De la somptuosité des culs-de-jatte
Jeune et bronzé, le cheveu mi-long, souvent assis sur un rocher qui lui donnerait, s’il n’en était l’opposé, l’allure d’une petite sirène danoise dont le regard aurait quitté l’horizon ; son corps, bien que courbé vers l’avant est souple, félin et ferme ; ses yeux concentrés sur un geste précis ; ses mains fines et fortes retiennent la puissance de sa discrète musculature. On le dirait sans âge, bien qu’il affiche une vigueur juvénile indéniable et troublante. Il a posé sa jambe gauche sur la droite fermement fichée au sol. Sa nudité, totale, élégante, furieusement antique. Sa beauté parfaite.
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Selon qu’on le rencontre à Paris, à Rome, ou à Madrid*, il peut avoir changé légèrement la coupe de ses cheveux ou le tombé de ses boucles, affiné sa silhouette, l’inclinaison de son dos, mais il garde toujours le même geste appliqué, sa posture ne change pas, notre admiration non plus : par une grâce remarquable, il transforme une attitude ordinaire, privée, en maintien magistral dans la distinction. Les petites histoires de son histoire nous disent qu’il fut souvent offert à des puissants – à François 1er par le duc de Ferrare - au peuple romain par le pape Sixte iv - à Philippe ii par le cardinal Ricci, et, prise de guerre par Napoléon, rendu par Louis xviii à un autre pape, qui le remit à une place aujourd’hui inchangée des Musées Capitolins. Il faut dire que son immortelle beauté et une attribution impossible à nommer et dater, autorisa tous les déplacements, reproductions, copies et copies de copies, pour arrêter, sans jamais l’achever, une existence multi séculaire dans la Ville Éternelle.
D’aucuns le font naître dès le vè siècle, d’autres aux iii-iiè peut-être même au premier – toujours avant J-C – selon des observations fines de la position des bras, de la tête, ou selon que ses yeux étaient en des orbites d’ivoire ou de marbre … quelles que soient les diversités d’apparences, il est toujours le même. Copié, recréé sous d’autres aspects semblables et différents, à la fois unique et pluriel, en cela il pourrait servir d’illustration, dans les dialogues socratiques, au raisonnement selon lequel, l’unité – ou l’Idée intelligible, le Concept – de toute chose s’obtient par le dépassement dialectique de ses multiples. En quoi Lo Spinario – Le tireur d’épines tient en lui-même le principe de sa perfection, il s’impose comme principe.
Contemporain de l’engouement pour la statue provenue et copiée de l’antique, un petit tableau de Brueghel l’Ancien nous vient en mémoire pour lui faire contre-point ; et si le Spinario n’a pas d’âge, l’intérêt que lui portèrent connaisseurs et collectionneurs fut particulièrement aigu au milieu du xvième siècle où il arriva – sous des formes légèrement modifiées mais toujours dans sa beauté hellène – dans de nombreuses cours d’Italie ou d’Espagne. S’il est impossible, à l’époque, pour des raisons que l’on comprend aisément, de rapprocher le Tireur d’épines des Mendiants de Brueghel ** cela ne semble pas moins impertinent de le faire aujourd’hui, sinon par la force d’une intuition insistante et têtue, laquelle nous dit qu’il n’y a pas d’oxymore en art, ou, ce qui revient au même, qu’un chef d’œuvre ne peut en contredire un autre.
