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l’incessant tordoir d’écrire

16 Août 2026 , Rédigé par pascale

 

 

il reste un seul papillon blanc sur la barrière révocable flocon fondu au cœur du moindre coquelicot feuilles d’or en larmes brodées cousues aux paupières du monde lamelles posées sur les brumes antiques bordées de cyprès noirs ; au loin le thiase de nos âmes tristes avance lentement le temps nous presse le temps nous ment le jour avale la nuit d’une lampée bleutée le temps m’oppresse dissout goutte à goutte dans l’oubli les mots rouillés de nos absences et le métal luisant de nos indifférences par la porte entrouverte la porte verte ouverte un trou s’avance où échouer ; dans le manège infini de la montre l’épaisseur des heures toupille toupinant dans le vent de mon crâne quelques pétales ; à peine le goût du romarin le grain de grenade une nuance acescente d’encens déliquescent mielleux sucré doré à l’aigre fin, l’obsédante question d’importants petits riens, clouer le masque de la honte au front des infâmes ; j’avais construit des sanctuaires où enclaver les mascarades, des labyrinthes pour affoler la folie, tenu d’une plume d’acier le tout de mon destin volé envolé dans un vent sale et gris, une lave puissante qui brûle sous la neige ;  

  

Palerme, nuit du 17 au 18 octobre 1969

10 Août 2026 , Rédigé par pascale

 

 

     La Joconde, volée en août 1911 au Musée du Louvre, retrouvée en 1913. Le voleur Vincenzo Peruggia assez malin pour réaliser l’opération avec succès, fut suffisamment stupide pour tenter de revendre le tableau le plus célèbre du monde. Inversement, une bande de voleurs aux petits bras s’empara en un tour de main d’un chef d’œuvre du Caravage en 1969 mais convertit ce semi-exploit en une série de tribulations et aventures, à ce jour, encore inachevées.

 

— Les rocambolesques de l’été, n°5 

 

Cela faisait 360 ans que La nativité avec Saint François et Saint Laurent (1) du Caravage, 360 ans environ, qu’elle était là et n’en avait jamais bougé, en proximité des ornements de Giacomo Serpotta — ainsi Leonardo Sciascia appelle-t-il les stucs et autres décors fort baroques qui recouvrent les murs et les voûtes de l’Oratoire des Franciscains de Palerme ; une huile sur toile de 268 x 197 cm comme le stipulait le contrat de commande. Une compagnie tout de calme et de recueillement dans cette petite église de la Kalsa, beaucoup moins visitée évidemment que la cathédrale arabo-normande, ou la Martorana, ou la discrète San Giovani degli Ermiti : la Kalsa dont l’appellation « moderne » n'a jamais pu détrôner l’arabe, un quartier aujourd’hui au cœur battant de Palerme mais à l’époque du forfait, déshérité, abandonné, miséreux. Est-ce la raison pour laquelle, il faut le reconnaître, ce Caravage n’attirait pas les foules. L. Sciascia, qui ne manque jamais de lâcher une causticité à l’égard des puissants, saura le dire, on y vient. Mais … Caravage ! Tout, tout est rocambolesque et tragique, tragiquement rocambolesque sous son nom, l’homme, l’œuvre, l’existence, auxquels manquait-il un dernier épisode, une dernière station posthume à ce chemin de croix pour parachever le calvaire ?

De tous les vols de chefs-d’œuvre de la peinture occidentale exposés dans les Musées depuis le début du XXème siècle (2) – depuis celui de la Joconde au retentissement mondial – le tableau du Caravage est, de loin, le plus intrigant : jamais n’ont été échafaudées autant de versions pour expliquer qu’à ce jour, on ne l’a toujours pas retrouvé, à tel point que l’intrigue de son absence reste plus insondable encore que les motifs de son cambriolage, disons-le, assez artisanal. En 1972, par exemple, le Musée des Beaux-Arts de Montréal établit un record jamais égalé du nombre d’œuvres d’art dérobées en une action unique : dix-huit peintures de Maîtres – dont Corot, Delacroix, Millet, Rembrandt, Rubens, de Heem … – et un seul Brueghel l’Ancien retrouvé ou plutôt une copie d’élève ! Ce fut une véritable opération commando, ce qui, paradoxalement, est une condition plutôt favorable pour les enquêteurs : plus on est nombreux, plus il y a de matériel, plus les agissements sont millimétrés, plus on laisse d’indices ou de possibles « recoupements ». Ce fut, d’un point de vue délictuel, un plein succès ! Un tableau de Van Eyck, volé en avril 1934 dans la Cathédrale de Gand, ne sera non plus jamais retrouvé, alors que son voleur le fut qui, quelques mois plus tard à l’article de la mort, refusa d’en révéler la cache. Caravage encore : Saint Jérôme écrivant, volé fin décembre 1984 à Malte, retrouvé en août 1988 ; en mai 2010 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris : La Femme à l’Éventail (1919) de Modigliani oh ! cette pose qui doit tout à la Madone au long cou du Parmigianino (1535).

S’il est plus rocambolesque de voler un tableau ou de ne jamais le retrouver, est une question définitivement tranchée dans le cas de La Nativité du Caravage, probablement découpée de son cadre et possiblement roulée sur elle-même et le dallage de l’Oratoire – tous les voleurs qui ont des difficultés de logistique le font – mais certainement  redécoupée, divisée  en parts égales (ou pas) comme un vulgaire gâteau d’anniversaire, selon les aveux de quelques repentis de leurs crimes, auxquels nous ne savons quelle confiance accorder. Voilà pour la version la moins hasardeuse, quoiqu’il fallut pour en constituer une narration de quelques mots, des années d’enquêtes, de traques, d’investigations, perquisitions, instructions. Pour montrer au monde entier que ni la Sicile, ni l’Italie ne badinaient avec l’atteinte aux biens patrimoniaux et qu’on en ferait une question d’honneur national, une brigade spécialisée dans la recherche de la Nativité en particulier, de toutes les œuvres d’art volées sur le territoire en général, fut créée dans la foulée.  Une fois établie l’hypothèse – ce qui est le début d’un oxymore – que la Mafia sicilienne avait (probablement) commandité le vol, même les plus acharnés à vouloir résoudre l’affaire commençaient à se fatiguer. Et comme il arrive souvent dans ce cas-là, une petite phrase non seulement apparemment anodine, mais surtout sans rapport avec l’affaire en cours, fut prononcée par un pentito lors du procès très politique de l’homme d’Etat Andreotti. Rien à voir donc, sinon qu’entre ne rien dire et parler, cela fait une sacrée différence dans une salle d’audience, surtout si c’est un mafioso qui le dit, et pas des moindres. Mannoia à qui l’on posait une question très précise s’agissant de l’un de ses comparses, répondit qu’en effet il connaissait cet homme qui « était fou d’un tableau » ; si cela ne fut pas retenu dans les minutes du procès, les oreilles des journalistes n’étaient pas sourdes qui entendirent aussi le nom de celui qui fut chargé d’acquérir l’objet de la passion du chef de bande. Mannoia lui-même, qui, décidément aimait bien les débordements verbaux et les bavardages, le chiacchiere (f.pl), voire i chiacchiericci, ce qui n’est pas une rareté dans le cas d’espèce - pour rester sobre - Mannoia raconta avoir été impliqué dans des vols d’œuvres d’art commandités en haut lieu, dont un à l’Oratoire San Lorenzo. Il n’en fallait pas moins pour rouvrir la vanne de toutes les supputations. Finalement, la suite des débordements verbaux du repenti et quelques questions bien posées, permirent de comprendre qu’on n’y comprendrait rien. On dispose aujourd’hui pour le public de l’enregistrement de ces déclarations brouillonnes et contradictoires. Après avoir nié avoir participé à la disparition du tableau mais pas à son vol, Mannoia avoue en 1996 : « Nous avons détruit le tableau en le découpant au couteau et en y mettant le feu après l’avoir aspergé d’essence dans les environs immédiats du fleuve Oreto ».

La mythologie du parrain mafieux prêt à tout pour acquérir un chef d’œuvre de la peinture, l’enfermer pour lui seul dans une salle secrète, le contempler en charentaises pendant des heures, prêt à tout à chaque étape de cette fable, court encore dans certains esprits. Pas moins que celle de la découpe, plus réaliste, fréquemment reprise, jamais prouvée, estimée la plus « rentable » pour un cerveau cupide, mais peu négociable voire pas du tout. Enfin, l’opération confiée à la mafia par un riche particulier ou haut placé, seule capable de son succès et surtout de l’étanchéité absolue de l’omerta. Il semblerait – contre toute logique tant esthétique que mercantile – que la découpe reste l’éventualité la plus suivie par les carabiniers, bien que, du point de vue des malfaiteurs, cela multiplie les capacités d’investigations donc de succès, par autant de parts. Même s’il faudrait être fou pour acheter un quart de tableau du Caravage, et d’abord lequel ? et découpé selon quelle logique ? « Preuve » cependant que la mafia ne mégote jamais et procéda à l’égard du tableau comme à l’égard d’un enlèvement humain, un minuscule fragment de toile, de la grandeur d’une phalange, fut envoyé anonymement bien sûr au recteur de l’Oratoire … mais comment savoir si ces quelques fils tramés et peints venaient bien d’où on prétendait qu’ils venaient ? (3)

Dans Noir sur noir, le journal qu’il tint de 1969 à 1979 (4) Leonardo Sciascia revient sur le vol du tableau de Caravage, occasion pour lui de tancer une fois de plus le pouvoir administratif, particulièrement le régional. Si l’affaire le passionne dit-il c’est en raison d’une déclaration du Préfet de Palerme quand il l’apprend : alors qu’il est en poste depuis cinq ans, il s’étonne de n’avoir pas été informé qu’une toile de Caravage se trouvait en sa ville … et Sciascia de dresser la liste de ses perplexités et rapporter mot pour mot la plus étonnante – là encore soyons sobre : « Je suis un fanatique de l’œuvre de Caravage, mais j’ai toujours ignoré que cette Nativité se trouvait à Palerme. » Il y a des occasions où un Préfet devrait préférer se taire… A sa façon – ironique, caustique, narquoise, ficelle et fine mouche – il ruine la morgue du politique hypocrite, faux-jeton et tartufe. Pour autant, l’écrivain – qui trempa si souvent sa plume dans la confrontation désabusée entre les faits et la justice – l’écrivain, en 1989 soit 20 ans après les faits, alors que l’enquête n’avance toujours pas, fait paraître un texte court – le dernier « narratif » de son vivant – intitulé Una storia semplice (Une histoire simple, chez Fayard en 1991). A quelques indélicatesses de traduction près, le français reprend le texte original en ce qu’il a d’essentiel : l’absence de toute référence explicite à l’affaire qui, pourtant, en est le prétexte. En revanche, quel bel exercice sur l’implicite : tout le monde peut lire ces pages sans en connaître la genèse ; la connaissant, celui qui lit identifie facilement les différentes propositions indicielles que le méli-mélo de l’enquête toujours remise sur le métier, a semées çà et là. On n’y rencontrera jamais les termes Mafia, vol, œuvre d’art, peintre, ni, évidemment, le nom du Caravage. En revanche, il y a, comme il se pourrait qu’il y en ait dans n’importe quelle histoire simple, un tableau caché dans le grenier d’une ferme abandonnée. Non facciamo romanzi, dit le commissaire de police, mine de rien … ne nous faisons pas de film aurait-on dit en français, comprenant d’emblée que si personne n’en parle, tout le monde y pense. Lors, l’habile écrivain tourne court. L’affaire est d’abord celle d’un meurtre, aurait-il été perpétré par (si l’on peut dire) la découverte inopinée d’un tableau, dont assurément on aime à parler sans savoir ce qu’il faut en dire. La concomitance entre un cadavre au rez-de-chaussée d’une masseria plutôt abandonnée et un tableau possiblement oublié de tous sous les combles, suffit pour ne pas nommer le reste. Deux autres morts plus loin, notre conviction est confortée, l’écrivain Sciascia nous a embarqué dans le fait divers le plus rocambolesque du dernier quart du 20è siècle, en y pensant toujours sans jamais y toucher ni taire la dimension invraisemblable du sous-texte de cette « simple » histoire malgré tout le roman qui est en train de se construire autour, traduction un peu sèche de « Nonostante tutto il romanzo che vi si va costruendo intorno » ; le prétexte littéraire n’était-il pas la recherche d’une correspondance familiale avec Pirandello et Garibaldi ? l’inopinée trouvaille d’un tableau et l’énigmatique message du mort – ou de son assassin, brouilleur de pistes – « j’ai trouvé. », l’importance d’un signe de ponctuation ou pas, justifient la vraie fausse sortie par laquelle Sciascia nous la joue à la sicilienne : surtout ne pas se coller encore dans les ennuis (guaio, dans le texte italien et au singulier, on peut aller jusqu’à pétrin, panade … ).

 

 

 

 

 

 

 

Et pendant ce temps-là, l’enquête sur le vol de la Nativité du Caravage n’a jamais cessé. Qu’au moins, puisqu’il y eut des clichés, on aille les regarder, qu’on se mette, si peu que ce soit dans ces conditions, au plus près de ce chef d’œuvre, qu’on lise dans L’école du silence de Fumaroli (5) les pages ou les passages, consacrés à ce Lombard qui est venu triompher à Rome pour lequel l’adjectif le plus fréquent sous sa plume est mélancolique quand (presque) tout le monde dit « ténébreux », « obscur » ou même « mystérieux ». Que l’on mette en perspective, ils sont de la même époque, la Nativité avec Le Martyre de Saint-Matthieu (Saint-Louis-des-Français, Rome), ci-dessous gauche, La conversion de Saint Paul et surtout les Sept Œuvres de la Miséricorde (Naples) ci-dessous droite, pour saisir ce que Fumaroli nomme la pesanteur terrestre toujours reliée à l’espérance (divine, céleste) vers laquelle les exilés que nous sommes ici-bas, dans l’ombre du péché, tournent leurs regards.

                                  

 

 

 

 

 

1)- Peinte par Michelangelo Merisi à Rome dans les années 1600 ; (il séjourna en Sicile, dans les années 1602-03, probablement à Syracuse entre deux fugues et trois planques, évadé de Malte. 2)Dans la triste liste des chefs d’œuvre disparus à jamais, soit dans des incendies, des faits de guerre, des tremblements de terre, des crash d’avions (ce qui est une cause résolument « moderne »), alignons, incomplètement, les tableaux que Botticelli lui-même jeta dans le Bûcher des Vanités de 1497 ; une statue de bronze du pape Jules II, de Michel-Ange, détruite par le peuple de Bologne, 1511 (une affaire quelque peu rocambolesque, itou) ; trois Titien, un Véronèse, (incendie au palais des Doges, Venise, 1577) ; La Justice de Trajan (1439) et La Justice de Herkenbald (bombardement de Bruxelles par les Français en 1695 ! de Rogier van den Weyden, avec plusieurs Rubens) ; L’Ascension de Marie, Albrecht Dürer, incendie, 1729 ; le terrible incendie du palais de l’Alcazar à Madrid en 1734, où furent détruits un nombre considérable de tableaux (Titien, Rubens, Gentileschi, Velasquez, et, jamais nommée, parfois évoquée dans des travaux plus confidentiels, Sofonisba Anguissola) ; la Commune de Paris ne fut pas en reste dans ces disparitions définitives (au moins deux Delacroix), mais les honteux gagnants tous procédés et bords confondus, restent les évènements liés à la guerre de 39-45 (Van Dyck, Rubens, Caravage, Cranach, Murillo, Véronèse, van Gogh, Goya, Botticelli … des milliers pour le seul incendie de la Flakt tour déjà évoqué, 1945) liste jamais close … Ce triste prélèvement n’est qu’un échantillon. 3)Plusieurs revues d’art ont maintenu le feuilleton de cette affaire. Récemment Finestre sull’Arte, le reprend (nov. 2025, à l’occasion de la mise à disposition des enregistrements des repentis) ; en 2009 Le Journal des Arts (la plus « bavarde » colportant tout ce qui traîne) ; Aleteia, en 2018, reprend l’anecdote d’un revendeur suggérant la découpe pour un meilleur profit. 4) Ed. Maurice Nadeau – 1991 pour la version française – 1ère édition italienne, 1989, éd. Adelphi.. 5) Champs-Flammarion, 1998

[Un autre Caravage, ici : https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2026/02/on-ne-presente-plus-le-caravage.html]

Les pas du silence

4 Août 2026 , Rédigé par pascale

 

 

… c’est le titre de l’exposition de Charles Belle au Prieuré Saint-Cosme, Maison de Ronsard, La Riche, (37520) jusqu’au 1er novembre. Après quelques jours pour me convaincre que je ne réussirai pas à en parler comme il se doit, je prends le parti de l’indocilité intellectuelle et résolument personnelle : ou comment le pas de côté me mena où je savais …

 

Pointe qui fait jetter les larmes

Au bois, quand aux feintes allarmes

On voit nager au sang des morts

Les chevaux par-dessus les corps.

