inactualités et acribies

Xenia

26 Septembre 2026 , Rédigé par pascale

 

 

Les xenia, τὰ ξένια, les liens de l’hospitalité, de l’accueil, ce dont l’hôte qui reçoit gratifiait celui qu’il recevait pour sceller le lien d’amitié, notamment en victuailles et logiquement aussi par la thématique iconographique des mosaïques, au sol des pièces où l’on accueille ses invités. De nos jours le terme xenia – si on l’ose – désigne des manuels d’épigrammes littéraires ou philosophiques, ordinairement en deux vers, dont je garde le synonyme le plus ancien et le plus précis : ce qui est gravé, inscrit sur … (ἐπίγραμμα, epí/gramma)

 

 

 

Le café a le goût des cerises

quand il pleut sur un sol d’herbes sèches

 

dans ses roches ianthines la mer sculpte des tarasques

couleur de lotus rose saphir padparadscha

 

brodeuse de dentelles humides

l’eau bouclée de la rivière frissonne

 

gravé sur une lamelle d’or le mot de passe alors

éclaire les brumes stagnantes et la vouivre gardienne

 

la vie méchoit toujours à la fin

toutes ecbases épuisées

 

sur la pointe des mots la feuille danse

de l’esperluette fluette à la parole muette

 

l’espace inondé de silence

fit entrer cent et mille ombrois de soleil aboli

 

les mots n’ont plus de voix

amaigris ils fléchissent et vacillent

Toumaï, Rembrandt et la Belle parole

20 Septembre 2026 , Rédigé par pascale

 

 

La Riche, samedi 19 septembre 2026 - présence de Charles Belle à l’exposition de ses œuvres, en place jusqu’au 1er novembre - Les pas du silence.

 

Il y a des moments, des heures, des instants, dont on sait qu’ils se détachent du temps pour entrer à jamais, pour toujours, dans notre mémoire. Ils sont rares, et riches sont ceux qui en ont vécu quelques-uns, quelques-uns seulement dans leur vie. Ce n’est pas grandiloquence de le dire, c’est reconnaissance. Dans l’étroite galerie où se rangent et se bousculent aussi sans que nous puissions toujours nous en mêler – tandis qu’ils s’emmêlent à leur guise – ces monuments d’ombres que nous élevons depuis les ruines de ce qui n’est plus, il y a des recoins lumineux, intouchables, invulnérables, inaccessibles aux infortunes contre lesquelles nous tentons de dresser un mur d’oublis.

A La Riche, le pays de Ronsard où l’on ne va pas par hasard, me suis rendue une nouvelle fois, ce qui n’est pas loin de faire un souventes fois. J’aime les récidives d’émotions, celles qu’on aurait pu manquer en succombant aux diverses diversions et autres divertissements par lesquels le monde profane nous tire, attire et tend ses rets. « Profane », au sens épicier c’est-à-dire « vieilli » du terme, encore en usage il n’y a pas si longtemps eu égard à la vertigineuse distance qui nous sépare de Toumaï, autrement dit, séculier, temporel, démuni de toute sacralité, loin de tout sacraire – encore un petit coin que n’atteignent pas les agitations du monde.

 

 

Mettre ses pas dans Les pas du silence et prêter l’oreille pour saisir les mots du peintre que les visiteurs du jour découvraient ou retrouvaient pour quelques-uns, c’est selon. Charles Belle était ému, cela se mesure au léger tremblement de la voix, aux pauses irradiantes pour laisser les mots parcourir invisiblement l’espace occupé par les présents, avides d’écouter, écouter ce qui n’est pas exactement entendre. L’immense ancien réfectoire du Prieuré faisait recueil – où recueillir – d’une parole modeste et grande. Peut-être d’aucuns étaient-ils là sans savoir que le peintre y serait, et furent happés par son expression à la fois si libre et si prudente. L’usage de l’oxymore s’agissant de Charles Belle n’est ni une fantaisie, ni une préciosité, encore moins une ruse du langage, qui, dans sa toute puissance parfois échappe à notre volonté de le maîtriser au plus juste. Il y a en lui, — c’est pourquoi sa peinture est si précisément inaccessible aux lieux communs et autres poncifs — en lui, c’est-à-dire en ses tableaux, une tension qu’il tenait à partager, ou, peut-être plus simplement dont il voulait parler. Voir, ou regarder ses tableaux dans l’enveloppement de mots qui les pourraient com/prendre, non du point de vue toujours extérieur du passant – serait-il bienveillant a priori – mais du geste de peindre, du seul geste de peindre, qui, s’agissant de Charles Belle, puise si profondément en soi pour donner à voir depuis l’intérieur. Alors le saisissement nous surprend et nous bouleverse, qui n’est pas la cristallisation stendhalienne, comme tenta de le dire un honnête homme de la petite assemblée, tombant inévitablement dans le piège ; éventuellement, si l’on veut vraiment faire montre de référence, le syndrome de Stendhal, dit de Florence – battements de cœur, « la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber » ou même « un abîme où l’on craint de se perdre » en des mots inattendus de Kant, où je suis malgré tout allée fouiner un peu pour transformer cette surprenante formule en conviction de l’intellect.

