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« Réveillez-vous, cœurs endormis »

30 Juin 2026 , Rédigé par pascale

             

Je nous vois

Comme deux galopins trotteurs dont les foulées

Laisseraient après eux la piste et son herbe avalées.

Jacques Réda – « Avant-propoème »  pour Un manteau de fortune de Guy Goffette

 

 

S’il faut sept millions d’années pour que naisse un fossile, nous savons pourquoi – le peintre le sait, le poète le sait – nous sommes à la fois si forts et si fragiles. Et si aucune œuvre d’art n’arrive jamais de rien ni de nulle part, il y avait, y avait-il ? le néant ou des éléments – au sens physicien du terme – préalables, disséminés et disparates dont rien n’indique a priori, qu’ils deviendront poèmes, tableaux, partitions, plutôt que bavardages, barbouillages, bruits : Aristote confirmé et contredit dans le même mouvement, car s’il faut une puissance préalable pour engendrer une existence en acte, le marbre est gros d’une statue que seuls le talent, le don et le génie de l’artiste permettent. Un raisonnement analytique a posteriori et indépendant par nature du geste créateur, la décryptera et révélera, la rapportera à ce qui l’a précédée et lui a succédé qui constitue alors une part non négligeable de l’Histoire de l’art. Toujours il restera un en-deçà des mots affranchis des temps et des lieux, du hasard et de la nécessité. Au fil des siècles, au fil du temps, au fil de l’eau, parfiler et broder des points de dentelle fine entre passé et présent et danser doucement, rapporter le passé au futur sous l’éclairage d’antan, ainsi le tissage, toujours inachevé et à venir, fera se réveiller tous les cœurs endormis.

La belle façon, la belle manière par laquelle cet enchantement peut advenir ne sont-elles pas d’en appeler au sortilège par quoi la plume et le pinceau, les pierres et les arbres, l’hiver et le printemps, les roses et les crânes fossiles peuvent se rencontrer, entre commencement du tout et éphéméride du presque-rien. Selam a vécu il y a plus de trois millions d’années, c’est le nom qu’on lui a donné pour que tout ce temps ne soit pas perdu et qu’elle entre dans la grande famille des précédents * terme délicat choisi par Charles Belle pour Selam, Toumaï, Ardi et quelques autres, dont il fit le portrait bien qu’ils fussent sans visage. Selam avait environ trois ans, pense-t-on, quand elle mourut. Trois ans, un des âges que, par une sorcellerie dont il a le secret, Guy Boley donne à Charles et Pierre, deux gentils garnements bavards, curieux, tendres et sérieux tout ensemble, qui se retrouvent après avoir rembobiné dans le désordre – les enfants ne maîtrisent ni la logique ni la chronologie, quelle chance ! – des petits bouts d’existence ponctués par les questions métaphysiques les plus simples, jugez-en : le temps, le bonheur, la mémoire, les regrets, le destin …

 

Pierre (de Ronsard) et Charles (Belle) traversent ensemble les siècles et les espaces, à l’endroit, à l’envers, passent de l’été à l’hiver, rapportent la grande histoire à leurs petites mémoires, ils ont cinq ans, puis huit, et trois, et vingt, dans les brouillards, les brumes, les forêts, les saisons, les roses aussi qui jamais ne meurent vraiment, leur renouveau, leur renaissance exigent de laisser toute leur beauté choir, dit Pierre ; les crânes de Charles Belle sont là pour rappeler le clignement de paupières que l’on nomme une vie, expression de Guy Boley, ronsardienne à souhait, qui, en tenant la plume, réussit un magnifique exercice de style au double sens du terme. Le texte se regarde détricoter le temps et recoudre l’espace, il est la toile et les lignes entre lesquelles le sortilège nous saisit et invite à la balade-ballade enchantée de Pierre et Charles qui visitent — aujourd’hui — les crânes-fossiles d’un avant indompté dans un Prieuré du temps moyen, brouillant pistes et repères avec naïveté et fraîcheur dans l’insondable.  Au pays de Ronsard, les tableaux de Charles Belle mettent à bas tout ce qui, trop souvent, nous écarte d’un rapport immédiat, originel, primordial, primitif, instinctif à l’art. Au Manoir de la Possonière où il est né, Pierre de Ronsard demande avec candeur à Charles Belle, si, peignant les crânes retrouvés de quelques-uns de nos précédents, s’il a, forcément appris à lire en eux. La question est sérieuse, comme toutes les questions de l’enfance, elle contient un bout de sa réponse sans s’en apercevoir. Forcément interroge-t-il, ignorant qu’il induit alors la nécessité de la relation de l’esprit et du corps et n’écarte pas l’idée qu’à force de fréquentation assidue et après 7 millions d’années offertes au silence, — ainsi Charles Belle l’écrit un peu plus loin— on soit rageusement et respectueusement, un portraitiste de crânes fossiles.

           

Le texte de Guy Boley, dans ce livre superbe et indépendant, accompagne l’exposition de Charles Belle Les pas du silence ** en Indre-et-Loire, il n’en est pas le catalogue ; de même pour une deuxième exposition ***, inclination, à l’Abbaye de Baume les Dames dans le Doubs, son pays de naissance. Alors,  nous tournons les pages, croisant les mots, les tableaux, le temps court des hommes et l’infini passé, celui des précédents et le présent voué à la finitude, celui des égards, qui trouble notre mémoire et brouille nos savoirs. Les égards de Charles Belle, forcent notre regard — cela s’entend dans un extrait de Philippe Mairot, on dit « mettre en regard » n’est-ce pas ? d’où retenir cette superbe expression, la langueur d’ondes — ils le contraignent à briser notre rapport à la certitude des apprentissages les plus élémentaires. Surgis d’un passé pourtant achevé, Rembrandt mais Dürer mais d’autres, nous attrapent par surprise et captivent : ils sont eux, tout en ne l’étant pas, ils sont un autre tout en étant eux-mêmes, ils nous baladent, nous en appelons à Spinoza et Aristote, histoire de nous raccrocher à quelques totems dont nous croyions qu’ils nous avaient sinon tout dit, au moins dit des choses essentielles, et nous nous prenons une pleine décharge d’émois devant un Caravage sans Caravage immensément**** caravagesque, ce qui, disant le tout ne dit pourtant rien, les mots sont en trop. Ne jamais, jamais oublier que toute création artistique est à la fois ex nihilo et héritière.

         On revient toujours aux arbres, Charles Belle le dit infiniment mieux Avec cette façon d’accepter son destin/la souche contemple le temps. Il y a des évidences qui frappent stricto sensu : dessiner dessiner dessiner.  On remarque l’absence — quelle expression ! — de virgules ; déjà il y avait Toumaï Toumaï Toumaï ; le rythme ternaire celui qui étourdit, qui insiste, qui fait chavirer, qui appelle son propre écho qui se retourne contre lui. Il faut lire l’histoire de ces 1473 feuilles — chiffre divisible par 3 — dessiner dessiner dessiner sans cesser sans cesser sans cesser, puisque l’invisible l’emporte et nous importe et le silence aussi.  Pas celui des closures ou de l’enfermement, mais d’une musique primordiale qui n’a de rapport qu’avec le flux, les ondes et les vibrations, termes de Guy Boley pour accorer le tableau je vais lui écrire, une imploration si démesurée si fragile et sensuelle tout ensemble informée dans une fleur géante, parce que Les fleurs de Charles Belle ne sont pas des fleurs peintes, elles sont leurs symphonies (…) elles ébouriffent l’espace de leur folle énergie violente et silencieuse. 

 

 

 

 

Déraison admirable plutôt qu’absence de raison encore dans cette amaryllis dont le repentir, tel un drap violemment jeté, chiffonné, devenu fleur froissée recouvre un taureau dont il ne reste plus que l’invisible puissance – celle dont parle Aristote ou celle du Minotaure qui toujours reprend(re) sa marche interminable dans le labyrinthe ? – la puissance toujours continuée, la basse continue, pour qu’une œuvre devienne ce dont elle n’est que la promesse.

         Les derniers outrages de Charles Belle dans cet ouvrage à la splendeur abrupte qui étalonne la sombreur des crânes fossilisés dans de la poudre d’or, affrontent nos regards paresseux quand ils refusent de voir la fragilité dans l’intensité, venue depuis la profusion génésiaque du chaos, organisée dans l’ordre caché des tourbillons, des tempêtes, des maelströms primordiaux ; que le pinceau et la brosse en soient les interprètes n’est pas le moindre des étonnements qui nous percutent ; des outrages  à quoi ils assignent notre relation au monde, charnelle, sensuelle, physique et poétique dont ils se font momentanément le métaphraste, celui qui, d’une partition – l’alphabet musical arrangé de cent et cent façons mais muet – fait venir la musique et les silences qui la soutiennent, et, outrage dans l’outrage, tord le droit, la raison, l’autorité des savoirs accomplis desquels aucune force depuis la faiblesse, aucune énergie depuis l’atonie, ne peut advenir car ils ignorent l’endurance de la fragilité : celle de l’herbe sur laquelle les années passèrent fanées et cassées et repousse. Nulle tempête, jamais, sans de minuscules embruns. Charles Belle, en ses tableaux considérables en accomplit et le signe et le sens, dont les précédents, qui tant ont inquiété Ronsard, ne sont qu’un des plis glorieux.

*aucun titre de tableaux, ni de « regroupement » de tableaux, n’est porteur d’une majuscule initiale, tel un bateau aérien et évanescent qui flotte **du 20 juin au 1er novembre 2026, – Prieure saint-cosme – Demeure de Ronsard – 37520 – La Riche, Tours (37) - *** du 30 juin au 30 août 2026 ; **** c’est le mot, 203 x 203 cm.

 

Réveillez-vous, cœurs endormis

Charles Belle – Guy Boley

Editions Sources – Juin 2026

vobulations dans l’impalpable

26 Juin 2026 , Rédigé par pascale

 


en leur manège du jour mots et choses à leur tour frimassent et grésillent, l’air traîne ses nuages ravalés et maussades aux lointains, des feuilles renvidées poussent vers les enfants croque-mitaines et loups garous et des grimoires féroces, lors l’écho du silence en ricochet de branche en branche apeuré et tremblant, la vie à peine.

dans le soleil pointu des chemins centenaires danse une poussière sèche provenue de naguère, aux pierres enlarmées fait un manteau de peines de misères de chagrins,  raccommode son balandran de plomb fondu.

les ombres blanches d’un jardin de Palerme aux heures désertées supplicié de remords, roulent des souvenirs échus d’inapaisés soupirs chiffons sales troués alourdis de tristesses, sous le pont de la vie coulent nos crève-cœur, le dédormir met le ciel aux abois.

chaque nuit graniter d’or les petits brins de lune tombés dans le champ clos du désoubli. 

Antonomase, plus ou moins.

21 Juin 2026 , Rédigé par pascale


     Nous savons tous que le Préfet Poubelle, né à Caen, eut une idée qui, depuis, n’a cessé de nous envahir. Définitivement d’actualité, ce qu’il ne voulut peut-être pas, il pensait juste apporter dans les rues des villes puis des villages une solution simple et efficace à une question d’utilité et de santé publiques. Monsieur Poubelle ignora l’immortalité quelque peu indélicate que lui fit son patronyme, son nom propre devenu refuge pour tous nos détritus, un cas rare, d’antonomase oxymorique. Ils furent assez nombreux ceux qui, dans les siècles passés nous ont légué, avec l’image ou l’idée qu’il portait, le nom de leur père qu’ils tenaient de leur père qui le tenait lui-même etc. à l’exception peut-être des atemporels mythologiques qui la plupart du temps ne venaient de rien ni de personne, ni de quelqu’un qui se serait appelé Personne. On connaît l’histoire de Polyphème (1) et l’on tient là le tout premier cas anhistorique d’antonomase oxymorique, Monsieur Poubelle passant immédiatement au rang suivant, mais à la ligne historique. Le bon critère d’une antonomase réussie étant, à l’usage, d’oublier son origine pourtant connue, le nom du Sieur Poubelle et la ruse ulysséenne se tiennent, cette fois,  sur la même première ligne ; devant, mais avec eux, le dédale, l’atlas, et le mentor, tous venus de leurs propres légendes, tandis que le mécène, le calepin, le godillot ou la mansarde sont trébuchements heureux ou bousculades ironiques d’un vivant plus ou moins ordinaire ; le zoïle, d’usage plus rare dans les conversations, se serait distingué par l’anthroponyme Zoïle, un critique antique qui se serait répandu en commentaires injustes et, dit-on, envieux, dont, excusez du peu, contre Homère l’intouchable. Les zoïles sont, de nos jours comme toujours, enragés et immodestes … On laisse de côté les antonomases faibles, d’usage très courant en sciences, notamment en physique, où la plupart des unités de mesure ont été nommées du nom du savant qui les a établies, ce qui exige un lien direct – non métaphorique, non synecdotique – entre les deux, et rend cette antonomase – techniquement correcte – beaucoup moins remarquable comme telle, puisqu’y on voit et identifie, de facto, ce qui ne s’est pas caché derrière son nom – un ampère, un joule, un pascal, un degré celsius et autres ohms. Devenus communs, tous ces noms s’accordent selon les règles de la grammaire française.
 