Rémy Belleau. Le Pinceau (1556) – in Poètes du XVIe siècle. Bibliothèque La Pléiade. p. 537 (dans son orthographe)

 

 

Pour accueillir l’intense et émouvante puissance de la peinture de Charles Belle, il ne fallait pas moins qu’un Prieuré surgi de ses propres ruines, immense dans sa mélancolie radieuse, triomphateur du temps, si tourmenté par les bruits du monde qu’il les noie dans un ample silence, enserrant ses murs épais et ronds dans une paix profonde, palpable, diaphane, muette, d’or et d’ombre poudreuse sous la main.

Dans les allées parfaites on se donne une posture pour ne marcher ni trop vite ni pas assez, assenti au parcours qui fait d’un évènement une célébration, d’une circonstance une rencontre, d’un rendez-vous une cérémonie. S’attarder à la précoce flétrissure des roses que la perte de leurs parfums enclot dans une nostalgie secrète et térébrante. Traverser avec la dignité et la retenue que l’on doit à l’âme de Ronsard qui vécut là, médita, écrivit à cette table, longuement contempla par la fenêtre étroite l’immensité sans retour du temps dans l’espace étendu, traverser des salles solitaires et blondes, tout juste effleurées d’un doigt de soleil : entrer dans l’art subtil du dilatoire qui tant nous fait aimer l’espoir.  

Du dessin, Charles Belle dit magnifiquement qu’il est « trace fragile d’une conscience ». Mais il poursuit par des mots qu’on ne saurait ni contourner ni commenter sans les affaiblir, les déformer, manquer leur perfection, qui est la nécessité de se tenir ni en-deçà ni au-delà de son être : ce geste (le dessin) « flotte entre éblouissement et échec, entre une tentative et le drame ». Ce qu’on peut appeler plus sèchement mais tout aussi justement : l’équilibre, qui n’est pas la fermeté d’un état stable, l’aplomb ou l’exacte proportion, mais la vulnérabilité, que Charles Belle nomme avec justesse, fragilité. Il faut que la fragilité soit, il faut en prendre le risque, il faut la tenter comme on tente le diable, mieux, se laisser tenter par le diable, pour savoir qu’elle n’est pas en soi, qu’elle n’est pas en nous mais qu’elle nous domine, qu’elle nous soumet, qu’il faut l’affronter. 

Je ne sais pas si Charles Belle consentirait à ce qui suit, mais j’ai l’audace des naïfs, parfois leur faiblesse. Mon geste n’est pas de dessin, il est de mots, aussi je recours fréquemment et passionnément aux peintres pour m’éprouver, me mettre à l’épreuve de la terrible tentation (tentative ?) de l’écriture. Cette évidence (me) vient de loin et de si longtemps qu’il m’arrive de croire avoir toujours cheminé dans ces chemins-là, en réalité j’ai toujours piétiné dans le même. Aussi, je reviens toujours à Empédocle le Sicilien, l’Etnéen, dont l’accès à la pensée est rendu difficile par une lointaine langue poétique emplie de métaphores, et la disparition de ses textes en leur intégralité, pour nous dorénavant contenus en quelques dizaines de vers tout au plus. Cela suffit pour décider de l’essentiel, ou de ce qui m’est essentiel. Un jour, ressassant et ruminant encore et encore le même éblouissement, je traçais ces mots :

Le monde d’Empédocle installe un équilibre toujours prêt à se rompre, entre Harmonie et Discorde – (sous des appellations diverses dans le grec) – mais c’est parce que la désunion, la dislocation, la dissipation, la désagrégation sont possibles, y compris la disparition, qu’une telle fragilité dans l’équilibre est possible aussi. Le principe de destruction ne peut exister seul – détruisant tout, il se rendrait de lui-même inutile – il lui faut un principe de plénitude, lui-même menacé, car s’il était seul à son tour, la plénitude s’ajoutant à elle-même, elle figerait le devenir, le cours de choses. Alors une image s’imposa que je choisis de prêter à Empédocle :

L’Harmonie et la Discorde (Philia, Neïkos) se partagent la ronde des existants, entrant dans et sortant du cercle fragile, invitées et exclues tour à tour de la danse. Ce serait — j’imagine — un tableau dont le peintre, élisant quelques couleurs, ferait surgir l’unité sacrée du cosmos, exalterait les passions, les désirs, avec eux l’équilibre, l’ordre et l’Harmonie du monde par des lignes arrondies. Ce serait la courbe des corps et des membres des danseurs à la surface de la Sphère, à peine effleurée de la pointe de leurs pieds ; des corps qui se cambrent mais ne cassent, s’incurvent mais ne plient, ploient mais jamais ne se tordent, infléchis vers la Terre pour y puiser toute force. (…). Ce peintre à venir aurait autant de pouvoir en ses couleurs que le sage en ses mots, sans cesser il conterait l’origine du monde : au fond, le bleu de la baie de sureau, soutenu du vert des Prairies d’Aphrodite, et l’ocre des temples qui n’est ni la pourpre du murex ni l’écarlate de la cochenille. Farandole de danseurs se tenant par la main, cette fragile ronde l’est-elle par allégement ou lien à la terre ? Capturer la légèreté en trois couleurs, chromatisme essentiel de la perfection du simple, le contraire de la confusion et de la violence. L’immobilité frémissante, fervente, par les lignes obliques des dos, des ventres, des membres arrondis, les cous ployés tels des échines. Il s’en faudrait de peu, de si peu, pour que l’ensemble vacille, désarticulé, et l’harmonie se rompe. Point de cruauté dans cette nostalgie d’un temps révolu en un cycle pourtant à venir, qui s’élance à nouveau après que les danseurs ont repris force dans un sursaut invisible, le regard tourné vers le sol et sa puissance.

Ce peintre-là, en des temps futurs et lointains, dans une infinité de saisons, aura compris le sens de l’origine de toute chose. Captant et le mystère et la simplicité immobile de l’Être dans le mouvement, les formes et les couleurs des corps émerveillés de leur propre apothéose. (…) Jamais le calame fidèle ne tracera d’aussi près une ligne si déliée que celle du peintre de ce tableau-là, qu’il appellera, dans une multitude de cycles du monde, tout simplement, La Danse.

(La Danse I, Matisse, 1909, aujourd’hui au MoMa de New-York)

 

 

 

Dans le grand réfectoire du Prieuré, je pensais à ces mots d’antan devant les toiles monumentales de Charles Belle, force d’attraction d’une réminiscence inversée. Il n’est pas nécessaire d’en avoir la perception précise, un savoir confus, latent, suffit à l’émotion qui ondoie. D’une toile l’autre, une plénitude faillible écrivait une ligne qui vibrait et glissait entre des fleurs géantes épanouies dans les traces froissées de leurs replis, des crânes-fossiles dont les milliers de milliers d’années sous terre n’ont pu vaincre l’invincible résistance de leur être, des herbes dont la folie échevelée n’ont pas cédé sous la tempête,

des vagues soumises à leur destin telle une souche à son arbre, un peu plus loin, dans une intonation de silence écouter la pointe d’un bambou murmurer au papier blanc les nuances de chaque feuille d’un figuier, leurs pleins et déliés que d’un ample geste chamanique le peintre recouvre de profondeur.

 

Le Prieuré Saint-Cosme, le 27/07/2026

 

 

 

(et aussi ) : https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2026/06/reveillez-vous-coeurs-endormis.html

 

 

Un polymathe ardent.

30 Juillet 2026 , Rédigé par pascale

 

Les dix-septièmistes les plus curieux ou pointus, ce sont les mêmes, le connaissent. Nous parlons des philosophes — car il n’est pas certain que les littéraires l’aient approché tout à Racine, Corneille et La Fontaine consacrés, je sais, j’exagère ! il faut peut-être, en effet, porter une légère correction pour ceux qui auraient beaucoup rencontré le Malherbe des 28 premières années du Grand Siècle qui furent ses dernières, Malherbe, l’un de ses amis et correspondants indéfectibles. Ce jour, nous parlons de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc – qui fut aussi l’ami de Rubens – dont l’esprit en sa curiosité insatiable et réellement infinie est, à lui seul, une chronique rocambolesque. Nous n’en donnerions pour preuve que la diversité et l’hétérogénéité des sujets dont il fit l’étude – et non pas auxquels il « s’intéressa » comme on le dit un peu vite – nous aurions déjà montré l’essentiel. Alignons pour appâter le chaland, qu’il appliqua ses qualités intellectuelles qu’il avait grandissimes, aux serpents, à la tortue, à la numismatique, aux télescopes, la cosmographie, la géographie, les langues rares, l’histoire de la Provence (son port d’attache), les navigations hyperboréales, les régions suburbicaires de Rome, à la puissance tribunitienne d’Auguste, la structure de la neige, il rédigea un hommage appuyé au philosophe Grotius, aussi à Naudé, rencontra le Cardinal Barberini qu’il sollicitera à plusieurs reprises pour tenter de sauver du pire son ami Galilée, observa systématiquement – avec des notations précises et régulières – les éclipses, Mercure (la planète), rechercha et fit rechercher sans faiblir et prenant tous les risques, notamment financiers mais pas que, les documents et textes anciens, hébreux et arabes mais pas que, étudia, s’occupa et acclimata des plantes rares et/ou exotiques, s’appliqua à tout savoir et comprendre des fossiles, des pierres précieuses et des polyédriques, de la formation des roches et des montagnes, étudier tant l’éléphant, présence rare en Europe à l’époque, que la mesure des vases, la difficile question des hiéroglyphes, les éruptions, les mouvements des eaux, les vents, les flux marins, la foudre, l’alzaron, il aménagea un observatoire chez lui, écrivit beaucoup et répondit à tous, il nous reste, puisqu’il ne se peut pas qu’il n’y eût pas de pertes, il reste plus de 10 000 lettres ; furent recensés environ 500 correspondants différents dont l’un des autres épistoliers hyperféconds du siècle, Mersenne, et là tout le monde pense à … Descartes ; la liste n’est pas close, extirpée de la table des matières de la biographie que Pierre Gassendi fit de son ami « le prince des curieux » (1). Gassendi, dont on rappelle qu’il est pour nous et pour toujours le meilleur biographe d’Epicure et fin connaisseur de l’épicurisme antique. Gassendi si peu et si mal connu, l’innommé des leçons de philosophie des classes terminales …  alors, que dire de Peiresc (2) (3) ? dont il faut s’étonner, avec Marc Fumaroli, qu’à côté de ses grands amis, Gassendi, Galilée, Rubens, Malherbe, et si fameux, Peiresc (soit) si oublié (4).

 

— Les rocambolesques de l’été n° 4 —

 

Néanmoins – commence-t-on ainsi ? – néanmoins, je choisis la plus connue, encore faut-il se trouver à portée de Peiresc ou s’en souvenir pour l’avoir rencontrée en quelque écrit où il paraît (5), je choisis la plus connue des anecdotes vraies qui donnent de cet homme prodigieux une image qui aurait dû servir de guide pour l’installer dans la liste des noms que l’on fait retenir aux enfants, puis aux élèves, afin qu’une filiation, un fil, un fil d’or, se  tisse entre eux et la mémoire commune et passée dont nous procédons tous.

Le 15 juillet 1608, Peiresc écrit à son ami Malherbe et lui rapporte qu’à Aix – où il est conseiller du Parlement – et dans les environs, il est tombé une « pluie de sang » ; la renommée des anecdotes étant toujours plus forte que leur réalité, il faut rendre à Peiresc ses formules propres, moins rocambolesques mais pas moins inquiétantes : « la pluspart des murailles de tout le terroir de ceste ville estoyent tachees de quelques tasches rouges comme sang. » On imagine ce que cette « pluie de sang » ainsi et pour toujours nommée, eut comme effets sur des habitants naïfs et crédules, prompts à échafauder toutes les hypothèses, surtout les pires, les moins rationnelles, les plus surnaturelles. Une certitude : cela « fit tant de bruit icy » que vingt ans plus tard, il se souvenait encore de l’émoi de la population et le narrait à nouveau au même. On l’aura compris, la dimension rocambolesque d’une « pluie de sang » ne tient ni à Peiresc, ni à l’explication qu’il fournit, mais au phénomène en lui-même qui, sans lui et sa perspicacité – encore fallait-il que les explications parvinssent aux plus incrédules, ce qui n’est pas prouvé – aurait laissé s’installer les croyances les plus délirantes, les récits et les « descriptions » hallucinés, de sorte que les « quelques taches rouges » rapportées par Peiresc, se répandirent partout... partout et dans tous les sens, en particulier sur les murs, la seule indication « réaliste » du phénomène, qui permit de percer ce qui n’était point un mystère. Mais il en faut très peu – du sang ou un liquide dont la couleur semble être celle du sang – pour qu’une population non instruite des évènements de la nature y voient l’œuvre du diable. Ce qu’en dit Gassendi des années plus tard, a le mérite de se concentrer sur le comportement de son ami, de sorte que le récit devint – la contemporanéité qui souvent déforme les évènements fichés dans l’épouvante n’est plus – la chronique d’un événement que d’aucuns, sur le moment, n’eurent ni le loisir, ni les moyens, ni la force ou la volonté d’admirer, pour se départir d’une terreur irrépressible ; le phénomène passait pour une météorologie rocambolesque et fort inquiétante, que des esprits supérieurs malfaisants répandaient en ce bas monde, lequel se limitait, pour la plupart, aux territoires d’Aix et campagne environnante, et suffit à semer des graines montantes d’effroi et d’épouvante.

Une décennie plus tard, Gassendi raconte, très calmement, que depuis les pierres des murs, aux parvis du cimetière, et jusqu’aux remparts de la ville, aux parois des fermes, et sur quelques milliaires alentour, tombaient des gouttes rougies, non depuis les nuées, le ciel ni même les toits, mais depuis les soutènements pierreux ou ce qui en faisait office et ce n’est pas un détail. Peiresc en partisan convaincu de ce qu’on appellera bien plus tard, lestée de perfectionnements intellectuels et matériels, la méthode expérimentale, Peiresc pratiqua, en connaisseur avisé de Bacon, l’observation. L’observation directe, fine et instruite. Il avait deux sources pour « instruire » son observation : a) le comportement des contemporains, qui loin d’être logique et rigoureux fut incohérent et inconséquent, ce qui eut pour premier effet de désordonner aussi leur propos, faire le lit de toutes les légendes, aussi des interprétations les moins précises, et d’être disqualifié d’office. Ainsi, aux dires de Gassendi, Peiresc n’admit point l’explication de certains faux savants, qui, n'expliquant rien du tout, se contentaient de dire que, depuis la terre et sous l’effet de la chaleur, toute vapeur s’élève nécessairement, ce qui, excusez du peu, éclipsait le plus intrigant, la couleur rouge, puisque même une rose rouge laisse se condenser une vapeur transparente ! dixit Gassendi avec malice. On comptera pour des nèfles bien sûr, les délires pseudo théologiques qui n’y voyaient que démons ou stryges ayant pratiqué des infanticides, d’autant qu’une telle « explication » fait déshonneur à la bonté divine (d’aucuns penseront que le rocambolesque gît là ! sans y acquiescer, je ne démens pas) ; b) restaient alors le pouvoir de l’expérience empirique et la recherche des causes et de leurs enchaînements, lesquels furent passablement aidés par le souvenir d’une petite affaire de papillon – ou plutôt sa chrysalide. Peiresc se souvint, constatant que les « gouttes de sang » provenaient de trous et non de points surélevés, qu’il avait découvert quelques temps auparavant, en ouvrant la boîte – une pyxide dit exactement Gassendi – dans laquelle une chenille était devenue papillon, qu’il y demeurait une « goutte rosâtre ». Or, des papillons voletant en masse, avaient bel et bien été observés quelques temps auparavant. On remercie le ciel – c’est une formule – d’avoir su maintenir chez nos plus grands penseurs, leur âme d’enfant ! Peiresc, le chercheur-collecteur des documents sur Charlemagne, le passionné de lunettes galiléennes, qui étudia l’orientation des églises d’Angleterre ou/et le tombeau de Scipion Barbatus, l’acquéreur minutieux d’un psautier pentaglotte … Peiresc, tel un gamin en culotte courte, savait tout de la mue de la chrysalide en papillon, il en avait épié les moindres détails.