Dans Observations sur le sentiment du beau et du sublime (1764) le grand constructeur de conceptualités architectoniques évoque, parlant de l’art, un sentiment (…) sans satiété ni épuisement. Ce qu’il appelle aussi le sublime, un mot dont la puissance nous échappe certainement plus qu’à l’époque, en quoi il fut précédé de peu par E. Burke Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau (1757) que l’Avant-Propos (dans l’édition Vrin) exprime ainsi : le sublime est d’abord contrainte, emprise, blessure. Il est aussi un saut dans l’inconnu. Admirables formulations qui ne sont pas de Burke mais touchent au plus juste ce que l’on ressent – et Charles Belle lui-même avoua, avec une exceptionnelle simplicité, l’avoir ressenti en et pour lui-même, entrant à nouveau dans le lieu de sa propre exposition, lieu dont il ne faut pas minimiser le très haut coefficient de spiritualité. En revanche, il faut abandonner sur le pas – le pas de la porte, le pas du silence dans lequel on entre – abandonner tout recours à l’entendement, au sens le plus faible du mot dont l’un des moins mauvais synonymes serait la curiosité, celle dont nous aimons nous parer pour nous emparer de ce qui nous fait face, en réduire l’irréductibilité, ramener l’inconnu au connu. Abandonner l’entendement donc, mais qu’on ne s’y trompe pas, et l’on ne m’y prendra pas, signifie seulement ne pas avoir recours, de suite, par une sorte d’urgence cérébrale, aux magasins, arrière-boutiques, ou même vitrines desquels nos connaissances et savoirs sont toujours prêts de s’échapper, mais le laisser travailler en silence, en silence … dans la contemplation désintéressée. Accepter l’expérience du choc, l’absolue négation de tout esprit de réaction, qui est souvent réaction de défense. Alors, cette confrontation devient inoubliable.

Dans la pénombre – qu’un esprit chagrin tenta de montrer qu’elle n’était pas de mise – pénombre pensée pour abaisser le seuil de notre rapport immédiat ou instantané aux objets, pour obliger l’œil à pactiser avec l’ombre, éviter que la surface des œuvres ne soit blessée par des lames de lumière extérieure tombées dru depuis les petites et haut perchées fenêtres, dans cette pénombre pensée, l’usage du mot noir par un spectateur fit réagir sans délai, avant que l’intervenant n’achevât sa phrase, cet homme si courtois, distingué et bienséant qu’est Charles Belle. Ne lui parlez pas de ses noirs, de ses fonds noirs, sauf à vouloir le contrarier, ce qui ne se peut, vous qui êtes venus jusque-là. Il s’agit de profondeur, juste de profondeur un mot qui n’est pas, sémantiquement, étranger au fond au sens où l’on s’enfonce dans l’intime, dans le tréfonds, dans le fond intérieur, un mouvement de soi en soi, où il n’y a aucune nécessité picturale qu’il soit de couleur noire, uniformément noire. D’imperceptibles – pour un regard pressé ou superficiel – nuances de gris, marron, violet, rouge, brossées par de courts mouvements longuement maturés par la main, le cœur et le cerveau, nous tiennent en même temps qu’elles nous entraînent à en rechercher le point le plus dense, le plus intense, le plus … profond. L’Agnus Dei ne surgit pas dans et de la nuit noire, dans une posture quasi miraculeuse et faussement antagoniste, c’eût été trop facile de jouer de cette opposition, si fréquente qu’on l’attend même si elle n’y est pas. L’agneau, mais Les Aveugles, dont nous sommes les seuls à voir qu’ils baissent la tête dans un jour dont ils ne savent rien et lui tournent le dos, un monde d’héliotropes devenues d’inutiles et fanées métaphores, sauf pour le geste du peintre, intensément maïeuticien. Et leur refuser la pleine lumière, disconvenant à quelques visiteurs, était une « évidence ». 