      Mais il y a un petit cachottier, un qui ne dit pas toujours ce qu’il est, un dont on croit qu’il vient de loin, un qui a manqué le coche de l’antonomase aux premiers temps de son histoire, mais a réussi les rattrapages, un rajustement sur le fil et un tantinet abracadabrantesque. Voyons cela de près, ou de pas trop loin, parce que bien des tours et détours philologico-étymologiques échappent à l’analphabète du basque que je suis, surtout ses subdivisions selon qu’on y va par la Biscaye côtière, la Basse-Navarre, le Labourd, la Haute-Navarre, ou le Guipúzcoa. Bien sûr, le grec et le latin s’y sont nichés – intuitivement on penche pour le premier, et puis, la légende de Butadès (2) ne nous a-t-elle pas émue ? Consentons à garder une explication simple pour suivre les méandres d’origines complexes : possiblement venu d’un terme basque se rapportant à des lieux où l’on rencontre moult grottes, trous et creux, il faut momentanément se contenter d’admettre que le toponyme s’étant francisé dans des registres ecclésiastiques vers le 15ème siècle, de xiloeta, il devint siloet, qui finit par donner silhouette dans le nord du pays basque. Ce que nous devons admettre, sinon lire les développements terriblement ardus qui, du basque, nous amènent au catalan, ou l’inverse, voire à des suffixes gaulois, à la fermeture de certaines voyelles, des variations dialectales, des graphies archaïques françaises, sans compter un phonème « aspiré » sourd, et autres joyeusetés qu’on ne peut suivre si l’on n’est initié, c’est un métier ! Aussi, on vous mènera, dès le 11 è siècle à travers l’Europe, mais à partir d’un seul mot espagnol silo – qui, avec un peu d’esprit de sel, et pour ne pas perdre de vue notre sujet, nous fait dire qu’il ébauche une silhouette à Silhouette, nous tenons là quatre lettres communes – qui va se faufiler dans l’allemand, l’anglais, le grec, l’italien, le néerlandais, le portugais, le turc, le russe, le croate, le roumain … (nous aimons particulièrement pour ce dernier, savoir que la fricative sourde finale vient d’une forme grecque). Puisque l’entêtement sémantique, lexical, terminologique, linguistique, étymologique malgré tout, est un défaut qui s’aggrave à l’usage, et puisque la ligne directe – terriblement sinueuse – semble mener au découragement – comme quoi il faut toujours apprendre, apprendre et encore … se dégage une voie de traverse, un chemin buissonnier des écoliers pour ne pas rester en rase campagne et sortir élégamment de l’impasse.
 

     Sans abandonner la piste toponymique, ni la géographie régionale, nous portons tout notre crédit à l’explication selon laquelle il existe en effet dans le pays basque, des personnes et/ou des lieux qui se nomment Silhouette, ici dans sa dernière et définitive écriture française. Ainsi, du côté de Biarritz, un lieu-dit Silhouette, par exemple et un Dominique de Silhouette et une Gracie de Silhouette, basques du pays basque, grand-père connu comme riche négociant et tante de Étienne de Silhouette, né à Limoges, redoutable contrôleur général des finances de Louis XV, ce qui ne suffit pas à justifier l’existence dans la langue française du terme silhouette, on l’aura compris, ce serait prendre les choses à l’envers, mais rend compte – normal, quand on est grand financier – d’une expression désormais à peu près oubliée, qu’on peut encore trouver évidemment dans des textes contemporains et post-contemporains de cet Étienne dont le nom se chargea très vite d’une connotation défavorable, pour ne pas dire plus. 
      Si l’on vous dit, si vous dites vous-mêmes que telle tâche, telle action, telle réforme – nous avançons sur le terrain dudit contrôleur – fut menée « à la silhouette », vous dites ou l’on vous fait comprendre, qu’elles furent non seulement injustes, voire austères aux particuliers, mais surtout inefficaces pour le gain général. Étienne de Silhouette, très éphémère personnage dans les hautes sphères argentières de Louis XV, vécut dix-huit jours – 14-21 mars 1759. Dix-huit jours en poste, en fonction, suffisent pour se faire haïr et pour qu’à jamais, votre nom soit associé à un populaire opprobre, dix-huit jours pour qu’à jamais tout ce qui sera dit « à la silhouette » signifie, comme on dit familièrement « ni fait, ni à faire ». Ce qui n’est pas, convenons-en, une explication étymologique, bien qu’on la trouve assez souvent proposée pour solde de tous comptes. C’est un peu court, on l’a compris en gros, sans l’avoir saisi dans le détail, la silhouette comme mot, précède de loin et de longtemps notre détesté Silhouette ; seule en provient l’expression à la silhouette, qui suppose connus l’origine du toponyme et ce qu’une « silhouette » représente d’imprécis, d’inachevé, parfois de bâclé, en français. Il n’y a point d’antonomase là-dedans, mais beaucoup de rancœur pour ceux qui furent touchés par les propositions de rigueur budgétaire du nommé Silhouette, qui, bien qu’elles s’attaquassent aux privilèges des nantis, et aux exemptions scandaleuses, mit en œuvre un train de mesures qui dépouillaient à peu près tout le monde, à l’aune de quoi les sommes qui enrichissaient indûment les courtisans auraient-elles été reprises, cela ne sauvait pas le reste, même si Voltaire et Rousseau l’ont loué pour cette intention égalitaire. Il semblerait cependant qu’il ne pût lutter contre la Pompadour, et finalement le Roi, qu’il aurait bien aimé mettre au régime sec. 

 

     On peut lui adjoindre un petit développement supplétif parce qu’il est souvent rapporté pour expliquer le succès – même négatif – d’une expression venue d’un personnage dont le séjour auprès du pouvoir fut si précaire. S’il n’était pas bien connu pour ses procédés économiques « à la silhouette » avant qu’il ne fût en fonction, il n’était pas inconnu non plus. Il logeait non loin de Paris, à Bry-sur-Marne dans un château construit en 1759 par et pour lui-même, bâtisse disparue dans les flammes en 1871, dont la célébrité alentour et peut-être la seule vraie célébrité à laquelle il put prétendre, était de tracer des ombres, des silhouettes sur les murs. Peut-être cet homme érudit – traducteur de Balthasar Gracián, entre autres – connaissait-il la légende de Butadès, avec un tel patronyme c’eût été un crime contre l’esprit de l’ignorer. 

(1)    https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2020/06/j-ai-vu-personne.html 
(2) https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2026/05/au-commencement-etait-l-ombre.html

Mira bella du temps d’antan

15 Juin 2026 , Rédigé par pascale

 

[texte paru ici même en 2019, réécrit ce jour, supprimé dans sa 1ère version]
 

Pour A.B

elle lance mille pointes rouges
autour de son noyau
brûlant comme un soleil
    la mirabelle

P. B-M in Les heures froissées (2024)

 

si belle en ma mémoire si belle en mon miroir mirabelle mouchetée minuscule ronde à la pointe d’une galaxie de météores en or sur sa peau les oripeaux des petites rousseurs attroupées à sa gloire collée sucrée scrutant mes doigts découlant une lave de miel tiède — le sens des choses. P.B-M (2026)

 


                 Il suffit d’une pichenette et le mobile, comme disent les physiciens classiques, avance per se. Et s’il s’agit d’une petite bille jaune – qu’elle soit jaune à ce moment précis ne change rien à l’affaire – alors elle roule, elle roule, elle roule… que faudrait-il pour l’arrêter ?


S’en saisir et la manger.


           Ici commence une histoire qui avance en s’écrivant. Ainsi l'aurait surnommée de mirabel, la petite prune que Jan Amos Komensky, alias Comenius, décrivit mais dans lequel de ses ouvrages célèbres et célébrés dans toute l’Europe ? vers le milieu du XVIIème siècle, époque où ils se rencontrèrent, Descartes et lui, à Endegeest. (1)  Il n’est pas sûr qu’ils se soient bien compris – et il ne s’agit pas de la langue dans laquelle ils ont échangé – Descartes trop audacieux, trop intense, trop puissant, Comenius trop encyclopédiste. Le Français trop soucieux de rationalité, le Morave, un tantinet halluciné et trop dépendant des Ecritures (2). Il se peut même, il se peut certainement, que Komensky ait décrit la prune de mirabel sans l’avoir jamais goûtée ou vue, sinon par un procédé de typographie très innovant récemment mis au point, une didactographie en somme, qui mettait des images en regard des définitions, procédé dont il se servit dans sa Janua linguarum reserata (littéralement la Porte des langues ouverte, (1631) dont l’un des cents chapitres traite des arbres et des fruits…


Et pendant ce temps-là, la petite bille jaune, dorée, parfaite, roule toujours…. 


           Telle la pierre que Spinoza envoie d’une chiquenaude dévaler un plan incliné, qui pourrait se croire libre de dégringoler, alors qu’elle est entièrement déterminée par l’impulsion qui l’a mise en mouvement, mais cela, elle l’ignore. Ainsi en va-t-il de la liberté humaine, pure illusion ou presque dit-il à Schuller dans une de ses lettres, (3) dorénavant la plus célèbre,  parangon de clarté et métronome d’une vie de réflexion. D’une pierre ou d’une bille – qui, alors qu’elle roule croyant en sa volonté libre si toutefois on l'avait dotée de pensée – laquelle choisir ? La petite bille assurément, j’en demande pardon à Spinoza, pour une fois, une fois seulement ! Pour sa couleur de cire, cerea, dit Virgile (4) et parce qu’elle est belle à voir, mirabilis. 

Et la mirabelle est. Prodigieuse, accomplie, exacte, irréprochable. Délicatement empoussiérée de la pruine qui la protège, semée de petites rougeurs adorablement réparties, la mirabelle roule sous son arbre, roule sous les doigts, roule sous la table. Musique minuscule des sphères du quotidien de la Lorraine, où le malheur de l’une – la vigne atteinte par le phylloxéra – fit le bonheur de l’autre la remplaçant presque partout ; où la culture extensive impossible protégea la qualité des vergers ; où elle éclate de luminescence dès juillet et jusqu’en septembre, selon que l’on est à Metz ou à Nancy ; qui voisine avec la quetsche sa cousine, dans sa robe violet foncé cardinalice. La mirabelle, qu’un peu de chimie, une goutte d’alchimie et une larme de sorcellerie distille, spiritualise, transmute et métamorphose en autre chose pourtant la même chose : 

               à un instant précis mais insaisissable sauf par les ensorceleurs au savoir instinctif millénaire et exact, on parle du montant de l’eau de vie qui fera d'elle une eau-de-vie. Puissante, aux bouquets, aux arômes, aux parfums sucrés et acides, forts et ronds, ronds comme les fruits qui ont macéré, transformé leur sucre en alcool, fermenté, ce qui oblige à séparer les bons des mauvais alcools, à vérifier qu’aucun air nuisible ne soit entré et l’étanchéité parfaite, et que le barboteur joue son rôle. Un magma primordial, une lave d’avant le temps du temps se forme alors, à l’abri du tout, du regard des hommes et de l’existence même du monde, au cœur d’un volcan qui puise sa force, aux profondeurs des origines cosmiques.
          Je me souviens de ma fascination devant la marmite de cuivre dans laquelle bouillonnaient les mirabelles cueillies l’instant d’avant au jardin. Harmonie de nuances dorées du contenant et du contenu où le jaune l’emportera sur le rouge à la fin. L’écume, la fumée, les parfums lourds, la chaleur, je m’en souviens. Je me dis aujourd’hui qu’il fallut contempler longuement ce petit périmètre de bonheur à venir, le cratère plein de promesses, d'amertume moelleuse, les peaux ratatinées, rabougries, recroquevillées par la cuisson, les chairs effilochées, le jus collant à la cuiller de bois et aux parois. Je sais plus et mieux encore la diffusion définitive de l’essence de mirabelle dans ma mémoire olfactive, dans ma mémoire gustative et la visuelle aussi. Dans la haute température, tout devenait un peu plus brun et dégageait un arôme sucré, presque poisseux. Je regardais le chaudron dans le même temps que je picorais dans le tas de quelques fruits frais, écartés et réservés pour une tarte à venir. J’étais captivée, silencieuse, hypnotisée : la promesse d'une confiture blonde surpassant le désir d'une confiture achevée, véritable leçon métempirique.
           Aussi, dans la double transparence du verre et de la liqueur forte d’une bouteille d’eau-de-vie de mirabelle, toujours je vois le soleil lorrain des fins de vacances enfantines voltiger dans ma mémoire et les petites billes jaunes devenues invisibles ; je deviens bouilleur de cru des temps anciens ; j’entends l’éclatement végétal du tissu de velours doré et revois la mousse cireuse éclabousser lourdement l’intérieur du faitout.