Pour faire advenir une explication logique, il « suffisait » de lier des phénomènes apparemment distincts les uns des autres dans un rapport raisonnable, réfléchi, dénué d’empreintes hallucinatoires : un vol possiblement plus fourni qu’à l’ordinaire de papillons, lesquels se posent et se reposent généralement dans les excavations ou les petits trous des murs dans lesquels ils laissent des gouttes ou des traces de leur état chrysalidaire, dont quelques petits animaux nichant là, à faible hauteur, finissent par se couvrir et laisser tomber au moindre mouvement. Le même phénomène aurait été observé à Paris par Grégoire de Tours à l’époque de Childebert, aussi sur une maison à Senlis, à l’époque du roi Robert ; seul Peiresc en 1608 en donna une interprétation rationnelle satisfaisante, laquelle fut portée à la connaissance d’une grande assistance, chez Du Vair, écrivain dit moraliste, mais surtout l’un de ses proches.

  1. Éditions Belin – 1999 – Table des matières p. 3-5 ; texte traduit depuis le latin seulement en 1992 ! – [Gassendi, d’indéfectible présence, publia la biographie de son ami décédé en 1637 et rédigée peu après – année de la publication du Discours de Descartes – dix ans plus tard, soit en 1647 – année de la publication en traduction française des Méditations. Descartes mourra en 1650.]
  2. Dans la Préface de Marc Fumaroli pour le livre de Peter N. Miller L’Europe de PeirescSavoir et vertu au XVII e siècleAlbin Michel, 2015 pour la traduction française, l’Académicien rapporte qu’ayant cité le livre et donc le nom de Peiresc dans une recension pour un quotidien italien, il reçut « un fax anxieux » du chef de rubrique : « Qui diable est ce personnage ? » ; le très sérieux Immortel n’hésita pas, tant il prit conscience que Peiresc est un anonyme parfait y compris pour des gens parfaitement sérieux et savants, à rapporter avec gourmandise, la satisfaction qu’il eut alors d’être, avec l’auteur qu’il préface, de ceux « qui ne visent pas le marché des best-sellers. »
  3. Il m’est impossible de taire le tacle – tout en élégance – que Fumaroli adresse à Voltaire (et Diderot) : les philosophes parisiens du XVIIIe alors qu’ils connaissaient par cœur le Dictionnaire critique de Bayle où se tient un bel hommage à Peiresc, n’en disent mot, ce qu’il appelle le mépris du « roi » Voltaire, avec lui et à son image La bruyante coterie des philosophes mondains du XVIII siècle français. Voilà qui est (bien) dit, aussi la démolition salutaire de quelques poncifs agglutinés aux Lumières du siècle dix-huitième français, pour les rendre et rapporter au précédent, dont Peiresc fut l’un des plus grands et des plus inconnus architectes.
  4. Ibidem (Préface au livre de P. Miller p. 15)
  5. car de lui, à part quelques petites choses de jeunesse, sans portée, point d’œuvre ni au sens général, ni au sens « technique » d’une construction intellectuelle. De sa pensée, il faut donc tout reconstituer, à partir des correspondances et/ou des témoignages des (très grands) proches.

du monde, ses insaisissables bruissements

25 Juillet 2026 , Rédigé par pascale

 

 

à midi, midi sonne longuement, ses coups brefs n’en finissent pas de battre le temps dans sa cage ; nos heures sculptées de sel et de sable s’effondrent nuancées d’embruns, un soupçon de brise aux lointains chavire  les bateaux ; mes pensées remuent au ciel murrhin l’ordre des choses quand la gelée roussoyante des brasiers recouvre les toits d’une pluie de bronze ;

l’orage prépare ses frappes d’acier froissé, ablue le parchemin de la forêt profonde ; l’air collant retient ses jolivetés si loin si près le chagrin fait mes mots s’emmêler ;

lors, nous partagions la même fumée et deux cigares qui chantaient faux ; dans les silences d’Arvo Pärt sur le vieux parquet j’entends encor danser une lumière d’automne ; la ville sous la bruine ruisselait aux carreaux de guingois de la si petite chambre si étroite la rue si sombre le jour ;

je marche sur mon ombre engloutie invisible au-dedans de moi-même je me regarde m’arracher du monde ;

soulignés d’un liseré de cendres ses yeux fluent ; un lait noir épais ravine son visage ; fragile écorce écorchée tendre cire souffle amer du temps éperdument perdu à regarder la double virgule des vagues ;

Le froc et le fric

19 Juillet 2026 , Rédigé par pascale

 

Ah ! on aurait adoré lire cette enquête sous la plume truculente d’Andrea Camilleri, cette façon unique qu’il avait de saisir la sicilianité dans sa langue, qu’à l’écrit il injectait dans l’italien à coup de termes dialectaux impénétrables, que seuls un ou deux traducteurs virtuoses parvenaient à restituer (adapter ?) dans un mi-chemin où l’œil et l’oreille festoyent. C’était une histoire pour lui, servie par des personnages, des faits, des lieux à sa mesure, que ses savoureuses formules – et ce rapport gourmand aux recettes et l’art de manger typiquement de là-bas – sa maîtrise consommée de l’ambiance, de l’atmosphère, du « grain » de la vie ordinaire d’une bourgade ordinaire de son île à tous égards rocambolesque. Né à Porto Empedocle, région d’Agrigento – sur les mêmes terres que Pirandello et Sciascia – Andrea Camilleri involontairement présent pour le lecteur au détour de chaque épisode de cette incroyable histoire, si l’on s’est déjà laissé prendre à ses « gialli », seuls polars auxquels je fais une place de choix, et même une place tout court … décédé à 93 ans en 2019, Camilleri, à ma connaissance, alors qu’il privilégiait pour ses trames les faits divers et anecdotes réelles, ne s’est jamais emparé de celui-ci, qui fit grand bruit dans l’île et la péninsule tout entières, dans les années 50-70 du vingtième siècle, à Mazzarino, petite ville de la région de Caltanissetta.

 

  Les rocambolesques de l’été — n° 3

 

« Ces moines étaient des saints », « ils ont été crucifiés sur l’autel de la justice des hommes … » aurait dit la défense à l’un des nombreux procès qui firent les choux gras de la presse locale et nationale à l’époque, n’hésitant pas à les comparer à Salvatore Giuliano – un souvenir encore très vivace dans les campagnes siciliennes, il mourut en 1950 – autant dire à Robin des Bois. Cette comparaison loin d’être anodine, est de celles qui, nonobstant des questionnements qui la dépassent, présentent une congruence raisonnable à notre attirance livresque et secrète pour les aigrefins, fripons, brigandeaux et brigands, pourvu qu’en eux demeure un soupçon de bonté ou de sensibilité, voire de gracieuseté ou seulement de politesse, dans un océan de noirceur.

Ils sont quatre, du moins au début. Quatre moines du monastère de Mazzarino, bourgade de Sicile, entre mille semblables, Mazzarino, ses rues étroites, ses murs ocres, ses balcons rouillés, joufflus et baroques, ses gros propriétaires fonciers, ses commerçants petits-bourgeois, à vol d’oiseau à mi-chemin entre Catalnisetta et Caltagirone, deux petites splendeurs décrépites dans les terres ; plus bas sur la carte, la mer. Autant le dire de suite, on n’a pas tout compris. Pourtant jugée par quatre tribunaux dont trois au moins sous la double procédure de l’appel, et trois recours en cassation, on n’a pas tout compris de l’affaire, parce qu’on n’a pas tout su, parce que l’art et la manière – au sens italien fort du mot maniera que le français a euphémisé – de parler beaucoup pour en dire le moins possible ou dire la même chose autrement, fut porté à son point d’excellence. Les rocambolesques agissements des uns et des autres, les donneurs d’ordre, les intermédiaires et les exécutants, les responsables et les petites mains, tous pourtant dans le même sac, ne s’y sont pas trouvés ensemble … Ils ne sont pas seulement quatre. Avec eux, au moins, trois laïques … au moins !  car et bien sûr, les têtes de pont sont restées insaisissables et inconnues, même si et pourtant, des indices concordants comme on dit, pouvaient mener sinon directement aux donneurs d’ordre, à tout le moins dans un premier temps à leurs sous-fifres. Autre mystère particulièrement épais : où, i.e à qui est allé l’argent ? Les moines, en contradiction flagrante avec leur condition religieuse, avaient – l’enquête le montra précisément – des comptes en banque très bien garnis ; parfois mais pas toujours, certains virements étaient au chiffre près l’exact montant des sommes pour lesquelles, en principe, ils n’étaient que des agents de transmission… transmission pour qui ? et de quoi ? n’avaient-ils qu’un pourcentage sur les sommes qu’ils parvenaient à soustraire, ou, leurs bons offices étant décidément bien rodés, ne répliquaient-ils pas aussi la méthode pour leurs propres et exclusifs avantages ?

Il y a des mots qui ne trompent pas : silence, représailles, argent, ou leurs synonymes, payer, se taire, menacer. Un vocabulaire suffisant pour faire entrer la terreur dans les maisons où il arrivait, par lettre anonyme cela va de soi et dont les bons moines se faisaient les intermédiaires zélés, profitant de l’affolement et de l’angoisse provoqués par de tels messages, des avertissements directs que personne ne minimisait. Incompréhensiblement pour nous aujourd’hui, la population de l’époque trouvait du réconfort auprès des moines dont, à quelques intuitions confuses près, personne ne remettait en cause la bonté, le désintéressement, les conseils. Les quelques dissonances dans cette approbation générale, étaient « communistes », le mot et la conviction unissaient, dans l’Italie de l’époque, d’authentiques athées matérialistes (c’était le terme courant) dont personne ne se serait avisé de contester l’honnêteté, à défaut de partager les convictions. Bouffeurs de curés, oui, voleurs, assassins, mafieux de grands chemins, non.

 Agrippino, l’économe du couvent, Carmelo, le révérend père, sa longue barbe blanche et ses « conseils », Vittorio, dit « l’intellectuel », Venanzio, étaient de fieffés bonimenteurs, de sacrés sacripants, de la graine montée de gibier de potence … On reste pantois devant la déférence dont le quidam est capable, pourvu qu’il ait devant lui une robe de bure et des sandales de cuir. Les moines n’étaient pas cloîtrés, ils allaient et venaient dans le village et les maisons dans lesquelles, en bons pasteurs, ils visitaient leur troupeau, lequel leur rendait la politesse en assistant aux messes que l’officiant habilité – le père abbé – célébrait pour le salut de tous. Aussi, quand des lettres anonymes mais pas imprécises, sinon quant à l’orthographe et la grammaire, commencèrent à arriver dans des maisons élues pour leur capacité financière, les moines n’étaient jamais loin. D’ailleurs, ne s’en était-on pas pris à eux également ? quel meilleur alibi que de se présenter aussi en victimes d’intimidations, d’extorsions, de chantages ? Frère Agrippino échappa à deux balles de fusil, un soir, alors qu’il était dans sa cellule ; jamais, jamais on ne connut le fin mot de cet attentat réel mais réellement ou faussement raté ? qui tenait l’arme et pourquoi ? sinon – une hypothèse du dossier que rien ne put corroborer – sinon pour se fabriquer un alibi d’acier inattaquable : on ne soupçonne pas de mauvaises intentions de qui vient d’échapper à une fusillade ! Bien joué ! Nous sommes en 1957 et devant la scène primitive des évènements tragiques qui arrivèrent à partir d’elle. Pour se doter d’un solide profil non seulement de co-victimes mais d’interlocuteurs sérieux, les moines reçurent aussi leurs lettres de menaces et leurs commandements à payer sous peine de … Agrippino le comptable, était, le plus souvent, l’homme à qui remettre l’argent, en contact avec les bandits pour d’éventuelles négociations qui, bien sûr, n’aboutissaient pas, on ne discute pas le bout de gras avec des mafieux. Personne, ni au début sous l’effet de la surprise et pour conjurer l’exécution des menaces, ni plus tard, pour stopper les réitérations, personne ne contactera les carabiniers. Et plutôt qu’une visite en bonne et due forme au poste de police, se mettent en place des sarabandes de palabres, de rendez-vous, sans oublier les confessions – seul véritable moyen de parler de tout, sans que rien ne soit divulgué.

Une nuit, la pharmacie d’Ernesto Colajanni prit feu. On put circonscrire le sinistre à temps et il n’y eut pas de victime. Frère Agrippino, sur le lieu de l’incendie ? personne ne s’étonne bien que personne ne soit dupe … il « ne manquait pas d’être partout où le doute l’emportait ». Pour s’en défendre, il affirma vouloir être au plus près des victimes auxquelles il ne manquera pas de dire qu’il serait temps de répondre aux exigences-de-qui-vous-savez. Oui, tout le monde sait. Et la maréchaussée sicilienne, prudente à l’excès, s’empressait de ne rien faire. Les mafieux – ou leurs avatars tonsurés – ayant horreur du vide, les piqûres de rappel et autres menaces revinrent. Le pharmacien rescapé mais passablement énervé, s’en alla contacter Vittorio, passant outre l’indépassable Agrippino, il osa dénoncer ce « nid de délinquants » qui se prend pour un couvent ; il n’obtint rien, sinon d’être calmé par les boniments monastiques, auxquels il se rangea une fois de plus. Comment se battre contre qui jure par tous les saints du paradis, le bon Dieu, sa mère et son fils tout ensemble qu’on fait tout pour protéger du pire ?

Pourtant le pire arriva. Un riche propriétaire terrien fut abattu par quatre hommes masqués. Cette fois, il y eut enquête. Les diverses investigations et autres interrogatoires permirent de disposer de quelques données : quelqu’un portant un « capuchon d’un scapulaire, visage caché » ; « un plus jeune à l’allure élancée » ; un autre dont on ne dit rien, idem pour le dernier ; le jardinier du couvent, La Bartolo, fut prestement inquiété et perquisitionné, cela faisait un moment qu’il éveillait les soupçons, mais bizarrement, le tissu déchiré d’une ombrelle, qui ressemblait à celui qui recouvrait la main maintenant le fusil, selon le témoignage de la presque veuve, n’étonna personne. Pourtant, le jardinier « avait justement quelque chose à cacher à une main, où il lui manquait deux doigts ». Tant de négligence, nonchalance, mollesse, laissent rêveur … où l’on retrouve le père Carmelo et ses conseils – inefficaces, à tout le moins trop tardifs – la future veuve et son futur défunt mari ne furent ni protégés ni éloignés. Carmelo les incitait fortement à payer, ou s’attendre au pire. Non seulement ils payèrent, mais le pire arriva. Ce fut le début du commencement d’une ébauche d’enquêtes officielles, auxquelles la veuve, dans un premier temps, ne prêta que très peu d’aide, toujours aux prises avec la peur du scandale et l’incrédulité. La faiblesse des faibles est inflexible, c’est leur seule force.

Au moins, les mafieux sont assez prévisibles. Ils avaient réservé une balle pour un modeste garde municipal dont la curiosité leur semblait dépasser les limites de son travail de vigile, en quoi cela les ennuyait beaucoup. Très abîmé mais vivant, il eut la force, surtout le courage, de dénoncer le tireur. On trouva bien deux complices, deux pauvres types qui avouèrent tout et n'importe quoi qu’il fallut démêler, au moins y trouva-t-on des raisons de faire revenir les soupçons quant aux extorsions, sur les moines et leur jardinier. Ce dernier nia tant et plus que les moines le chargeaient sans discontinuer, et quelque soit le poids grandissant des suspicions qui pesaient sur eux, contre la parole d’un jardinier, ils étaient encore gagnants. Le jardinier fut jeté dans la cellule 58 de la prison de Caltanisetta, où on le retrouva mort, quelques jours plus tard à 8 h du soir, étranglé par un pan de drap cloué au mur … à un mètre du sol. Tout le monde conclut au suicide. Suicide aussi, la mort d’un jeune journaliste dont les convictions et l’énergie déplurent un brin aux affairistes mafieux. Accusé de diffamation – la plainte la plus courante contre la presse – étonnamment, il ne se battit point, ce qu’avec sa juvénile énergie il aurait pu faire – et s’en alla s’allonger sur la voie ferrée, juste avant le passage du train. Il est possible que les deux disparitions arrangèrent certains.