Que viennent faire Toumaï et Rembrandt dans cette galère inversée qu’est un réfectoire de prieuré du temps de Ronsard ? pour qu’ils apparaissent en titre, et n’en parler point encore. L’un appartient au long cortège des lucifériens ou luciféraires, ce dernier de mon invention, pour être plus clair : de « Lucie », nom étymologiquement provenu de lux, lumière, au hit-parade absolu de la culture paléolithique étique de monsieur-tout-le-monde, et de « fero, ferre », porter, que l’on retrouve dans thuriféraire. Il a environ sept (7) millions d’années d’âge et se nomme Toumaï. L’autre est aussi un des champions de la culture générale, prélevé dans la liste où il siège avec Caravage, Dürer, El Greco, et un peu moins générale, Rothko, Zurbaran, Pincemin et les autres... j’écrivais dans un des textes ci-dessous référencé : Ne jamais, jamais oublier que toute création artistique est à la fois ex nihilo et héritière. Je persiste et je signe. Des précédents aux égards ils forment un univers de révérences et de références sans lesquelles Charles Belle ne saurait peindre longtemps, ni respirer ce qui est pareil. Rembrandt – qui n’est pas Rembrandt – se présente aussi sur un fond « noir » qui n’est pas noir. Regardez bien ces filaments de luminescences rouges ou ocre ou orangés et cette façon de planter son regard dans le regard du spectateur. Aux précédents auxquels Charles Belle donne une présence – un présent – qui est aussi le nôtre en cet instant et crée pour nous un précédent ; à ces égards qu’il rend aux grands maîtres dans le même geste pictural et le même mouvement d’humanité, nous nous surprenons à adresser quelque prière païenne mais follement pieuse, absolument mystique, passionnément religieuse bien qu’athée, toute de silence et de contemplation revêtue. Ciel ! que le bruit du monde est effrayant.

à N. dimanche 20 septembre 2026

 

ce que j'ai déjà écrit à propos de Charles Belle est ici :

https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2026/08/les-pas-du-silence.html 

et là : 

https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2026/06/reveillez-vous-coeurs-endormis.html ((ici soutenu par un très beau texte de Guy Boley)

QUI ?

16 Septembre 2026 , Rédigé par pascale

 

Notre homme est matinal aujourd’hui, il a mal dormi. Des rêves, et même des cauchemars l’ont agité au point qu’il en griffonna quelques mots. Il verra bien qu’en faire plus tard. Confusément il se souvient de tempétueuses atmosphères, de melons, de livres de poésies latines. De quoi renfoncer son bonnet de nuit sur ses oreilles et son nez dans l’oreiller. D’ailleurs il ne sait plus très bien, les images étaient si fortes, s’il a rêvé ou pas. Après tout, se dit-il, le cerveau encore dans les brumes, qui me dit qu’en l’instant je suis bien assis là, dans mon fauteuil, regardant le feu qui, à l’inverse de moi s’endort et s’évanouit au petit matin.  Il repose la feuille qu’il tenait bien serrée dans sa main gauche, la plume conquérante dans la droite, pensant, le temps d’un éclair, y trouver l’irréfutable preuve de la réalité de sa propre présence.