1) en 1642. 2) Descartes déjà en 1638, à propos de Comenius : (il) semble vouloir trop joindre la religion et les vérités révélées, avec les sciences qui s’acquièrent par le raisonnement naturel. 3) Lettre LVIII, 1674. 4)  Bucoliques, 2ème Eglogue.

L’autorité indue de l’inattention

11 Juin 2026 , Rédigé par pascale


 

… les mots que nous avons n’ont quasi que des significations confuses, auxquelles l’esprit des hommes s’étant accoutumé de longue main, cela est cause qu’il n’entend presque rien parfaitement. Descartes – Lettre à Mersenne, Amsterdam, 20 novembre 1629

     

     On ne sait jamais, si celui qui écrit « Mon inclination, qui m’a toujours fait haïr le métier de faire des livres » est sincère. Au moins, l’on peut poursuivre dans une œuvre paradoxalement prolixe, les signes fréquents d’une hésitation à fixer sur le papier le cours d’une pensée ou les méandres d’une réflexion. Descartes est de ceux-là dont la traduction admise à tort de la devise latine, ramasse en deux mots deux désirs opposés : marcher sans voir ou sans voir où l’on va, ou progresser dans l’ignorance ou même en rusant — j’avance masqué — tandis que d’aucuns traduisent « je M’avance masqué », qui, lorsqu’on lit en cartésien modifie l’axe de compréhension ; mais surtout, larvatus prodeo, seulement écrit et écrit ainsi, dans les Cogitationes privatae (en 1619, il a 23 ans, et le texte ne sera jamais publié de son vivant) ne se traduit pas, ne peut pas se traduire, stricto sensu, par « je (m)’avance, ou je marche, masqué » : larvatus, participe passé de larvare qui signifie ensorceler !  Peu d’exégèses ont retenu formellement une interprétation métaphorique, qui ferait du philosophe le pantin de lui-même, aurait-il, par hypothèse métaphysique, méthodologique, et, comme il se doit, provisoire, aurait-il suggéré qu’il eût pu être le pantin de Dieu ; aurait-il analysé jusqu’à la trame les conséquences de notre imparfaite nature ; aurait-il même été plus ondoyé qu’il ne pouvait le supposer par l’esprit baroque ambiant dans lequel la vie est un songe, le monde un théâtre, l’homme le personnage d’une représentation (masquée). 
     Descartes, dès le Discours de la Méthode, 1637, publié anonymement … (masqué ?), son titre le plus connu mais une oeuvre déchiquetée par les usages scolaires en quelques formulations détachées de l’ensemble, dans sa 6ème partie et sitôt après avoir dit qu’il s’était cru obligé de ne rien écrire, Descartes change d’avis pour affirmer sa conviction qu’il doit « véritablement continuer d’écrire ». La précision qui suit est loin d’être anodine : il doit même apporter à ce qu’il rédige, le soin qu’on lui devrait si on le voulait faire imprimer. Avançant encore en se parlant à lui-même mais, en réalité, nous parlant à nous – car cela fut bien imprimé – il précise que se soumettre au jugement des autres, exige de celui qui écrit d’y mettre plus de soin encore que s’il le voulait garder par devers soi. Et la marque sémantique la plus évidente pour montrer cette double tension — écrire pour tous (tous ceux qui (nous) liront) en écrivant pour soi et par soi — reste l’usage très précautionneux, décliné, affiné, prudent, précis et soigneux de la première personne en toutes ses amplitudes. Aussi, très tôt, dès la 1ère partie et contre toute attente, Descartes abandonne les termes généraux et s’affiche, Pour moi, dit-il au 2ème paragraphe. Qui a Descartes calé en son oreille, entend en écho la première phrase de la Première Méditation métaphysique : … dès mes premières années, lourdement ponctuée un peu plus loin par, une fois en ma vie qui verrouille son travail entre deux obligations intellectuelles de sincérité rassemblées sous la seule exigence quasi despotique de la vérité. 

     Il n’est jamais inutile, en philosophie comme ailleurs, de rappeler en quels temps, en quelles saisons – au sens encore en vigueur à l’époque, de du Bellay, – un auteur écrit, comment, pour qui et contre qui, et regarder aussi, dans une sorte de plongée-contre-plongée vertigineuse, l’œuvre arrivée jusqu’à nous, pour mieux mesurer la distance – épistémologique, sémantique, idéologique, politique – qu’il nous faut impérativement parcourir à rebours pour la retrouver. Déposer son cerveau du jour et s’arrimer à celui que l’on s’apprête à comprendre tel qu’en lui-même, ainsi parlait mon vieux maître, qui nous apprenait à être grecs avec les Grecs, platoniciens avec Platon, latins avec les Latins, cartésiens avec Descartes qui ne savaient pourtant pas qu’ils l’étaient, ce sont leurs exégètes qui nous l’apprennent. Le texte, rien que le texte, disait-il, les mots, leurs traductions qu’il faut croiser, affiner, reprendre, mettre en compétition à partir de l’original, toujours indiqué et situé dans son alentour textuel, car le même mot, dans un autre texte, à une autre date, sous une autre plume, ou autrement entouré, est susceptible de s’être alourdi ou allégé de connotations diverses. Le mot latin anima, est de ceux-là : à vous faire vous arracher les cheveux (1) avec et/ou contre animus et, mêmes combats, anima vs mens. Aux armes latinistes, formez vos bataillons ! 

     Une lettre à Mersenne – 21 avril 1641 – est très instructive sur l’épineuse question du vocabulaire. Les Méditations, écrites et publiées en latin furent traduites par le duc de Luynes sous l’autorité et l’œil précis de Descartes lui-même, mais publiées en français seulement en 1647 (soit 10 ans après le Discours) bien qu’elles circulassent en latin depuis 1641. Dans cette lettre, Descartes s’explique, par exemple, sur le choix du mot latin ideam, dans sa réponse aux objections de Hobbes. « J’ai mis le mot ideam deux ou trois fois fort proche * l’un de l’autre ; mais il ne me semble pas superflu **, à cause qu’il se rapporte à des idées différentes ; et comme les répétitions sont rudes en quelques endroits, elles ont aussi de la grâce en quelques autres. » ce qui ne rend pas au lecteur d’aujourd’hui la tâche facile … Il donne aussi ses précisions, dans la même, pour le choix de cogitatio, tantôt pour désigner la pensée et tantôt non, il faudra donc lire en rapprochant les périphéries de vocabulaire ; 
     mais voilà qu’apparaît Anima pour lequel Descartes, en pédagogue avisé, rappelle que le sens premier latin vient de air, ou du souffle de la bouche (2) et c’est par glissement (« il a été transféré ») qu’il se rapporte à l’espritmens – et, pour cela (en raison de son sens premier) il lui est arrivé, à lui Descartes, de dire (écrire) qu’anima désigne parfois une chose corporelle (3). Descartes n’est ni dupe ni ignorant de ces difficultés, il pense même que certains s’en servent pour fonder leurs Objections, et répond fermement « Vous cherchez ici de l’obscurité à cause de l’équivoque qui est dans le mot d’âme ; mais je l’ai tant de fois nettement éclaircie que j’ai honte de le répéter ici » ajoutant, après une charge contre l’ignorance de ceux qui imposent souvent à tort l’ordinaire des noms, « depuis qu’ils sont une fois reçus, il ne nous est pas libre de les changer, mais seulement nous pouvons corriger leurs significations quand nous voyons qu’elles ne sont pas bien entendues » aussi, de l’âme et de l’esprit, il faut établir nettement la différence, seul ce dernier signifie la faculté de penser ; en quoi, il ne peut être employé pour les animaux, des êtres animés mais non pensants. C’est on ne peut plus clair du point de vue cartésien, où il nous faut ne jamais oublier que cette « animation » se rapporte à ce que, par ailleurs, Descartes, physicien dans … l’âme, nomme mouvement, mécanique. Les animaux sont à cet égard (comme) des machines, et nous aussi s’il nous arrivait d’oublier que nous sommes pensants, le serions-nous imparfaitement ; seul Dieu contient toutes les perfections. En conséquence, errareerrer dans sa pensée (et là, on pense à ce titre « parfait » de Kant : Comment s’orienter dans la pensée ?) faire des erreurs, se tromper, est une spécificité de l’homme.

     A partir de 1641, Descartes, dans le texte latin des Méditations, renoncera à anima au bénéfice de mens (4) ; ce ne fut pas toujours le cas dans la traduction française – approuvée par lui-même on le rappelle, ce qui évitera d’incriminer un traducteur inattentif – où il arrive pourtant mais rarement, de rencontrer le mot âme censément avoir été écarté. La Sixième Méditation, par exemple, fut oublieuse de la recommandation cartésienne : « ce moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle, je suis ce que je suis » où, lisant âme, il faut entendre esprit. (5).


Id est : *pas de faute, considéré comme un adverbe ** cela ne (me) paraît pas faire répétition, ou redondance.

1) Spontanément, il me vient trois noms de pratique assidue mais différente : Lucrèce, Boèce, Descartes, environ 17 siècles entre le premier et le dernier … et toujours le même mot pour fil rouge – rouge de concentrations, d’efforts, de doutes … anima ! 2) aerem, sive oris halitum ; 3) saepe sumitur pro re corporea ; 4) L’intitulé de la Méditation II : de Mente humana  - de l’esprit humain ; 5)  ibidem : et reali mentis a corpore distinctione, traduit par : et « de la réelle distinction de l’âme et du corps » !​​​​​​

Le ramassage des contrariétés,

7 Juin 2026 , Rédigé par pascale

                                                 [Je profite de cette publication pour aviser mes gentils lecteurs fidèles et passants, que depuis quelque temps déjà, il n'est plus possible de lire ici un texte rédigé puis copié-collé dans la police de caractère de mon choix - pas toujours mais par ex, Garamond, et bien d'autres aussi ; seules quelques possibilités limitées par l'administration de la bloguerie sont dorénavant accessibles, ce qui occasionne non seulement des frustrations pour ne pas dire plus, mais une refonte totale de l'aspect du texte à chaque fois, pour ressembler le mieux qu'il se peut à mon choix originel (en réalité il ne me reste que très peu de possibilités)  une opération d'ajustage plutôt ingrate mais à laquelle je m'efforce ; le "calibrage" des espaces et interlignes est particulièrement touché ; également les "caractères spéciaux" etc. ou l'usage d'encarts, de bordures … J'ai bien sûr signalé cette réduction et limitation incompréhensible après des années de possibilités (presque) illimitées, on m'a répondu, poliment, qu'il n'y avait plus rien à y faire … ] 

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   Le ramassage des contrariétés,

                                                        qu’il n’y a pas de raison de garder pour soi tant elles font ramassis, ramas, fatras, tas, amas, résidus, rebuts, dont on ne doit point rire, mais pleurer. J’affirme l’authenticité de chacune de ces trouvailles-limailles, que je n’ai pas cherchées mais récoltées sans efforts – mais pas sans douleurs – tant leur présence offusque toute lecture ordinaire. Le pire serait l’indifférence, d’où la décision de les « publier », or je crains le pire. Voilà dans quoi nous pataugeons au quotidien dans les quotidiens, les mensuels, les affichages, les annonces, les commentaires … pas sûre que patauger soit adapté, nous sommes asphyxiés, disons qu’il faut user de la litote pour s’offusquer de ces têtes de linottes. En bleu, bleutés ou bleuis, les termes ou expressions victimes de mon ire. Je n’oublie pas que d’ordinaire je revendique les inactualités autant que les acribies, c’est exactement pour cela que je pratique – de temps à autre – ces contre-pieds 1) pour être sûre que je ne rêve pas 2) pour ne pas me sentir trop seule en ces bas-fonds 3) pour me conforter, contre les vents mauvais et les méchantes tempêtes, à rester dans le petit cercle des derniers des Mohicans.