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Les Mendiants – huile sur bois de petite dimension, aujourd’hui au Musée du Louvre – semble d’un autre monde que celui des splendeurs fulgurantes du siècle seizième, lequel, par un biais moins déformant qu’étroit, exigu, étréci, installa définitivement dans nos esprits les mêmes chefs d’œuvre et génies de la Renaissance-pour-tous, fixa des catégories desquelles nous avons peine à sortir. Les Mendiants – qui viennent perturber et percuter le trouble porté à son paroxysme par la perfection d’équilibre, d’harmonie, d’élégance et de proportion du Spinario – Les Mendiants, en sont-ils l’antithèse ? mais pourquoi nous saisissent-ils dans une intensité semblable ? Bien sûr, on ne retiendra pas la remarque simplette qui chuchoterait à notre oreille qu’une sculpture et une peinture ne se peuvent comparer, seraient-elles contemporaines … justement, il ne s’agit pas de comparaison et rétorquons, avec une pointe d’imprudence, qu’il s’agit de rupture mais soutenant qu’on ne peut rompre qu’avec ce qui contient son principe de continuité, qu’on l’appelle cohérence, perpétuation, persistance ou autre – un discours, une forme, un état, une qualité etc. – en quoi il faut comprendre que le contraire de quelque chose contient en lui ce dont il est le contraire. La question n’en est pas moins légitime, Platon la posait déjà se demandant si la laideur ou la crasse participent de leur Idée intelligible, par essence … parfaite ou de la non-participation à celle du « Beau en Soi » pour le dire en langue platonicienne, ce qui est le minimum. Aristote ne peut nous satisfaire (Poétique 1448b) qui rapporte le plaisir du spectateur à la perfection de l’imitation (serait-elle imitation d’une laideur) écrasant en cela l’esthétique et même le génie, dans le mécanique. Les Mendiants portant contradiction à la beauté admise sans effort, reconnaissons-le, dans la contemplation du Spinario, n’en sont pas l’antonyme, bien que par la forme, mieux vaut dire la difformité, ils le sont : les grylles et autres monstres dont Jurgis Baltrusaitis nous a tout dit et tout montré *** ont des têtes sans cous, des pieds, parfois démesurés, sans jambes, des torses qui semblent vissés directement sur leurs cuisses ; ici, ceux de Breughel ne peuvent se tenir sans béquilles et autres jambes de bois, d’autres – ceux de Jérôme Bosch, Pieter Huys – n’ont rien à leur envier, non plus à leurs « ancêtres » antiques, une fois encore il faut relire Pline. Il n’est pas nécessaire qu’ils soient particulièrement horribles – tête pourvues de pattes, ou corps sans ventre ; deuxième, voire troisième tête (animale parfois) fixée sur la première etc. En quoi la fécondité de l’onirisme de ces peintres est telle que Les Mendiants de Brueghel, nous en deviennent bien moins excentriques ou étranges. Cependant ils le sont. Leurs têtes ajustées directement aux pattes **** ils sont de la famille des têtes à jambes, de lignée très ancienne. Pourquoi, mais pourquoi donc se retient-on, couramment, de les trouver admirables, à même hauteur que le Spinario qui, si l’on y songe bien, est d’une perfection à ce point inaccessible, qu’elle en est monstrueuse, a/normale, osons … disproportionnée dans cette perfection ? Pourtant, cette même époque – le mitant du xvi ème siècle, ou Cinquecento italien – eut ses éloges de la laideur ou des beautés oxymoriques – Ortensio Lando, Giambattista Manso, ou Antonio Rocco (Della Brutezza) Agostino Lampugnano (La brutezza lodata), noms et titres inconnus, au mieux oubliés de tous. L’erreur fondamentale qui devient fondatrice par antinomie, ne serait-elle pas de n’avoir pas (suffisamment) pensé à penser la laideur ? elle est fascinante.
*il faut noter que Le tireur d’épines apparaît aussi en modillons d’églises romanes de Poitou-Charentes ; une ravissante statuette aussi au Musée d’Angers.** le tableau (parfois nommé Les culs-de-jatte) date de 1568, soit un an environ avant la mort du peintre. Pour ceux que ça intéresse, savoir que Brueghel est contemporain de Sofonisba Anguissola, bien qu’il mourût à la moitié de son âge. *** in Le Moyen-Âge fantastique – Flammarion-Champs (2008) - ****op. cit. p 51
Anhélance
Chapeau de roue et
rond de chapeau
renard renaude et
bronze embrasé
brodé en brisure tendre
l’entendre respirer entre
les mots dans le
silence derrière les
ombres devant
l’avenir sous la
poussière sur la
branche dessus la
lune dessous la
terre partout
par terre
quelque part le
chant du
coton revendu
à l’encan
sa voix de
basson s’obstine à
sonner la
tragédie du
destin lors
les petits oiseaux dorés
redeviennent poussière.
Broquille et broquillettes manquées.
Il y a tant à lire et à écrire que les petits memoranda, les gribouillis brouillons brouillés s’entassent et passent aux oubliettes du présent. Quelques-uns en réchappent au milieu du chaos des tables-bureaux desquels on espère toujours dans un océan de désespoir, qu’il en sortira un petit cosmos, ces mots italiques au seul sens pratiqué, le grec empédocléen : le chaos n'étant qu’un univers désorganisé d’où l’harmonie doit venir, avec elle la beauté, l’euphonie de la musique des sphères, l’eumétrie dans vos rapports au monde, l'eurythmie de vos jours et nuits.
