Broquille et broquillettes manquées.
Il y a tant à lire et à écrire que les petits memoranda, les gribouillis brouillons brouillés s’entassent et passent aux oubliettes du présent. Quelques-uns en réchappent au milieu du chaos des tables-bureaux desquels on espère toujours dans un océan de désespoir, qu’il en sortira un petit cosmos, ces mots italiques au seul sens pratiqué, le grec empédocléen : le chaos n'étant qu’un univers désorganisé d’où l’harmonie doit venir, avec elle la beauté, l’euphonie de la musique des sphères, l’eumétrie dans vos rapports au monde, l'eurythmie de vos jours et nuits.
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On peut le dire autrement, par exemple à la Barbey d’Aurevilly : il y a tant d’intrigailleries, ou d’heures tempestueusement agitées par d’inutiles occupations et stériles au regard de celles de penser ou d’écrire, que le dilatoire l’emporte sur le kaïros qui n’est ni ne fait « l’occasion » – encore un usage paresseux d’un mot subtil – mais plutôt une sorte de hasard objectif, ce n’est pas pareil. Tantôt dans une immense colère, tantôt dans un immense abattement, toujours dans une cruelle angoisse, tel est l’état d’esprit le plus fréquent de Jules Barbey d’Aurevilly, ce Normand authentique pour qui l’avenir (…) se lève si tard ! surtout quand on se couche si tôt dans le petit matin des lendemains point encore venus. A Saint-Sauveur-le-Vicomte* on n’est pas très loin de Saint-Denis-le-Gast, le centre du monde pour tous les évremondiens**, là où naquit leur héros dont le buste, sur la place, est la seule curiosité ; je le sais, je l’ai vu, il y a bien des ans passés, lors d’un Colloque consacré au grand homme : depuis Cerisy, juste un peu plus haut sur la carte une joyeuse et modeste théorie de beaux esprits se rendit en pèlerinage. Retombons à Barbey, l’impayable diariste qui écrit, les pieds dans un bain sinapisé, pour se dessouiller des impressions de ses nuits, lesquelles, quand il ne dort pas pour avoir lu du pouce – superbe expression qu’il a piquée à l’abbé de Pradt – tel ou tel roman de l’époque, engloutit avec gourmandise, précision, en connaisseur, tout l’œuvre de Machiavel, la plupart du temps en italien. Il est vrai que parfois, il dînait seulement avec des huîtres du rocher et, plus fréquemment, déjeunait des mêmes provenues de pleine mer. Que faire d’autre quand on n’est pas à Paris (les divines sont, à l’époque, dans tous les bons restaurants) où il va fréquemment, mais au milieu du Cotentin, des champs et des prairies grasses où le temps est toujours gris, bas et humide, mais il se contient assez (comme ils disent ici). Je confirme. Lire aussi Pausanias, Goethe, Saint-Simon, Théophile Gautier, Saint-Evremond, en voisin donc, les juristes de la république romaine (très sévère à leur égard), de Brosses, Richelieu, liste exactement infinie … écrivailler (verbe et adjectif, usités à très haute fréquence) et boire d’improbables mélanges, de l’eau de Cologne dans de l’eau sucrée pour remonter les esprits, par exemple.
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Voilà comment, circulant dans le maquis de mes pense-bêtes, et autres guide-ânes, écrivaillée sur des feuilles volant au gré de la place disponible, ou fixée par des marque-pages, ou indiquée à revoir par l’ouverture maintenue de dizaines de livres, ou encore, gardée à portée d’usage dans l’empilement scabreux et peureux de n’y pouvoir revenir avant longtemps, voilà comment, j’avais opté pour une double broquillette, que j’ai manquée, la faute à Barbey qui m’a tirée par la Manche en passant, le livre était ouvert, je suis entrée.
Ont été manqué(e)s – il y aura, peut-être, des sessions de rattrapage :
- La journée internationale du binturong, rien à voir avec le dugong. C’était ce samedi 14 mai. Depuis 10 ans chaque année, tous les dévots de ce petit animal qui vit en Asie, sur ses courtes pattes dotées de bonnes griffes et dans une fourrure grise, lui rendent hommage. Une décennie de biturongmania vient de s’écouler sans nous.
- Le 26.02.2026, ou comment les chiffres du calendrier assemblent des mosaïques ou de la marqueterie dans certains cerveaux, histoire de mieux ranger le désordre des jours. Il y a quelques occasions où les dates s’en-poétisent par des rimes internes, des échos, parfois des chiasmes dans une petite hardiesse stricto sensu éphémère. Il suffit que l’arrangement des mêmes chiffres réussisse une construction, une « phrase » parfaitement équilibrée. Ayant manqué de relever le 26.02.2026, rendez-vous est pris pour le 02.06.2026 ou 20.06.2026. Comme il n’y a que 12 mois dans une année – que l’on peut inverser en 21 — des arrangements sont fréquemment impossibles. La fécondité des chiffres – une invention pure et dure de l’entendement humain, merci Kant – m’a toujours éblouie !
[*décidément « Saint-Sauveur » est-il destiné aux excellentes plumes ? Colette en Puisaye ne le démentira pas ; ** de Saint-Évremond, bien sûr.]
Tandis que je le lisais, j’écrivais sous sa plume ...
ou : quand lire, c’est écrire avec …
Roberto Calasso - La littérature et les dieux.
« La littérature absolue (si par là on entend la littérature dans sa forme la plus acérée et ne tolérant aucun harnais social.) »
Les mots, des traits courbes sur des lignes droites tendues entre deux points. Parfois un petit bruit pressé les bouscule, les précipite en un puits, où, tristes et mélancoliques, ils achèvent leur vie si quelque dieu bienveillant et profond ne vient les en sortir. Dans l’oubli des parfums d’ambroisie aux tons de camélias, engloutis dans le tourbillon d’ensorcelantes Nymphes, les mots sèment les flèches qui les déchireront. Ils sont murmure obscur ou soupir lancinant.
