La grande vie.

 

Broder l'invisible

20 Mai 2025 , Rédigé par pascale

 

 

l’abeille engloutie

dans un soupçon de miel

immobile en sa froissure dorée

*

bouquet de larmes

à fleur de peau,

je.

*            

seule, une goutte d’eau

anéantit les poussières

grésillées au flanc du volcan

*

une si grande peine

recouvre le monde

de sa morsure douce-lente

*

la ténèbre

jamais n’achève

le cycle du soleil

 

             *

mille éclats d’éclisses

ont déposé au sol

le sens lourd des choses

 

*

la terre fait le dos rond

les arbres s’inclinent

avec moi la nuit tombe

*

chat arrondi

son museau

à l’angle du plancher

 

*

jamais le monde n’est si près

d’un seul mot lu

que la lune

dans la brume

          *

il,

étire les nuages, les

déchire lacère griffe, les

torture tourmente triture, les

merveilleux écartelés dépecés

décousus mordus fendus

meurtris morts noyés, les

coupe découd croche décroche, les

fissure ruine ravage

épuise étrangle effiloche éraille, il

détisse défile dénoue délace délie, les

nuées nuages noués, les

liens tissés tracés tressés, les

plis dépliés défroissés, il.

Zone bleue (1984) - Nouages

16 Mai 2025 , Rédigé par pascale

 

En zone bleue, le stationnement sur la voie publique est gratuit mais régulé dit le Code de la route. Insue comme métaphore par des fonctionnaires ignorant la nature profondément poétique de leurs injonctions à vocation générale, quotidienne et ordinaire, l’expression zone bleue dans un tel contexte, n’est pas dénuée de questions simples aux réponses pas toujours évidentes, dont la primordiale, sans laquelle les autres – qui ? quand ? – deviennent  sans objet : comment sait-on que l’on est en zone bleue ? un parcours sous contrainte comme on dit à l’Oulipo, sitôt additionné d’une civilité en équipage et parcourir en poète une planète bleue comme une orange, aux mers parfois rouges et l’univers luisant.

J’ai perdu mon étoile dit le poète sans savoir qu’il dit vrai.

 

 

D’abord il faut tournebouler le texte pour lire le monde horizontal sous les nuages, barrière franchissable pour tous les long-courriers qui, froissant et défroissant les heures bousculent les espaces, les pays et les villes capitales, à l’aplomb des glaces, des marais d’invisibles rivages, sous l’aile des avions traversant l’espace réservé du disque bleu solaire, longeant le champ cosmique, portée par un courant chaud ascendant agrippé aux cheveux de la Vierge ; le ciel est une musique où marcher à la lueur d’un saxophone. J’ai perdu mon étoile, répète le poète.

Poissons-oiseaux-poissons traversent le silence des ciels aux mille galaxies où nager où voler où écrire où fleurir de messages jetés sous un parachute perclus d’ivresse infinie, de marbre, de cendres. Attendre.

 

Que passe bruyamment le Nuage de Magellan, toutes galaxies franchies, plus longs les rayons rouges que les zones bleues où graver un jour, un autre jour peut-être de quoi penser à rien. Trous noirs troublent les routes que parcourt la lune resserrant le néant pour mieux conaufrager d’éternuité jusqu’à ce point de non retour où la zone de nous n’est plus ni bleue ni rouge ni blanche ni noire, n’est plus. Sans marquage au sol ni au ciel, seul le silence infini du rien visible.

La leçon d’Apopis

12 Mai 2025 , Rédigé par pascale

 

« La poésie ne pourra pas se passer de la philosophie. » - Lautréamont

« Pour affronter ce qui se représente, défaites et démons entretenus, contre-temps et séparations, ce qui advient, le freinage cosmique, il reste à trouver les mots, à formuler le chant qui compose Apopis, techniques d’exécration par lesquelles les partisans du soleil tentaient de paralyser, à l’instant critique où la barque est en panne, le serpent python étrangleur. » Alain Borer – Le livre de repousser Apopis -Noèse

                                        

 