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On peut le dire autrement, par exemple à la Barbey d’Aurevilly : il y a tant d’intrigailleries, ou d’heures tempestueusement agitées par d’inutiles occupations et stériles au regard de celles de penser ou d’écrire, que le dilatoire l’emporte sur le kaïros qui n’est ni ne fait « l’occasion » – encore un usage paresseux d’un mot subtil – mais plutôt une sorte de hasard objectif, ce n’est pas pareil. Tantôt dans une immense colère, tantôt dans un immense abattement, toujours dans une cruelle angoisse, tel est l’état d’esprit le plus fréquent de Jules Barbey d’Aurevilly, ce Normand authentique pour qui l’avenir (…) se lève si tard ! surtout quand on se couche si tôt dans le petit matin des lendemains point encore venus. A Saint-Sauveur-le-Vicomte* on n’est pas très loin de Saint-Denis-le-Gast, le centre du monde pour tous les évremondiens**, là où naquit leur héros dont le buste, sur la place, est la seule curiosité ; je le sais, je l’ai vu, il y a bien des ans passés, lors d’un Colloque consacré au grand homme : depuis Cerisy, juste un peu plus haut sur la carte une joyeuse et modeste théorie de beaux esprits se rendit en pèlerinage. Retombons à Barbey, l’impayable diariste qui écrit, les pieds dans un bain sinapisé, pour se dessouiller des impressions de ses nuits, lesquelles, quand il ne dort pas pour avoir lu du pouce – superbe expression qu’il a piquée à l’abbé de Pradt – tel ou tel roman de l’époque, engloutit avec gourmandise, précision, en connaisseur, tout l’œuvre de Machiavel, la plupart du temps en italien. Il est vrai que parfois, il dînait seulement avec des huîtres du rocher et, plus fréquemment, déjeunait des mêmes provenues de pleine mer. Que faire d’autre quand on n’est pas à Paris (les divines sont, à l’époque, dans tous les bons restaurants) où il va fréquemment, mais au milieu du Cotentin, des champs et des prairies grasses où le temps est toujours gris, bas et humide, mais il se contient assez (comme ils disent ici). Je confirme. Lire aussi Pausanias, Goethe, Saint-Simon, Théophile Gautier, Saint-Evremond, en voisin donc, les juristes de la république romaine (très sévère à leur égard), de Brosses, Richelieu, liste exactement infinie … écrivailler (verbe et adjectif, usités à très haute fréquence) et boire d’improbables mélanges, de l’eau de Cologne dans de l’eau sucrée pour remonter les esprits, par exemple.
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Voilà comment, circulant dans le maquis de mes pense-bêtes, et autres guide-ânes, écrivaillée sur des feuilles volant au gré de la place disponible, ou fixée par des marque-pages, ou indiquée à revoir par l’ouverture maintenue de dizaines de livres, ou encore, gardée à portée d’usage dans l’empilement scabreux et peureux de n’y pouvoir revenir avant longtemps, voilà comment, j’avais opté pour une double broquillette, que j’ai manquée, la faute à Barbey qui m’a tirée par la Manche en passant, le livre était ouvert, je suis entrée.
Ont été manqué(e)s – il y aura, peut-être, des sessions de rattrapage :
- La journée internationale du binturong, rien à voir avec le dugong. C’était ce samedi 14 mai. Depuis 10 ans chaque année, tous les dévots de ce petit animal qui vit en Asie, sur ses courtes pattes dotées de bonnes griffes et dans une fourrure grise, lui rendent hommage. Une décennie de biturongmania vient de s’écouler sans nous.
- Le 26.02.2026, ou comment les chiffres du calendrier assemblent des mosaïques ou de la marqueterie dans certains cerveaux, histoire de mieux ranger le désordre des jours. Il y a quelques occasions où les dates s’en-poétisent par des rimes internes, des échos, parfois des chiasmes dans une petite hardiesse stricto sensu éphémère. Il suffit que l’arrangement des mêmes chiffres réussisse une construction, une « phrase » parfaitement équilibrée. Ayant manqué de relever le 26.02.2026, rendez-vous est pris pour le 02.06.2026 ou 20.06.2026. Comme il n’y a que 12 mois dans une année – que l’on peut inverser en 21 — des arrangements sont fréquemment impossibles. La fécondité des chiffres – une invention pure et dure de l’entendement humain, merci Kant – m’a toujours éblouie !