Une araignée secoue ses plumes, paroles de poète dans le secret de ses idoles de ses volcans de ses néants. Il en tombe des mots, écrasés de fatigue, abandonnés des cieux, dérangés depuis leur sommeil ficelé aux tout premiers matins du monde, au brouillard des siècles, à l’enfer des saisons qui passent sous le vent. Il nous faut retrouver les mots d’avant les dieux, d’avant le temps, rattraper l’indistinction et l’ardeur des commencements au creuset d’éléments bouillonnants. Se laisser engloutir aux reflets du miroir où, les sons avec eux, se brisent par milliers. Nul ne saura jamais les saisir les garder, sculpter leur marbre noir à la lueur d’été.
Le poète pétrit les virtuosités, tisse les insolences, grave à l’eau-forte le vide entre les sons et les silences blancs, tient ses fenêtres closes derrière des volets d’absence, son fil fluet cousu d’or dans la poussière des dieux en fuite. Veilleur qu’effleure la première étoile avant même que la nuit se lève sous la tonnelle, dépositaire d’eau sur l’eau tremblée des creux de nulle part, musicien silencieux des voyelles en cristal, briseur de bruits, jamais ne cesse de cueillir les fleurs qui lui poussent au cœur, au désert brûlant d’une page brutale et vide, à la fuite des Muses mortelles devenues, délicates épaves chues depuis le ciel sur l’épaule solitaire et grandiose de son éternité. Inexpliqué besoin d’atteindre l’impatience, le point de résonance dans les saisons du monde, ses secrets pitoyables, son dernier coup du sort. Toutes ses divagations.
Qu’arrive-t-il aux mots quand, arrachés de l’horloge, ils esquissent une note sonnée, une sonate brève, une invitation au voyage du rythme lent des Heures vagabondes, aux senteurs orientales où le poète rencontre l’innommé et s’en fait le captif, au loin je ne sais quoi avec ses yeux de marbre et le temps qui enivre tel une valse lente, autour de l’alphabet enroule des rubans aux cheveux d’invisibles dieux, cachés derrière des voix en des grottes épaisses. Ce que dit le poème n’est ni l’objet ni l’idée ni l’image qu’il forme, mais la parole, la parole seule par quoi il nomme les mots dans une incessante glissade des lettres aux syllabes et des syllabes aux sons. Physicien du silence primordial qu’il agence en atomes vibrants, le poème, énigmatique trompe-raison de tous les commencements, chaque fois tisse le monde dans la trame des choses, l’eau, le vent, le soleil et les dieux. Défiant dans un souffle intrépide tous les ordres possibles, il impose l’impérissable et si mince rang de sa parole dans un cercle infini qui jamais ne se ferme, ni le feu ni la flamme, leurs frottements effilés sur le bois sacrifié des syllabes, des voyelles au monde parvenues en leur continuité provisoire, énigme indestructible et dévorante. Un souffle infrangible retient la peur que le temps se brise, avec lui le premier texte, le tissu de tendresse, la première opposition au monde, les déchirures invisibles et féroces, la vibration chaotique provenue d’un au-delà sans nom, sans commencement et sans fin.
Des fragments des dieux passent sous nos plumes. D’où viennent-ils que jamais nous n’avons rencontrés, sinon dans le désir ardent de ne cesser de leur obéir alors qu’il nous faut nous en préserver pour ne pas devenir fou. Qui ne le sait ou ne le connaît moque cet absolu qui n’est plus de saison, aujourd’hui que les dieux sont morts. Ne reste que le triomphe suprême d’une société envahissante dans laquelle la littérature absolue n’a plus de place. La luminosité de sa phrase est obscure à l’époque, qui trop aime l’affichage des signes de reconnaissance, cela rassure. La littérature absolue — un vers à lui seul en a le pouvoir, mais une phrase, un paragraphe, un livre — fait qu’« un frisson descend le long de la moelle épinière » ce que seule l’apparition d’un dieu peut faire. Se demande-t-on — et s’il arrive qu’on le fasse, pour quelle réponse ? — quand, pour la première fois, a résonné son timbre particulier, incomparable en soi et pour toujours ? faut-il même se le demander pour la première fois, car ce « mystère évident » frappe plusieurs fois dans nos vies de lecteurs mystiques et dévots. Nous ne parlons pas de récit, de narration, ni même d’intérêt gourmand. Nous parlons de mots, de phrases, de style, de timbre, oui, c’est cela, de timbre.
Comment ne pas souscrire à l’analogie que fait Novalis – une page, une feuille volante non datable, circa 1798 du Monologue – entre langage, qui ne se soucie que de lui-même et mathématiques qui ne jouent qu’avec elles-mêmes, n’exprimant que d’étranges relations cadencées, par quoi les dieux viennent au monde et en quoi toute tentative de spéculation ou de simple explication est non seulement importune, mais méprisable. Du lieu d’où jaillit la parole, on ne peut rien dire. Ou plutôt, ce qu’on en dit n’est que l’effet de notre admiration pour des exercices artistiques, mais, seraient-ils excellents, ce qu’on en dit n’en dit rien. Chaque écrivain, chaque poète, qui nous saisit par les raisons mystiques d’un ravissement divin et s’avance sur le fil tendu de la littérature absolue, serait alors semblable à l’Orphée peint sur la kylis attique : bien que sa tête fût coupée et jetée dans l’Hèbre, elle chanta dans le fleuve jusqu’à la mer, qu’elle traversa pour arriver à Lesbos. Pour Roberto Calasso, c’est la scène primordiale de la littérature, composée de ses éléments irréductibles ; le livre duquel nous achevons une lecture au laisser-aller délibéré – c’est toujours le cas avec les livres de Calasso, il faut se laisser aller, accepter une certaine façon ondulatoire d’imposer une culture implicite convenue, laisser faire en soi une écriture intelligente et puissante, en sortir ébloui-e, euportuné-e, loin, si loin des modes et de ce qui se pratique. Alors, suivant la tête d’Orphée qui chante, naviguant saignante sur les flots, il en fait l’image divisée, non point de l’écrivain ou du poète seul, individuel, singulier, mais de la littérature – dont on n’a plus besoin de dire qu’elle doit être absolue ou qu’elle n’est pas : depuis son origine mythique, chacun d’eux et tous en eux contiennent, le Moi, le Soi et le Divin, autant de variations dans un champ de forces. On notera, à nouveau, le vocabulaire physicien. La tête qui chante, cependant séparée du reste de son corps, émet des vibrations, un palaion penthos, quelque chose de très archaïque, d’incessant … d’aussi violent qu’un « deuil ancien » qu’Apollon lui-même ne pourra apaiser, bien qu’il domine de son bras tendu les tourments du fleuve. Aussi faut-il y voir, sans pouvoir l’exprimer, une représentation de la littérature absolue, surpuissante, nécessaire, impérative et incomprise.