 Cette médecin ; et médecin-ienne

► Auteurices, lecteurices (désormais usités sans vergogne d’un seul tenant)
 L’examinateuricedu futur « Bac de Français » modifié, peut-être en 2028 ; l’articulet où ce terme paraît, banalisé et repris chaque fois que nécessaire, est rédigé par des enseignants de Lettres. Dans les critiques formulées on peut lire une charge contre des « exercices très formels » qui « ne permettent pas une valorisation réelle d’une pratique sensible et créative de la littérature » c’est moi qui souligne ces termes qui passent sous silence tout rapport au savoir (rappelons que les examinés ont entre 16 et 18 ans et que leur âge ne peut suffire à en faire des Rimbaud) au profit d’une pratique créative dont je peine à deviner la réalité … 
► Dans la même rubrique – les enseignants de Lettres sont prolixes : après s’être réjouis pour l’élève dont l’intelligence sensible (« sensible », donc, deux fois de suite ou presque) serait enfin reconnue ! ceux qui valident cette réforme, saluent le rôle qui donne à l’enseignant les clés pour ouvrir cette porte trop souvent fermée du fait d’épreuves trop corsetées ! ou l’art de ne rien dire en disant quelque chose, en quoi le surusage métaphorique des "portes fermées", pourrait servir d’exemple, en cours, à ce qu’il ne faut pas écrire ; on notera, cependant, l’adjectif corseté, inattendu en proximité d'une porte fermée, mais, à tout prendre, le seul pertinent.

► les soldent continuent ; c’est sans commentaire. On pourra me dire qu’il s’agit d’une faute d’étourderie. Peut-être, mais étourderie d’un scripteur ou ignorance d’une I.A … cela n’en reste pas moins une faute, qui, à la relecture (la ... quoi ???) aurait dû être corrigée.
► Il lui serre la main de façon virulente ; on suppose que l’apprenti scripteur (ou le robot) confond avec virile, se contentant des premières lettres d’un mot pour aligner les suivantes au hasard le plus proche et laisser filer les stupidités ad nauseam.
► Un camion transportant de l’ammoniacale croise un car scolaire et se retourne en Bretagne ; ce qui fait trois informations, lesquelles se sont à l’évidence bousculées avant de s’aligner dans le désordre et la rubrique des faits divers, et ignorant toute ponctuation nous « racontent » qu’un camion regardant derrière lui (en se retournant) alors qu’il croisait un car scolaire, circulait en Bretagne. Dans la même (pas de) veine, une conductrice a mordu le bas-côté et s’est retrouvée sur le toit …  
►  Comment faire des images impactantes ? Je ne sais pas !
► Nouvel apanage du style, le blanc s’impose désormais en total look, mêlant jeux de transparence et légèreté pour devenir l’ultime rempart aux lapsus esthétiques. Oui, oui, il est dorénavant possible d’écrire un tel charabia, prétentieux et imbécile. Tout y est stupide, dont ne seront dupes que les suivistes qui, peut-être, sauront expliquer ce qu’est un « lapsus esthétique » … (précisions : cela, dans une rubrique « mode, tendances … » ouf ! on aurait pu croire qu’il était question d’une dernière publications livresque)
► Dans le titre d’un livre qui revendique la philosophie au féminin : les philosophesses ! (et là, las ! très très grosse fatigue … )
► Dans un commentaire d’actualité : un passé judicieux (pour « judiciaire » bien sûr !) soit l’IA a encore frappé, soit celui qui écrit est un crétin.


► Souscrire à une box consacrée aux bandes dessinées, romans graphiques et comics, destinée aux néophytes et aux lecteurs à la recherche de pépites dénichées par des libraires indépendants. Chaque abonné reçoit ainsi tous les mois une BD coup de cœur, une surprise et une présentation immersive du libraire du mois. Annonce promotionnelle – enflée et vide à la fois – d’une librairie qui a oublié d’où lui viennent son nom et sa vocation. Je ne vais pas plus loin, je pourrais être insupportable !
► Par charité on taira le titre, interchangeable, de cet opus  Constitué de courts chapitres, se laisse lire sans difficulté ce qui est sans aucun rapport et ouvre avec humour quelques voies de réflexionla pratique de l’oxymore n’est pas donnée à tout le monde ! sur des thèmes universels d’une grande actualitémême remarque, le tout actionné dans pas moins de cinq poncifs par un scribouilleur qui n’a pas lu ce qu’il vante à la vente et devient lassant à force d’ouvrir des voies-aux-thèmes-actuels-forcément-universels, sans oublier la grandeur des thèmes, facilitée par des chapitres qui se lisent tout seuls tant ils sont courts !
► Présentation de l’auteure d’une parution de laquelle on ne dira rien – pour ne l’avoir pas lue et n’en avoir ni l’envie ni le temps, ni la force : Cavalière et penseusey a-t-il une faute d’orthographe ? panseuse ? ce qui ne heurterait pas la qualité de cavalière ; un jeu de mots ? ou une réelle volonté de coordonner les deux capacités, monter à cheval et réfléchir (pour lesquelles je ne vois que Montaigne pour maître inimitable !). Il est précisé qu’elle publie un premier texte en solitaire. Est-ce à dire qu’il convient désormais de promouvoir ceux et celles qui ne font appel à rien ni à personne pour écrire ? La forme de ce texte (roman ?) est, nous assure-t-on, hybride, intime et philosophique Courage, fuyons !


► L’insupportable surusage de la préposition « sur » ; entendu récemment : je vais sur Paris sur un week-end.
Il peut arriver que parler sans réfléchir, fasse sourire l’auditeur : « deux crimes à trois semaines d’intervalle, on ne voit pas ça tous les jours » (forcément, se dit-on in petto !)
► « Il serait mort jeune, à trente ans, d'une épidémie de peste » Il (me) semble que l’on peut mourir, hélas ! de la peste, notamment lors d’une épidémie, mais que l’épidémie n’est pas une maladie …
« Ça se voit visuellement à l’œil nu » l’usage impuni du pléonasme est déjà pénible, mais là c’est de l’acharnement !


« N’hésitez pas à nous partager une photographie » ; mais comment personne (ou de moins en moins de personnes ) n’y trouve rien à redire ?
► L’autobiographie de Iceberg Slim – alias Robert Beck – a pour titre en américain, The Naked Soul of Iceberg Slim, et en français, Pimp (sous-titré en petit, Mémoires d’un maquereau)

► J’aime bien cette phrase inaugurale (pour un article consacré aux rapports de la littérature et de la psychanalyse) : Souvent, en France, où la littérature est prisée même par ceux qui s’en passent fort bien … etc. quelle lucidité ! 

Souventefois.

3 Juin 2026 , Rédigé par pascale

                       

                         se peut aussi écrire souventes fois mais se prononce toujours pareil, on n’y gagnera pas un pied pour faire l’alexandre. Souventefois est d’usage rare, de nos jours, à l’oral et à l’écrit, raison majeure pour lui rendre les hommages auxquels il a droit et à ceux qui souventes fois en usent, ce qui fait une rareté au carré. On l’accuse d’être vieilli, archaïque, d’aucuns estiment qu’en cette raison se trouvent suffisamment de motifs pour le remplacer « tout simplement » par souvent – « plus neutre » ose-t-on ajouter. Neutre ? en quoi s’il vous plaît, une présomptive neutralité ou putative si voulez, ferait-elle préférence ? Mais le plus drôle – ceci est une antiphrase – est l’aplomb, l’audace, le culot des fats qui se prétendent savants – et ceci un syntagme tautologique – est d’avancer que la vieillerie de souventefois, sa vieillesse, sa vieillissure – ce dernier mot n’est pas aux dictionnaires – apparaît dès la fin du XVIIe siècle, ce qui laisse entendre, avec l’insinuation d’une senescence ou une dégénérescence très ancienne, que souventes fois, fait de ceux qui l’emploient des antédiluviens dans leur propre langue, ce qui est faux. N’y aurait-il que Pétrus Borel pour faire la preuve du contraire, qu’il suffirait à toute autre démonstration. L’Académie – en sa 7ème édition, 1878 – concise et lapidaire : « Il est vieux. » Monsieur Littré qui n’est plus lui-même de première jeunesse, mais porte beau pour toujours, nous fait un triple plaisir : d’abord il propose maintes fois pour synonyme, ce qui est fort élégant puisqu’on y ouït encore le mot d’origine, et qu’on y oublie la dureté de « fréquemment » ; deuxièmement parce qu’il illustre son propos en citant deux vers de Mairet (a) (Jean, pas Louis) extraits de La Sophonisbe (1634) L’un perd souventefois ce que l’autre conserve : Souventefois le ciel en ses augures De nos maux à venir crayonne les figures – le dernier verbe y est remarquable à soi seul ! ; troisièmement parce qu’il y joint Rabelais, Souventes fois se adonnaoit à … prier et supplier le bon Dieu (Garg, I, 23). Vous m’allez dire – ayant déjà sauté à pieds joints au-dessus de Pétrus Borel, son Champavert et son écriture imprévisible : (le roi Henri deuxième) sans doute outrepassa souventefois en l’honneur de Madame Diane etc. – vous m’allez dire que Mairet et Rabelais ne font pas des exemples exemplaires, puisqu’appartenant à deux siècles qui, de nos jours, sont déjà vieux et archaïques d’une part, et de l’autre que Borel Pétrus vous est anecdotique, ce qui est offensant. D’un mot, — mais pas seulement, bien sûr — les trois compères ont fait bien plus que toutes les sornettes qu’on peut lire et entendre aujourd’hui, foi de Borel, au risque que vous le guillotinassiez à votre tour. Les connaisseurs connaissent.


     Il y a peu – ce qui ne fait pas un antonyme à souventefois – je passai quelques heures bien douces en un petit lieu vallonné de la France

où l’ombre de Rabelais parle encore, où le Jean Mairet de La Sophonisbe, poignit dans la conversation, où Pétrus Borel rode en bordure de courette, mais ce n’est pas tout.

Bien sûr, on y boit et on y but du vin de Chinon ; en une tiédeur sur laquelle se refermaient les charmilles massives (b) on y causa beaucoup de causeries, on y fit conférence ainsi parlait Montaigne, dans le silence si particulier des lieux de beaux séjours, qui n’est pas l’absence de bruits ni de sons mais leur compacité ouatée dans l’espace. Alors, sous la tonnelle où de la mine grasse de mon crayon je consignai des références dans un grand cahier noir,

et après le vrombissement du moteur de sa camionnette, parvinrent la voix, le pas et l’enjouement d’Hervé, dont on touche du regard le haut du toit de la ferme alors que le chemin serpente cent fois avant d’y accéder. Il y avait à rire et à boire dans cette arrivée-là, rien n’aurait pu y déroger quand, dans un échange ébouriffé de coq à l’âne et autres marrades, ponctués de propos fort à propos, Hervé engagea une réponse par un admirable souventefois ! qui, je l’appris vite, lui est très familier. De ma vie je ne l’avais jamais entendu prononcé, dit. A ma demande, incrédule, il le répète – souventefois, souventes fois ; il ne m’en fallait pas plus, un mot, un seul mot, pour retrouver en moi et avec moi – rares, rares, ceux qui en partagent l’intensité – une joie immense et profonde, que rien ni personne ne pourra m’ôter, ni à quoi on me fera renoncer. Je saisis alors – « comprendre »  n’est pas juste dans ce cas – je saisis et demeure sous l’enchantement de ce sortilège, ni fulguration ni transcendance illuminée, tout juste l’intrépide conviction que nous sommes liés, reliés, aux époques desquelles nous venons, qu’elles nous ont constitués, mot à mot, lettre à lettre, texte à texte, livres à livres, sans le savoir ou presque par faute d’entendre, faute d’écouter comment les mots nous sont venus, si stupidement convaincus et si souventes fois à tort, d’être à nous-mêmes notre propre commencement.

a) et de la règle dite des « trois unités » pour le théâtre classique ; b) Colette – Gigi in « Fleur et Pomone »

« suivant l’instinct de rythmes qu’il élit » (Mallarmé – Le Mystère dans les lettres.)