[*décidément « Saint-Sauveur » est-il destiné aux excellentes plumes ? Colette en Puisaye ne le démentira pas ; ** de Saint-Évremond, bien sûr.]
Tandis que je le lisais, j’écrivais sous sa plume ...
ou : quand lire, c’est écrire avec …
Roberto Calasso - La littérature et les dieux.
« La littérature absolue (si par là on entend la littérature dans sa forme la plus acérée et ne tolérant aucun harnais social.) »
Les mots, des traits courbes sur des lignes droites tendues entre deux points. Parfois un petit bruit pressé les bouscule, les précipite en un puits, où, tristes et mélancoliques, ils achèvent leur vie si quelque dieu bienveillant et profond ne vient les en sortir. Dans l’oubli des parfums d’ambroisie aux tons de camélias, engloutis dans le tourbillon d’ensorcelantes Nymphes, les mots sèment les flèches qui les déchireront. Ils sont murmure obscur ou soupir lancinant.
Une araignée secoue ses plumes, paroles de poète dans le secret de ses idoles de ses volcans de ses néants. Il en tombe des mots, écrasés de fatigue, abandonnés des cieux, dérangés depuis leur sommeil ficelé aux tout premiers matins du monde, au brouillard des siècles, à l’enfer des saisons qui passent sous le vent. Il nous faut retrouver les mots d’avant les dieux, d’avant le temps, rattraper l’indistinction et l’ardeur des commencements au creuset d’éléments bouillonnants. Se laisser engloutir aux reflets du miroir où, les sons avec eux, se brisent par milliers. Nul ne saura jamais les saisir les garder, sculpter leur marbre noir à la lueur d’été.
Le poète pétrit les virtuosités, tisse les insolences, grave à l’eau-forte le vide entre les sons et les silences blancs, tient ses fenêtres closes derrière des volets d’absence, son fil fluet cousu d’or dans la poussière des dieux en fuite. Veilleur qu’effleure la première étoile avant même que la nuit se lève sous la tonnelle, dépositaire d’eau sur l’eau tremblée des creux de nulle part, musicien silencieux des voyelles en cristal, briseur de bruits, jamais ne cesse de cueillir les fleurs qui lui poussent au cœur, au désert brûlant d’une page brutale et vide, à la fuite des Muses mortelles devenues, délicates épaves chues depuis le ciel sur l’épaule solitaire et grandiose de son éternité. Inexpliqué besoin d’atteindre l’impatience, le point de résonance dans les saisons du monde, ses secrets pitoyables, son dernier coup du sort. Toutes ses divagations.
Qu’arrive-t-il aux mots quand, arrachés de l’horloge, ils esquissent une note sonnée, une sonate brève, une invitation au voyage du rythme lent des Heures vagabondes, aux senteurs orientales où le poète rencontre l’innommé et s’en fait le captif, au loin je ne sais quoi avec ses yeux de marbre et le temps qui enivre tel une valse lente, autour de l’alphabet enroule des rubans aux cheveux d’invisibles dieux, cachés derrière des voix en des grottes épaisses. Ce que dit le poème n’est ni l’objet ni l’idée ni l’image qu’il forme, mais la parole, la parole seule par quoi il nomme les mots dans une incessante glissade des lettres aux syllabes et des syllabes aux sons. Physicien du silence primordial qu’il agence en atomes vibrants, le poème, énigmatique trompe-raison de tous les commencements, chaque fois tisse le monde dans la trame des choses, l’eau, le vent, le soleil et les dieux. Défiant dans un souffle intrépide tous les ordres possibles, il impose l’impérissable et si mince rang de sa parole dans un cercle infini qui jamais ne se ferme, ni le feu ni la flamme, leurs frottements effilés sur le bois sacrifié des syllabes, des voyelles au monde parvenues en leur continuité provisoire, énigme indestructible et dévorante. Un souffle infrangible retient la peur que le temps se brise, avec lui le premier texte, le tissu de tendresse, la première opposition au monde, les déchirures invisibles et féroces, la vibration chaotique provenue d’un au-delà sans nom, sans commencement et sans fin.