Ce qui peut et doit se lire – selon une herméneutique incertaine toujours de mise en mythologies – comme une invitation à détourner le mauvais sort, qui, chacun le sait, s’appelle de bien des noms, mais ici Apopis, le terrible serpent dont l’existence incarnée en puissance destructrice puise en elle-même une force à ce point invincible qu’elle revient inlassablement délacer et combattre l’harmonie et la beauté, mieux, la beauté de l’harmonie du monde *. En quoi Alain Borer nous rappelle au Sens quand d’autres voudraient tant nous rappeler à l’ordre,

l’ordre des mots dont l’arrangement selon quelques règles, aussi quelques transgressions acceptables, a longtemps suffi pour désigner toute poésie possible bien plutôt que pensable, et penser ce n’est pas seulement réfléchir ou raisonner mais saisir en un seul mouvement non ce qu’on a à dire mais le déjà-dit d’une parole qui surgit d’en soi ;

rien de plus difficile que de capter le simple – qui conclut et emplit la plus petite particule d’existence, qui tient au coin d’une feuille si fine et ténue qu’on ne peut la réduire, une note discrète et tenace pour toute partition, une méditation aheurtée (un mot qui tant nous plaît depuis toujours) à l’éclat de son évidence ;

tel est le noème dit Alain Borer depuis longtemps et trente ans déjà**  — et au jour d’hui où je tiens Le livre de repousser Apopis ** — qu’il ne faut surtout pas confondre avec un « éloge du presque-rien » lequel s’oppose à la nécessité élémentaire dont procède le noème, toujours à la merci de la contingence thaumaturge d’un clinamen verbal qui pense et contient le mot d’où il vient, d’un trait rapide – et très rapide  – le noème, telle la profonde lenteur d’une petite goutte de pluie formée dans les immensités intersidérales et subatomiques qui la dépassent, tel l’ambre millénaire dans laquelle l’insecte ou le brin d’herbe pétrifiés en une fraction de seconde pour toujours, *** tel l’éclat d’une larme dans un rayon de soleil,

mille yeux mi-clos

du labyrinthe

où se dévide

le sommeil feint

tout invite à convoquer les philosophes aimés et lus dont les fulgurances intellectuelles si longuement et longtemps méditées ont définitivement trempé mon Être dans une existence du saisissement **** ;

L’amour du temps zéro

où l’univers est Un

convoque la parole

(à jamais explosant

La question ne s’éteint)

mais pourquoi Apopis ? l’incarnation des forces hostiles, le serpent silencieux par qui le monde s’immobilise, gelé ou grillé, c’est selon, mais figé, saisi d’impuissance, perclus d’insignifiance, devenu muet d’avoir tu – ou dû taire – tant d’illuminations à venir. Apopis l’ambivalent extrême, qu’il faut combattre ou — ce n’est pas un sens interdit — mettre de son côté pour mieux l’abattre ; Apopis qui fait obstacle aux partisans du soleil, image antique de la parole pensante, ni seulement pensante, ni seulement parole, mais convocation de sonorités entrées par surtraction dans une béance résolue par abandon de toute convention formelle, y compris dans ses avant-gardes ***** et laisser prendre – au sens de la prise rapide d’un mortier, opération dont il ne faut pas manquer le point au-delà ou en-deçà duquel tout se brise ou s’alâchit. Apopis peut être deux fois contourné : par évitement de ceux qui font obstacle ontologique au noème, quand, indistingué, inconnu, méconnu, incompris ou déconsidéré, il devient un objet écrit non identifié, un hybride interdit d’entrée dans les savoirs constitués de la « poésie » ; par refus de ceux qui se mettent à couvert – ils procèdent parfois des autres, mais pas toujours – de la comédie qu’ils jouent en se la jouant, alors qu’ils s’accommodent en rampant devant ses paillettes, ses publics, ses applaudissements, ses friandises. Comprenant ce double jeu, on peut aussi y laisser sa peau et Apopis gagner ;