« Faut-il qu’il m’en souvienne ? »
un demi-siècle environ – c’est vertigineux ! – que ce poème git au fond d’un vieux carton, dactylographié à l’encre d’un ruban d’avant l’ordinateur, sur une page si fine qu’elle faillit se casser à l’endroit de ses plis ;
bien sûr, je n’y ai rien changé ni mot, ni disposition, ni ajout ni retrait. Je ne sais s’il faut que je me rassure ou alarme, de ce je-ne-sais-quoi d’inchangé en moi.
Je respire le soleil à grands coups d’aile
île que je dessine sur mes lèvres d’oiseau
muette bulle
en
lutte
crève mes rêves
plumes dans mon sommeil
bulle
qui lutte muette
légère silhouette
blanche
brume
vague
noire
brûlante
image
ma parole hirondelle infinie des espaces
Suis-je dans mon corps « ainsi qu’un pilote dans son navire » ?
L’expression est de Descartes, dans Méditations Métaphysiques, vi. Ce n’est pas une métaphore mais une comparaison, accessible à ce titre au mode interrogatif de toute démarche philosophique authentique. La phrase exacte est « je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui ». Nous ne tenons pas une réponse, sauf à penser que toute réponse vaut toujours mieux que la question qui l’impose et s’impose comme question, démarche, cette fois, a-philosophique.
Pour le pilote qui le conduit, le navire est un réceptacle, il lui est extérieur mais indispensable, c’est en conduisant le bâtiment qu’il en est le pilote. Si, en l’absence de son bateau, le pilote ne l’est plus, l’inverse est tout aussi pertinent, un bateau sans capitaine est-il encore un bateau ? Plus que sa présence, l’action, les décisions, les compétences du pilote lui sont nécessaires alors qu’elles lui sont extrinsèques. Ce n’est pas le moindre des paradoxes. Aristote – que Descartes connaissait parfaitement, ainsi pouvait-il mieux le triturer – disait dans De l’Âme, II, 1 « on ne sait pas bien si l’âme est l’entéléchie du corps, comme le pilote, du navire ». Nul doute que la comparaison lui est empruntée. Cependant Descartes ne s’en satisfait pas, il va montrer non seulement que ni le navire ni son pilote n’existent séparément l’un de l’autre, mais qu’ils sont dans une interdépendance totale.
Le même Descartes nous a appris, avec succès, à nous méfier des sensations reçues du monde extérieur et leurs apparences suspectes à double titre : elles peuvent l’être en elles-mêmes, et je peux moi-même me tromper. Cependant, quelle que soit la valeur de la certitude qu’on accorde à ces renseignements, ils ne peuvent pas ne pas me parvenir, i.e, parvenir à mon esprit, i.e à mon jugement, sans passer par mes sens, mes sensations, Descartes dit parfois ma substance corporelle, expression un tantinet dérangeante. Souvenons-nous, dans la Deuxième Méditation, de ce subtil développement à partir d’un morceau de cire et, dans une formulation plus rapide mais non moins efficace, des passants que l’on voit depuis sa fenêtre … et qui n’en sont peut-être pas. Suivant Descartes dans la précision de son raisonnement, on peut affirmer, à ce moment, que je suis la source de tous jugement, opinion, réflexion, en ce sens que je ne peux faire abstraction de mon corps, non seulement pour percevoir – Husserl s’en souviendra, Sartre aussi – mais pour penser ! Voilà de quoi perturber les cartésiens approximatifs pour lesquels la séparation de l’âme (esprit) et du corps chez Descartes aurait une valeur définitive — or Descartes n’est pas Platon, ni la métaphysique une ontologie. Rien n’est plus délicat à établir, et l’expression reprise d’Aristote autorise à le montrer, car il ne s’agit pas d’une aporie, mot convoqué de plus en plus fréquemment et faussement en lieu et place d’une difficulté. Comment concilier l’apparente primauté ou nécessité du corps, réceptacle de toutes sensations et point de départ de toutes connaissances – Hume ira jusqu’au bout de cette affirmation – alors qu’il est aussi les lieux et occasions de toutes nos erreurs, illusions et ignorances, les deux premières générant les dernières ? S’il est indispensable à mon être, ainsi le navire au pilote, il faut admettre que le navire puisse faire fausse route, ou qu’un pilote si capable soit-il, ne saurait piloter à profit un navire défectueux. Il faut admettre aussi la possibilité que navire et pilote, chacun pour sa part et les deux réunis, puissent être défaillants ou incompétents.
Malgré tout, le capitaine a sur le bâtiment qu’il conduit contre vents et marées, dans la bonace et les tempêtes, une supériorité incontestable, il sait que son bateau ne sait rien. Traduisons : s’il ne peut éviter de passer par une enveloppe corporelle, ce que d’aucuns rapportent à l’existence empirique, au moins l’homme sait qu’elle n’est dispensatrice ni de vérité, ni de certitude. Le navire ignore qu’il n’est pas performant, le pilote ne l’ignore pas et peut, parfois, y remédier, Descartes a longuement et minutieusement disséqué les rapports de la volonté et de l’entendement, indispensables à l’usage de la véritable liberté. Il faut donc rectifier l’ensemble des impressions précédentes : si je ne peux pas faire abstraction de mon corps, j’ai sur lui ce « bénéfice » de le savoir. L’esprit est plus haut que la nature dit Hegel. Et tout le monde se souvient de Pascal, l’avantage que l’univers a sur lui (l’homme), l’univers n’en sait rien. Un ciron, une goutte d’eau, un rafiot peuvent l’anéantir, sans l’avoir ni voulu, ni pensé. Si un pilote n’est rien – n’est pas un pilote – sans son navire, un navire est en danger sans pilote ou avec un mauvais pilote. La comparaison de Descartes qui commence, répétons-le par « nous ne sommes pas logés dans notre corps » prend une nouvelle dimension.