Rocambolesque aussi, rocambolesque surtout, fut la défense des moines dont les itinéraires empruntés pendant les procès non seulement usèrent de toutes les manœuvres offertes par le code de procédure, mais développèrent des arguments particulièrement sophistiqués et rares, on n’a pas étudié les textes de la théologie la plus pointue pour rien. En quoi, il se pourrait qu’on dise, oui, l’habit fait bien le moine : à part des moines, même franciscains mais un tantinet jésuites, qui aurait pu user, et en user jusqu’à plus soif, de ce stratagème rhétorique ? Non seulement ils nièrent toute responsabilité de premier rang, mais ils se présentèrent en bienfaiteurs, en sauveurs, en protecteurs. Ils étaient dans leur rôle, leur mission. Il n’y eut jusqu’à l’assassinat du malheureux époux et père de famille qu’ils utilisèrent aux fins de montrer que, sans leurs avisés conseils à la veuve de se presser de payer les (nouvelles) sommes dues, les assassins auraient pu tuer aussi la veuve et le dorénavant orphelin. Autrement dit, le père Carmelo se présentant en intercesseur et négociateur efficace, permit de faire comprendre que payer et se taire vaut mieux que mourir. Au tribunal des hommes, ils déroulèrent – enfin, leurs avocats – une incroyable casuistique, qu’ils maintinrent à chaque procès comme autant de stations d’un chemin de croix laïque et judiciaire à parcourir, car du côté des autorités religieuses, il ne se passa rien. Aucune sanction, disposition ni précaution ne fut prise, aucune suspension. On appelle cela un silence embarrassé, lequel préparait une véritable tempête sophistique : pour sortir les moines de ce bourbier, i.e pour les innocenter, on allait plaider « l’état de nécessité ».

Si vous commettez un acte sous la contrainte de la nécessité de (se) protéger ou de protéger quiconque d’un danger actuel vous n’encourrez pas de peine. Deux conditions sont requises : que ce danger soit involontaire (vous n’en êtes pas la cause) et absolument inévitable, qu’il soit proportionnel au danger, en quoi l’état de nécessité est alors déterminé par menace à autrui, article 58 du Code pénal italien. S’ouvre alors un boulevard d’arguties et de controverses, mais on n’anticipe rien en faisant remarquer que les moines, depuis le début, avaient répondu à la question qu’on ne leur avait pas (encore) posée : ils étaient dans l’obligation, le besoin absolu, il y avait nécessité pour eux, de sauver des personnes et/ou de se sauver eux-mêmes, bref d’agir nécessairement comme ils l’ont fait, devant le danger que représentaient les menaces mafieuses imminentes  – non hypothétiques, les faits l’ont prouvé. Pour le dire brièvement, s’ils n’avaient pas été là, ce n’est pas un incendie puis un assassinat qui auraient fait la une des journaux, mais un carnage ! Ils sont des bienfaiteurs, de bons chrétiens, ils ont agi moralement, conformément à l’humanité et à leur état monastique, ils n’ont fait que protéger … ceux à qui – il faut quand même le redire – ils extorquaient de l’argent, qu’ils n’allaient pas redistribuer aux pauvres ! Qui eut cru qu’un procès – mais plusieurs – contre les agissements mafieux d’une bande d’aigrefins au service d’une organisation criminelle, prendrait les allures d’un symposium philosophique et les débats, des airs de sermon sur les rapports entre Justice et Morale, Charité et Amour du prochain ? En quoi les moines appelés à la barre répondaient-ils de l’état de nécessité qui pouvait les innocenter aux yeux des hommes ? S’il suffisait de faire valoir un danger à venir pour se pré-valoir d’adopter et adapter tous les moyens, y compris les moins honnêtes … les prétoires seraient vides, surtout les siciliens. Si l’on peut y verser une rasade de soupçon en illégitimité des juges, l’affaire pourrait bien se dégonfler très vite. Entre récusation, appels et cassation contre la récusation, dépaysements de l’affaire, premiers jugements, appels et re-cassations, insuffisance des preuves, nouveau dépaysement, nouveaux jugements, nouvelles manœuvres dilatoires … jusqu’à effleurer le débat kantien sans le nommer : la vraie morale oblige à se sacrifier soi-même pour sauver autrui, autrui qui ne doit jamais être un moyen en vue d’une fin, mais une fin en soi … tout fut soigneusement repris à l’aune de la mauvaise foi, expression qu’il faut, ici, prendre au pied de la lettre.

Trois cassations plus tard – et cela jusqu’en 1965, le vieux père Carmelo prit le temps de mourir avant d’y arriver – il fallut tout reprendre. Même débat, devenu en des mots plus techniques la théorie du mal mineur, mais cela revenait au même : jusqu’où peut-on accepter de se conduire malhonnêtement dans la perspective d’un bien à venir ? La motivation de la dernière cassation qui obligeait à un nouveau procès, mérite citation : « … les frères (les moines) auraient eu le même comportement, animés de l’intention d’aider les victimes en les préservant des plus graves représailles auxquelles le manque d’argent versé aurait donné lieu » ou comment inverser l’ordre du monde, de l’humanité, de la charité et même de la fraternité ? et surtout comment faire semblant d’oublier que les sommes extorquées, en principe pour éviter de plus grands malheurs, prospéraient dans le silence bienvenu de la banque … du village (ce qui leur fut fatal, on ne peut pas penser à tout !). A Pérouse on joua l’avant-dernier acte d’une tragi-comédie interminable, tellement interminable que personne ne releva le magnifique lapsus sous la signature de la sentence … le 2 août 1865 ! il y a des vies plus longues que d’autres.

Quinze mois plus tard, nouvelle procédure après nouvelle cassation. Ne restaient que deux moines présents, quatre encore inquiétés à des titres divers étaient en liberté, et trois laïcs encore en prison. Qu’allait-il se passer ? confirmer l’absolution des moines en entérinant les conclusions magnanimes de la cassation, ou confirmer les condamnations antérieures montrant ainsi indépendance et courage ? Agrippino et Venanzio furent condamnés à huit ans de prison chacun, les laïques « prirent » un peu moins, le code pénal recelant des trésors de contorsions possibles. Mais le message, cette fois, était clair : on ne peut invoquer « l’état de nécessité » ou « l’hypocrisie du moindre mal » en vue d’intérêts malhonnêtes, le port de la bure n’est pas une armure d’impunité, c’est même l’inverse. Un ultime et seul recours en cassation par la défense et le coin fut enfoncé : le jugement précédent rendu définitivement exécutoire. Les deux moines retournent sous les verrous, y restent ceux qui y étaient déjà.

 On apprit aussi que le frère – stricto sensu – d’Agrippino, également curé puis moine, faisait prospérer les talents familiaux dans des petits arrangements avec le ciel, la morale et la loi. Un jour, Don Pietro, son nom religieux devant l’Eternel, fut assassiné dans son presbytère. Calibre 38, deux coups de feu en plein visage. Ça ne pardonne pas, comme on dit… 

[Tout ce qui est rapporté ici est vrai et provient d’un livre (oublié, retrouvé) paru en 1989 à Palerme, qui reprend l’histoire dans ses moindres détails. Rocambolesque et fascinant !]

(…) ils finissent/Leur destinée et vont vers le gouffre commun*

12 Juillet 2026 , Rédigé par pascale

 

*Baudelaire, cité par Starobinski : La beauté du monde – p. 471

 

Le rocambolesque pourrait, à première vue, qualifier ce qui dans la vie réelle ressemble à ce qu’un écrivain plein d’imagination et de verve aurait pu inventer : telle histoire est si incroyablement inconcevable, improbable, stupéfiante qu’elle en devient « rocambolesque », elle mériterait d’être écrite, peut-être même l’a-t-elle été etc. Pourtant, dictionnaires et lexiques sont catégoriques : le rocambolesque appartient, de fait, d’office, à l’ordre littéraire, et c’est par glissement sémantique que l’on parle du caractère rocambolesque d’une situation vécue. Nous ne trancherons pas dans cette subtile confrontation – sinon rappeler qu’en effet, Rocambole est né au xix è siècle, dans le Journal La Patrie, sous la plume de Ponson du Terrail – d’octobre 1858 à juillet 1859 – le juge de paix a toujours recours aux dates. Sous ce terme, qui rime avec branquignole, à ce point perçu de tous comme appartenant au registre ordinaire des narrations extraordinaires, seront proposés des textes disparates à d’autres égards. « La série de l’été » nonchalant de 2026 (après Les Classiques, les Correspondances, Les objets …) – possiblement entrecoupée d’impatients et/ou impromptus « hors-série » – inaugurée à Naples dans le récit précédent, se poursuit.

 

— Les rocambolesques de l’été — n° 2.

Y a-t-il plus rocambolesque qu’une mort bizarre ? Il fallait oser, et même filer le filon, en quoi certains écrivains nous épastrouillent dans le genre. Une fois, pourquoi pas, mais 13 … et treize fois une réussite, chiffre de chance ou de malchance c’est selon, treize fois renouvelée. Les morts bizarres de Jean Richepin gagne haut la main ce concours inofficiel. A quoi je choisis d’ajouter deux circonstances : rapportée par lui-même, une rencontre avec Rimbaud – ce qui n’est pas rien, mais n’est pas ici de saison ; la lecture frénétique de Pétrus Borel, lequel mourut en Algérie, terre de naissance de Richepin qui avait dix ans à la mort du premier. Richepin est mort en 1926, il y aura cent ans le 12 décembre prochain.

         Dans Les morts bizarres, il y en a de plus bizarres que d’autres. Et qui a lu Richepin – on rappelle qu’il est (aussi) l’auteur de La Chanson des Gueux, qui lui valut un séjour de quelques semaines dans les geôles de Sainte-Pélagie – peut s’attendre à tout, y compris à son élection à l’Académie française en 1909 ! Et parce que le rocambolesque de fiction, ne peut l’être sans une écriture puissante, le premier contact fait immédiatement conquête. C’était un égoïste méticuleux. Premiers mots, première phrase, premier texte, une réussite absolue, que rien ne viendra entraver. Nous sommes hameçonnés. Ces morts sont bizarres, certes, certes, elles sont aussi, elles sont surtout, fort rocambolesques, non pas en cette signification déformée qui tangente parfois la fantaisie, voire la frivolité, mais en ce qu’elles sont impeccablement construites, superbement menées, formidablement écrites et devraient servir de canevas à tout apprenti romancier, qu’il se croie ou se veuille, rocambolesque ou non.

         La plus saisissante, et certainement la plus connue quand on connaît ce recueil de textes brefs, est Le chef-d’œuvre du crime, que Richepin a coupée en huit courtes séquences. Dans le monde très précis de l’artisanat, le « chef-d’œuvre » est le couronnement d’un savoir-faire, d’une maîtrise, d’une méthode, joints à des talents, des dons et du travail, il ne suffit pas d’avoir des idées comme on dit … Le rocambolesque n’échappe pas au genre, il en est même une riche illustration puisqu’il doit à chaque moment de son élaboration en mesurer le succès pour pouvoir avancer. Rocambolesque est alors, en ce sens, le contraire de fantaisiste. Richepin, dans Les morts bizarres et tout particulièrement dans Le chef-d’œuvre du crime, le montre à chaque phrase. L’audace commence par oser l’ordinaire. Il faut lui trouver un nom à ce point incommode et inconvenable que le personnage décide d’en changer. Oscar Lapissotte, qui pourrait supporter ? Oscar tient ainsi le pompon, la première place pour prétendre à toutes les difficultés à venir … et c’est ainsi que tout commence. Un chef-d’œuvre, c’est aussi et parfois le premier coup de pinceau, de ciseau, le premier trait de plume … Oscar Lapissotte, ainsi tous les héros rocambolesques, ou tous ceux de Richepin, Oscar Lapissotte est doté d’une intelligence, d’une vanité et d’un orgueil inconcevables, portés à l’incandescence et à l’apex de toute résolution, qui modelèrent son existence jusqu’en ses minuscules manifestations. Oscar Lapissotte, écrivain incompris, va cependant écrire là son chef-d’œuvre. La mise en abyme initiale engendrera des mouvements de Coriolis irrépressibles, une aspiration incontrôlable, bien qu’Oscar ait disposé tous les quadrillages de régulation, son chef-d’œuvre échappera à sa surveillance, vigilance, tutelle, ou, Richepin instruira cet inévitable débordement de main de maître.

         Rocambolesque au carré. A part dans son nom et son prénom, Oscar Lapissotte démarre calmement dans la vie, sous pseudonyme et amant attentif de la servante bavarde d’une veuve forcément riche et âgée. Il faut toujours laisser entendre que rien d’extraordinaire ne saurait arriver dans une telle vie, mais que tout arrivera, sinon que fait-on là, ce livre entre les mains ? Un hasard parfaitement maîtrisé remet, en quelques lignes, l’amant et la vieille maîtresse en présence l’un de l’autre. A l’article de la mort, elle va cependant lui révéler un long et intéressant secret, au nom de la confiance, du lien passé et de l’humanité que l’on doit à qui souffre. « A ce moment, Oscar Lapissotte ne songeait nullement au crime. Il se laissait simplement aller à sa curiosité d’homme de lettres, flairait un roman et se préparait de la copie. » On n’en croit pas un mot. On sait qu’on ne nous la fera pas. On se prépare à l’imprévu. C’est sûr, l’écrivain commence la rédaction d’une aventure rocambolesque dont on est (quasi) certain d’avoir deviné la chute. Il fallait que les mots de la mourante continssent les ingrédients de base : l’argent, la trahison. Après d’apéritives informations qui métamorphosèrent sans douleur notre écrivain inconnu et frustré en cambrioleur chevronné mais pensant, Oscar Lapissotte à qui la possibilité du crime (lui) était apparue, va dérouler le reste de sa vie. Les pirouettes langagières de Richepin n’y seront pas pour rien, dont l’art accompli de la rupture narrative. Brutal, injuste, irréparable, le crime d’Oscar Lapissotte – qui ne comprit pas seulement un assassinat – fut son chef-d’œuvre, il était parfait. Le faux coupable fut jugé, condamné à mort, exécuté. On ne dira pas comment, il faut lire, c’est un texte !

         Déjà parfait, le crime devint plus-que-parfait. Il suffisait de tirer le fil de l’orgueil, l’orgueil d’artiste. N’importe quel assassin ordinaire se serait contenté de cette victoire et organisé son existence à se faire oublier. Oscar – le champion de la rocambole – n’avait pas assouvi la vengeance qu’il devait à ses concitoyens incapables de reconnaître ses talents. Aussi, Richepin construit-il un nouvel étage, à moins de dire qu’il le creusa, telles des galeries souterraines dont le vertige inversé n'en mène pas moins à une ivresse toute baudelairienne. Sous un nouveau pseudonyme qui ne lui entrouvrit quelques portes qu’à hauteur de sa petite nouvelle fortune – il avait plus de rentes que de talent – il arrivait qu’on retînt ce nom inventé, ce qui réactiva sa soif de supériorité. Là encore, on n’en dira pas plus mais on n’évincera pas l’art de l’emboîtage parfait de Richepin, qui semble se promener dans ces récits construits comme des lego, n’hésitant pas à y mêler les noms des plus grands écrivains et les moins grands aussi, à ses propres yeux. Encore une fois, personne n’est dupe, c’est exactement cela qui nous retient et fait tourner les pages. Comme tous les personnages des treize textes du recueil, Oscar Lapissotte, alias Anatole Desroses, est un obsessionnel. Il est hanté par une idée fixe : si grande que soit sa prétention à être un écrivain véritable, mais convaincu progressivement qu’en agissant il avait fait obstacle au rêve, il prend la décision irrévocable d’écrire la vérité, sa conviction est dorénavant faite que les romans ne sont célébrés que pour le déploiement d’imagination que les lecteurs croient y trouver. Ainsi, ses exploits criminels n’ayant pas été retenus, un autre ayant payé pour lui, leur perfection étant inattaquable, le chef-d’œuvre du crime étant sans défaut, il est temps de les narrer « pour de vrai » tout le monde y verra, cette fois, le chef-d’œuvre de l’écrivain véritable. Il fallait donc qu’Oscar Lapissotte ait vécu ce qu’il allait désormais raconter. Ce fut un succès prodigieux. Il avait tout dit, expliqué, décrit, et signé de son nom, cette confession qu’il devait à l’anatomie de son esprit, le contraire absolu du hasard, de la contingence, de l’aléatoire. Tout, tout l’avait mené là, ainsi la nécessité de la perfection oblige au chef-d’œuvre. Oscar Lapissotte tenait, enfin ! mais au prix d’un pseudonyme, seule dérogation à la vérité, Oscar tenait enfin le succès dans ses mains.