Passant en la pièce contiguë, il vérifie que les bougies ont bien été changées, les bûches du poêle renouvelées, le papier disposé tout droit, les livres de travail et les correspondances réclamant réponse à deux doigts de l’encrier. Depuis la fenêtre fermée en cette heure encore fraîche, il ne distingue rien, mais d’un rien tout peut venir, il le sait. Qu’il s’assoie, qu’il se concentre, qu’il ressaisisse ses méditations là où il avait laissées hier, et les affaires reprennent …

Point n’est besoin d’aller au fond du parc contempler les noueuses racines d’un arbre bien plus vieux que soi, pour décider que les choses sont essentiellement contingentes, mais bon, il ne faudra pas l’écrire ainsi, se ravise-t-il aussitôt. Pourtant, la question du jour est bien celle-ci, je ne suis et ne serai ni le premier ni le seul à m’en emparer. Chêne, marronnier ou châtaigner, l’arbre que je sais être au loin dans le brouillard d’automne y est-il réellement ? la question de savoir s’il est vrai ne se posant pas. Il n’y a pas de vérités des choses, seulement des raisonnements sur les choses, et surtout hors d’elles, car si la somme des angles d’un triangle est toujours de 180° une telle affirmation n’a pas besoin de l’existence visible et mesurable d’un triangle ni d’un objet triangulaire pour être vraie, elle le sera toujours n’est-il pas ? d’ailleurs, l’exemple est rongé jusqu’à l’os, les Anciens s’en servaient depuis Euclide et je parie que d’autres après moi en useront jusqu’à la moelle. Aussi, de quel bois l’homme est-il fait ? peut-être, en raison d’une constitution plus ou moins fragile, d’aucuns diront de roseau, d’autres de marbre possiblement réduit en miettes au moindre choc, tandis que le premier résistera aux fureurs des vents mauvais.

Un peu plus tard, il tenta de se mettre au travail. La brume disparue derrière la ligne d’horizon s’était peut-être réfugiée au-delà des terres connues, un monde difficile à envisager, mais moins que le mystère des espaces infinis, dans lequel le fils prodige de l’un des meilleurs esprits du siècle, pourrait trouver la possibilité de l’existence du vide. Ce qui ne saurait se concevoir. Il faudra que j’écrive en ce sens, se dit-il. Il n’y a pas qu’aux jeunes mathématiciens souffreteux qu’il faut s’adresser avec méthode, mais à tous ceux qu’il a suivis en cette matière et qui, depuis la plus haute Antiquité, la foi chrétienne en moins, ont soufflé cette étrange croyance qu’il se peut que le rien soit, ce qui est la plus solide contradiction que j’aie jamais rencontrée, et nonobstant ma grande réserve à l’égard de la tradition scolastique, je suis obligé de reconnaître la valeur de son raisonnement sur ce point. Il me faut donc avancer masqué, ici comme ailleurs mes objecteurs veillent, ils sont friands de querelles, cherchant par quel bout de la lorgnette ils pourraient bien me faire chuter.

La matinée glissait dans la froidure extérieure dont il se protégeait par une ample et confortable robe de chambre, tant qu’il n’avait pas à mettre le nez dehors. Sa table de travail supportait un poids considérable d’ouvrages de philosophie, de physique et de mathématiques, disciplines qu’il fréquentait depuis son plus jeune âge avec un bonheur égal, quoique pour la première il trouvait assez décevant l’enseignement qu’on lui en fit en sa prime jeunesse, au point qu’il s’en ouvrît dans des lignes dont il ignorait qu’elles feraient le miel de générations d’étudiants et de professeurs futurs. Quelle heure pouvait-il bien être ? à force de se laisser aller à ses songeries, le fil de son raisonnement pourrait bien se distendre. L’horloge, remarquable et récente invention dont le mécanisme fait image toute trouvée pour celui de notre nature corporelle, de ressorts et d’automatismes constituée, l’horloge indiquait une heure avancée tandis qu’il n’avait encore rien écrit, mais déjà beaucoup médité.