Bien que le pilote et le navire soient indéniablement différents l’un de l’autre, ils sont indispensables l’un à l’autre pour être ce qu’ils sont. Ce qui éclaire le dualisme cartésien, qui, faut-il le rappeler, n’a rien à voir avec la dualité et même l’annule. L’être humain est à la fois partagé et uni entre « être » et « humain », corps et esprit. Relire Pascal encore, qui, bien que non cartésien, aura à cet égard métaphysique les mots justes, un milieu entre rien et tout. Je suis dans mon corps mais je ne suis pas mon corps, nous dit Descartes, ce qui nous fait une obligation supérieure de nous gouverner le mieux possible, de gouverner le navire savamment et qu’en aucun cas, ce ne soit lui qui nous gouverne. Nous ne sommes pas deux natures distinctes et étrangères l’une à l’autre ; l’une des deux, l’esprit, et seulement elle, nous est indispensable. Et de manière inattendue, c’est ainsi que Sartre, très fin lecteur de Descartes, l’a lu et compris sans pour autant compromettre l’affirmation principielle de l’existentialisme : nous ne sommes ni une table ni une pierre ni un chou-fleur, qui ne savent pas ce qu’ils sont, mais il y a une différence infranchissable avec la métaphysique : la position irréversiblement et définitivement première de l’Existence sur l’essence. A l’opposé – terme insatisfaisant parce qu’il peut laisser entendre, à tort, qu’il y a « rivalité » des systèmes philosophiques, une conception que j’abhorre – Platon, notamment dans Phédon, aussi par le truchement d’une rhétorique comparative, fait du corps un vêtement (un revêtement) pour l’âme, lequel peut être usé et abandonné, il peut même être changé par métensomatose, sans affecter la nature de l’âme, supérieure à et indépendante du corps. En quoi le contenu l’emporte sur le contenant, le premier est incorruptible – c’est le mot – le second, contingent, ce qui n’épuise pas toute difficulté. Mais, affirmer – reprenons notre Descartes, elle y est contenue – que notre âme n’est pas logée dans notre corps comme un pilote dans son navire et bien qu’il y ait ici suffisamment d’arguments pour en montrer la nature supérieure, n’infère aucunement la garantie des « bonnes » qualités de ce pilote. Nous n’avons pas toujours la maîtrise de notre corps, Descartes n’a eu de cesse de le montrer, en raison, justement, de la faiblesse de notre esprit si nous ne l’éduquons (conduisons) pas selon les règles de la Raison pour n'en faire ni une machine, une mécanique, en un mot, un animal, soit un être vivant non doué de capacité de réflexion, mais pas de sensations. Tandis que, qui que je sois et tel que je suis, je suis dépendant de, mais supérieur à mon corps, comme l’est finalement le pilote pour son navire.
Ouï
Entends-tu
le texte fondre, la poésie sans fin ressasser son destin, jeter le dé aux six faces du monde, je-pia-no-ter-dans-le-vide, le train se garer, l’eau bleuie rouiller sous les coups du pinceau,
le pince-eau fondre au loin, la poésie scander son dessin, sous-les-six-coups-du-dé pianotage sans fin face à la jetée vide, sous le train bleu la gare, j’erre dans le ressac du monde rouillé,
sous la gare le train fondre nos destins, six d’un autre âge lancer le dé, hères pauvres dans le grand sac immonde, la poésie sasser sa faim, l’eau pincer le monde bleu,
le train fondre en gare, la poésie se vider dans le monde, bleus les coups effacer nos destins, les dés tombés dans l’eau sale, six-fois-je-pi-a-n-o-ter sur la jetée rouillée, le pince-eau se noyer,
dis, en-tends-tu-tant-de-temps-tu ?
(toujours) à la recherche de mots perdus
perdu aussi le numéro de série – onzième possiblement
Il faut reconnaître que ces deux-là, beaux, sonores et fiers, vont être difficiles à remettre dans le circuit. Ils ont ce côté intrigant qu’on laisserait volontiers aux cabinets de curiosité, même si les regarder de loin de près, derrière une vitrine, dans la semi-obscurité d’une pièce silencieuse et figée, ne leur rendra ni justice ni souffle. Mots doubles qui ne font pas doublons et couchent sur la même page Rabelais, Queneau et d’autres … que du beau linge aurait dit ma grand-tante, parce qu’il suffit de toujours convoquer les grand-mères ! rimeraient-elles avec dictionnaires.
Perdu depuis … on ne sait pas vraiment, copurchic n’est plus. Cet élégant nous a quittés, faisant pour un seul départ deux absents, le mot et ce qu’il désigne en tous ses périmètres ; dans le vocabulaire de la linguistique académique, on dit « signifiant » et « signifié ». Copurchic a déserté les phrases, à l’écrit et à l’oral. L’habile et mystérieuse combinaison de ses neuf lettres – prise à part, chacune dénuée de toute signification ; le bel équilibre de leur semi-closure entre deux ‹c› catégoriques ; l’enfermement central d’une incongruité troublante ; la chute précipitée dans un raccourci inattendu ne sont plus, tout fait de copurchic une intrigue bien plus qu’un inconnu. « Désuet » disent les uns et d’autres « suranné », mais aucune raison de le ranger dans la catégorie devenue le fourre-tout irritant des blablateurs … le concept. On n’en demandait pas tant aux fossoyeurs de la langue ! non, copurchic n’est pas un concept, c’est un mot, juste un mot, le miracle de l’alchimie entre sons, graphèmes et sens, et cela différemment pour chacune des milliers de langues au monde, un miracle qui fait de nous des êtres pensants. Le concept, c’est une possibilité tout aussi miraculeuse de transcender l’existence de ce qu’on nomme, sans la nier ... Passons, il (me) semble que cette cause aussi soit perdue.