Des fragments des dieux passent sous nos plumes. D’où viennent-ils que jamais nous n’avons rencontrés, sinon dans le désir ardent de ne cesser de leur obéir alors qu’il nous faut nous en préserver pour ne pas devenir fou. Qui ne le sait ou ne le connaît moque cet absolu qui n’est plus de saison, aujourd’hui que les dieux sont morts. Ne reste que le triomphe suprême d’une société envahissante dans laquelle la littérature absolue n’a plus de place. La luminosité de sa phrase est obscure à l’époque, qui trop aime l’affichage des signes de reconnaissance, cela rassure. La littérature absolue — un vers à lui seul en a le pouvoir, mais une phrase, un paragraphe, un livre — fait qu’« un frisson descend le long de la moelle épinière » ce que seule l’apparition d’un dieu peut faire. Se demande-t-on — et s’il arrive qu’on le fasse, pour quelle réponse ? — quand, pour la première fois, a résonné son timbre particulier, incomparable en soi et pour toujours ? faut-il même se le demander pour la première fois, car ce « mystère évident » frappe plusieurs fois dans nos vies de lecteurs mystiques et dévots. Nous ne parlons pas de récit, de narration, ni même d’intérêt gourmand. Nous parlons de mots, de phrases, de style, de timbre, oui, c’est cela, de timbre.
Comment ne pas souscrire à l’analogie que fait Novalis – une page, une feuille volante non datable, circa 1798 du Monologue – entre langage, qui ne se soucie que de lui-même et mathématiques qui ne jouent qu’avec elles-mêmes, n’exprimant que d’étranges relations cadencées, par quoi les dieux viennent au monde et en quoi toute tentative de spéculation ou de simple explication est non seulement importune, mais méprisable. Du lieu d’où jaillit la parole, on ne peut rien dire. Ou plutôt, ce qu’on en dit n’est que l’effet de notre admiration pour des exercices artistiques, mais, seraient-ils excellents, ce qu’on en dit n’en dit rien. Chaque écrivain, chaque poète, qui nous saisit par les raisons mystiques d’un ravissement divin et s’avance sur le fil tendu de la littérature absolue, serait alors semblable à l’Orphée peint sur la kylis attique : bien que sa tête fût coupée et jetée dans l’Hèbre, elle chanta dans le fleuve jusqu’à la mer, qu’elle traversa pour arriver à Lesbos. Pour Roberto Calasso, c’est la scène primordiale de la littérature, composée de ses éléments irréductibles ; le livre duquel nous achevons une lecture au laisser-aller délibéré – c’est toujours le cas avec les livres de Calasso, il faut se laisser aller, accepter une certaine façon ondulatoire d’imposer une culture implicite convenue, laisser faire en soi une écriture intelligente et puissante, en sortir ébloui-e, euportuné-e, loin, si loin des modes et de ce qui se pratique. Alors, suivant la tête d’Orphée qui chante, naviguant saignante sur les flots, il en fait l’image divisée, non point de l’écrivain ou du poète seul, individuel, singulier, mais de la littérature – dont on n’a plus besoin de dire qu’elle doit être absolue ou qu’elle n’est pas : depuis son origine mythique, chacun d’eux et tous en eux contiennent, le Moi, le Soi et le Divin, autant de variations dans un champ de forces. On notera, à nouveau, le vocabulaire physicien. La tête qui chante, cependant séparée du reste de son corps, émet des vibrations, un palaion penthos, quelque chose de très archaïque, d’incessant … d’aussi violent qu’un « deuil ancien » qu’Apollon lui-même ne pourra apaiser, bien qu’il domine de son bras tendu les tourments du fleuve. Aussi faut-il y voir, sans pouvoir l’exprimer, une représentation de la littérature absolue, surpuissante, nécessaire, impérative et incomprise.
« Faut-il qu’il m’en souvienne ? »
un demi-siècle environ – c’est vertigineux ! – que ce poème git au fond d’un vieux carton, dactylographié à l’encre d’un ruban d’avant l’ordinateur, sur une page si fine qu’elle faillit se casser à l’endroit de ses plis ;
bien sûr, je n’y ai rien changé ni mot, ni disposition, ni ajout ni retrait. Je ne sais s’il faut que je me rassure ou alarme, de ce je-ne-sais-quoi d’inchangé en moi.
Je respire le soleil à grands coups d’aile
île que je dessine sur mes lèvres d’oiseau
muette bulle
en
lutte
crève mes rêves
plumes dans mon sommeil
bulle
qui lutte muette
légère silhouette
blanche
brume
vague
noire
brûlante
image
ma parole hirondelle infinie des espaces
Suis-je dans mon corps « ainsi qu’un pilote dans son navire » ?