Peu d’être

pris à témoin

— complice hilare

du carnaval

en quoi les noèmes — sans vouloir abuser d'un mot qui ne leur convient pas, non plus pour celui de « poésie », qu'il passe au laminoir impertinent de la « fonction » en quoi les noèmes, la poésie comme parole pensante, sont assurément apotropaïques dit encore Alain Borer, à l’aune de la puissance d’Apopis. Plus qu’un rôle, un service ou même une dignité qu’il leur reviendrait de nous offrir tel un cadeau des dieux, un antidote, un alexipharmaque contre une existence batelée par des cohortes d’Apopis attachés à nous détruire, le noème est une manière d’être, de regarder (dans) la pensée ajustée à ce qui est, continuée au-delà et même en-deçà de la nécessité d’en poser les étais rationnels. Mes paroles me surprennent moi-même et m’apprennent ma pensée, dit superbement Merleau-Ponty qui tant de fois tangente la formulation de ce jaillissement qu’est la poésie pensante ;

en quoi tout noème se tient, dans ce surgissement, au plus près d’une coïncidence la plus parfaite possible entre le dire et ce que le dire veut dire, entre le mot et ce que le mot contient qui le dépasse et pourtant n’appartient qu’à la parole ; le noème posé dans l’espace d’un silence apprivoisé de haute lutte, affronte – souventefois en pure perte – la cacophonie organisée, les bruits du monde constitués, les commérages, grabuges et autres grincements policés, revêtus de la peau chatoyante d’Apopis couvrant aussi les poseurs, ignorant ce malentendu primordial qui mènera pourtant les uns et les autres à la mort certaine ;

en quoi l’instant de tout noème est aussi la subsomption du particulier dans l’absoluité de la parole simple, ce mot pris au sens métaphysique de ce qui n’est pas altéré par le Multiple, ce qui tend vers l’Unité, encore appelée Harmonie chez les philosophes préplatoniciens, ce qui éloigne toute altération, en quoi le monde sous le pouvoir des Apopis de toutes provenances n’est pas exactement le contraire du chaos, mais la défaillance, la déficience, la faillite de l’euphonie, dont quelques suffisants débris rendent la vie supportable à la plupart qui n’entendent pas les dissonances, et difficilement soutenable aux autres, les dotés d’antennes aux infra-sons dans et entre les mots.  

 

         Relisant fréquemment Gilbert Trolliet — il faut reprendre la profonde et généreuse préface pour un choix de poèmes, que rédigea Alain Borer****** — ce noème, bien qu’il n’en portât pas le nom :

l’irréparable

On a beau dire

Le temps

Repu

S’obstine.

Irréparablement.

        

C’est rien de dire que mille fois mille réflexions me vinrent, rédigeant ses lignes. J’en formule deux que j’ôte aux cent mille autres tues. La première aura peut-être effleuré quelques rares, s’étonnant que je ne nomme pas plus tôt celui qui décrivit si bien le monde, tour à tour formé et déformé par la double énergie de l’Amour et de la Haine, de l’Harmonie et du Désordre et autres traductions selon les sources et les dates ; Empédocle qui tant me plaît en poète et philosophe, en philosophe et physicien, en faiseur de légendes, implorateur d’Aphrodite, penseur hiérophanique, vainqueur de tant d’ Apopis  et, finalement, vaincu par eux. La seconde va à quelques humains d’aujourd’hui qui, pour ne pas corrompre leurs savoirs définitivement établis, ont refusé, par principe, orgueil et mépris d’approcher, se laisser prendre et aller aux beautés féroces de cette poésie, qu’il faut saisir dans l’instantanéité de sa Noèse – la pensée captée dans et comme pure forme verbale. Ils ont choisi de me maudire plutôt que leurs préjugés. Apopis a gagné.

 

*c’est le sens de cosmos en grec, l’opposé de (l’opposant au) chaos ** aux éditions La main courante, 1985 ; c’est le « titre » d’un papyrus égyptien, appartenant aux corpus des textes « funéraires royaux » ***dans l’Odyssée, Homère évoque un collier formé de grains d’ambre que réunit un fil d’or (XV, 460) cité dans un article de 1895 : Les animaux inclus dans l’ambre et la littérature ancienne, belle métaphore insue pour le noème. **** l’Un plotinien, évidemment, mais pas seulement ***** ainsi dit Alain Borer dans la Préface au recueil de (mes) noèmes Ce beau silence de flocons et de plumes. ******Le Fleuve et L’Être, Mercure de France ; aussi Laconiques, Paris, 1966, Collines, Seghers 1955 et https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2021/04/gilbert-trolliet-poete-essentiel.html