         Un succès de menterie n’en est pas un : personne ne le reconnaissait dans le pseudonyme, on lui parlait de lui sans savoir qu’il l’était. A quoi, il ajoutait dans l’ordre de ses fureurs obsessionnelles, que personne ne crut l’histoire vraie, mais adorait justement qu’elle fût sortie d’une imagination si fertile qu’elle l’emportait sur tout récit plausible : c’est cela, n’est-ce pas, que les lecteurs de fiction aiment par-dessus tout ! Richepin, qui tient la plume – il y a des moments où l’on risque de l’oublier – donne là de belles et grinçantes réflexions sur la littérature. Oscar acheva donc le chef-d’œuvre de sa vie, il n’en pouvait supporter plus, il lui fallut adjurer. On ne dévoilera pas devant qui ni comment sa rocambolesque existence se retourna, in fine, comme un gant.

La Girolamini, un repaire de monte-en-l’air et de sacrés forbans.

6 Juillet 2026 , Rédigé par pascale

 

Dans un roman policier de bas étage, on n’aurait pas osé ; c’est pourquoi la réalité, comme on dit, peut dépasser la fiction se faisant hardie, gonflée, culottée et même pantalonnée, ce dernier pour semer un premier indice : cela se passe en Italie, terre d’origine du mot « pantalon », vêtement qui, depuis le xvi e siècle, couvre les jambes des cavaliers, pour ne garder qu’une des mille explications qui courent … bien qu’elle y soit, stricto sensu, sans le moindre rapport.

— Les rocambolesques de l’été — n° 1

 

Il faut imaginer, un lieu de rêve et d’érudition, qui, venu du xvi è siècle – 1586 – appartient à cette liste somptueuse mais limitée des « plus belles anciennes bibliothèques du monde », anciennes ou pas d’ailleurs, les plus belles du monde sont les plus belles. Voilà qui est dit. Dans le même temps, imaginer une dame blonde en jogging – l’absolue antithèse du pantalon – un Directeur également en jogging, des cadavres de bouteilles de soda sous et sur les tables, un chien qui traverse tenant un os dans la gueule et soulageant ses besoins hic et nunc. Et maintenant, superposer les deux scènes. L’effet est déplorable, incroyable, inimaginable, pire, scandaleux, indigne, infâme … Quels mots le Conservateur et le Professeur d’histoire de l’art qu’il accompagnait leur vinrent, si toutefois des mots leur vinrent devant un tel spectacle ?

Reprenons le tout. Cette histoire est authentique et assez récente, elle commence fin mars 2012, à Naples. Entrons dans la somptueuse bibliothèque – voûtes recouvertes de fresques ; rayonnages de bois jusqu’au plafond ; trente-deux fenêtres sur la façade – qui tient entre ses murs délabrés, des milliers de cinquecentine,  les Italiens nomment ainsi les ouvrages imprimés au xvi è siècle, d’autres milliers de manuscrits, 120 incunables, soit environ 160 000  livres rares voire uniques, dont une partie provenant du don du philosophe Giambattista Vico aux Pères oratoriens au xviii è siècle. Les Napolitains l’appellent « La Girolamini », qu’ils y mettent ou non les pieds, c’est le côté viscéralement affectueux des Italiens pour leur patrimoine culturel ; « la Girolamini » conserve entre ses murs, dont il faut dire qu’ils sont très fatigués et que cela se voit, un manuscrit enluminé de la Divine Comédie de Dante, un fonds de textes sacrés entré en même temps qu’elle se bâtissait, un ensemble magistral de textes de philosophie, de théologie etc. le tout, ou presque, accessible au public depuis toujours, ce qu’il faut préciser, on serait tenté de croire que les bibliothèques publiques sont une invention récente. On peut facilement concevoir, en revanche, que, faute de soins et de moyens, la bibliothèque napolitaine atteint, dans les années 70-80 du siècle précédent, un niveau préoccupant, c’est le genre de litote dont use volontiers les spécialistes pour dire leur désespoir. Un jour d’avril 2012, le public ne put découvrir la Salle Vico, les carabinieri et autres forces de police cernaient le bâtiment, à l’évidence, ils ne venaient pas consulter les ouvrages.

Il était une fois, un professeur d’histoire de l’art, spécialiste du baroque, de Michel-Ange et du bon usage de l’argent public … il y en a quelques-uns de cette trempe dans le monde, ils ne courent pas les rues, mais les couloirs et les salles des bibliothèques … Il aurait rédigé, parmi tant de travaux aussi sérieux, indispensables que pointilleux, un essai à charge contre les frasques pseudo artistiques et financières d’un certain Berlusconi, capable de sortir, non de sa poche mais de celle du contribuable, 3 millions d'€ pour acquérir un crucifix soi-disant attribué au grand artiste, un faux absolu. A cosa serve Michelangelo ? titre volontairement provocateur, tout le monde a compris. Autant dire qu’un tel homme est toujours sur ses gardes. Ce matin-là, le Conservateur du musée accueille notre Professeur intègre – ce n’est pas toujours un pléonasme – se désolant de ne pouvoir consentir à sa requête : le mener aux archives, lesquelles sont devenues inaccessibles, le risque y est plus grand que la sécurité, tant elles menacent ruines. En revanche, s’il y consent, il veut bien lui ouvrir la salle Vico – une splendeur dans la splendeur ambiante, seraient-elles l’une et l’autre assez endommagées. Pour menacer ruines, bien qu’un peu moins que d’autres salles de la Bibliothèque, la salle Vico était encore vivable, supportable, habitable même selon les critères les plus élémentaires dont la plupart des malfaiteurs se satisfont le temps de leurs forfaits, mais ça, il l'ignorait : un toit, une table, de l’eau pour la toilette, les boissons quant à elles proviennent de l’extérieur. Pour intégriste et curé qu’il fut, le Conservateur servant momentanément de cicerone à notre Professeur, faillit en perdre son latin qu’il avait vissé au fond du cerveau contre toute obéissance qu’il devait par loyauté professionnelle au pape : à ce moment, tout le monde vient de comprendre que la Salle Vico était tout sauf un lieu de réflexion et de travail, à moins de donner à ces termes une signification largement dévoyée : trouver, empiler – peut-être après les avoir consultés à grande vitesse – nombre de volumes, ou pour être plus précis, les dégotter et leur faire une place parmi les effets personnels de toilette, de repos, de repas, reliefs et autres rogatons. La demoiselle aperçue au début de ce récit, une pulpeuse créature, selon Marcelle Padovani, l’une des meilleures journalistes spécialiste de l’Italie, traversait la pièce, en une tenue qui ne laissait aucun doute sur le fait qu’elle avait dormi là ; également surpris au réveil, le Directeur de la Bibliothèque, Marino Massimo De Caro, feuillette nonchalamment des éditions du xvi è siècle au-dessus d’une table jonchée de détritus, restes et déchets. Le chien ci-dessus entrevu – ignominie, déshonneur, scandale, abjection – répondait au nom de Vico ! insulte sur pattes envers les Pères oratoriens fondateurs de cette salle grâce aux dons du philosophe. Pour charpenter le tout et confirmer par le récit ce que les yeux pouvaient ne pas croire, l’aide-bibliothécaire, petite main de la grande maison, payé au lance-pierres depuis des décennies, embarqué dans cette entreprise pour quelques biffetons supplémentaires, paracheva la vision par un récit précis et circonstancié.

L’aventure relevait de tout sauf d’une pulsion esthético-intellectuelle. On aurait espéré que le Directeur d’une si noble maison, pût avoir été pris d’un incontrôlable désir de savoir et de connaissances, ou d’une sorte de syndrome de Stendhal ramené aux proportions d’incunables et autres raretés livresques – ce qui fait déjà beaucoup – on aurait distribué quelques indulgences à qui aurait souffert d’irrépressibles et insurmontables fièvres ou angoisses cleptomaniaques, mais rien de cela, pas l’ombre de l’ombre d’un dérèglement du cerveau au point de contrarier l’ordre des valeurs ordinaires d'un homme normal : d’abord vivre, ensuite philosopher, en justifiant par l'exemple, l'expression « nourritures spirituelles ». Au lieu de cela, une méticuleuse préparation digne des malfrats les plus aguerris – mais qui mieux qu’un Directeur de bibliothèque pour déambuler dans les couloirs et les salles réservées sans se faire remarquer ? De Caro avait désactivé les caméras de celles dont il comptait retirer des livres et avait installé, dans la salle Vico, de quoi tenir un siège – si l’on peut dire. Car il fallait quand même trier, soupeser, évaluer les prises. Le Professeur Montanari, réagit vite, très vite. Après avoir avisé les carabiniers qui firent ce qu’ils pouvaient dans la mesure où, lui dirent-ils, ils savaient – le fameux « tout le monde sait » - que De Caro était un délinquant protégé en haut lieu, il fit ce que les intellectuels savent faire, prendre sa plume qu’il trempa dans les flammes de l’enfer où il voulait tant voir brûler tous ces gougnafiers, et rédigea un texte où, selon Marcelle Padovani « Il balance tout ce qu’il a vu. L’état déplorable de la bibliothèque (…) Vico le chien (symbole selon lui de l’« assassinat prémédité de l’identité italienne ») ». Les intellectuels, écrivains, enseignants, bien sûr réagissent, on aurait compté au moins 4 500 signatures, mais, surtout, l’Italie tout entière et les Italiens d'un seul bloc – on ne touche pas à l’âme même du pays ! Cette fois, l’affaire est prise très au sérieux et, entre autres autorités incontestées pour la régler, on nomma un magistrat spécialiste du crime organisé et réputé pour sa connaissance des livres anciens, on l'avait même vu récemment dans un colloque sur la sauvegarde du patrimoine culturel. On ne le répétera jamais assez car il y a des incrédules : l’Italie ne rigole ni ne mégote avec le savoir et la beauté.

Les forfaits sont accablants. Le mode opératoire assez simple, la fonction de Directeur permet, contre toute attente, de passer inaperçu, disons plutôt, qu’on s’interdit d’être curieux, même si l’on voit des camions, à l’heure de la fermeture, chargés de caisses ou de sacs emplis de livres et/ou de manuscrits précieux. Peu de complices, la jeune femme en tenue de sport à l’intérieur, des Argentins, un Italien à l’extérieur. Il faut dire qu’avant d’opérer à Naples, De Caro avait laissé quelques souvenirs peu glorieux en … Argentine. Le travail se fait de nuit, payé en espèces, bien sûr ; les ramifications de ce large trafic arrivent, incompréhensiblement, dans les maisons d’enchères les plus prestigieuses ou les mieux fréquentées par les collectionneurs-fureteurs. La maison Christie’s par exemple – mais personne ne vérifie ? – dont le catalogue s’enrichit à l’époque de vingt-huit volumes d’éditions rarissimes, met aux enchères un Dante de 1502 ! Le scandale fut immense. De Caro tente de rattraper le coup et le volume en négociant avec les Anglais. Il sera arrêté à Naples peu après, et convaincu après les avoir volés d'avoir revendu illégalement plusieurs centaines de volumes – dont au moins 400 à Munich.

Deux mille trois cent vingt-sept ouvrages sont, à ce jour, retrouvés, dont certains pouvaient prétendre atteindre le million d’euro à la revente. Sont portés disparus, ainsi les tableaux de Maîtres réputés impossibles à écouler sans attirer immédiatement l’attention, l’original enluminé de la Divine Comédie de Dante ; un exemplaire rare de l’Encyclopédie de Diderot ; la Jérusalem libérée du Tasse dans l’édition parisienne de 1610, la Teseida de Boccace, des livres anciens en grec et en latin, et, pour moi, un crève-cœur : la première édition de « Siderus Nuncius » de Galileo Galilei, en 1610. L’inventaire intégral de la Bibliothèque n’ayant jamais été dressé, des spécialistes s’y sont alors attelés, ils avouent une « situation désespérante ».

De Caro fut incarcéré pour une douzaine d’ans, l'empilement des délits est impressionnante, dont celui de « dévastation de patrimoine », je ne sais si nous avons l’équivalent français. Bien sûr, il ne manqua pas de menacer du pire le Professeur qui, par sa réaction instantanée et vigoureuse, permit que ces méfaits soient enfin stoppés. On reste ébaubi, mais pas tant que cela, d'apprendre que la nomination de De Caro à la tête de cette institution napolitaine, certes vieille et fragile mais prestigieuse, illustre parfaitement ce qu’on appelle « le fait du prince ». Recruté sans diplôme et sans vérification de son passé, on comprend vite que le rapport entre les livres et lui, est commercial ou financier, pas dans un honnête négoce dont on pourrait dire qu’il faut de tout pour faire un monde, non, l'appât du gain le plus élevé possible, celui du receleur, du voleur, son parcours « professionnel » à Vérone, Florence, Madrid, Saragosse en faisait foi, pour ne rien dire d’autres « occupations » tout aussi peu recommandables, sans rapport avec les livres anciens, sinon leur valeur marchande. Disons que De Caro, avait une carte professionnelle polyvalente et des « amitiés » très politiques.

On estime que plus de 2 000 livres anciens furent volés à La Girolamini, dans un temps assez court, environ un an, par De Caro et complices, dont certains sont considérés comme définitivement perdus. Parce que protégé par des influences très puissantes, il avait, dans un premier temps purgé une partie de sa peine « assigné à résidence » à Vérone, et, autorisé à vaquer à ses occupations, lesquelles ?, dans la journée, obtenu certainement par les mêmes appuis, les honneurs de la presse, ce qui lui permit de se répandre en déclarations plus insincères les unes de que les autres. Personne, raisonnablement, ne crut une seule seconde que sa motivation fut de restaurer les ouvrages abîmés, avec eux la réputation de la Bibliothèque. Et comme celui qui se complimente, trouve toujours des raisons de se complimenter encore, il affirma sans trembler être le « Robin des Bois des livres » et que seule sa passion bibliophilique l’avait perdu.

Treize à quatorze ans plus tard. La Bibliothèque vient de rouvrir au public après plusieurs années de travaux, ce 22 avril 2026. Manquent toujours des volumes irremplaçables, et personne ne doute qu’en franchissant l’entrée historique – 114 via Duomo – le souvenir reste douloureux. Une exposition célèbre l’événement, elle est constituée tant par des prêts externes que par des manuscrits enluminés, déjà sur place. Les visiteurs ont accès parfois pour la première fois, à des salles historiques. Jusqu’au 19 juillet, pour l’exposition, ce qui laisse peu de temps, la Bibliothèque, quant à elle, vient de faire la preuve de ses robustesse, force et résistance. Ne pas passer à Naples sans y entrer. Fraîcheur garantie. 

 

« Réveillez-vous, cœurs endormis »

30 Juin 2026 , Rédigé par pascale

             

Je nous vois

Comme deux galopins trotteurs dont les foulées

Laisseraient après eux la piste et son herbe avalées.