L’expression est de Descartes, dans Méditations Métaphysiques, vi. Ce n’est pas une métaphore mais une comparaison, accessible à ce titre au mode interrogatif de toute démarche philosophique authentique. La phrase exacte est « je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui ». Nous ne tenons pas une réponse, sauf à penser que toute réponse vaut toujours mieux que la question qui l’impose et s’impose comme question, démarche, cette fois, a-philosophique.
Pour le pilote qui le conduit, le navire est un réceptacle, il lui est extérieur mais indispensable, c’est en conduisant le bâtiment qu’il en est le pilote. Si, en l’absence de son bateau, le pilote ne l’est plus, l’inverse est tout aussi pertinent, un bateau sans capitaine est-il encore un bateau ? Plus que sa présence, l’action, les décisions, les compétences du pilote lui sont nécessaires alors qu’elles lui sont extrinsèques. Ce n’est pas le moindre des paradoxes. Aristote – que Descartes connaissait parfaitement, ainsi pouvait-il mieux le triturer – disait dans De l’Âme, II, 1 « on ne sait pas bien si l’âme est l’entéléchie du corps, comme le pilote, du navire ». Nul doute que la comparaison lui est empruntée. Cependant Descartes ne s’en satisfait pas, il va montrer non seulement que ni le navire ni son pilote n’existent séparément l’un de l’autre, mais qu’ils sont dans une interdépendance totale.
Le même Descartes nous a appris, avec succès, à nous méfier des sensations reçues du monde extérieur et leurs apparences suspectes à double titre : elles peuvent l’être en elles-mêmes, et je peux moi-même me tromper. Cependant, quelle que soit la valeur de la certitude qu’on accorde à ces renseignements, ils ne peuvent pas ne pas me parvenir, i.e, parvenir à mon esprit, i.e à mon jugement, sans passer par mes sens, mes sensations, Descartes dit parfois ma substance corporelle, expression un tantinet dérangeante. Souvenons-nous, dans la Deuxième Méditation, de ce subtil développement à partir d’un morceau de cire et, dans une formulation plus rapide mais non moins efficace, des passants que l’on voit depuis sa fenêtre … et qui n’en sont peut-être pas. Suivant Descartes dans la précision de son raisonnement, on peut affirmer, à ce moment, que je suis la source de tous jugement, opinion, réflexion, en ce sens que je ne peux faire abstraction de mon corps, non seulement pour percevoir – Husserl s’en souviendra, Sartre aussi – mais pour penser ! Voilà de quoi perturber les cartésiens approximatifs pour lesquels la séparation de l’âme (esprit) et du corps chez Descartes aurait une valeur définitive — or Descartes n’est pas Platon, ni la métaphysique une ontologie. Rien n’est plus délicat à établir, et l’expression reprise d’Aristote autorise à le montrer, car il ne s’agit pas d’une aporie, mot convoqué de plus en plus fréquemment et faussement en lieu et place d’une difficulté. Comment concilier l’apparente primauté ou nécessité du corps, réceptacle de toutes sensations et point de départ de toutes connaissances – Hume ira jusqu’au bout de cette affirmation – alors qu’il est aussi les lieux et occasions de toutes nos erreurs, illusions et ignorances, les deux premières générant les dernières ? S’il est indispensable à mon être, ainsi le navire au pilote, il faut admettre que le navire puisse faire fausse route, ou qu’un pilote si capable soit-il, ne saurait piloter à profit un navire défectueux. Il faut admettre aussi la possibilité que navire et pilote, chacun pour sa part et les deux réunis, puissent être défaillants ou incompétents.
Malgré tout, le capitaine a sur le bâtiment qu’il conduit contre vents et marées, dans la bonace et les tempêtes, une supériorité incontestable, il sait que son bateau ne sait rien. Traduisons : s’il ne peut éviter de passer par une enveloppe corporelle, ce que d’aucuns rapportent à l’existence empirique, au moins l’homme sait qu’elle n’est dispensatrice ni de vérité, ni de certitude. Le navire ignore qu’il n’est pas performant, le pilote ne l’ignore pas et peut, parfois, y remédier, Descartes a longuement et minutieusement disséqué les rapports de la volonté et de l’entendement, indispensables à l’usage de la véritable liberté. Il faut donc rectifier l’ensemble des impressions précédentes : si je ne peux pas faire abstraction de mon corps, j’ai sur lui ce « bénéfice » de le savoir. L’esprit est plus haut que la nature dit Hegel. Et tout le monde se souvient de Pascal, l’avantage que l’univers a sur lui (l’homme), l’univers n’en sait rien. Un ciron, une goutte d’eau, un rafiot peuvent l’anéantir, sans l’avoir ni voulu, ni pensé. Si un pilote n’est rien – n’est pas un pilote – sans son navire, un navire est en danger sans pilote ou avec un mauvais pilote. La comparaison de Descartes qui commence, répétons-le par « nous ne sommes pas logés dans notre corps » prend une nouvelle dimension.