Donc copurchic n’a pas survécu très longtemps à son lancement dans ce siècle pas si ancien ni démodé que fut le dix-neuvième, si l’on en croit certains qui envisagent l’humanité avec une réserve d’optimisme qu’il faut saluer. Pour beaucoup, le siècle de Flaubert, Hugo, Balzac … Rimbaud, Borel, Brisset, fait préhistoire et même glaciation. Copurchic, nom et adjectif – le copurchic est copurchic – n’a pas disparu pour l’Académie, il n’est jamais apparu ! Ceci sera-t-il de nature à en apaiser quelques-uns ? Il faudrait cependant suggérer à la noble assemblée qu’elle ajoute à ses catégories de « recherches approfondies par domaines » – qui commencent avec Acoustique et s’achèvent dans la Zoologie – « Argot », argot, entre Architecture et Arithmétique. Ce serait copurchic ce petit air canaille qui lui manque parfois. Elle pourrait l’y glisser. Pourrait-elle aussi trancher, par un excès de générosité dans le travail, s’il est couvert par l’invariabilité ? ce que semble indiquer certaines citations qui montrent, qu’en plaçant trois syllabes sous le tranchant de l’analyse, la juxtaposition de ses trois invariables – préfixe + 2 adjectifs faisant office d’adverbes – ne fait pas motif pour des changements de genre et de nombre. Léon-Paul Fargue écrit des copurchics, Queneau lui refuse le « s » au pluriel. Pas trouvé de féminin singulier ni pluriel. J’aurais tendance à suivre Queneau. Quant à la signification, elle est si évidente par l’image du mot, qu’il n’aurait pas été très copurchic d’envisager qu’on ne la devine point d’entrée. Sinon de préciser qu’il y a des élégances autres que vestimentaires.
Ergo-gluc ! on peut toujours alléguer qu’il aurait été plus léger de ne point raisonner tant et considérer que, puisqu’il y avait peu de chance pour que l’on fît fausse route, il était inutile de tant épiloguer. Certes, certes. Mais il fallait que je le fisse pour introduire cet ergo-gluc qui, contrairement au précédent décidément plus actuel, se trouve, lui, dans le Littré. L’Académie – 6ème édition – lui ôte le « c » final sans en donner le motif, et s’arrête là. Rabelais, en toute logique, l’inscrit en conclusion d’une période (pseudo)latine tintinnabulant à notre oreille autant de fois que le mot « cloche » apparaît en dérivés improbables et inventés, soit 10 fois en une ligne et demie : Ergo-gluc ! il y a déjà tout Molière là-dedans : inutile de s’user à expliquer péniblement ce qui se montre d’emblée. Ou, ce qui revient au même, inutile de multiplier les circonvolutions qui ne mènent, finalement, à rien. On rêve de pouvoir arrêter les verbeux qui – multipliant les mots et les clichés qu’ils relient par « effectivement » à chaque seconde, pensant palier ainsi leur manque de raisonnement – on rêve de les intimer à cesser-là par un ergo-gluc ! retentissant et irrévocable. Ou, rabelaisant Boileau un chouia, d’ajouter chaque fois que l’on cite ses immortels alexandrins* : Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement/Et les mots pour le dire arrivent aisément, ergo-gluc ! Aux antipodes de l’enthousiasme de Michel Foucault qui – dans L’Herméneutique du sujet – se réjouissait tant de la clarté d’une argumentation qu’il aurait souhaité ne l’avoir pas comprise pour le plaisir de la suivre à nouveau. **
*ce qui m’arrive, non point fréquemment, mais assez souvent ; **cité dans le billet précédent
d’auteurs, écrivains, penseurs – analecta III
« J’aime que mes livres aient une belle finition, avec des rabats de couverture, des papiers bien choisis, une impression de la couverture en noir et rouge, qui est la tradition depuis les débuts de l’imprimerie (les autres couleurs n’apparaissent qu’à la fin du xviii e siècle), et un bois gravé qui réponde symboliquement soit à l’ambiance, soit à un point précis du livre. » Edmond Thomas, décédé le 18 octobre 2025 ; imprimeur-éditeur scrupuleux d’oubliés talentueux. Plein Chant, histoire d’un éditeur de labeur, p. 110.
Ne crains donc, poète futur, d'innover quelque terme en un long poème, principalement, avec modestie toutefois, analogie et jugement de l'oreille, et ne te soucie qui le trouve bon ou mauvais espérant que la postérité l'approuvera, comme celle qui donne foi aux choses douteuses, lumière aux obscures, nouveauté aux antiques, usage aux non accoutumées, et douceur aux âpres et rudes. Joachim du Bellay, La Défense, et illustration de la langue française, Paris. (1905)
« Le docteur d’une comédie italienne, en jouant le personnage d’un pédant, ne saurait dire de plus grandes sottises que fait cet homme en parlant sérieusement. » Descartes, à propos d’un écrit dont ni l’auteur – un certain N. non identifié toutes recherches et notes consultées – ni le contenu ne furent retenus aux plus petits codicilles de l’histoire, et dont manifestement Descartes prit connaissance par obligeance à l’égard de Mersenne, dans une lettre de 1638, dans laquelle se trouve cette phrase ci-dessus, m-a-g-n-i-f-i-q-u-e et vacharde à souhait.
« On n’arrive au style qu’avec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée. » Flaubert – Lettre à Louise Colet, 15 août 1846
« Si l'on savait combien peu j'ai lu Platon – et en traduction ! J'ai fait cependant des dialogues « socratiques » ! C'est la forme qui m'intéresse. Le fond de la pensée n'est rien »Paul Valéry, Cahiers, XXIV, 762, in Cahiers, Gallimard, « La Pléiade », I, 1973, p. 197. Osons croire que Valéry ment avec talent…
« Sur trente femmes dans un salon, il y a vingt-cinq bécasses, qui font frou-frou avec leur plumage, et dont le ramage consiste à répéter la phrase qui court ; mais il y a cinq personnes fines, et elles vous jugent. » Hippolyte Taine, Préface à Notes sur Paris, 1867
« En effet, ce sont les mêmes lettres qui produisent la tragédie et la comédie. » Aristote - De generatione et corruptione, I, 2, 315 b 14 sq.