Thésée, premier ravisseur d’Hélène*

4 Mai 2025 , Rédigé par pascale

 

                                 fut un enfant illégitime élevé en secret, comme tant d’autres à cette époque non datée, emplie de miracles, d’exploits, de métamorphoses et de secrets tenus par des magiciennes ou des devins, qui eurent pour fonds de commerce de leur célébrité, les oracles qu’ils éditaient et se réalisaient alors qu’ils n’auraient jamais dû, si bien qu’on ne sait plus si le propre d’un oracle est de protéger celui qu’il désigne ou, le soumettant aux coups d’un destin annoncé, sonder sa bravoure, son courage, son héroïsme, sa force, sa loyauté en supportant souffrances et peut-être échecs.

Quelques autres avec lui, en ces périodes anhistoriques balancées entre le meilleur et le pire, avaient subi ce sort, ou le subiront, bien qu’on ne sache pas précisément dresser une chronologie ni mesurer les écarts entre ces « biographies » fantastiques. C’est pourquoi les historiens ou compilateurs d’anecdotes dont les textes nous sont parvenus en état moins insatisfaisants que d’autres, sont très prudents et n’hésitent pas, à l’instar de notre chouchou Lucien de Samosate, à signaler, s’ils le peuvent, leurs sources, y compris les moins crédibles, contrairement à nous qui ne barguignons pas à résumer l’histoire d’Œdipe, Icare, Ganymède, Pélops, Sisyphe, Jason en une phrase affirmative et définitive, ou deux peut-être pour la guerre de … Troie, Ulysse et quelques-unes de ses prouesses odysséennes. Mais Thésée.

         Il fit, assurément disent certains mais pas tous, partie des Argonautes avec Jason pour chef, Argos comme constructeur naval et deux autres au nom oubliable, pour pilotes ; Orphée, musicien aussi pour la cadence et le rythme des rames ; deux devins, indispensablement ; un héraut dont l’identité est discutée encore de nos jours ; l’œil de lynx de Lyncée – normal – flanqué de son frère, Idas ; Castor et Pollux à la solide réputation de boxeurs, et tous les autres pour parvenir à une cinquantaine d’embarqués ; pour les sortir de l’oubli, on nommera aussi Zétès et Calaïs, fils de Borée, l’indispensable vent du nord, ce qui nous porte là, hors de toute narration ordinaire ; tout ceci, pour s’emparer d’une Toison d’or, autrement dit le pelage dépecé, dru et doré, pendu à un arbre gardé par un dragon, d’un bélier miraculeux ou merveilleux, parfois présenté ailé, que des dieux bienveillants avaient offerts à deux enfants non moins prodigieux, dont il est certain que tout le monde a mangé les noms – Phrixos et Hellé – et les raisons de cette divine offrande. Retenons que la riche toison, fut offerte par Phrixos au roi de Colchide, cela peut suffire — plus de cinq versions de cette affaire textile apparaissent dans les livres les plus sérieux — et allons de ce pas à une cogitation de sandales.

         S’il faut reconnaître une confusion et une imprécision certaines dans la plupart des récits mythologiques – ce qui, étonnamment, ne nous décourage pas, bien au contraire – il faut également observer et relever de nombreux points communs, mieux encore appelés topoi, dont la liste s’allonge en proportion de la fréquentation des textes et paratextes et nous donne de furieuses envies de leur consacrer quelque énergie. Avec Thésée, trois au moins sont au rendez-vous — la naissance cachée, les épreuves et autres rencontres avec l’espèce taurine, les sandales — trois que l’on retrouve déclinés eu égard aux héros, dieux, déesses, circonstances, époques et lieux, récits et traditions, legs et transmissions, prospérités ou insuccès. Thésée appartient à cette lignée de célébrités – Œdipe probablement le plus célèbre – à l’origine non point inconnue mais clandestine, dont la reconnaissance filiale tardive est une des conditions de … sa condition héroïque : il lui faudra faire la preuve de ce qu’il prétend être auprès de qui en a fixé les dispositions avant de disparaître, ce qui oblige le fils à produire un certificat de paternité, les temps ont changé. Le père de Thésée, Égée, interrogeant la Pythie à Delphes – un lieu et une prophétesse dont les affaires étaient florissantes – sur ses chances d’assurer sa descendance après deux espoirs matrimoniaux déçus, s’entendit répondre assez confusément disent les textes, qu’il devait, avant son retour à Athènes « faire commerce » comme dit pudiquement Lucien notre biographe incertain préféré, avec une femme dont il aurait un fils. Thésée naquit d’Aethra, ce qu’Égée, rentré en ses pénates, ignora bien qu’il s’en doutât, laissant à cette liaison d’un soir une chance pour réaliser l’oracle : que ce rejeton, parvenu à un âge où il serait assez costaud pour soulever la lourde pierre faisant couvercle pour celer une épée et des sandales par lui déposées, se présente à Athènes muni de ces preuves indiscutables, il sera accueilli comme il se doit ! Tout cela s’accomplit, à quelques nuances près, dont la première nous en rappelle une autre :