Bien que le pilote et le navire soient indéniablement différents l’un de l’autre, ils sont indispensables l’un à l’autre pour être ce qu’ils sont. Ce qui éclaire le dualisme cartésien, qui, faut-il le rappeler, n’a rien à voir avec la dualité et même l’annule. L’être humain est à la fois partagé et uni entre « être » et « humain », corps et esprit. Relire Pascal encore, qui, bien que non cartésien, aura à cet égard métaphysique les mots justes, un milieu entre rien et tout. Je suis dans mon corps mais je ne suis pas mon corps, nous dit Descartes, ce qui nous fait une obligation supérieure de nous gouverner le mieux possible, de gouverner le navire savamment et qu’en aucun cas, ce ne soit lui qui nous gouverne. Nous ne sommes pas deux natures distinctes et étrangères l’une à l’autre ; l’une des deux, l’esprit, et seulement elle, nous est indispensable. Et de manière inattendue, c’est ainsi que Sartre, très fin lecteur de Descartes, l’a lu et compris sans pour autant compromettre l’affirmation principielle de l’existentialisme : nous ne sommes ni une table ni une pierre ni un chou-fleur, qui ne savent pas ce qu’ils sont, mais il y a une différence infranchissable avec la métaphysique : la position irréversiblement et définitivement première de l’Existence sur l’essence. A l’opposé – terme insatisfaisant parce qu’il peut laisser entendre, à tort, qu’il y a « rivalité » des systèmes philosophiques, une conception que j’abhorre – Platon, notamment dans Phédon, aussi par le truchement d’une rhétorique comparative, fait du corps un vêtement (un revêtement) pour l’âme, lequel peut être usé et abandonné, il peut même être changé par métensomatose, sans affecter la nature de l’âme, supérieure à et indépendante du corps. En quoi le contenu l’emporte sur le contenant, le premier est incorruptible – c’est le mot – le second, contingent, ce qui n’épuise pas toute difficulté. Mais, affirmer – reprenons notre Descartes, elle y est contenue – que notre âme n’est pas logée dans notre corps comme un pilote dans son navire et bien qu’il y ait ici suffisamment d’arguments pour en montrer la nature supérieure, n’infère aucunement la garantie des « bonnes » qualités de ce pilote. Nous n’avons pas toujours la maîtrise de notre corps, Descartes n’a eu de cesse de le montrer, en raison, justement, de la faiblesse de notre esprit si nous ne l’éduquons (conduisons) pas selon les règles de la Raison pour n'en faire ni une machine, une mécanique, en un mot, un animal, soit un être vivant non doué de capacité de réflexion, mais pas de sensations. Tandis que, qui que je sois et tel que je suis, je suis dépendant de, mais supérieur à mon corps, comme l’est finalement le pilote pour son navire.
Ouï
Entends-tu
le texte fondre, la poésie sans fin ressasser son destin, jeter le dé aux six faces du monde, je-pia-no-ter-dans-le-vide, le train se garer, l’eau bleuie rouiller sous les coups du pinceau,
le pince-eau fondre au loin, la poésie scander son dessin, sous-les-six-coups-du-dé pianotage sans fin face à la jetée vide, sous le train bleu la gare, j’erre dans le ressac du monde rouillé,
sous la gare le train fondre nos destins, six d’un autre âge lancer le dé, hères pauvres dans le grand sac immonde, la poésie sasser sa faim, l’eau pincer le monde bleu,
le train fondre en gare, la poésie se vider dans le monde, bleus les coups effacer nos destins, les dés tombés dans l’eau sale, six-fois-je-pi-a-n-o-ter sur la jetée rouillée, le pince-eau se noyer,
dis, en-tends-tu-tant-de-temps-tu ?
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