Assez peu d’objets finalement autour de lui. L’obligation qu’il s’était faite de ne jamais admettre pour vrai que ce qu’un doute hyperbolique ne pourrait en aucun cas atteindre, peut-elle se suffire de l’imagination ou s’en satisfaire si nos perceptions sont trompées par l’ouïe, la vue, l’odorat ou le toucher des choses ordinaires ? Tous les philosophes ont commencé par demander raison de leur existence à leur milieu le plus proche, le plus immédiat, le plus facile même. L’entourage à portée de main suffit-il pour toute métaphysique, aussi pour sa critique ? c’est ignorer encore que dans le sillage de ses réflexions mais en les réfutant, un coupe-papier acquerra une belle célébrité pour avoir cisaillé le lien jamais nettement tranché avant lui, entre essence et existence.  Aussi, le penseur le plus profond ne peut se passer de l’usage des choses, et notre philosophe, en repoussant négligemment une mouche importune, se souvient que nos raisonnements sont à la merci d’un insecte virevoltant, un presque-rien peut les anéantir. L’infiniment petit n’est pas négligeable, un ciron, par exemple, à lui seul un raccourci de l’univers, suffit pour provoquer ou détruire une réflexion. Mais l’heure tourne, ainsi la terre autour du soleil, Galilée a certainement raison – ce qui ne se peut dire ouvertement.

Notre homme quitte alors ses pantoufles et revêt un habit plus mondain. Sur le guéridon tout proche, quelques petits automates de sa fabrication, modeste contribution à un engouement naissant dont le siècle suivant verra les réalisations les plus grandioses et complexes. Mais pendant qu’il en ajuste les pièces, il se concentre. Si nous étions seulement des machines, même très compliquées, serions-nous en mesure de penser, même simplement ? De l’homme et de l’automate, lequel a fabriqué l’autre ? et surtout, lequel pense l’autre ? questions simples par lesquelles il a tant de mal avec les systèmes, seraient-ils impeccables, qui ont élaboré une explication exclusivement matérielle de l’homme et du monde, il y a plus de vingt siècles déjà. Il sait qu’aujourd’hui des esprits puissants et affûtés sont à nouveau tentés et que l’hédonisme, rationnellement justifié par une lecture précise et rigoureuse de ces textes mal compris, fait contre-proposition aux lois de la morale soutenues par l’Église. Malheureusement il n’en pourra pas lire l’expression la plus élégante et juste, formulée par un Français exilé à Londres, il sera mort depuis plusieurs années et comme lui, loin de son pays.

analecta, varia et autres spicilèges (perdu le fil du comptage ...)

13 Septembre 2026 , Rédigé par pascale

 

Quoy des Mains ? nous requerons, nous promettons, appellons, congredions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craigons, vergoigons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, deffions, despitons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouissons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons ; et quoy non ? d’une variation et multiplication à l’envy de la langue. De la teste : nous convions, nous renvoyons, advoüs, desavoüons, desmentons, bienveignons, honorons, caressons, tansons, soubmettons, bravons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons.

Montaigne, Essais II, 12 (Apologie de Raimond Sebond)

« Tenez-vous dans la voie commune, il n’est pas bon d’être si subtil et si fin ; souvenez-vous à cet égard du proverbe toscan : Qui trop se subtilise, se pulvérise (Pétrarque). » Montaigne, ibid.

Signemement en un siecle corrompu et ignorant comme cettuy-cy, la bonne estime du peuple est injurieuse. Montaigne, Essais, III, 2 – « Du repentir. » P.U.F (éditions Pierre Villey) p. 807

Miserable sorte de remede, devoir à la maladie sa santé ! Montaigne ibid. p. 815

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il serait tout aussi convenable que « vous voulussiez que je vous fisse dire par le pape » comme je vous aime -

 je désirerais donc, si vous ne lui avez pas remis les « ducats, que vous ne les remissiez pas » - dans une Lettre de Castiglione à sa femme – 31 août 1519 – une traduction qui ose la difficulté.

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« Magnifique ambassadeur, « Faveur d’amour jamais ne vint trop tard ». Ceci soit dit parce que je croyais avoir égaré, si ce n’est perdu, votre faveur, tant de jours ayant passé sans que vous m’écriviez ; et je me demandais pour quelle raison. » Machiavel à Francesco Vettori : 10 décembre 1513

« Magnifique ambassadeur, puisque c’est vous qui m’avez mis en ébullition, ne vous plaignez pas si je vous persécute de mes écritures et dites-vous : « C’est bien fait pour moi, c’est moi qui ai commencé » » Le même au même : 20 décembre 1514