Jacques Réda – « Avant-propoème »  pour Un manteau de fortune de Guy Goffette

 

 

S’il faut sept millions d’années pour que naisse un fossile, nous savons pourquoi – le peintre le sait, le poète le sait – nous sommes à la fois si forts et si fragiles. Et si aucune œuvre d’art n’arrive jamais de rien ni de nulle part, il y avait, y avait-il ? le néant ou des éléments – au sens physicien du terme – préalables, disséminés et disparates dont rien n’indique a priori, qu’ils deviendront poèmes, tableaux, partitions, plutôt que bavardages, barbouillages, bruits : Aristote confirmé et contredit dans le même mouvement, car s’il faut une puissance préalable pour engendrer une existence en acte, le marbre est gros d’une statue que seuls le talent, le don et le génie de l’artiste permettent. Un raisonnement analytique a posteriori et indépendant par nature du geste créateur, la décryptera et révélera, la rapportera à ce qui l’a précédée et lui a succédé qui constitue alors une part non négligeable de l’Histoire de l’art. Toujours il restera un en-deçà des mots affranchis des temps et des lieux, du hasard et de la nécessité. Au fil des siècles, au fil du temps, au fil de l’eau, parfiler et broder des points de dentelle fine entre passé et présent et danser doucement, rapporter le passé au futur sous l’éclairage d’antan, ainsi le tissage, toujours inachevé et à venir, fera se réveiller tous les cœurs endormis.

La belle façon, la belle manière par laquelle cet enchantement peut advenir ne sont-elles pas d’en appeler au sortilège par quoi la plume et le pinceau, les pierres et les arbres, l’hiver et le printemps, les roses et les crânes fossiles peuvent se rencontrer, entre commencement du tout et éphéméride du presque-rien. Selam a vécu il y a plus de trois millions d’années, c’est le nom qu’on lui a donné pour que tout ce temps ne soit pas perdu et qu’elle entre dans la grande famille des précédents * terme délicat choisi par Charles Belle pour Selam, Toumaï, Ardi et quelques autres, dont il fit le portrait bien qu’ils fussent sans visage. Selam avait environ trois ans, pense-t-on, quand elle mourut. Trois ans, un des âges que, par une sorcellerie dont il a le secret, Guy Boley donne à Charles et Pierre, deux gentils garnements bavards, curieux, tendres et sérieux tout ensemble, qui se retrouvent après avoir rembobiné dans le désordre – les enfants ne maîtrisent ni la logique ni la chronologie, quelle chance ! – des petits bouts d’existence ponctués par les questions métaphysiques les plus simples, jugez-en : le temps, le bonheur, la mémoire, les regrets, le destin …

 

Pierre (de Ronsard) et Charles (Belle) traversent ensemble les siècles et les espaces, à l’endroit, à l’envers, passent de l’été à l’hiver, rapportent la grande histoire à leurs petites mémoires, ils ont cinq ans, puis huit, et trois, et vingt, dans les brouillards, les brumes, les forêts, les saisons, les roses aussi qui jamais ne meurent vraiment, leur renouveau, leur renaissance exigent de laisser toute leur beauté choir, dit Pierre ; les crânes de Charles Belle sont là pour rappeler le clignement de paupières que l’on nomme une vie, expression de Guy Boley, ronsardienne à souhait, qui, en tenant la plume, réussit un magnifique exercice de style au double sens du terme. Le texte se regarde détricoter le temps et recoudre l’espace, il est la toile et les lignes entre lesquelles le sortilège nous saisit et invite à la balade-ballade enchantée de Pierre et Charles qui visitent — aujourd’hui — les crânes-fossiles d’un avant indompté dans un Prieuré du temps moyen, brouillant pistes et repères avec naïveté et fraîcheur dans l’insondable.  Au pays de Ronsard, les tableaux de Charles Belle mettent à bas tout ce qui, trop souvent, nous écarte d’un rapport immédiat, originel, primordial, primitif, instinctif à l’art. Au Manoir de la Possonière où il est né, Pierre de Ronsard demande avec candeur à Charles Belle, si, peignant les crânes retrouvés de quelques-uns de nos précédents, s’il a, forcément appris à lire en eux. La question est sérieuse, comme toutes les questions de l’enfance, elle contient un bout de sa réponse sans s’en apercevoir. Forcément interroge-t-il, ignorant qu’il induit alors la nécessité de la relation de l’esprit et du corps et n’écarte pas l’idée qu’à force de fréquentation assidue et après 7 millions d’années offertes au silence, — ainsi Charles Belle l’écrit un peu plus loin— on soit rageusement et respectueusement, un portraitiste de crânes fossiles.

           

Le texte de Guy Boley, dans ce livre superbe et indépendant, accompagne l’exposition de Charles Belle Les pas du silence ** en Indre-et-Loire, il n’en est pas le catalogue ; de même pour une deuxième exposition ***, inclination, à l’Abbaye de Baume les Dames dans le Doubs, son pays de naissance. Alors,  nous tournons les pages, croisant les mots, les tableaux, le temps court des hommes et l’infini passé, celui des précédents et le présent voué à la finitude, celui des égards, qui trouble notre mémoire et brouille nos savoirs. Les égards de Charles Belle, forcent notre regard — cela s’entend dans un extrait de Philippe Mairot, on dit « mettre en regard » n’est-ce pas ? d’où retenir cette superbe expression, la langueur d’ondes — ils le contraignent à briser notre rapport à la certitude des apprentissages les plus élémentaires. Surgis d’un passé pourtant achevé, Rembrandt mais Dürer mais d’autres, nous attrapent par surprise et captivent : ils sont eux, tout en ne l’étant pas, ils sont un autre tout en étant eux-mêmes, ils nous baladent, nous en appelons à Spinoza et Aristote, histoire de nous raccrocher à quelques totems dont nous croyions qu’ils nous avaient sinon tout dit, au moins dit des choses essentielles, et nous nous prenons une pleine décharge d’émois devant un Caravage sans Caravage immensément**** caravagesque, ce qui, disant le tout ne dit pourtant rien, les mots sont en trop. Ne jamais, jamais oublier que toute création artistique est à la fois ex nihilo et héritière.

         On revient toujours aux arbres, Charles Belle le dit infiniment mieux Avec cette façon d’accepter son destin/la souche contemple le temps. Il y a des évidences qui frappent stricto sensu : dessiner dessiner dessiner.  On remarque l’absence — quelle expression ! — de virgules ; déjà il y avait Toumaï Toumaï Toumaï ; le rythme ternaire celui qui étourdit, qui insiste, qui fait chavirer, qui appelle son propre écho qui se retourne contre lui. Il faut lire l’histoire de ces 1473 feuilles — chiffre divisible par 3 — dessiner dessiner dessiner sans cesser sans cesser sans cesser, puisque l’invisible l’emporte et nous importe et le silence aussi.  Pas celui des closures ou de l’enfermement, mais d’une musique primordiale qui n’a de rapport qu’avec le flux, les ondes et les vibrations, termes de Guy Boley pour accorer le tableau je vais lui écrire, une imploration si démesurée si fragile et sensuelle tout ensemble informée dans une fleur géante, parce que Les fleurs de Charles Belle ne sont pas des fleurs peintes, elles sont leurs symphonies (…) elles ébouriffent l’espace de leur folle énergie violente et silencieuse. 

 

 

 

 

Déraison admirable plutôt qu’absence de raison encore dans cette amaryllis dont le repentir, tel un drap violemment jeté, chiffonné, devenu fleur froissée recouvre un taureau dont il ne reste plus que l’invisible puissance – celle dont parle Aristote ou celle du Minotaure qui toujours reprend(re) sa marche interminable dans le labyrinthe ? – la puissance toujours continuée, la basse continue, pour qu’une œuvre devienne ce dont elle n’est que la promesse.

         Les derniers outrages de Charles Belle dans cet ouvrage à la splendeur abrupte qui étalonne la sombreur des crânes fossilisés dans de la poudre d’or, affrontent nos regards paresseux quand ils refusent de voir la fragilité dans l’intensité, venue depuis la profusion génésiaque du chaos, organisée dans l’ordre caché des tourbillons, des tempêtes, des maelströms primordiaux ; que le pinceau et la brosse en soient les interprètes n’est pas le moindre des étonnements qui nous percutent ; des outrages  à quoi ils assignent notre relation au monde, charnelle, sensuelle, physique et poétique dont ils se font momentanément le métaphraste, celui qui, d’une partition – l’alphabet musical arrangé de cent et cent façons mais muet – fait venir la musique et les silences qui la soutiennent, et, outrage dans l’outrage, tord le droit, la raison, l’autorité des savoirs accomplis desquels aucune force depuis la faiblesse, aucune énergie depuis l’atonie, ne peut advenir car ils ignorent l’endurance de la fragilité : celle de l’herbe sur laquelle les années passèrent fanées et cassées et repousse. Nulle tempête, jamais, sans de minuscules embruns. Charles Belle, en ses tableaux considérables en accomplit et le signe et le sens, dont les précédents, qui tant ont inquiété Ronsard, ne sont qu’un des plis glorieux.

*aucun titre de tableaux, ni de « regroupement » de tableaux, n’est porteur d’une majuscule initiale, tel un bateau aérien et évanescent qui flotte **du 20 juin au 1er novembre 2026, – Prieure saint-cosme – Demeure de Ronsard – 37520 – La Riche, Tours (37) - *** du 30 juin au 30 août 2026 ; **** c’est le mot, 203 x 203 cm.

 

Réveillez-vous, cœurs endormis

Charles Belle – Guy Boley

Editions Sources – Juin 2026

vobulations dans l’impalpable

26 Juin 2026 , Rédigé par pascale

 


en leur manège du jour mots et choses à leur tour frimassent et grésillent, l’air traîne ses nuages ravalés et maussades aux lointains, des feuilles renvidées poussent vers les enfants croque-mitaines et loups garous et des grimoires féroces, lors l’écho du silence en ricochet de branche en branche apeuré et tremblant, la vie à peine.

dans le soleil pointu des chemins centenaires danse une poussière sèche provenue de naguère, aux pierres enlarmées fait un manteau de peines de misères de chagrins,  raccommode son balandran de plomb fondu.

les ombres blanches d’un jardin de Palerme aux heures désertées supplicié de remords, roulent des souvenirs échus d’inapaisés soupirs chiffons sales troués alourdis de tristesses, sous le pont de la vie coulent nos crève-cœur, le dédormir met le ciel aux abois.

chaque nuit graniter d’or les petits brins de lune tombés dans le champ clos du désoubli. 

Antonomase, plus ou moins.

21 Juin 2026 , Rédigé par pascale


     Nous savons tous que le Préfet Poubelle, né à Caen, eut une idée qui, depuis, n’a cessé de nous envahir. Définitivement d’actualité, ce qu’il ne voulut peut-être pas, il pensait juste apporter dans les rues des villes puis des villages une solution simple et efficace à une question d’utilité et de santé publiques. Monsieur Poubelle ignora l’immortalité quelque peu indélicate que lui fit son patronyme, son nom propre devenu refuge pour tous nos détritus, un cas rare, d’antonomase oxymorique. Ils furent assez nombreux ceux qui, dans les siècles passés nous ont légué, avec l’image ou l’idée qu’il portait, le nom de leur père qu’ils tenaient de leur père qui le tenait lui-même etc. à l’exception peut-être des atemporels mythologiques qui la plupart du temps ne venaient de rien ni de personne, ni de quelqu’un qui se serait appelé Personne. On connaît l’histoire de Polyphème (1) et l’on tient là le tout premier cas anhistorique d’antonomase oxymorique, Monsieur Poubelle passant immédiatement au rang suivant, mais à la ligne historique. Le bon critère d’une antonomase réussie étant, à l’usage, d’oublier son origine pourtant connue, le nom du Sieur Poubelle et la ruse ulysséenne se tiennent, cette fois,  sur la même première ligne ; devant, mais avec eux, le dédale, l’atlas, et le mentor, tous venus de leurs propres légendes, tandis que le mécène, le calepin, le godillot ou la mansarde sont trébuchements heureux ou bousculades ironiques d’un vivant plus ou moins ordinaire ; le zoïle, d’usage plus rare dans les conversations, se serait distingué par l’anthroponyme Zoïle, un critique antique qui se serait répandu en commentaires injustes et, dit-on, envieux, dont, excusez du peu, contre Homère l’intouchable. Les zoïles sont, de nos jours comme toujours, enragés et immodestes … On laisse de côté les antonomases faibles, d’usage très courant en sciences, notamment en physique, où la plupart des unités de mesure ont été nommées du nom du savant qui les a établies, ce qui exige un lien direct – non métaphorique, non synecdotique – entre les deux, et rend cette antonomase – techniquement correcte – beaucoup moins remarquable comme telle, puisqu’y on voit et identifie, de facto, ce qui ne s’est pas caché derrière son nom – un ampère, un joule, un pascal, un degré celsius et autres ohms. Devenus communs, tous ces noms s’accordent selon les règles de la grammaire française.
 

      Mais il y a un petit cachottier, un qui ne dit pas toujours ce qu’il est, un dont on croit qu’il vient de loin, un qui a manqué le coche de l’antonomase aux premiers temps de son histoire, mais a réussi les rattrapages, un rajustement sur le fil et un tantinet abracadabrantesque. Voyons cela de près, ou de pas trop loin, parce que bien des tours et détours philologico-étymologiques échappent à l’analphabète du basque que je suis, surtout ses subdivisions selon qu’on y va par la Biscaye côtière, la Basse-Navarre, le Labourd, la Haute-Navarre, ou le Guipúzcoa. Bien sûr, le grec et le latin s’y sont nichés – intuitivement on penche pour le premier, et puis, la légende de Butadès (2) ne nous a-t-elle pas émue ? Consentons à garder une explication simple pour suivre les méandres d’origines complexes : possiblement venu d’un terme basque se rapportant à des lieux où l’on rencontre moult grottes, trous et creux, il faut momentanément se contenter d’admettre que le toponyme s’étant francisé dans des registres ecclésiastiques vers le 15ème siècle, de xiloeta, il devint siloet, qui finit par donner silhouette dans le nord du pays basque. Ce que nous devons admettre, sinon lire les développements terriblement ardus qui, du basque, nous amènent au catalan, ou l’inverse, voire à des suffixes gaulois, à la fermeture de certaines voyelles, des variations dialectales, des graphies archaïques françaises, sans compter un phonème « aspiré » sourd, et autres joyeusetés qu’on ne peut suivre si l’on n’est initié, c’est un métier ! Aussi, on vous mènera, dès le 11 è siècle à travers l’Europe, mais à partir d’un seul mot espagnol silo – qui, avec un peu d’esprit de sel, et pour ne pas perdre de vue notre sujet, nous fait dire qu’il ébauche une silhouette à Silhouette, nous tenons là quatre lettres communes – qui va se faufiler dans l’allemand, l’anglais, le grec, l’italien, le néerlandais, le portugais, le turc, le russe, le croate, le roumain … (nous aimons particulièrement pour ce dernier, savoir que la fricative sourde finale vient d’une forme grecque). Puisque l’entêtement sémantique, lexical, terminologique, linguistique, étymologique malgré tout, est un défaut qui s’aggrave à l’usage, et puisque la ligne directe – terriblement sinueuse – semble mener au découragement – comme quoi il faut toujours apprendre, apprendre et encore … se dégage une voie de traverse, un chemin buissonnier des écoliers pour ne pas rester en rase campagne et sortir élégamment de l’impasse.
 