30 Mai 2026 , Rédigé par pascale


   

     J’ai déposé le parfum du jasmin de mai à tout jamais dans un chagrin de pluie compromis de soleil debout les deux pieds dans la flaque ; brûlé les mots fourchus du diable dans le flamboiement des frondaisons d’un soir où les papillons noirs désertent la tonnelle ; inventé des mots nouveaux de souvenance pour dépeindre les rêves au carreau des fenêtres et ne voir pour toujours qu’un petit jardin bleu ; dévoré les poèmes enlianés de tristesses des feuilles sous le vent ; le mûrier endouci de l’encre d’étonnement et les sarments sauvages folâtres aux forêts accessibles ; j’ai dressé l’impossible à dire et fait taire les fous dans leurs méchanceries en jetant mon silence pour étouffer leurs bruits ; mangé la neige à pleines dents à pleins poumons à perdre haleine et la raison ; cherché un mot au bout du vide à fleur de peau à rime pauvre décousue ; glissé dedans les algues silencieuses des musiques fantômes dans le vif et le sang du passé où l’on ne sait jamais comme il va se poser, va glisser va danser ; peint à la couleur du vent les rouges renoncules et les cerisiers noirs ; saisi du café le fort arôme de sable brûlé sous les pas du poète ; obombré les éclats de lune qui lancent des échardes fauves et griffues ensauvageant le ciel des fins d’été en demi-teintes ; du cloître dont les ruines retiennent la splendeur revu l’infinie nostalgie des pierres sèches survivant aux foules blafardes ; murmuré leur nom aux arbres tremblés de fièvre sous la gélivure de l’hiver ; je suis née à l’âge de craie près d’un volcan éteint qui sentait bon les câpriers en fleurs ; vécu dans un voile de brume au-dessus de la mer ; humé l’évanescence de noix moisie des vieux bahuts d’antan ; empli d’un léger goût de menthe le parfum de la pluie ; j’ai laissé quelques mots tomber dedans mon verre pour faire crépiter l’eau ; j’ai mis dans mon panier trois pommes à croquer ; effacé sur la mer le noir tapis de lave ; plongé dans le bûcher de soufre mille coquilles de nacre, leurs infinis éclats.
 

Rome, Constantinople, Paternò

25 Mai 2026 , Rédigé par pascale

 

 

     Elle est nichée bien cachée, la façade inaperçue depuis longtemps d’une petite église désertée des foules. On raconte que des Siciliens de Rome auraient, unis dans une Confrérie d’intentions et de prières, demandé et obtenu de construire afin de les abriter, un bâtiment hospitalier aux pèlerins et étudiants venus de leur île bien-aimée. Nous sommes à la fin du Cinquecento, le pape – Clément VIII – consent à leur requête, l’église est érigée, et ouverte au culte peu après. La Confrérie d’alors ne saura jamais que deux cents ans plus tard, la Ville Éternelle devint – « brièvement » disent certains historiens – assujettie à la République française révolutionnaire puis à l’empire napoléonien ! ce « brièvement », à mesure d’une vie humaine, dut paraître bien long – plusieurs mois qui firent des années selon le fil tiré pour documenter les « présences » françaises de l’époque, et selon que l’on se place au-delà ou en-deçà des Alpes. Revenons à nos Confrères siciliens romains ou plutôt à leurs descendants, qui ne reconstruisirent leur église, Santa Maria d'Itria od Odigitria dei Siciliani, saccagée et dévastée par la soldatesque française, qu’au début du dix-neuvième siècle (1817) ; rappelons qu’en juillet 1790, l’Assemblée votait la Constitution civile du clergé qui mit fin unilatéralement, après environ 300 ans, au pacte entre le royaume de France et la papauté. Pour donner la mesure de cette violence physique et symbolique et de sa durée, on rappelle qu’en 1799, le Directoire saisit, il n’y a pas d’autres mots, le pape Pie VI, lui fit passer les Alpes, le mena à Valence dans des conditions épouvantables, où, « embastillé » dans une citadelle, il mourra trois mois plus tard (1) ; une statue de Canova rappelle désormais son martyre, dans la crypte des papes, à Saint-Pierre de Rome. Depuis les lansquenets de Charles-Quint en 1527, Rome n’avait souffert aucune autre occupation étrangère, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’avait pas souffert. Mais je me laisse déborder … 
     Quindi, l’église des Siciliens de la Via del Tritone  ne put échapper aux dévastations et destructions de ces temps où l’on confondit révolutionnaire ou sécularisation avec païen, pour reprendre les termes d’un commentateur avisé, elle échappe fièrement, en revanche, aux hordes de touristes, la fontaine de Trevi n’est pas si loin … Derrière cette façade qui n’a plus rien de commun avec le siècle qui la vit naître, on peut admirer une rareté pour nous et pour d’autres une icône – au sens métaphorique et réel – qui rappelle les origines orientales de ce culte sauvé des eaux,  très tôt  répandu et  très vivace encore de nos jours, avec lui celui d’Agathe et Rosalie, les saintes patronnes de l’île, la Santa Maria Odigitria.

     On ne s’étonnera pas d’une étymologie grecque, (ὁδηγήτρια « qui conduit, qui guide ») ni d’une orthographe légèrement différente dans les références plus anciennes – Hodigitria – l’italien moderne ayant un beau matin envoyé promener les « h » et « ph » de son vocabulaire, filiation trop marquée avec le grec sans doute …  ni de la trouver fréquemment nommée en Italie du Sud, La Madone dell’ Itria, abréviation de odigitria. Tout cela ne fait qu’un seul ensemble iconographique marial où la Vierge, assise, indique une direction, un chemin. Parfois, c’est l’enfant Jésus qu’elle tient le plus souvent au creux de son bras droit qui fait de ce geste une représentation nécessaire, il donne le nom à et le sens de la composition, intimement mêlés dans un seul mot, odigitria. La Madonna dell’Itria est, en principe, assise sur un coffre porté et transporté par deux « calogeri », deux moines. La version initiale, la byzantine (2), provient d’une légende selon laquelle, afin de la protéger des Ottomans cruels à leur religion, des moines basiliens du premier christianisme auraient confié l’icône (don de Théodose de retour de Jérusalem à son épouse) à la mer, après l’avoir enfermée dans un coffre : on la disait peinte de la main de Luc, l’évangéliste.  Elle vogua au gré des flots jusqu’aux rivages de Sicile où elle acquit sa plus grande popularité aux 15 et 16 èmes siècles (3), entrant dans les églises, en retables ou en tableaux, et par extension, la vénération conséquente. Un succès jamais démenti, ni contredit ni même affaibli quelque satisfaisante qu’en soit la réalisation picturale qui compte pour peu aux yeux des dévots, ni les écarts d’interprétation qui rangent sous une même appellation des œuvres fort différentes.
     Au centre de ce petit univers méconnu de la Madonna dell’Itria, je place en majesté pour des raisons tant objectives que subjectives le tableau peut-être le moins connu de Sofonisba Anguissola, elle-même assez peu connue jusqu’à être l’innommée des grands textes de l’histoire de l’art et pour laquelle j’avoue une tendresse certaine mêlée d’interrogations (encore) irrésolues. En 2022, le Musée de Crémone – sa ville de naissance – lui réserva une exposition assez inhabituelle en sa forme : élisant sa Madonna dell’Itria pour métacentre de l’événement. Le retable, une huile sur panneau (239.5 x 170 cm) datée des années 1578-79 est habituellement exposé dans l’église de la paroisse de Santa Maria dell ’Alto, à Paternò, petite ville de l’Est de la Sicile où elle vécut quelques années.

     Les raisons de sa présence dans cette région etnéenne si éloignée de sa Lombardie natale, sont complexes et longues à narrer (elle mourut presque centenaire) ; nous retiendrons momentanément, qu’à Paternò, il existe toujours un Palazzo et un jardin Moncada, nom de la famille « princière » - i.e élevée au rang de principauté – dont elle épousa l’un des membres, une fois revenue de la Cour d’Espagne. (4). Pendant des années – pour ne pas dire plus – on ignora le retable (et sa signification) qui fut authentifié définitivement en … 1995 après restauration, mais aussi grâce à un document archivé à Catane, attestant que Sofonisba en fit don au couvent franciscain de Paternò. Selon les spécialistes, il réunit à lui seul l’ensemble des caractéristiques de l’iconographie « Odigitria » ce qui en fait une œuvre fort complexe et remarquable, en ce qu’elle reprend les « codes » du genre à l’occasion d’un événement personnel et douloureux, la disparition de son époux Fabrizio. Œuvre unique à tous égards aussi car elle concentre tout ce que le thème et ses légendes ont diversement traité depuis le moyen-âge, presque exclusivement en Sicile et Italie du Sud, mais  que l’artiste n’a pas manqué de signer (de signaler)  de sa touche personnelle – et pour une fois, plutôt audacieuse : la Vierge n’est pas assise sur n’importe quel coffre – qui pourrait être l’image transposée de celui qui protégea l’icône première jusqu’aux côtes siciliennes – mais sur un cercueil, d’aucuns disent un catafalque, celui de son défunt mari assurément, porté comme il se doit par deux moines. L’enfant Jésus montre la route, le chemin, la Voie du Salut, il est tenu, debout, par la Vierge sur son bras droit fléchi. Remarquable aussi, ce retable l’est pour d’autres motifs qui tiennent tant au parcours pictural que personnel de Sofonisba Anguissola : c’est le seul tableau (5) « religieux » connu de l’artiste et le seul de sa période « sicilienne ». Ses tableaux et dessins désormais suffisamment accessibles montrent une prépondérance d'autoportraits et de portraits « officiels », là encore pour des motifs parfaitement établis, mais peu analysés, dont il faudra reparler. Sofonisba fit don de ce retable au couvent de Paternò, et l’assortit d’une double demande : chaque année que soient célébrées une messe pour commémorer l’anniversaire de la naissance de Fabrizio et une autre, pour celui de sa mort. 
     La Vierge de l’Odigitria – La Madonna dell’Itria – célèbre dans la peinture, aussi quelques sculptures, depuis le moyen-âge et encore fréquemment jusqu’au XVIIIe siècle,

l’était-elle en raison de la ferveur populaire dont les artistes se seraient saisi, ou, parce qu’ils s’étaient saisis d’une légende mal connue, leurs œuvres ont-elles favorisé une dévotion durable ? de la cause et des effets n’a-t-on pas inversé l’importance ou l’ordre ? Il est certain que cette représentation particulière de la Vierge, n’eut rien d’exceptionnel ni d’occasionnel – de conjoncturel diraient certains. En quoi, Sofonisba entre dans ce que l’époque, les circonstances et le lieu, exigeaient, ce qui n’est pas apparent au premier regard, mais qui est aussi de sa manière, sa maniera. Un thème à soi seul.

