inactualités et acribies

harmonies

17 Janvier 2018 , Rédigé par pascale

Parce que les hommes et le monde avancent sur une ligne refermée sur soi, toute parole est même en des mots différents. L’anneau de l’existence demeure éternellement fidèle à lui-même.* Savants, poètes, peintres traversent les courbes du temps, croisant d’autres semblables, séparés seulement par des infinités de vies. Rêvant à des futurs si proches, je vois et j’entends certains d’eux qui prirent le risque du passé, sans le savoir, sans le vouloir. Ils pensaient ouvrir l’avenir alors qu’ils accostaient à des mémoires oubliées, des méditations oublieuses. Là où ils seront, recommenceront des temps qui jamais ne se seront arrêtés. Farandole des heures, des jours et des saisons, comme une Sonorité Ancienne et nostalgique**.

 

De ces peintres nouveaux, quelques-uns reprendront le chemin inachevé de la mosaïque, enserrant délicatement toute beauté pensable, sans rémission, sans concession, dans les mailles éblouissantes de leur monde inspiré. J’en sais un qui, tels nos tout premiers peintres, se limitera d’abord au noir et au blanc, non par manque de couleurs, évidemment, mais par volonté de libérer le mouvement par des lignes seules. Déroulement d’un fil qu’on obligerait malgré tout à contourner des surfaces invisibles, qu’il nommera des carrés magiques. Parce qu’il faut, dira-t-il, commencer  par ce qu’il y a de plus petit, il divisera et divisera encore sa représentation du monde, en de si petites mesures qu’il osera parfois laisser seuls visibles les points, les marques, comme autant de touches fragiles et lumineuses. Des taches de soleil, vibrées, éparpillées, mais unies dans la même vision.

 

Le Peintre de la Lune ***se fait lune lui-même, il s’enroule autour de l’horizon,

ou, plutôt que de la suspendre au ciel comme il se doit, il choisit d’en donner un immense reflet vert sur le sol. N’y a-t-il là rien d’étrange? Non rien! pas plus qu’avec des carrés dessiner des courbes, avec des mots écrire des pensées. Avec ses doigts suivre les crevasses d’un mur et inventer des mondes. Certes, il faut désapprendre l’intransigeance des modèles, oser l’intimité avec le rêve, l’in-vu, risquer de tendre à l’intouchable au point de s’y heurter un jour. Toutes les correspondances ont été dites, parce que dans le cheminement d’une pensée vraie, il y a, finalement, peu de lignes droites, qui sont autant de paradoxales et inévitables lenteurs. Tout peintre qui pénètre cette naïve évidence la compose par traits pleins, enveloppants et recueillis. Pour ne l’avoir pas compris ainsi, on a pu injustement y voir effroi et menace. Il n’y a là, pourtant, qu’une ligne qui pense****.

Du gris de la nuit surgit soudain**... la couleur. Seraient-elles noire et blanche.

Fragmentent le jour, la nuit. Énoncent une vision, personnelle mais pas solipsiste, elle en serait figée, sans profondeur. Dans les couleurs des formes et dans les puissances des existences. Seule une compréhension grenue de l’univers peut répondre à ce degré de vigilance aux règles intimes de l’harmonie du monde. Ainsi, aux conditions de certaines visions plus aiguës que d’autres, de consciences délibérément plus provocatrices, les mêmes exigences, les mêmes formes, peuvent se rencontrer. Qu’elles aient erré dans les espaces labyrinthiques de l’histoire des hommes, ou qu’elles les aient traversés avec force et violence, toujours un jour de semblables pensées rencontrent leurs semblables reflets. La main du peintre et la parole du philosophe servent d’instrument pour la mise en place d’une même architectonique. Le noir et le blanc des peintres agrigentins du temps passé ou des carrés de P.Klee –qui lit avec gloutonnerie les Tragiques grecs et les Affinités électives de Goethe– sont les couleurs primitives de l’impulsion et créent le rythme à partir desquels toutes les variations sont désormais possibles. Depuis Le Blanc Polyphonique jusqu’au Tableau en couleurs.

L’astronomie est bien l’affaire des poètes, qui voient la terre briller dans le ciel, et l’air taillé comme un diamant***** et des philosophes que l’exigence de vérité et de conscience poussent aux rivages de gouffres bouillonnants.

 

 

 

*Nietzsche**Paul Klee***Chagall****H.Michaux*****A.Breton

 

 

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P
Merci pour ces mots. Chirico fait partie de ma liste à jamais (je l'ai d'ailleurs déjà sollicité ici même, 'compressions des temps', 20/07 et bien sûr Apollinaire et je ne m'étonne pas que celui-ci admirât celui-là. <br /> Comme dans une vie antérieure j'ai pratiqué (très mal) la musique 'de l'intérieur' je me résous mal à la laisser dans une sorte de vide de mots.Mais résolue en revanche, à n'en point parler qu'en termes 'sentimentaux', pour le moment, j'échoue ou je suis insatisfaite. D'Harnoncourt a raison.
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L
Oui, exercice plus ardu et risqué. Cette anecdote: Andrea de Chirico avait commencé sa carrière dans les arts par la musique. Jeune compositeur et pianiste admiré par Apollinaire, il avait abandonné en 1915 la musique (à laquelle il retournera par la suite mais en compagnie de ses autres moyens d’expression) pour se soustraire à sa fascination : « Comment s’adonner à un art qui avant tout barre la route aux idées et empêche de penser ? » s’interrogeait-il. Et puis, pour complexifier le sujet, cette remarque de Nikolaus Harnoncourt: « La musique est un langage. Ce qu'elle dit est absolument clair et absolument indicible. »
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P
... et musique, une autre fois peut-être. Klee n'a jamais caché son amour de Bach. Sa peinture comme des Variations.
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L
Belle méditation pour penser ce lieu au bord de "l’intouchable" où lorsqu’un certain niveau de conscience est atteint peinture, poésie et philosophie accostent à "des mémoires oubliées, des méditations oublieuses". C’est-à-dire à l’intemporel. Les petits carrés de P. Klee mènent loin, mais quels petits carrés!
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