     Sans abandonner la piste toponymique, ni la géographie régionale, nous portons tout notre crédit à l’explication selon laquelle il existe en effet dans le pays basque, des personnes et/ou des lieux qui se nomment Silhouette, ici dans sa dernière et définitive écriture française. Ainsi, du côté de Biarritz, un lieu-dit Silhouette, par exemple et un Dominique de Silhouette et une Gracie de Silhouette, basques du pays basque, grand-père connu comme riche négociant et tante de Étienne de Silhouette, né à Limoges, redoutable contrôleur général des finances de Louis XV, ce qui ne suffit pas à justifier l’existence dans la langue française du terme silhouette, on l’aura compris, ce serait prendre les choses à l’envers, mais rend compte – normal, quand on est grand financier – d’une expression désormais à peu près oubliée, qu’on peut encore trouver évidemment dans des textes contemporains et post-contemporains de cet Étienne dont le nom se chargea très vite d’une connotation défavorable, pour ne pas dire plus. 
      Si l’on vous dit, si vous dites vous-mêmes que telle tâche, telle action, telle réforme – nous avançons sur le terrain dudit contrôleur – fut menée « à la silhouette », vous dites ou l’on vous fait comprendre, qu’elles furent non seulement injustes, voire austères aux particuliers, mais surtout inefficaces pour le gain général. Étienne de Silhouette, très éphémère personnage dans les hautes sphères argentières de Louis XV, vécut dix-huit jours – 14-21 mars 1759. Dix-huit jours en poste, en fonction, suffisent pour se faire haïr et pour qu’à jamais, votre nom soit associé à un populaire opprobre, dix-huit jours pour qu’à jamais tout ce qui sera dit « à la silhouette » signifie, comme on dit familièrement « ni fait, ni à faire ». Ce qui n’est pas, convenons-en, une explication étymologique, bien qu’on la trouve assez souvent proposée pour solde de tous comptes. C’est un peu court, on l’a compris en gros, sans l’avoir saisi dans le détail, la silhouette comme mot, précède de loin et de longtemps notre détesté Silhouette ; seule en provient l’expression à la silhouette, qui suppose connus l’origine du toponyme et ce qu’une « silhouette » représente d’imprécis, d’inachevé, parfois de bâclé, en français. Il n’y a point d’antonomase là-dedans, mais beaucoup de rancœur pour ceux qui furent touchés par les propositions de rigueur budgétaire du nommé Silhouette, qui, bien qu’elles s’attaquassent aux privilèges des nantis, et aux exemptions scandaleuses, mit en œuvre un train de mesures qui dépouillaient à peu près tout le monde, à l’aune de quoi les sommes qui enrichissaient indûment les courtisans auraient-elles été reprises, cela ne sauvait pas le reste, même si Voltaire et Rousseau l’ont loué pour cette intention égalitaire. Il semblerait cependant qu’il ne pût lutter contre la Pompadour, et finalement le Roi, qu’il aurait bien aimé mettre au régime sec. 

 

     On peut lui adjoindre un petit développement supplétif parce qu’il est souvent rapporté pour expliquer le succès – même négatif – d’une expression venue d’un personnage dont le séjour auprès du pouvoir fut si précaire. S’il n’était pas bien connu pour ses procédés économiques « à la silhouette » avant qu’il ne fût en fonction, il n’était pas inconnu non plus. Il logeait non loin de Paris, à Bry-sur-Marne dans un château construit en 1759 par et pour lui-même, bâtisse disparue dans les flammes en 1871, dont la célébrité alentour et peut-être la seule vraie célébrité à laquelle il put prétendre, était de tracer des ombres, des silhouettes sur les murs. Peut-être cet homme érudit – traducteur de Balthasar Gracián, entre autres – connaissait-il la légende de Butadès, avec un tel patronyme c’eût été un crime contre l’esprit de l’ignorer. 

(1)    https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2020/06/j-ai-vu-personne.html 
(2) https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2026/05/au-commencement-etait-l-ombre.html

Mira bella du temps d’antan

15 Juin 2026 , Rédigé par pascale

 

[texte paru ici même en 2019, réécrit ce jour, supprimé dans sa 1ère version]
 

Pour A.B

elle lance mille pointes rouges
autour de son noyau
brûlant comme un soleil
    la mirabelle

P. B-M in Les heures froissées (2024)

 

si belle en ma mémoire si belle en mon miroir mirabelle mouchetée minuscule ronde à la pointe d’une galaxie de météores en or sur sa peau les oripeaux des petites rousseurs attroupées à sa gloire collée sucrée scrutant mes doigts découlant une lave de miel tiède — le sens des choses. P.B-M (2026)

 


                 Il suffit d’une pichenette et le mobile, comme disent les physiciens classiques, avance per se. Et s’il s’agit d’une petite bille jaune – qu’elle soit jaune à ce moment précis ne change rien à l’affaire – alors elle roule, elle roule, elle roule… que faudrait-il pour l’arrêter ?


S’en saisir et la manger.


           Ici commence une histoire qui avance en s’écrivant. Ainsi l'aurait surnommée de mirabel, la petite prune que Jan Amos Komensky, alias Comenius, décrivit mais dans lequel de ses ouvrages célèbres et célébrés dans toute l’Europe ? vers le milieu du XVIIème siècle, époque où ils se rencontrèrent, Descartes et lui, à Endegeest. (1)  Il n’est pas sûr qu’ils se soient bien compris – et il ne s’agit pas de la langue dans laquelle ils ont échangé – Descartes trop audacieux, trop intense, trop puissant, Comenius trop encyclopédiste. Le Français trop soucieux de rationalité, le Morave, un tantinet halluciné et trop dépendant des Ecritures (2). Il se peut même, il se peut certainement, que Komensky ait décrit la prune de mirabel sans l’avoir jamais goûtée ou vue, sinon par un procédé de typographie très innovant récemment mis au point, une didactographie en somme, qui mettait des images en regard des définitions, procédé dont il se servit dans sa Janua linguarum reserata (littéralement la Porte des langues ouverte, (1631) dont l’un des cents chapitres traite des arbres et des fruits…


Et pendant ce temps-là, la petite bille jaune, dorée, parfaite, roule toujours…. 


           Telle la pierre que Spinoza envoie d’une chiquenaude dévaler un plan incliné, qui pourrait se croire libre de dégringoler, alors qu’elle est entièrement déterminée par l’impulsion qui l’a mise en mouvement, mais cela, elle l’ignore. Ainsi en va-t-il de la liberté humaine, pure illusion ou presque dit-il à Schuller dans une de ses lettres, (3) dorénavant la plus célèbre,  parangon de clarté et métronome d’une vie de réflexion. D’une pierre ou d’une bille – qui, alors qu’elle roule croyant en sa volonté libre si toutefois on l'avait dotée de pensée – laquelle choisir ? La petite bille assurément, j’en demande pardon à Spinoza, pour une fois, une fois seulement ! Pour sa couleur de cire, cerea, dit Virgile (4) et parce qu’elle est belle à voir, mirabilis. 

Et la mirabelle est. Prodigieuse, accomplie, exacte, irréprochable. Délicatement empoussiérée de la pruine qui la protège, semée de petites rougeurs adorablement réparties, la mirabelle roule sous son arbre, roule sous les doigts, roule sous la table. Musique minuscule des sphères du quotidien de la Lorraine, où le malheur de l’une – la vigne atteinte par le phylloxéra – fit le bonheur de l’autre la remplaçant presque partout ; où la culture extensive impossible protégea la qualité des vergers ; où elle éclate de luminescence dès juillet et jusqu’en septembre, selon que l’on est à Metz ou à Nancy ; qui voisine avec la quetsche sa cousine, dans sa robe violet foncé cardinalice. La mirabelle, qu’un peu de chimie, une goutte d’alchimie et une larme de sorcellerie distille, spiritualise, transmute et métamorphose en autre chose pourtant la même chose : 

               à un instant précis mais insaisissable sauf par les ensorceleurs au savoir instinctif millénaire et exact, on parle du montant de l’eau de vie qui fera d'elle une eau-de-vie. Puissante, aux bouquets, aux arômes, aux parfums sucrés et acides, forts et ronds, ronds comme les fruits qui ont macéré, transformé leur sucre en alcool, fermenté, ce qui oblige à séparer les bons des mauvais alcools, à vérifier qu’aucun air nuisible ne soit entré et l’étanchéité parfaite, et que le barboteur joue son rôle. Un magma primordial, une lave d’avant le temps du temps se forme alors, à l’abri du tout, du regard des hommes et de l’existence même du monde, au cœur d’un volcan qui puise sa force, aux profondeurs des origines cosmiques.
          Je me souviens de ma fascination devant la marmite de cuivre dans laquelle bouillonnaient les mirabelles cueillies l’instant d’avant au jardin. Harmonie de nuances dorées du contenant et du contenu où le jaune l’emportera sur le rouge à la fin. L’écume, la fumée, les parfums lourds, la chaleur, je m’en souviens. Je me dis aujourd’hui qu’il fallut contempler longuement ce petit périmètre de bonheur à venir, le cratère plein de promesses, d'amertume moelleuse, les peaux ratatinées, rabougries, recroquevillées par la cuisson, les chairs effilochées, le jus collant à la cuiller de bois et aux parois. Je sais plus et mieux encore la diffusion définitive de l’essence de mirabelle dans ma mémoire olfactive, dans ma mémoire gustative et la visuelle aussi. Dans la haute température, tout devenait un peu plus brun et dégageait un arôme sucré, presque poisseux. Je regardais le chaudron dans le même temps que je picorais dans le tas de quelques fruits frais, écartés et réservés pour une tarte à venir. J’étais captivée, silencieuse, hypnotisée : la promesse d'une confiture blonde surpassant le désir d'une confiture achevée, véritable leçon métempirique.
           Aussi, dans la double transparence du verre et de la liqueur forte d’une bouteille d’eau-de-vie de mirabelle, toujours je vois le soleil lorrain des fins de vacances enfantines voltiger dans ma mémoire et les petites billes jaunes devenues invisibles ; je deviens bouilleur de cru des temps anciens ; j’entends l’éclatement végétal du tissu de velours doré et revois la mousse cireuse éclabousser lourdement l’intérieur du faitout.

1) en 1642. 2) Descartes déjà en 1638, à propos de Comenius : (il) semble vouloir trop joindre la religion et les vérités révélées, avec les sciences qui s’acquièrent par le raisonnement naturel. 3) Lettre LVIII, 1674. 4)  Bucoliques, 2ème Eglogue.

L’autorité indue de l’inattention

11 Juin 2026 , Rédigé par pascale


 

… les mots que nous avons n’ont quasi que des significations confuses, auxquelles l’esprit des hommes s’étant accoutumé de longue main, cela est cause qu’il n’entend presque rien parfaitement. Descartes – Lettre à Mersenne, Amsterdam, 20 novembre 1629

     

     On ne sait jamais, si celui qui écrit « Mon inclination, qui m’a toujours fait haïr le métier de faire des livres » est sincère. Au moins, l’on peut poursuivre dans une œuvre paradoxalement prolixe, les signes fréquents d’une hésitation à fixer sur le papier le cours d’une pensée ou les méandres d’une réflexion. Descartes est de ceux-là dont la traduction admise à tort de la devise latine, ramasse en deux mots deux désirs opposés : marcher sans voir ou sans voir où l’on va, ou progresser dans l’ignorance ou même en rusant — j’avance masqué — tandis que d’aucuns traduisent « je M’avance masqué », qui, lorsqu’on lit en cartésien modifie l’axe de compréhension ; mais surtout, larvatus prodeo, seulement écrit et écrit ainsi, dans les Cogitationes privatae (en 1619, il a 23 ans, et le texte ne sera jamais publié de son vivant) ne se traduit pas, ne peut pas se traduire, stricto sensu, par « je (m)’avance, ou je marche, masqué » : larvatus, participe passé de larvare qui signifie ensorceler !  Peu d’exégèses ont retenu formellement une interprétation métaphorique, qui ferait du philosophe le pantin de lui-même, aurait-il, par hypothèse métaphysique, méthodologique, et, comme il se doit, provisoire, aurait-il suggéré qu’il eût pu être le pantin de Dieu ; aurait-il analysé jusqu’à la trame les conséquences de notre imparfaite nature ; aurait-il même été plus ondoyé qu’il ne pouvait le supposer par l’esprit baroque ambiant dans lequel la vie est un songe, le monde un théâtre, l’homme le personnage d’une représentation (masquée). 
     Descartes, dès le Discours de la Méthode, 1637, publié anonymement … (masqué ?), son titre le plus connu mais une oeuvre déchiquetée par les usages scolaires en quelques formulations détachées de l’ensemble, dans sa 6ème partie et sitôt après avoir dit qu’il s’était cru obligé de ne rien écrire, Descartes change d’avis pour affirmer sa conviction qu’il doit « véritablement continuer d’écrire ». La précision qui suit est loin d’être anodine : il doit même apporter à ce qu’il rédige, le soin qu’on lui devrait si on le voulait faire imprimer. Avançant encore en se parlant à lui-même mais, en réalité, nous parlant à nous – car cela fut bien imprimé – il précise que se soumettre au jugement des autres, exige de celui qui écrit d’y mettre plus de soin encore que s’il le voulait garder par devers soi. Et la marque sémantique la plus évidente pour montrer cette double tension — écrire pour tous (tous ceux qui (nous) liront) en écrivant pour soi et par soi — reste l’usage très précautionneux, décliné, affiné, prudent, précis et soigneux de la première personne en toutes ses amplitudes. Aussi, très tôt, dès la 1ère partie et contre toute attente, Descartes abandonne les termes généraux et s’affiche, Pour moi, dit-il au 2ème paragraphe. Qui a Descartes calé en son oreille, entend en écho la première phrase de la Première Méditation métaphysique : … dès mes premières années, lourdement ponctuée un peu plus loin par, une fois en ma vie qui verrouille son travail entre deux obligations intellectuelles de sincérité rassemblées sous la seule exigence quasi despotique de la vérité. 

     Il n’est jamais inutile, en philosophie comme ailleurs, de rappeler en quels temps, en quelles saisons – au sens encore en vigueur à l’époque, de du Bellay, – un auteur écrit, comment, pour qui et contre qui, et regarder aussi, dans une sorte de plongée-contre-plongée vertigineuse, l’œuvre arrivée jusqu’à nous, pour mieux mesurer la distance – épistémologique, sémantique, idéologique, politique – qu’il nous faut impérativement parcourir à rebours pour la retrouver. Déposer son cerveau du jour et s’arrimer à celui que l’on s’apprête à comprendre tel qu’en lui-même, ainsi parlait mon vieux maître, qui nous apprenait à être grecs avec les Grecs, platoniciens avec Platon, latins avec les Latins, cartésiens avec Descartes qui ne savaient pourtant pas qu’ils l’étaient, ce sont leurs exégètes qui nous l’apprennent. Le texte, rien que le texte, disait-il, les mots, leurs traductions qu’il faut croiser, affiner, reprendre, mettre en compétition à partir de l’original, toujours indiqué et situé dans son alentour textuel, car le même mot, dans un autre texte, à une autre date, sous une autre plume, ou autrement entouré, est susceptible de s’être alourdi ou allégé de connotations diverses. Le mot latin anima, est de ceux-là : à vous faire vous arracher les cheveux (1) avec et/ou contre animus et, mêmes combats, anima vs mens. Aux armes latinistes, formez vos bataillons ! 

     Une lettre à Mersenne – 21 avril 1641 – est très instructive sur l’épineuse question du vocabulaire. Les Méditations, écrites et publiées en latin furent traduites par le duc de Luynes sous l’autorité et l’œil précis de Descartes lui-même, mais publiées en français seulement en 1647 (soit 10 ans après le Discours) bien qu’elles circulassent en latin depuis 1641. Dans cette lettre, Descartes s’explique, par exemple, sur le choix du mot latin ideam, dans sa réponse aux objections de Hobbes. « J’ai mis le mot ideam deux ou trois fois fort proche * l’un de l’autre ; mais il ne me semble pas superflu **, à cause qu’il se rapporte à des idées différentes ; et comme les répétitions sont rudes en quelques endroits, elles ont aussi de la grâce en quelques autres. » ce qui ne rend pas au lecteur d’aujourd’hui la tâche facile … Il donne aussi ses précisions, dans la même, pour le choix de cogitatio, tantôt pour désigner la pensée et tantôt non, il faudra donc lire en rapprochant les périphéries de vocabulaire ; 
     mais voilà qu’apparaît Anima pour lequel Descartes, en pédagogue avisé, rappelle que le sens premier latin vient de air, ou du souffle de la bouche (2) et c’est par glissement (« il a été transféré ») qu’il se rapporte à l’espritmens – et, pour cela (en raison de son sens premier) il lui est arrivé, à lui Descartes, de dire (écrire) qu’anima désigne parfois une chose corporelle (3). Descartes n’est ni dupe ni ignorant de ces difficultés, il pense même que certains s’en servent pour fonder leurs Objections, et répond fermement « Vous cherchez ici de l’obscurité à cause de l’équivoque qui est dans le mot d’âme ; mais je l’ai tant de fois nettement éclaircie que j’ai honte de le répéter ici » ajoutant, après une charge contre l’ignorance de ceux qui imposent souvent à tort l’ordinaire des noms, « depuis qu’ils sont une fois reçus, il ne nous est pas libre de les changer, mais seulement nous pouvons corriger leurs significations quand nous voyons qu’elles ne sont pas bien entendues » aussi, de l’âme et de l’esprit, il faut établir nettement la différence, seul ce dernier signifie la faculté de penser ; en quoi, il ne peut être employé pour les animaux, des êtres animés mais non pensants. C’est on ne peut plus clair du point de vue cartésien, où il nous faut ne jamais oublier que cette « animation » se rapporte à ce que, par ailleurs, Descartes, physicien dans … l’âme, nomme mouvement, mécanique. Les animaux sont à cet égard (comme) des machines, et nous aussi s’il nous arrivait d’oublier que nous sommes pensants, le serions-nous imparfaitement ; seul Dieu contient toutes les perfections. En conséquence, errareerrer dans sa pensée (et là, on pense à ce titre « parfait » de Kant : Comment s’orienter dans la pensée ?) faire des erreurs, se tromper, est une spécificité de l’homme.