Antonello Riccio, 1570. Messine

 

 

 

 

Bernardo Strozzi, 1610-1612. Chiesa di San Maurizio, San Maurizio ai Monti, Rapallo

 

 

 

 

 

 

 

Mario di Laurito, Madone d'Itria, 1529-1536, Palerme

 

 

 

 

 

Pantaleone Calvo, 1650 - Cagliari

 

 

 

 

 

(1) il ne fut pas le seul – son successeur, Pie VII, fut exilé, enfermé, pendant trois ans, puis transféré sous une énergique escorte policière à Fontainebleau (1812) ; une telle épopée papale et tragique mérita, ô combien, la plume de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, IIIe Partie, livre XXIX, ch. 18.
(2) l’« acclimatation » de cette scène orientale à la Sicile, n’est pas une surprise pour qui garde, une fois pour toutes, au fond de sa rétine et de sa mémoire, les splendeurs mosaïques des églises romano-byzantines, et leurs Christ Pantocrator, une seule et même famille pourrait-on dire.
(3) mais dès le XIII è siècle il inspirait déjà des peintres toscans.
(4) la ville était sous domination aragonaise, ceci expliquant – en partie seulement – cela.
(5) à une exception près, selon moi, qui relève d'une " ruse " de l’artiste et mérite à soi seule un développement indépendant, nulle part je n’ai trouvé cette hypothèse soulevée.

Broquille du temps perdu à rechercher l’éperdu passé

20 Mai 2026 , Rédigé par pascale

 

J’attends, en m’abîmant, que mon ennui s’élève
Mallarmé - Renouveau

 

    Je ne dis pas que ce mystère est insondable, un mystère l’est toujours, tandis qu’une énigme est soluble un jour ou l’autre, un problème aussi. On ne sait que longtemps après si la mémoire, l’enquête ou l’introspection ont fait céder des résistances ou échouer des souvenances, toujours il reste un fonds auquel l’accès se dérobe chaque fois qu’il se présente, se dérobe justement parce qu’il se présente, furtivement ou brutalement, il ne fait que passer, jamais ne s’arrête. Plutôt que regarder filer l’eau héraclitéenne, on aimerait qu’elle se fige pour qu’on la puisse cueillir telle une poignée de terre, dut-elle s’effriter vite, ou une pincée de sable de suite reposée pour ne pas la sentir entre ses doigts couler.
    Ça ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, mais de toujours et de tout âge mes impossibles mémorations cohérentes, disons plutôt consistantes, unies, filées, ce qu’on appelle, ce me semble, des souvenirs d’enfance ; à tel point qu’à l’inverse, l’impossibilité constitutive de s’en détacher chez certains, me laisse pantoise. A rebours du fleuve dans lequel jamais on ne se baigne ni deux ni plusieurs fois parce qu’il roule sans cesse, leur vie, devient parménidienne à l’excès, elle multiplie les haltes, s’immobilise plus souvent qu’elle n’avance : tout, tout leur est occasion de rappeler un souvenir toujours disponible. Ainsi font les peureux ou les irrésolus, les craintifs peut-être, les capons certainement – ces derniers sont les mêmes, mais la joie d’écrire un mot désormais désaffecté ! – qui n’engagent leurs pas qu’en raison des refuges où ils pourront revenir, tenir, se tenir.
  
    Aussitôt dit, aussitôt démenti car il faudrait admettre l’invalidité de l’inverse et s’assurer que les estropiés des souvenirs d’enfance, les handicapés de la mémoire infantile, ne sont que vaillance et courage parce qu’insensibles aux consolations mnésiques … ce qui, évidemment, n’est pas le cas ! Renoncer à résoudre cette question, c’est reconnaître son pouvoir sur soi, sauf à décider d’arrêter par les mots les images survenues en dépit du bon sens – monter un escalier un matin de plein été en discréditant tous les Noëls passés – pour mieux saisir le cours du temps être aussi meilleure héraclitéenne, se laisser guider au fil de l’eau, qu’importent les vortex et autres tourbillons. Les pleins et les déliés de toutes les tempêtes se mesurent au critère du calme revenu.
    Le comble en cette affaire c’est que l’été passa, ces lignes écrites s’effacèrent en dégoulinades d’automne et de nouvelles fêtes une fois défaites brûlèrent dans l’âtre noir leurs dernières survivances. Une fois franchis les jours premiers de l’an, une fois l’oubli retombé au néant, le petit tas devint un peu plus grand des effacements ou des inadvertances portés aux cliquetis des heures ordinaires.
  

Les petits mots sans bruit de Patrick Laupin.

14 Mai 2026 , Rédigé par pascale

 

 

« ainsi chacun porte en lui son propre livre de mots oubliés et s’emploie selon sa propre histoire, selon l’énigme que nous sommes tous un peu pour nous-même, soit à le laisser naître, revivre, parler, soit à le rendre muet, fermé, illisible désormais en lui »
Patrick Laupin in La rumeur libre, 1994


     

Sous les mots du poète, le tremblement des feuilles. D’encre et de papier, elles sont osier sous la neige, amandiers et bruyères, auxquelles le passé conjugue le présent. L’oubli – premier mot d’un livre inoubliable – l’oubli a beau battre le rappel, écrire est plus fort que la mort, que le temps, que le bruit, que l’excédent des touts contre quoi quelques-uns s’obstinent à lutter, ils nous invitent au recueillement. Contre le tènement de la misère, de toutes les misères, Patrick Laupin combat la persistance bavarde de ceux qui triomphent dans l’indigence des mots, ne cessant de parler pour ne rien dire, il leur oppose le soupçon de folie que tout poème porte en lui, que tout poète, acharné-décharné, s’efforce d’offrir, d’inscrire, de tracer. Les questions qu’il pose, tant à nous qu’à lui-même, plus à lui parfois qu’à nous-même — mais ne sont-elles pas semblables ? — et qu’il ne faut pas taire, qu’il ne peut pas taire, s’inscrivent dans d’immenses invocations au silence, car c’est la même chose, écrire, se souvenir, s’interroger, penser.

     Il y a des livres déjà — car avec Patrick Laupin le temps se décompte en textes — le silence emplissait ses pages. Avec lui, nous chaussions les godillots, et aux devinettes des souvenances il y avait une gare, un parloir, la maison, sa fenêtre, ils sont toujours ici. Mais pourquoi ne prêtons-nous pas une attention plus soutenue aux titre et sous-titre, au nom porté sur la page première, celle d’avant-texte, une blanche qui dit tout dans le silence de neige de l’ami pour toujours à qui Le reste de nos âmes s’adresse, en lui parlant de lui, en nous parlant de nous, dans la maison qui est au livre ce que la passion des mots est aux âmes partagées : un refuge, certes – pour les jours où la pluie du langage (est) entrée en moi, anonyme, impersonnelle et fulgurante – mais le lieu habité par ceux pour qui se taire est un don, la seule réponse possible à la violence inutile des yeux qui ne lisent jamais.

     Les déjà-lecteurs de Patrick Laupin savent qu’il aime ajuster ses mots au centre de la page ; qu’il ne choisit pas entre les savants, les banals, les bancals, ceux dont la « charge poétique » est donnée d’avance et ceux de l’ordinaire des jours, les inconnus ou inconnus de nous, ceux à la signification close contre ceux qui en disent plus qu’ils n’en ont l’air ; ils savent aussi son parti-pris des échos allitérés  – le petit creux crayon de son crâne ; la douleur enfante des fontanelles, fiévreuse dans la foule – du rythme et du balancement des phrases, tantôt branches ondulantes au doux souffle des sons, tantôt imprescriptible nécessité revêtue de magie, aussi de l’anaphore, un peu plus rare et chuchotée. Mais toujours ce silence — plusieurs dizaines de fois imploré, désiré, regretté, souvenu, partagé — qu’il soit des taiseux tant aimés — les enfants, les fous, les ouvriers, les prolétaires, ils sont frères en lui — ou de l’ami plus jamais nommé après l’avoir désigné Avec tombe de neige au petit jour ; ou encore contrarié par tous les bruits du monde auxquels il ne faut pas manquer d’adjoindre les luttes passées, mélancolies et regrets devenues. Patrick Laupin, le poète qui dérange le penseur et l’inverse, se pose des questions sans point d’interrogation qui tissent de page en page une résille d’or où se cachent quelques pampilles, ou seulement leur reflet, dans la survivance des livres aimés pour ne pas demeurer une erreur muette cousue de fil blanc sur un banc. Juste quelques mots invisiblement entrefilés, entreglissés dans la mémoire à vif du lecteur inguérissable de textes définitifs, et cet éloge proustien de Proust à la cent troisième page, souverain, supérieur, profond !  
     

Exactement lisant, il y en a un – un seul – point d’interrogation en 188 pages – il les faut compter toutes, car celles d’avant lire vous parlent déjà, peut-être même vous y a-t-on laissé une branche de mûrier – une question y serait-elle restée, suspendue, crochetée, tandis que les autres se nourrissaient entre elles pour mieux se survivre ? On s’étonne de ne pas s’étonner que, dans une telle famine du sens, le signe visible de l’interrogation vienne ponctuer une phrase inachevée ainsi … est-ce qu’elle sera pour moi ? rareté de cet envoi du sujet à lui-même, peut-être même le seul, il faudra vérifier. Certes, Patrick Laupin écrit à la première personne mais il engage avec lui tous ceux qui l’ont fait et le font être, nos âmes dit-il dès le titre, dans le remarquable ondoiement d’un invincible pluriel. Dans sa maison du silence, il y a des âmes, des cœurs et des corps, il n’est pas nécessaire d’être seul ou de ne pas parler pour se taire. Tout le livre le crie : Il y a dans ma tête un orage de pensées dont je suis ébloui et fatigué sans cesse – admirable soixante-dixième page tout entière ! Aussi, cette seule interrogation arrimée à un signe visible fait sens … est-ce qu’elle sera pour moi ? la feuille d’âme (qui) tombe d’un arbre à l’automne, se demande-t-il dans la douceur de ceux qu’il a tant écoutés, ses frères mortels du langage. 

C’est un livre métaphysique, de poésie métaphysique, au point d’équilibre toujours menacé entre écrire et se taire, être et n’être pas, et ces façons qu’a l’existence d’être souvent plus près du néant qu’on voudrait bien le croire, qu’on s’applique à le cacher ou qu’on se mêle de le dire. Aussi, il n’y a plus – quand tout a disparu, quand les aimés sont partis, quand les amours qui sont aussi les amis ne sont plus – il n’y a plus que les mots pour dire le silence, Alors, sans hésiter, j’ai déposé mon sac de peines à mes pieds. Un jour on découvre cela, qui nous apprend les séparations, l’absence, et dans cet océan de questions plus grand que toutes les maisons du monde, on resterait sans voix si l’on n’était poète. Mais l’époque est barbare — terme repris plusieurs fois — parlant une étrange langue, une langue étrangère et violente à la douceur des petits mots sans bruit. Cher Patrick Laupin, qui voulez tant retrouver le rire ardent des coccinelles, je peux vous dire, et vous le devez croire, qu’il a suffi de l’écrire ainsi pour qu’il m’arrive. 