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Dès le matin, le ciel se dalle, se marquette, se pave, se banquise, se glaçonne, se marbre, se cotonne, se coussine, se cimente, se géographise, se cartographise … Francis Ponge – Méthodes – Pochades en prose (Sidi-Madani, 25/12/1947)

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Je n’aurai de pensées* que celles qui ressemblent — large face, barbe et moustaches — à Henri VIII *(il s’agit des fleurs, bien sûr) - Colette – Gigi in « Flore et Pomone » - Œuvres complètes – Editions du centenaire – tome 10, p 319

Ne m’offrez pas des lauriers-roses, je ne veux que des lauriers, et des roses. Ib. p 320

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(…) Thucydide, et peut-être le « Prince » de Machiavel, me sont particulièrement proches par leur volonté absolue de ne pas s’illusionner (…) – Nietzsche – Le Crépuscule des idoles - § 2

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« En perdant la couleur — la plus grande des séductions sensibles — le graveur garde une chance : il peut trouver, il doit trouver le mouvement. » - Bachelard – Le droit de rêver -Introduction à la dynamique du paysage-PUF p 70

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« Il n’est pas de héros pour le valet de chambre, il n’est pas de Dieu pour qui habite le temple. » -Pétrus Borel -Champavert (p 5 dans l’édition du Boucher)

« Apolline grandissait chaque année en misère et en beauté » idem ibidemque p 2

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« Essay est une tentatoire, qui est espreuve de ce qui est à faire » - Selon le dictionnaire de Nicot de 1606

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Manet, dans une lettre à Fantin-Latour (1868) : « Je suis de votre avis :  les demoiselles Morisot sont charmantes. C’est fâcheux qu’elles ne soient pas des hommes. » - cité par Roberto Calasso in La Folie Baudelaire p. 322

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« Telle est la misérable condition des hommes, qu’il leur faut chercher, dans la société des consolations aux maux de la nature, et dans la nature, des consolations aux maux de la société ». Chamfort – Maximes et réflexions – 1795

« … presque toute l’histoire n’est qu’une suite d’horreurs. Si les tyrans la détestent, tandis qu’ils vivent, il semble que leurs successeurs souffrent qu’on transmette à la postérité les crimes de leurs devanciers, pour faire diversion à l’horreur qu’ils inspirent eux-mêmes. En effet, il ne reste guère, pour consoler les peuples, que de leur apprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou plus malheureux » Idem ibidemque (CDLXXIV).

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« … je suis seul je ne suis qu'un petit bruit j'ai plusieurs bruits en moi » - (Tristan Tzara, l'Homme approximatif).

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« tout est disputable et […] il y a peu de gens partout qui philosophent de bonne foy et qui ne cherchent point a s’elever sur les ruines d’autruy, tant l’homme ayme peu la verité et tant il s’ayme soymesme preferablement a toutes choses ». Lettre de Chapelain à Huygens, 13 mai 1660

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« Marcel Schwob, qui savait tout et devinait le reste … » Colette - Aventures quotidiennes (Assassins) O.C Pléiade IV – p 87

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« Les poèmes nous nous en moquons ; en ce qui me concerne, j’ai fini par accepter que je fais des poésies ; j’ai tout fait pour qu’elles n’en aient pas l’air ; il paraît que c’est plus facile d’appeler ça des poèmes. » Francis Ponge, In « Tentative orale », Méthodes [1961]

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« Dire ! Savoir dire ! Savoir exister par la voix écrite et l’image mentale ! La vie ne vaut pas davantage : le reste, ce sont des hommes et des femmes, des amours supposées et des vérités factices, subterfuges de la digestion et de l’oubli, êtres qui s’agitant en tous sens — comme ces bestioles sous une pierre qu’on soulève — sous le vaste rocher abstrait du ciel bleu et dépourvu de sens. » - Fernando Pessoa – Le livre de l’intranquillité p. 144 § 117 – 27 juillet 1930 – Ed. Christian Bourgois.

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« On peut considérer notre langage comme une vieille cité : un labyrinthe de ruelles et de petites places, de vieilles et de nouvelles maisons, et de maisons agrandies à différentes époques ; et ceci environné d'une quantité de nouveaux faubourgs aux rues rectilignes bordées de maisons uniformes. ». Ludwig Wittgenstein, Tractacus logico-philosophicus suivi de Investigations philosophiques, Paris, Gallimard, 1961, p. 121.