« Tout commence par la présence de cette absence-là. » Jacques Derrida, Foi et savoir, suivi de Le Siècle et le Pardon, Paris, Seuil
« J’apprends avec une extreme joye par vous et par Monsieur Heinsius que vostre Saturne est sous la presse. Quelque contradiction qu’il puisse rencontrer il ne faut point vous rebuter pour cela. Les grandes choses sont sujettes à l’ennui et à l’injustice. C’est leur destinée et une marque de leur veritable grandeur. » Lettre de Chapelain à Huygens, 15 mai 1659
« Nicolas Machiavel vint au monde les yeux ouverts (…) Il naquit les yeux ouverts, comme Socrate, comme Voltaire, comme Galilée, comme Papini, comme Kant, comme Figaro et comme Casari, le laitier de la Porte Nomentana, qui respire la ruse par tous les pores de sa peau, et comme l’auteur du présent livre. » Giuseppe Prezzonlini – Vie de Nicolas Machiavel, Florentin, p 3 traduction, M-Y Lenoir (Edit. Plon 1929) –
« C’était un petit rire sec, rare, menu menu comme une semoule, tout le contraire du rire gras, pâteux, profond ; du rire filé tillant et prolongé ; du rire indigeste, tonitruant, en ronflement d’orgue ; du rire brisé, étranglé comme une lasagne ; du rire sirupeux comme un sucre d’orge ; du rire flasque comme une soupe de courge ; du rire gargouillant comme le vin qui sort de la barrique. » ibidem p. 7,un petit livre tout vieux et tout fripé, d’une écriture éblouissante, nonobstant les erreurs et infidélités, voire les inventions, à propos de Machiavel.
« Dans la vie il est des blessures qui semblables à la lèpre lentement dévorent et entament l’esprit dans sa retraite. » Sâdeq Hedâyat, incipit de La Chouette aveugle, Les Belles Lettres, Prix Jules Janin de l’Académie française 2025
« mais la vie littéraire donne naissance à tellement d’envieux, de gens médiocres et de gens plats que malgré la bonne volonté qu’on y met, de temps en temps l’amour-propre se relève blessé et qu’on dit avec Weber : « Je ne suis orgueilleux qu’avec les sots. » Champfleury – Lettre à George Sand – Paris, 1855
« J’ai une maison où il fait chaud en hiver : C’est tout mon luxe. Vous y trouveriez aussi celui d’une solitude complète en ce moment, du temps pour travailler, et un jardin pour rêvasser. Moi, toujours au travail, pas gênante, n’exigeant même pas qu’on me dise bonjour quand on me rencontre, par hasard, dans la journée. Si ce genre de vie vous allait, vous seriez servi à souhait. Quelque peu tentant qu’il soit pour les oisifs, je l’estime bien précieux pour les piocheurs ; je ne vous dis pas que vous seriez reçu avec amitié et sympathie. S’il n’en était pas ainsi, je ne vous appellerais pas. Vous passeriez ici un jour, une semaine, un mois à votre volonté ou fantaisie.
Sur ce, poignée de main sincère. Georges Sand à Champfleury, Nohant – décembre 1856
« Tu ne croirais pas que nous causons beaucoup de l’avenir de la société. Il est pour moi presque certain qu’elle sera, dans un temps plus ou moins éloigné, régie comme un collège. Les pions feront la loi. Tout sera en uniforme. L’humanité ne fera plus de barbarismes dans son thème insipide ; mais quel foutu style, quelle absence de tournure, de rythme et d’élan ! » Flaubert à Louis Bouilhet, 27 juin 1850
« Lisez et ne rêvez pas. Plongez-vous dans de longues études ; il n’y a de continuellement bon que l’habitude d’un travail entêté. Il s’en dégage un opium qui engourdit l’âme. » Le même, à Louise Colet, 28 juillet 1851
« Médite donc plus avant d’écrire et attache-toi au mot. Tout le talent d’écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots. C’est la précision qui fait la force. Il en est du style comme en musique : ce qu’il y a de plus beau et de plus rare c’est la pureté du son. à Louise Colet, 1852
« Sartre affirme que la littérature de consommation, de laquelle la littérature engagée doit se distinguer, élude les drames de l’histoire et condamne ainsi la société à tomber dans « la bauge de l’immédiat, c’est-à-dire dans la vie sans mémoire des hyménoptères et des gastéropodes. Bien sûr, tout cela n’est pas si important : le monde peut fort bien se passer de la littérature. Mais il peut se passer de l’homme encore mieux ». » Extrait d’un article passionnant : La métamorphose humain/insecte dans l’œuvre sartrienne. Elisa Reato, Université Paris-Nanterre. La citation de Sartre, provient de Qu’est-ce que la littérature ? p 316
Euphrates (dans la correspondance de Pline) « parle d’une façon ornée, agréable et convaincante ; que, d’ailleurs, c’est si convaincant qu’une fois qu’on a été convaincu, on regrette d’avoir été convaincu parce qu’on voudrait pouvoir l’écouter encore pour pouvoir être convaincu à nouveau. » Michel Foucault – L’herméneutique du sujet – Seuil-Gallimard 2001 p. 147
« On a défendu de lire Voltaire en Hongrie et en Autriche, comme vous savez. Mon Dieu, qu’ils s’y prennent tard ! Quelle imprévoyance de l’avoir laissé lire si longtemps.» Julie Talma à Benjamin Constant– 28 brumaire an XI (19 novembre 1802) – (Plon, Paris 1933)
« L’écrivaillerie semble être quelque symptôme d’un siècle débordé ». Montaigne, IV, 66
« Jean Bodin est un bon auteur de notre temps, et accompagné de beaucoup plus de jugement que la tourbe des écrivailleurs de son siècle ». Montaigne, III, 149
“Tout licencieux qu’on me tiene,. J’ai en vérité plus sévérement observé les loix du mariage, que je n’avois promis ni espéré ». Montaigne,. III. ch. 5
« Je suis un contemplateur fervent de l’effort d’autrui ». Tristan Bernard
« Nous finirons un jour muets à force de communiquer. Nous deviendrons enfin égaux aux animaux, car les animaux n’ont jamais parlé mais toujours communiqué très-très bien. Il n’y a que le mystère de parler qui nous séparait d’eux. A la fin de l’histoire, nous deviendrons des animaux : dressés par les images et hébétés par l’échange de tout, avec la vente pour destin, réduits en bêtes de transit, redevenus les mangeurs du monde et une matière pour la mort. La fin de l’histoire est sans paroles »
« Lire c’est changer de corps ; c’est faire un acte d’échange respiratoire, c’est respirer dans le corps d’un autre. »
« A l’image mécanique et instrumentale du langage que nous propose le grand système marchand qui vient étendre son filet sur notre Occident désorienté, à la religion des choses, à l’hypnose de l’objet […] j’oppose notre descente en langage muet dans la nuit de la matière de notre corps par les mots et l’expérience singulière que fait chaque parlant, chaque parleur d’ici, un voyage dans la parole […] ». Valère Novarina
On ne présente plus le Caravage !