Patrick Laupin - Le Reste de nos âmes - Poèmes de la maison du silence - Editions La rumeur libre - 2026

 

https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2021/05/l-insignifiance-sacree-des-coccinelles.html
https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2022/09/la-mort-provisoire-de-patrick-laupin.html

Au commencement était l’ombre,

11 Mai 2026 , Rédigé par pascale

                                                       

                                                                            même si, dans les quelques mots latins qui traînent en nos mémoires, Fiat Lux dispose d’une place honorable.  La lumière, qu’elle soit ou qu’elle arrive, révèle le plus souvent ce que la nuit, les ténèbres ou les ombres ont en partie assourdi, voilé ou éteint. La puissance métaphorique de cet apparent contraste, a nourri sans discontinuer, la philosophie, la littérature et les arts, peut-être d’abord par sa mésinterprétation, laquelle doit beaucoup non pas aux manques d’explications mais à leurs banalisations, raccourcis et autres accès accélérés à des contenus difficiles : ainsi du Big Bang, d’une complexité physique et métaphysique redoutable, mais, rapporté à deux mots frappants fort, nous a tous ou presque convaincus que l’advenue de l’Univers s’est produite par une explosion instantanée (pléonasme) qui, à tout prendre, ressemblerait au claquement de doigt d’une divinité capricieuse qui reste à qualifier – ce qui n’est pas mince et ne règle rien. Fiat lux et ses équivalents pour passer de la nuit au jour, de l’ombre à la clarté, détiennent une force de conviction semblable qui nous a persuadés que tout commence avec la lumière, à tout le moins l’éclairage (1) ce qui, nonobstant son simplisme, n’est pas une assertion probante pour qui exerce son esprit à la suspension de jugement.
    On ne reviendra ni à Platon, ni à Kant, ni à aucun de ceux qui nous ont formés à l’exercice rigoureux et précis du raisonnement et laissés, paradoxalement mais profitablement, toujours irrassasiés. Que l’on se pose la question par la ruse ou par la raison – ou même la ruse de la raison, dans un instant hégélien passager – il faut reconnaître que l’on ressent assez tôt une impuissance : comprendre ce qui est à partir de sa négation – la lumière à partir de l’ombre – faire du non-être la mesure et/ou l’origine de l’être, voilà, une impasse absolue, d’un mot une aporie. (2)

    Ecce Dibutades ! Il était une fois à Corinthe, un potier qui travaillait l’argile et façonnait de ses mains de nombreux et beaux objets. Sa fille, prénommée Dibutades (3) à partir du nom de son père, Butadès — Butadès de Sicyone selon certains — sa fille, désespérée d’apprendre que son bien-aimé devait s’éloigner pour un temps toujours trop long quand on est amoureuse, fit preuve d’une ingéniosité que seule une passion sincère peut inspirer. Alors que le jeune homme s’apprêtait à quitter sa belle, elle délinée le contour de l’ombre de son visage sur le mur, afin de le pouvoir garder et regarder encore, posséder toujours. Adonc, elle invente non seulement le portrait, mais le profil – l’ombre d’un visage de face ne se peut délinéer sans se rendre méconnaissable ou qu’on n’y voie (plus) rien (4). Quelques détails, selon les sources, les récits rapportés, voire les facilités de plume, font varier à la marge le texte de Pline l’Ancien – Histoires naturelles, XXXV, 8 – dont la brièveté ne pouvait qu’autoriser le libre cours d’ajouts inessentiels (5) à une scène qui tient en moins de dix lignes, ce qui est amplement suffisant pour faire une légende, un mythe, décrété à son tour « origine de la peinture (6) », son invention. D’aucuns – mais d’aucunes – n’ont pas manqué de relever que l’honneur de cette découverte incommensurable fut reporté sur le père plutôt que sa fille, la postérité ayant injustement fait valoir que Butadès et lui seul, avait modelé le profil en relief en le recouvrant d’argile, puis porté au feu, qu’il y avait là un acte premier d’effacement de la gent féminine à laquelle il fallait rendre sa place. Dont acte : la délinéation de l’ombre ou l’avènement thaumaturgique de l’art du portrait, fut bien de la main de Dibutades.
    Relisant Pline au plus près, on ne peut qu’acquiescer, en raison de cette précision majeure mais pas toujours élevée à sa juste mesure : pour tracer autour de l’ombre du visage de son bien-aimé, les traits qui en feront son portrait, sa représentation figurée, Dibutades tenait une lanterne. Parce qu’on ne peut obtenir aucune ombre sans une source de lumière, on déduit de la présence du lampion que Dibutades œuvrait dans l’obscurité – du soir, de la nuit – mais surtout que Pline, comme tous les autres, avait lu Empédocle – ou connaissait bien dans les textes platoniciens les rappels de sa cosmologie, ce qu’elle devait aux physiciens antérieurs et à sa mutation poétique dans l’un des fragments parvenus jusqu’à nous avec un certain succès (7)  : notre œil est une lanterne, la pupille, par sa transparence, une jeune fille κόρη coré, un seul mot en grec pour les deux – revêtue de délicats tissus. 

    La véritable fortune du petit récit de Pline, vint non de son pouvoir métaphorique linguistiquement parlant, mais du succès pictural que l’ombre fit à la lumière à la Renaissance, tant dans les textes théoriques que, bien sûr, chez les artistes. (Nous maintenons le terme générique de Renaissance, bien que nous n’oubliions pas ce qui en fait une facilité quelque peu paresseuse …) Cependant, mesurée à l’ampleur d’un débat qui fit fureur à la fin du 17ème siècle en France (8) entre les Académiciens (de l’Académie de Peinture et de Sculpture colbertienne) et les « coloristes », il n’est pas superflu de revenir à Dibutades et sa « leçon de Ténèbres » qui d’un geste, inventa la possibilité de toute peinture et le portrait comme la « représentation d’une absence (et) l’exhibition réelle d’une présence simulée » (9) ; les polémistes avaient-ils oublié de relire Pline ? ce que n’avaient pas omis de faire leurs prédécesseurs, dont Vasari, qui, en ajoutant dans la réédition de 1568 des Vite la gravure, ou mieux mais parfois seulement, l’autoportrait de celui dont il allait rapporter la Vita, rappelle à bon escient que les artistes (sont) seuls capables d’arracher les traits humains à l’oubli (les mots sont d’A. Chastel dans sa Présentation). Et cela, dès que la lueur d’une lanterne fit l’ombre d’un visage se dessiner sur un mur de Corinthe et qu’une jeune femme désira en tracer la silhouette, si vraie d’avoir été formée depuis et à partir d’une présence, tellement non-vraie en sa seule représentation figurée. Étonnant plaisir que l’on prend à une tromperie, un mensonge une perception fictive … Cette double leçon pour rappeler la force des légendes, pas moins mais pas plus non plus. Nous n’oublions pas ce que nous devons aussi à Zeuxis, Parrhasios, Apelle, Protogène quant aux « vérités fictives » pour ne citer que les antiques, ou, trahison des images, dans la difficile avulsion à laquelle il nous faut consentir pour accéder à la contemplation désintéressée kantienne. Pétrarque, tant lu à la Renaissance, distinguait le plaisir agrestis – celui de l’ignorant face à l’illusion – du plaisir ingeniosus pour celui transmute la surprise en délectation-de-la-surprise dont il n’est pas dupe pour autant ; par quel mystère la peinture, œuvre muette et immuable, peut-elle agir si puissamment en nous se demande Quintilien, plus puissante que les seuls effets de langage auxquels elle n’a pas à être comparée : deux éloquences, l’une verbale, l’autre visible (10) qui ne supportent pas (ne sont pas faites pour être portées par) la hiérarchisation, ni les jeux dialectiques.



1.    Rôle déterminant de Kant dans la survivance du syntagme Le siècle des Lumières. L’Aufklärung que nous avons une fâcheuse tendance à rapporter aux seuls esprits français de Diderot, d’Alembert Voltaire ! Souvenons-nous aussi que là où le français n’a qu’un mot, le latin en a deux, lumen et lux et forcément de la nuance, ou de la distinction dans l’usage.
2.    Qui n’est pas, qui n’est jamais une difficulté, mais une incapacité à décider après réflexion, une « impuissance » dont il ne faut pas faire une faiblesse, puisque c’est en raisonnant qu’on y parvient.
3.    De très nombreux textes de la littérature secondaire ou d’appareils critiques s’emmêlent les pinceaux confondant les prénoms, attribuant, à tort le prénom de la fille au père.
4.    Les futés reconnaissent un titre de Daniel Arasse, légèrement déformé.

David Allan, Origine de la peinture, 1775

 

5.    dont celui de Fontenelle qui, dans ses Poésies pastorales (1688) a trouvé bon d’insérer une lettre de Dibutades à Polémon, le nom fictif de l’aimé. (les sensibles à l’étymologie apprécieront).
6.    Ceux qui corrigent par « l’invention du dessin » n’ont pas tort, stricto sensu.
7.    Empédocle, fragment 415, chez Bollack, et par Platon, (Alcibiade, Phèdre) relayé par Aristote dans de nombreux passages critiques sur Empédocle. Nous pensons aussi à la " lanterne magique " de Leibniz, bien que le contexte fût celui d’une invention (au sens technique cette fois) du XVII e siècle (Huygens).
8.    post Renaissance donc et dont l’Italie ignora, à la même époque, la violence qui, pour être « académique » n’en était pas moins éminemment politique.
9.    J. Lichtenstein, in Symboles de la Renaissance - 10.    Ibid.

Jeanne-Elisabeth Chaudet, 1810

images passantes

8 Mai 2026 , Rédigé par pascale

 

 

le flammeum de mon crayon ceintura des mots attrapés dans le vent, 
sa mine d’or maintenue d’une boucle dans le panier de laine, 
le silence majuscule tourmenté sans fin décousu 
saisi par le crochet d’une virgule 
arrima l’étroiture du monde 
ma douleur capitale,
au point du jour.


***

écoute s’il pleut,

dans l’interstice perdu d’un possible destin,
les petits objets du matin énigmatique
exultent aux guillemets d’autres mots défléchis,
et aux incantations lasses des jours passant.

des plumes amorties 
roulées au miroir mat de l’eau,
font un berceau diaphane
aux larmes de Dédale.

Portraits minuscules - 11

2 Mai 2026 , Rédigé par pascale

Henri et Ginou

      L’allée, légèrement sinueuse, bordée des deux côtés de petits pommiers de même taille, dont chaque tronc n’était point entouré par les anneaux du dragon mais par les branches d’un rosier planté à son pied : quand les fleurs des uns et des autres éclosaient ensemble – pendant quelques semaines à peine au printemps, pourvu qu’il soit doux et qu’il n’ait pas trop plu – leurs teintes s’élevaient depuis le sol passant du rouge le plus vif au rose pâle et fragile, jusqu’à se perdre dans le ciel bleu des mois de mai normands. L’allée était parfaite — je n’en ai jamais vu aucune autre à ce niveau de précellence — qui menait nonchalamment à l’habitation qu’il est difficile de nommer : un castel, un château trapu tant campagnard que bucolique, dont l’élégante simplicité semblait tout droit venue d’un livre de contes pour enfants sages. Sur son flanc gauche, une grosse tour du XII ème siècle gonflait en la prolongeant, une façade dont l’essentiel était dorénavant vitré et ouvrait sur la campagne verte et vallonnée à perte de vue. Tout de pierres blondes, épaisses, débruties par les vents, les orages, et les étés brûlants, le château d’Henri et Ginou, contemporain de Guillaume passé par là avant de conquérir le royaume d’Angleterre, fut corrigé en son corps principal pour y vivre bien. Dans l’immense pièce vitrée par laquelle on entrait, si l’on n’avait pas à passer par la cuisine, on ne voyait que la cheminée, si haute qu’on pouvait s’y tenir debout, si large qu’elle acceptait qu’on y soit plusieurs, si vaste qu’elle contenait de quoi rôtir et cuire dans le même temps, plusieurs pièces et morceaux, ou lire tout Bachelard plusieurs fois se laissant aller à « cette observation hypnotisée qu’est toujours une observation du feu. »
     Des années après le drame, ce souvenir m’est « douceur et torture ». Il n’y a aucun signe avant-coureur de son retour dans ma conscience éveillée, ce qui n’est peut-être pas aussi vrai que je veux bien le croire, mais on a toujours des raisons de le dire ainsi et quelques-unes, plus difficiles, de l’écrire aussi. La ruse, la ruse de la mémoire, la ruse d’une démangeaison calmée pendant des années pour mieux nous accabler un jour, complote ses fourberies et frappe sans compter le temps passé à oublier, « se reposer sans dormir. » 

     D’Henri, il me reste une photographie, dont je n’ai pas besoin pour revoir les cheveux blancs légèrement bouclés, l’allure filiforme presque maigre, le pantalon de velours côtelé qui en faisait un parfait châtelain sans âge et sa blanche chemise, des yeux bleus, rieurs et calmes, un parler doux et lent, prononçant chaque syllabe d’une manière unique, floconneuse, ouateuse et claire tout à la fois. Le contraste avec Ginou n’était pas seulement saisissant, il était extravagant, désopilant, et, contre toute attente, harmonieux ; ces deux-là avaient limé leur être l’un à l’autre. Elle était petite, vive, malicieuse, parlait avec l’accent et la célérité du sud-ouest dont elle était originaire, s’affairait partout dans la demeure qu’elle quittait volontiers pour vaquer aux affaires extérieures, la mise toujours élégante, qu’elle soit à la ville ou à la campagne. Ginou, adorable mais ferme dans les conversations qu’à l’époque on avait, clandestinement, et qu’elle nourrissait de mises en garde fleuries de métaphores uniques et remarquables. Ginou, je l’adorais. 