     A partir de 1641, Descartes, dans le texte latin des Méditations, renoncera à anima au bénéfice de mens (4) ; ce ne fut pas toujours le cas dans la traduction française – approuvée par lui-même on le rappelle, ce qui évitera d’incriminer un traducteur inattentif – où il arrive pourtant mais rarement, de rencontrer le mot âme censément avoir été écarté. La Sixième Méditation, par exemple, fut oublieuse de la recommandation cartésienne : « ce moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle, je suis ce que je suis » où, lisant âme, il faut entendre esprit. (5).


Id est : *pas de faute, considéré comme un adverbe ** cela ne (me) paraît pas faire répétition, ou redondance.

1) Spontanément, il me vient trois noms de pratique assidue mais différente : Lucrèce, Boèce, Descartes, environ 17 siècles entre le premier et le dernier … et toujours le même mot pour fil rouge – rouge de concentrations, d’efforts, de doutes … anima ! 2) aerem, sive oris halitum ; 3) saepe sumitur pro re corporea ; 4) L’intitulé de la Méditation II : de Mente humana  - de l’esprit humain ; 5)  ibidem : et reali mentis a corpore distinctione, traduit par : et « de la réelle distinction de l’âme et du corps » !​​​​​​

Le ramassage des contrariétés,

7 Juin 2026 , Rédigé par pascale

                                                 [Je profite de cette publication pour aviser mes gentils lecteurs fidèles et passants, que depuis quelque temps déjà, il n'est plus possible de lire ici un texte rédigé puis copié-collé dans la police de caractère de mon choix - pas toujours mais par ex, Garamond, et bien d'autres aussi ; seules quelques possibilités limitées par l'administration de la bloguerie sont dorénavant accessibles, ce qui occasionne non seulement des frustrations pour ne pas dire plus, mais une refonte totale de l'aspect du texte à chaque fois, pour ressembler le mieux qu'il se peut à mon choix originel (en réalité il ne me reste que très peu de possibilités)  une opération d'ajustage plutôt ingrate mais à laquelle je m'efforce ; le "calibrage" des espaces et interlignes est particulièrement touché ; également les "caractères spéciaux" etc. ou l'usage d'encarts, de bordures … J'ai bien sûr signalé cette réduction et limitation incompréhensible après des années de possibilités (presque) illimitées, on m'a répondu, poliment, qu'il n'y avait plus rien à y faire … ] 

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   Le ramassage des contrariétés,

                                                        qu’il n’y a pas de raison de garder pour soi tant elles font ramassis, ramas, fatras, tas, amas, résidus, rebuts, dont on ne doit point rire, mais pleurer. J’affirme l’authenticité de chacune de ces trouvailles-limailles, que je n’ai pas cherchées mais récoltées sans efforts – mais pas sans douleurs – tant leur présence offusque toute lecture ordinaire. Le pire serait l’indifférence, d’où la décision de les « publier », or je crains le pire. Voilà dans quoi nous pataugeons au quotidien dans les quotidiens, les mensuels, les affichages, les annonces, les commentaires … pas sûre que patauger soit adapté, nous sommes asphyxiés, disons qu’il faut user de la litote pour s’offusquer de ces têtes de linottes. En bleu, bleutés ou bleuis, les termes ou expressions victimes de mon ire. Je n’oublie pas que d’ordinaire je revendique les inactualités autant que les acribies, c’est exactement pour cela que je pratique – de temps à autre – ces contre-pieds 1) pour être sûre que je ne rêve pas 2) pour ne pas me sentir trop seule en ces bas-fonds 3) pour me conforter, contre les vents mauvais et les méchantes tempêtes, à rester dans le petit cercle des derniers des Mohicans.

 Cette médecin ; et médecin-ienne

► Auteurices, lecteurices (désormais usités sans vergogne d’un seul tenant)
 L’examinateuricedu futur « Bac de Français » modifié, peut-être en 2028 ; l’articulet où ce terme paraît, banalisé et repris chaque fois que nécessaire, est rédigé par des enseignants de Lettres. Dans les critiques formulées on peut lire une charge contre des « exercices très formels » qui « ne permettent pas une valorisation réelle d’une pratique sensible et créative de la littérature » c’est moi qui souligne ces termes qui passent sous silence tout rapport au savoir (rappelons que les examinés ont entre 16 et 18 ans et que leur âge ne peut suffire à en faire des Rimbaud) au profit d’une pratique créative dont je peine à deviner la réalité … 
► Dans la même rubrique – les enseignants de Lettres sont prolixes : après s’être réjouis pour l’élève dont l’intelligence sensible (« sensible », donc, deux fois de suite ou presque) serait enfin reconnue ! ceux qui valident cette réforme, saluent le rôle qui donne à l’enseignant les clés pour ouvrir cette porte trop souvent fermée du fait d’épreuves trop corsetées ! ou l’art de ne rien dire en disant quelque chose, en quoi le surusage métaphorique des "portes fermées", pourrait servir d’exemple, en cours, à ce qu’il ne faut pas écrire ; on notera, cependant, l’adjectif corseté, inattendu en proximité d'une porte fermée, mais, à tout prendre, le seul pertinent.

► les soldent continuent ; c’est sans commentaire. On pourra me dire qu’il s’agit d’une faute d’étourderie. Peut-être, mais étourderie d’un scripteur ou ignorance d’une I.A … cela n’en reste pas moins une faute, qui, à la relecture (la ... quoi ???) aurait dû être corrigée.
► Il lui serre la main de façon virulente ; on suppose que l’apprenti scripteur (ou le robot) confond avec virile, se contentant des premières lettres d’un mot pour aligner les suivantes au hasard le plus proche et laisser filer les stupidités ad nauseam.
► Un camion transportant de l’ammoniacale croise un car scolaire et se retourne en Bretagne ; ce qui fait trois informations, lesquelles se sont à l’évidence bousculées avant de s’aligner dans le désordre et la rubrique des faits divers, et ignorant toute ponctuation nous « racontent » qu’un camion regardant derrière lui (en se retournant) alors qu’il croisait un car scolaire, circulait en Bretagne. Dans la même (pas de) veine, une conductrice a mordu le bas-côté et s’est retrouvée sur le toit …  
►  Comment faire des images impactantes ? Je ne sais pas !
► Nouvel apanage du style, le blanc s’impose désormais en total look, mêlant jeux de transparence et légèreté pour devenir l’ultime rempart aux lapsus esthétiques. Oui, oui, il est dorénavant possible d’écrire un tel charabia, prétentieux et imbécile. Tout y est stupide, dont ne seront dupes que les suivistes qui, peut-être, sauront expliquer ce qu’est un « lapsus esthétique » … (précisions : cela, dans une rubrique « mode, tendances … » ouf ! on aurait pu croire qu’il était question d’une dernière publications livresque)
► Dans le titre d’un livre qui revendique la philosophie au féminin : les philosophesses ! (et là, las ! très très grosse fatigue … )
► Dans un commentaire d’actualité : un passé judicieux (pour « judiciaire » bien sûr !) soit l’IA a encore frappé, soit celui qui écrit est un crétin.


► Souscrire à une box consacrée aux bandes dessinées, romans graphiques et comics, destinée aux néophytes et aux lecteurs à la recherche de pépites dénichées par des libraires indépendants. Chaque abonné reçoit ainsi tous les mois une BD coup de cœur, une surprise et une présentation immersive du libraire du mois. Annonce promotionnelle – enflée et vide à la fois – d’une librairie qui a oublié d’où lui viennent son nom et sa vocation. Je ne vais pas plus loin, je pourrais être insupportable !
► Par charité on taira le titre, interchangeable, de cet opus  Constitué de courts chapitres, se laisse lire sans difficulté ce qui est sans aucun rapport et ouvre avec humour quelques voies de réflexionla pratique de l’oxymore n’est pas donnée à tout le monde ! sur des thèmes universels d’une grande actualitémême remarque, le tout actionné dans pas moins de cinq poncifs par un scribouilleur qui n’a pas lu ce qu’il vante à la vente et devient lassant à force d’ouvrir des voies-aux-thèmes-actuels-forcément-universels, sans oublier la grandeur des thèmes, facilitée par des chapitres qui se lisent tout seuls tant ils sont courts !
► Présentation de l’auteure d’une parution de laquelle on ne dira rien – pour ne l’avoir pas lue et n’en avoir ni l’envie ni le temps, ni la force : Cavalière et penseusey a-t-il une faute d’orthographe ? panseuse ? ce qui ne heurterait pas la qualité de cavalière ; un jeu de mots ? ou une réelle volonté de coordonner les deux capacités, monter à cheval et réfléchir (pour lesquelles je ne vois que Montaigne pour maître inimitable !). Il est précisé qu’elle publie un premier texte en solitaire. Est-ce à dire qu’il convient désormais de promouvoir ceux et celles qui ne font appel à rien ni à personne pour écrire ? La forme de ce texte (roman ?) est, nous assure-t-on, hybride, intime et philosophique Courage, fuyons !


► L’insupportable surusage de la préposition « sur » ; entendu récemment : je vais sur Paris sur un week-end.
Il peut arriver que parler sans réfléchir, fasse sourire l’auditeur : « deux crimes à trois semaines d’intervalle, on ne voit pas ça tous les jours » (forcément, se dit-on in petto !)
► « Il serait mort jeune, à trente ans, d'une épidémie de peste » Il (me) semble que l’on peut mourir, hélas ! de la peste, notamment lors d’une épidémie, mais que l’épidémie n’est pas une maladie …
« Ça se voit visuellement à l’œil nu » l’usage impuni du pléonasme est déjà pénible, mais là c’est de l’acharnement !


« N’hésitez pas à nous partager une photographie » ; mais comment personne (ou de moins en moins de personnes ) n’y trouve rien à redire ?
► L’autobiographie de Iceberg Slim – alias Robert Beck – a pour titre en américain, The Naked Soul of Iceberg Slim, et en français, Pimp (sous-titré en petit, Mémoires d’un maquereau)

► J’aime bien cette phrase inaugurale (pour un article consacré aux rapports de la littérature et de la psychanalyse) : Souvent, en France, où la littérature est prisée même par ceux qui s’en passent fort bien … etc. quelle lucidité ! 

Souventefois.

3 Juin 2026 , Rédigé par pascale

                       

                         se peut aussi écrire souventes fois mais se prononce toujours pareil, on n’y gagnera pas un pied pour faire l’alexandre. Souventefois est d’usage rare, de nos jours, à l’oral et à l’écrit, raison majeure pour lui rendre les hommages auxquels il a droit et à ceux qui souventes fois en usent, ce qui fait une rareté au carré. On l’accuse d’être vieilli, archaïque, d’aucuns estiment qu’en cette raison se trouvent suffisamment de motifs pour le remplacer « tout simplement » par souvent – « plus neutre » ose-t-on ajouter. Neutre ? en quoi s’il vous plaît, une présomptive neutralité ou putative si voulez, ferait-elle préférence ? Mais le plus drôle – ceci est une antiphrase – est l’aplomb, l’audace, le culot des fats qui se prétendent savants – et ceci un syntagme tautologique – est d’avancer que la vieillerie de souventefois, sa vieillesse, sa vieillissure – ce dernier mot n’est pas aux dictionnaires – apparaît dès la fin du XVIIe siècle, ce qui laisse entendre, avec l’insinuation d’une senescence ou une dégénérescence très ancienne, que souventes fois, fait de ceux qui l’emploient des antédiluviens dans leur propre langue, ce qui est faux. N’y aurait-il que Pétrus Borel pour faire la preuve du contraire, qu’il suffirait à toute autre démonstration. L’Académie – en sa 7ème édition, 1878 – concise et lapidaire : « Il est vieux. » Monsieur Littré qui n’est plus lui-même de première jeunesse, mais porte beau pour toujours, nous fait un triple plaisir : d’abord il propose maintes fois pour synonyme, ce qui est fort élégant puisqu’on y ouït encore le mot d’origine, et qu’on y oublie la dureté de « fréquemment » ; deuxièmement parce qu’il illustre son propos en citant deux vers de Mairet (a) (Jean, pas Louis) extraits de La Sophonisbe (1634) L’un perd souventefois ce que l’autre conserve : Souventefois le ciel en ses augures De nos maux à venir crayonne les figures – le dernier verbe y est remarquable à soi seul ! ; troisièmement parce qu’il y joint Rabelais, Souventes fois se adonnaoit à … prier et supplier le bon Dieu (Garg, I, 23). Vous m’allez dire – ayant déjà sauté à pieds joints au-dessus de Pétrus Borel, son Champavert et son écriture imprévisible : (le roi Henri deuxième) sans doute outrepassa souventefois en l’honneur de Madame Diane etc. – vous m’allez dire que Mairet et Rabelais ne font pas des exemples exemplaires, puisqu’appartenant à deux siècles qui, de nos jours, sont déjà vieux et archaïques d’une part, et de l’autre que Borel Pétrus vous est anecdotique, ce qui est offensant. D’un mot, — mais pas seulement, bien sûr — les trois compères ont fait bien plus que toutes les sornettes qu’on peut lire et entendre aujourd’hui, foi de Borel, au risque que vous le guillotinassiez à votre tour. Les connaisseurs connaissent.


     Il y a peu – ce qui ne fait pas un antonyme à souventefois – je passai quelques heures bien douces en un petit lieu vallonné de la France

où l’ombre de Rabelais parle encore, où le Jean Mairet de La Sophonisbe, poignit dans la conversation, où Pétrus Borel rode en bordure de courette, mais ce n’est pas tout.

Bien sûr, on y boit et on y but du vin de Chinon ; en une tiédeur sur laquelle se refermaient les charmilles massives (b) on y causa beaucoup de causeries, on y fit conférence ainsi parlait Montaigne, dans le silence si particulier des lieux de beaux séjours, qui n’est pas l’absence de bruits ni de sons mais leur compacité ouatée dans l’espace. Alors, sous la tonnelle où de la mine grasse de mon crayon je consignai des références dans un grand cahier noir,

et après le vrombissement du moteur de sa camionnette, parvinrent la voix, le pas et l’enjouement d’Hervé, dont on touche du regard le haut du toit de la ferme alors que le chemin serpente cent fois avant d’y accéder. Il y avait à rire et à boire dans cette arrivée-là, rien n’aurait pu y déroger quand, dans un échange ébouriffé de coq à l’âne et autres marrades, ponctués de propos fort à propos, Hervé engagea une réponse par un admirable souventefois ! qui, je l’appris vite, lui est très familier. De ma vie je ne l’avais jamais entendu prononcé, dit. A ma demande, incrédule, il le répète – souventefois, souventes fois ; il ne m’en fallait pas plus, un mot, un seul mot, pour retrouver en moi et avec moi – rares, rares, ceux qui en partagent l’intensité – une joie immense et profonde, que rien ni personne ne pourra m’ôter, ni à quoi on me fera renoncer. Je saisis alors – « comprendre »  n’est pas juste dans ce cas – je saisis et demeure sous l’enchantement de ce sortilège, ni fulguration ni transcendance illuminée, tout juste l’intrépide conviction que nous sommes liés, reliés, aux époques desquelles nous venons, qu’elles nous ont constitués, mot à mot, lettre à lettre, texte à texte, livres à livres, sans le savoir ou presque par faute d’entendre, faute d’écouter comment les mots nous sont venus, si stupidement convaincus et si souventes fois à tort, d’être à nous-mêmes notre propre commencement.

a) et de la règle dite des « trois unités » pour le théâtre classique ; b) Colette – Gigi in « Fleur et Pomone »

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