pourtant, si quand même un peu. Il n’y a pas que la sérendipité par écran qui fait (parfois) des miracles et d’autres fois entame méchamment votre capital de temps disponible. Il y a les tas, les amas, les oubliés, les pas rangés – ceux-là sont quand même les plus féconds – les mis de côté jamais réprouvés et toujours joignables, qui tapissent les murs et les parquets. Il y a aussi les occasions-qui-font-le-larron, formule triplement signifiante dans le cas présent : 1) les livres ou revues littéraires et artistiques devenues inaccessibles dans les commerces physiques car réprouvés pour … inactualité chronique ; 2) l’occasion – que je rechigne à nommer « kairos » non parce qu’il y aurait en cela un brin d’affèterie, y succomber ne me déplaît pas, mais parce qu’à force de l’entendre dorénavant à toutes les sauces, la véritable signification de ce terme grec dont la précision en sa langue n’a d’égal que la qualité de ses nuances – à force, il s’est décoloré jusqu’à s’être éloigné de lui-même ; 3) s’agissant du Caravage, le « larron » ne fait plus vraiment métaphore, stricto sensu, le portrait du peintre-voyou-sulfureux-bagarreur-violent- l’emporte, « larron » faisant à soi seul la précipitation chimique de l’ensemble de ses faits de haute délinquance qui lui valurent quelques séjours dans les geôles romaines, mais pas seulement. Autant d’occasions qui vous font pour quelques lignes, rapporteur d’une réattribution au Caravage, d’une œuvre longtemps contestée. Les arguments sérieux, scientifiques, érudits et dorénavant définitivement acquis, ne sont pas le sujet, ils reposent en paix désormais inattaquables dans tous les livres, travaux et autres nécessités impératives des spécialistes de l’histoire de l’art ; mais l’histoire d’à-côté, oui, retrouvée dans le numéro d’Août 1995 de la prestigieuse et luxueuse revue – désormais feue – FMR, Franco Maria Ricci – dont je refeuillette de temps à autre les numéros qui m’arrivaient par abonnement.
Pour beaucoup, l’affaire est pliée, le Caravage — de son vrai et entier nom Michelangelo Merisi, da Caravaggio, autrement dit, « de » Caravaggio, petite ville de Lombardie, da en italien désignant la provenance et non l’appartenance, dans laquelle sa famille se réfugia quand la peste sévissait à Milan (1576) — Le Caravage est le peintre accompli, magistral, de la Méduse (Florence) – dont les yeux et le cri plutôt que la bouche, hypnotisent plus encore que les serpents – Le martyre de Saint-Matthieu, La vocation de Saint-Matthieu, Saint-Matthieu et l’Ange (Rome, Saint-Louis-des-Français), David et Goliath, Le couronnement d’épines (Vienne, Kunsthistoriches Museum), la terrible Judith et Holopherne, Saint François en méditation (Rome, Galerie nationale d’art ancien), Le Jeune Saint-Jean au Bélier (Rome, Galerie Doria Pamphili), L’incrédulité de Saint-Thomas (Florence, Les Offices), La mise au tombeau (Pinacothèque du Vatican), les troublants La Madone des pèlerins et La Madone des palefreniers (Rome toujours, respectivement Basilique Saint-Augustin et Galerie Borghèse) le célébrissime Saint-Jérôme écrivant (aussi à la Galerie Borghèse) … pour ne citer que, sans les citer tous, ceux qu’un aéronef moderne met à portée d’admiration pour toujours, pire, pour le désir absolu de les revoir toujours. Je note – pour un clin d’œil en passant – que le Saint-François en méditation sur le crucifix peut se voir au Musée de Crémone, ville de naissance de Sofonisba Anguissola, qui, à la date du tableau, 1606, n’y était plus, mais probablement à Gênes. C’est en recherchant tout ce qui concerne la pittrice cremonese*, dont on ne peut plus ignorer que dans la seconde partie de sa longue vie, elle fut contemporaine du Caravage, que je rencontrai cette jolie petite histoire et simplette.