     On pouvait croire, je le croyais, qu’il y avait là, des humains aux choses et des choses aux humains, une accordance d’autant plus rare qu’ils ne la partageaient pas sans une affection réelle, autant dire que peu accédaient à leur demeure, leur table, la cuisine – couverte de paniers d’osier et de casseroles en cuivre –, l’escalier de la tour qui menait aux chambres, ses marches amaigries en leur centre, les lointains ondulés, les rosiers parfumés à la pomme et le goût de pommier exhalé par les bûches dans la cheminée qui ronronnait sans fin. « Aux dents de la crémaillère pendait le chaudron noir. La marmite sur trois pieds s’avançait dans la cendre chaude. » A la Noël, dont une fois je partageais la veillée et le réveillon avec leurs enfants et petits-enfants venus d’autres provinces, jamais le mot si galvaudé de « magie » ne fut aussi juste, aussi ajusté à tout ce que l’imagination des contes et des cartes postales maintient en nous avec tant de ferveur. Un luxe – si l’on veut bien rendre à ce terme l’une de ses significations oubliée – c’est-à-dire une rareté précieuse, contenue dans la bonne mesure, la mesure juste en tout. Les « eurythmie » et « euphorie » douces dont parle encore Bachelard.

     Un jour que je ne sais plus dater, mais dont je me souviens qu’il était gris, gras et brouillasseux comme souvent en Normandie – probablement un jour d’automne – j’appris qu’Henri, après avoir abattu Ginou d’une balle dans le cœur, retourna l’arme contre lui. Leurs petites filles, qui descendaient de la voiture à l’entrée de l’allée pour courir jusqu’à la maison par un petit rite qui faisait crisser les cailloux, découvrirent l’horreur avant les adultes. Il y eut peu de monde à leur enterrement, on fit en sorte que le drame fut connu après qu’on les eut mis en terre, ensemble, sobrement, dans le petit cimetière du hameau dont je n’ai jamais su le nom, tant il était pauvre en habitants. J’y étais. Oui, les arbres dépouillés, le crachin et un épais tapis de nuages cachant le ciel, oui, ce devait être un jour d’automne.

les cerises ont-elles la guigne ?

25 Avril 2026 , Rédigé par pascale

        

 

Qu’elles soient rouges, blanches ou noires, on les vole, surtout les rouges. Est-ce pour les avaler ? plaisir de les cueillir et passer en bouche non sans les avoir soupesées dans le creux d’une main modelée rien que pour elles ? ou saisir entre pouce et index, la paire de petites baguettes qui les suspend par deux ou trois parfois, dans une gravité toute newtonienne, au-dessus du vide, lequel n’est jamais « vide » mais plein d’espace ? Einstein comparaît à une boîte dans laquelle il y aurait – qu’on les y ait placés ou qu’ils y soient gardés – des grains de riz ou des … cerises : mais le « vide » que l’on croit ici avoir été comblé, n’est que de l’espace occupé par des corps physiques entre lesquels il y a encore, toujours encore, de l’espace ou plutôt, tance Einstein et pour le dire comme Descartes, de l’étendue.

Cueillir des cerises, ou le plaisir(s) si pur(s) et si vrai(s) de les jeter depuis leurs branches d’où, se faisant volages pour n’être plus volées, elles manquent un tablier tendu qui se prenait pour un bouclier et tombent en bouquet dans un corsage béant. A cet épisode souvenu de Jean-Jacques (1), dont la brièveté est inversement comparable à sa célébrité, Rousseau n’osa pousser l’audace au-delà de la grâce ; savait-il que les queues de cerises, quand elles sont de Montmorency se nomment « gaudrioles » ? L’effet du lancer de cerises sur son esprit légèrement échauffé nous vaut quelques suavités bien de son goût – ma bouche, au lieu de trouver des paroles, s’avisa de se coller sur sa main – ceci, fort probable, n’est pas nécessairement le mieux confessé (2) mais reconnaissons lui une valeur sensuelle et voluptueuse réelle que n’a pas, par ailleurs, le philosophe dans l’écrivain, qu’il soit la même personne, ou qu’il ne le soit pas. Berkeley qui mourait vingt-cinq ans avant notre Genevois, fait de la cerise l’objet d’une réflexion philosophique aboutie : nous ne pouvons déterminer l’existence d’une cerise si nous faisons abstraction de sa réalité tactile ou gustative, visuelle bien sûr – souplesse, humidité, rougeur, acidité – autant de sensations qui s’opposent au non-être, mieux, qui l’abolissent (3). A l’ensemble de ces qualités sensibles il faut adjoindre (« assembler » dit Berkeley) les idées perçues, le participe est d’importance. Esse est percipi (être, c’est être perçu) dit-il, signant ainsi une position empiriste radicale, difficile parfois à défendre et plus encore à exposer : hors de toute perception, aucun objet n’existe, étant entendu que les « idées » qu’on en a, appartiennent à ces perceptions. La formule complète est « esse est percipi aut percipere » (être c’est être perçu ou percevoir) : si je ne vois, ne goûte, ne touche, des cerises, mais aussi si je n’en parle ne les imagine, les dessine ou les peint, elles n’existent pas, seraient-elles dans le jardin voisin ; encore faut-il comprendre qu’envisager cette possibilité ou s’en souvenir, « y penser », en parler aussi, c’est  ipso facto leur assigner l’existence ; je les fais exister, même si, par malchance ! il n’y a pas plus de cerises et de cerisiers dans le jardin voisin que de cocotiers sur la banquise.  Pensons un instant à tout ce qui « existe » dont nous ignorons la réalité tant que nous n’y pensons ni ne la concevons – notre pensée ne pouvant enclore tous les possibles – et nous comprenons, à l’inverse, que le non-existant – un monstre, une machine, un objet, un animal, une idée, une abstraction, et l’impossible lui-même, oniriquement ou par invention, présents à notre esprit ou poétiquement en nos mots – l’inexistant existe bien qu’il ne soit pas. Berkeley l’Irlandais n’était pas un illuminé, son raisonnement donne priorité à l’esprit sur la matière, même si le terme d’ « immatérialisme » toujours emprunté pour désigner cette doctrine philosophique, prête à confusion selon moi. Il s’auto-contredit. Mais nous nous éloignons des cerises, lesquelles sont tangiblement et souverainement bien « réelles » pourvu que, ou seulement si, notre esprit et/ou nos sensations les perçoivent. Les mathématiciens et autres logiciens appelle cela une condition nécessaire et suffisante.

Un voleur de cerises, un monte-en-l’air, un gourmand-galant n’ont pas Berkeley en sabretache à la ceinture, non plus un peintre génial, ni un passionné d’art en sa bibliothèque, voire le commanditaire d’une escroquerie – reconnaissons qu’ici, ce terme a une pertinence qu’il n’a pas fréquemment. Pour autant, Berkeley – Hume à certains égards, mais nous n’encombrerons pas les allées – n’est pas contredit, il est même conforté : chacun des susnommés montre en particulier et tous en général, que l’existence d’un objet – terme qui suffit, en philosophie et quoi qu’il désigne, à inclure toutes choses, animaux, personnes, et ici des cerises ­– est parfaitement dissociable de sa réalité « concrète », jusqu’à admettre qu’il puisse n’en point avoir et cependant exister. C’est – pour une part, une part seulement – l’une des réflexions à bien des égards vertigineuses que permet l’art et qu’un fait divers récent peut inspirer à un esprit rhizomatique et friand.  

Récemment, un triple vol d’œuvres d’art à la Fondation Magnani Rocca, sise dans la petite commune de Traversetolo près de Parme, nous prive, le moins longtemps possible, on l’espère – mais soyons honnête, qui savait que ces trois chefs-d’œuvre y étaient ? – d’un Renoir (Les Poissons) d’un Cézanne (Nature morte avec cerises) d’un Matisse (Odalisque sur la terrasse), une huile, un crayon et aquarelle sur papier, une aquatinte sur papier. L’affaire est grave – tout est grave en Italie en matière d’art, beati loro ! – le monde entier en fut avisé sur le champ. Il faut dire que dans la même Villa, on peut contempler des Titien, Van Dyck, Goya, Rubens, et Dürer, excusez du peu, et que la section « réservée » à la peinture française des 19 et 20 èmes siècles, est fort bien dotée puisque les sus-volés fraternisaient avec Monet. La présence des impressionnistes et des Français en général, étant assez rare en Italie (4), le crime est d’autant plus significatif. Mais les cerises ? pourquoi s’y arrêter plutôt qu’à l’Odalisque sur la terrasse de Matisse (je me damnerais pour revoir La Danse, celle du MoMA) ou Les Poissons de Renoir ? Pourquoi sinon pour la raison parfaitement simple qui fait non point rejeter ce qui n’a pas à l’être, mais privilégier ce qui prend place dans mes affairements d’esprit du moment, où les cerises apparaissent chaque fois que je me déplace dans l’histoire de l’art de l’Italie lombarde, y compris ses rapports avec l’école flamande à la fin du xv et au début du xvi ème siècle, ce à quoi on ne s’attend pas forcément ; dans le vocabulaire contemporain il faudrait dire que c’est « contre-intuitif ». Il suffit pourtant de suivre les cerises, et l’on est très vite débordé de bonheur et d’admiration muette ;

 

 

 

les Vierge aux cerises, on l’ignorait, sont légion, chacune est un saisissement (5). Celle de Ansano di Pietro di Mencio – qui n’est pas lombard – du Quattrocento, aujourd’hui au Musée d’Aléria en Corse, est bouleversante. 

 

 

 

 

Les cerises de Cézanne sont de celles que l’on range sous l’appellation de « nature morte », le peintre lui-même y succombe. Ceci n’a qu’une vertu logistique ou d’intendance, car ce à quoi l’on succombe ici, c’est à la clarté et la coloration réparties en quelques teintes douces entre angles, lignes droites et courbes – par lesquelles la rotondité et « le rouge vif » des cerises deviennent le sujet majeur,

au sens de la grammaire, la grammaire picturale, celle qui nous fait souvenir que l’esthétique – terme dorénavant remplacé par l’expression « philosophie de l’art » par oubli total de l’étymologie : αίσθητιχός, « (ce qui est) perceptible par les sens », αίσθησιs aisthesis désignant la sensation ; l’esthétique, une affaire de perception, d’im/pression, d’effet, de choc – et non de goût au sens de préférence, nous souffle Kant – nous met, à notre corps défendant, au cœur battant d’un passage à l’existence de ce qui dans l’œuvre – les matières, formes, sens, inspiration, techniques, désirs, rêves, imagination, langage, génie… – ne fait pas, ne fait jamais l’objet « réel » bien qu’il le rende « présent » ou le fasse exister (Berkeley) ; il ne le prive ni ne le détourne de l’existence mais l’y destine. Aussi, si l’œuvre « représente une assiette de cerises rouge vif sur une table en bois, à côté d’une nappe blanche drapée » (6) pour reprendre la description toujours tautologique – et toujours pénible – elle manifeste, bien qu’elle ne l'enveloppe pas, l’existence, elle la conjugue, autant qu’elle la transcende, aux temps et modes illisibles de l’infinité. 

  1. Rousseau, Les Confessions, livre IV
  2. Les programmes nationaux en vue de l’obtention du baccalauréat français, ont parfois cette vertu – mais pas toujours – d’espérer procurer des plaisirs de lecture pour la vie à de jeunes cervelles. Colette, récemment promue à cette vocation de bachotage, laissa dans Sido quelques mots inimitables – révérence doublée d’un pléonasme – à propos d’un merle noir et d’une cerise : oxydé de vert et de violet, (il) piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair roséeSido, Colette, O.C, Pléiade III p 509 – Il fallut relire – un océan de plaisir – Flore et Pomone dans l’édition du Centenaire (tome 10) pour trouver d’autres cerises colettiennes, inimitables, bis repetita … A venir, peut-être.
  3. Berkeley, (1685-1753) Dialogues d’Hylas et Philonous
  4. Selon la revue italienne « Finestre sull’Arte », La nature morte aux cerises est « l’une des très rares œuvres du grand Français que l’on trouve en Italie » ; elle n’est pas non plus présente spontanément à l’esprit du grand public qui connaît mieux ses « pommes ».
  5. Sans oublier les cerises « décoratives », qu’elles accompagnent des branchages, fassent « guirlandes » ou soient posées dans des coupes de fruits.
  6. Circa 1885-1887
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