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« Mais il y devroit avoir quelque coërction des loix contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et faineants. On banniroit des mains de nostre peuple et moy et cent autres. Ce n’est pas moquerie. L’escrivaillerie semble estre quelque simptome d’un siecle desbordé » - Montaigne, Essais III, 9

Ussmëll et autres Poèmes noirs * de Jean-Michel Maubert.

6 Septembre 2026 , Rédigé par pascale

                                                     

 

Il existe un mot, difficile et rare, qui me semble tenir en lui cette couleur incomparable des poèmes de Jean-Michel Maubert. : eigengrau. C’est la teinte — l’atteinte ? — que, dans l’obscurité totale, nos yeux perçoivent, ce qui est un cas flagrant de refus de l’évidence. Jean-Michel Maubert, qui est aussi philosophe, ne contredira ni ne refusera cette leçon de ténèbres, dans laquelle rejoindre, d’aussi loin qu’il se peut, mais rejoindre cependant la leçon socratique : la puissance de nos illusions sensorielles et sensibles ne se résout pas sans un dépouillement, un arrachement, une avulsion, une douleur. En quoi, l’eigengrau n’est pas pensable, si l’on croit qu’existent le noir profond, le noir pur, la pureté du noir, dès qu’on ferme les yeux, tandis que nous sommes dans une brume grise, que les mots roulent dans les cendres, et dans les remous de la vase, l’incandescence.

On pourrait se laisser aller à l’embarras, au dérangement, voire au trouble de ces images aussi fortes, portées par des mots qui (nous) mettent en danger, en dérangement, dans un embarras tout droit venu de son origine grecque – άμηχανία – initié par un « alpha » toujours privatif de ce qu’il traîne (thrène) derrière lui : ce serait faire peser sur elles une charge étrangère, exogène, qu’elles ne contiennent pas, le poids de nos attachements, nos habitudes et autres mécaniques – μηχανία – auxquels elles sont étrangères ; ce serait déprécier le travail minutieux de l’auteur-sculpteur, travail au burin, au ciseau, à la gouge et au racloir, et manquer l’insaisissable sacralité de la cérémonie intense dans laquelle on entre, ouvrant ce livre, au profit d’émotions, réelles certes, mais si peu – comment dire ? – si peu seyantes ou opportunes.

Les Poèmes de Jean-Michel Maubert – quelles que fussent les occasions de leur écriture – nous portent dans une urgence à dire le lancinant, ce qui nous traverse comme une lance sans nous tuer d’un coup. Cette (ré)solution ne se peut que dans l’usage poétique des mots. Quel qu’il soit, commun ou inattendu, tout mot porte en lui – c’est sa pesanteur latente – une charge qu’il ne possède pas individuellement, isolément, mais qu’il va contaminer ou, dont il va se laisser contagionner. C’est la force de l’écriture de J.M Maubert, une audacieuse liberté surveillée ou plutôt contrôlée par le souci – au sens fort de l’attention – de tenir au-delà de toute sentimentalité, le fil ténu mais résistant de cet aria qui l’accompagne de texte en texte.

 

Dans le gris-monde de l’auteur, tout parle et tout se tait, les petits bruits d’insectes envahissant un corps en gésine, ou celui que fait qui écrit dans la terre, les pleurs et la douleur des mères, autant d’allitérations et de sonorités qui roulent de syllabes en mots, tels des cailloux précipités du haut d’un cratère dans la fournaise – brisant ; cramoisie ; écrasée – se font voisinage, par exemple, et ce n’est pas un hasard. Aucun hasard linguistique dans l’encre de J-M Maubert, où le vocabulaire funèbre, et funeste aussi, très minutieux et précis côtoie en permanence, les grains de lumière et l’or, nous fait entrer dans le théâtre d’ombres que nous portons tous un peu, beaucoup, au fond de nous, le théâtre de « nos » ombres, pour peu qu’on ait compris, où qu’on use ses heures à comprendre, que la vie inflige à tout vivant, l’inconsolation permanente, l’inconsolation à l’état pur pourrait-on dire, la souffrance toujours inapaisée de se savoir né pour mourir et voir mourir ses proches. Rien de cela – et ce n’est pas l’enseignant de philosophie, cette fois encore, qui va me contredire – rien de cela n’est nouveau sous le ciel, ou le soleil comme on veut. En quoi il faut porter une attention toute particulière à l’écriture, et l'écriture poétique n’est pas celle de la révélation du ou d'un sens mais de la rencontre avec une parole unique en son dire, en sa forme, en ses couleurs verbales et ses associations sonores, en ses images seulement possibles parce qu’elles sont dites ainsi : les vies cousues de suie de rimes de pestes ; (le) désert du tourment brûlant de l’air – magnifique chiasme acoustique ! ; ou le procédé métonymique par lequel le vase blanc près du cercueil, interdit la vision du cercueil blanc tout en le disant ; ainsi le visage est de lin sous le titre Linceul et dans la nuit, seule la rose est obscure.