         Aethra, la mère annoncée mais secrète de Thésée, n’hésita pas dans le même jour qu’elle eut « commerce » avec Égée, à s’unir à Poséidon, à cause d’un songe dont l’accomplissement, n’est-ce pas, ne pouvait se remettre, se retarder ni déléaturer. Ergo, si Thésée est bien fils de son père, nul ne peut assurer qui est son père, Égée ou Poséidon ? Ne dit-on pas même chose de la généalogie d’Hélène, fille de Tyndare ou fille de Zeus ? il faut avouer que ces canevas un tantinet périssologiques, nous enchantent … mais pas plus, il faut l’avouer aussi, que la place laissée dans de telles narrations dont la trame ne tient que par la force du merveilleux, à quelques « détails » aléatoires, incongrus ou accessoires, qui non seulement ne font pas crouler l’ensemble mais le contiennent et le justifient : ici, non point l’épée qu’il fallait que Thésée portât à son géniteur pour signe de reconnaissance – des épées, de tous temps ont bravé les outrages des caches et cachettes – mais, selon nous, les sandales pour lesquelles nous avons toujours une tendresse certaine depuis que l’Etna refusa d’en avaler la paire empédocléenne. Certes, diront les prosaïques, les sandales pouvaient être solidement d’airain, ce qui endommage un peu notre émoi, mais nierez-vous avoir envisagé l’improbabilité que l’on découvrît intactes, des années après leur déposition en terre et sous une pierre, des cothurnes, semelles de bois et lacets de cuir, des embades, des sandales aux longues lanières cordées et semelles de liège, possiblement brodées de fils d’or ou incrustées, à ce moment desserties, de quelques pierreries ou d’ivoires pour les plus riches – Égée était roi à Athènes ! – et autres endromides, sans parler de ces chaussants plus légers parce que réservés à l’usage domestique, en feutre et/ou tissu mais sans aller jusqu’aux sandales ailées πτερόεντα πέδιλα ou à plumes de Persée ou d’Hermès ? ou comment nos destins font de nous d’insoupçonnables savetiers.

 

On a beau avoir vaincu le Minotaure, enlevé Hélène en son jeune âge, précédant le rapt de Pâris le seul que la postérité retint, eu quelque fierté que son neveu Acamas, ait été de ces courageux tapis dans le ventre du plus célèbre cheval de bois du monde, participé avec Héraclès à l’expédition chez les Amazones, Thésée, et tous les héros grecs, disparurent un jour des représentations populaires qui atteignirent leur épicédion, pour devenir des scènes picturales, littéraires, poétiques, aussi des apologues et métaphores philosophiques. Roberto Calasso, jamais en panne d’une formule décapante et légère le dit ainsi « une courte époque de surpopulation et d’impiété » ce qui justifie amplement son épigraphe empruntée à Saloustios ** : « Ces choses n’eurent jamais lieu, mais elles sont toujours. »

         (nouvel épisode à venir, un jour …)

*cf. billet précédent ** Romain né en Hispanie à une date imprécisée et mort en 363, écrivait en grec comme la plupart des auteurs cultivés de l’époque, celle de l’empereur Julien qu’il fréquenta. (citation extraite de son Des dieux et du monde)