Je n’ai donc pas, on l’aura compris, repris linéairement chaque pièce – comme on le dit parfois d’un morceau de musique – l’une après l’autre pour en dégager, comme on le dit encore dans les cours de littérature, ou le sens ou la signification, voire – ce qui me paraît l’acmé ou l’abîme du non-travail littéraire (ou philosophique, pas ?) – ce qu’il faut ou ce qu’on doit ou ce qu’on pourrait … en penser ! L’arrachement à de tels tropismes (pratiqués à haute intensité dans les notules à destination d’acheteurs, plutôt que de lecteurs) devrait nous être un soin constant. Après une lecture fluide et continue – qui n’exclut pas d’être faite à haute voix, le rythme des textes est envoûtant – il faut y revenir dans le désordre mais non point en désordre. Comme dans les textes précédents de J-M Maubert, des lignes apparaissent, des traces mnésiques, des rappels, des échos, des personnes … qu’il change de rythme, qu’il agrandisse les espaces, qu’il supprime la ponctuation, ou pas, que les mots soient pétris dans une matière épaisse et oppressante, cloués en apnée – texture, crucifixion, exil, proximité, s’extraire, malaxe, dans la même page. Qu’on ralentisse ou qu’on accélère, il faut rattraper la petite vitesse précipitée du rat, le soleil inconsolé ou le soleil impossible ; savourer ces quelques grammes de bleu ( se dire et se redire que peu de mots suffisent, pas plus … ), ce que l’on voit si l’on est couché sur la terre (et que) le soleil porte un masque ; ne craindre pas celui qui n’a plus de visage – deux fois évoqué dans la même page – les mots lui en ont sculpté un (masque-crâne ; tête auréolée ; visage des roses ; cheveux carbone) ; ni les paysages industriels délaissés, abandonnés à la glaise, les ronces, la rouille, le gris de l’acier, c’est le nôtre ; savoir contempler, oui, contempler des expressions simples et fortes : l’heure tournait sur elle-même ou la lune pauvre de l’après-midi.

Les poèmes de Jean-Michel Maubert font miroiter les cendres.

 

* Éditions du Bunker – mai 2026

le bonheur de la floculation* ou quand les sons s’emparent des mots

1 Septembre 2026 , Rédigé par pascale

*terme sauvé de l’oubli en relisant Francis Ponge – Méthodes

 

 

Là-bas, les nuages roulent sur la mer se prenant pour des vagues, nourrie du vent de pluie l’eau gringotte ;

les herbes fouatinées sont couchées dans les champs, les noix gisent à terre petites pommes grigées, clotigées ;

à main-tâche, le soir a distribué les ombres ;

la vie nous porte en paimpalette par les mauvais chemins et les sentes hérues ;

parpointant les secondes au battement des heures cloutées dessus nos crânes poucriniés tôt matin, l’horloge ratrotteuse chaque jour à son tour graffine le même  chemin de ronde ;

tinterelle rouillée ôte à nos jours ses piquerées, ses épignoches, là où viendront les plis dans la couture du temps ;

par le nervent qui fait jambiller nos pensées, manger l’ordre, oublier, amétrer les cailloux, druire le duvet des oiseaux, panager les enfants, déficeler les cahiers, bader les ourlets, rabaubiner les cédules et les mots qui ne servent qu’une fois ;