L’omission est volontaire dans la liste ci-dessus très incomplète de l’œuvre du Caravage, de tableaux eux aussi fort connus mais que les scrupuleux attributaires de catégories, refusent d’appeler « nature morte » en raison de la présence d’humain(s), même si le peintre par la qualité, la perfection, des fruits, fleurs, légumes, contenants et autres objets ordinaires, les met au même rang, picturalement parlant, donc au même rang que les humains : ainsi, Le petit Bacchus malade, Le Garçon pelant un fruit, Bacchus, Le joueur de luth, Le Garçon à la corbeille de fruits. Deux « Nature morte » apparaissent régulièrement dans les listes, immédiatement signalées … comme « attribuée » ou « non documentée » ou « attribution très contestée. ». Au moins deux, mais il faillit bien y en avoir trois, et jusqu’en 1992, il y en eut trois. 1992 ! je n’ai pas dérapé sur le clavier et l’article que je lis date de 1995. La Nature morte aux fruits sur un rebord de pierre, une toile inconnue jusqu’en ce 20 février 1992 – il y a presque 34 ans aujourd’hui mais elle est âgée au plus de 431 ans, au moins de 425, au bénéfice de l’imprécision, pour cette résurrection d’entre les natures mortes, lors d’une vente aux enchères madrilène. Son attribution définitive ne fut établie que quelques temps plus tard, on peut le comprendre.
Le cardinal Borromée – possesseur enthousiaste d’une Corbeille de fruits – Canestra di frutta - qu’il tenait de Michelangelo da Caravaggio lui-même – en en faisant la recension dans son Museum, la transforme en corbeille de … fleurs !
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L’amour et l’admiration sont aveugles. Il écrit « De grande valeur est un panier de fleurs aux couleurs vives peint par Michelangelo da Caravaggio, qui s’est fait un nom à Rome. J’aurais aimé le placer près d’un autre panier, mais puisque personne ne s’est montré capable d’égaler la beauté et la qualité incomparables de celui-ci, il est resté seul » ; non plus le Caravage lui-même, auquel on n’attribue aucune « nature morte » sinon du bout des lèvres sceptiques de spécialistes défiants et incrédules, dont les propositions ne furent ni adoptées ni entérinées. L’auteur de l’article, un universitaire anglais ** de haut vol, a semblé plus circonspect quant à ces déclarations régulièrement formulées, qui refusaient, jusqu’en 1992, que Le Caravage pût avoir peint d’autres natures mortes. Certes, il y a fruits, légumes et fleurs au bout de ses pinceaux, mais, l’appellation est sans … appel, la nature morte l’est en l’absence de vivant humain ***. Ce problème est aujourd’hui résolu, écrit Spike, la solitaire Corbeille de fruits du Cardinal Borromée ne l’est plus, elle a dorénavant un rang – nous parlons de chronologie – puisque La nature morte aux fruits sur un rebord de pierre est bien caravagesque et de quelques années postérieure, elle appartenait au Cardinal Barberini, de funeste mémoire à nos yeux – devenu pape, il trahit Galilée à qui il avait pourtant promis qu’il ne serait pas inquiété pour ses travaux et découvertes qu’il approuvait. On n’est jamais trompé que par les siens !
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On a fait valoir tous les arguments pour cette réattribution parce qu’on ne peut sans risquer la relégation définitive se tromper sur un tel sujet. Quae cum ita sint, il me faut donc avancer l’affaire plus euportunément. Il y a de quoi convaincre par la petite histoire dans la grande. Spike a réussi avec fraîcheur et bonheur à me persuader. Pour être tout à fait sincère, cette « histoire romaine » ne peut pas ne pas plaire :
on sait****que Michelangelo – il y a des prénoms qui sont des destins – dit le Caravage, quand il était à Rome, a vécu pendant deux ans – de septembre 1603 à septembre 1605 – dans une maison qui lui servait aussi d’atelier, tout près du Champ de Mars. On sait aussi que depuis juillet 1605, il rendait régulièrement visite à Maddalena Antognetti, une prostituée surnommée Lena dans son quartier, le Corso, dont elle était, hélas ! bien connue pour les scandales et autres dérangements de voisinage qu’elle y créait et, semble-t-il, pas seulement avec Michelangelo, au grand dam des très proches tenancières d’un commerce de fruits et légumes, Laura et Isabella Della Vecchia, mère et fille, dont l’histoire et les archives ont donc retenu le nom accoquiné dorénavant et pour toujours à l’un des plus grands de la peinture, à l’époque exécrable et scandaleux visiteur de Léna et leur voisin occasionnel. L’affaire – comme tant d’autres avec ce génie difficile compagnon de ses contemporains – l’affaire, comme on dit, fit grand bruit, mais pour de vrai… Quelques amis veillaient sur le coléreux qui tentèrent de le calmer un peu. Ce qui nous intéresse n’est pas encore dit. Pour nos yeux postfreudiens écrit Spike, les formes particulièrement suggestives des fruits n’ont nul besoin de commentaires, sinon que ce tableau orgiaque de fruits et de légumes libidineux peut constituer une spirituelle revanche du Caravage sur ses voisines. Ce que Freud et tous les freudiens avec lui, nomment sublimation. J’ajouterais bien, « par destination », comme on le dit d’une arme. Mais pour que l’affaire soit savoureuse à souhait, il faut qu’elle s’enracine – si j’ose dire, on va le voir – par d’autres vérifications, ici, l’histoire de l’agriculture et de l’alimentation italiennes. Il fut attesté, on est sérieux ou on ne l’est pas, que tous les fruits et cucurbitacées du tableau, sont tous en vente entre fin août et début septembre sur tous les étals des marchés de Rome, et qu’au xvi e siècle finissant, réservés à la classe aisée, ils étaient souvent le véhicule d’un genre poétique léger et divertissant fondé sur l’allusion érotique. Pour l’historien consulté, il est évident qu’il s’agit d’un jeu de mots visuel à l’instar des littéraires très en vogue à l’époque. Malicieusement, l’auteur de l’article se demande si le Cardinal Borromée – celui qui confond les fruits et les fleurs – aurait accepté que ce tableau tenu par le Cardinal Barberini puisse faire le pendant avec le sien. Plus malicieusement, peut-être, on peut aussi se demander si Michelangelo est allé, avant de peindre, acheter les fruits et légumes si suggestifs dans la boutique des voisines acariâtres, pudibondes ou simplement à bout …
*https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2023/08/una-pittrice-cremonese.html ; ** T. Spike, Docteur à l’université de Harvard, auteur reconnu de nombreux travaux sur l’art italien du XV au XVIII siècles ; *** l’anglais dit « still life », quand l’italien dit (et peint) una natura morte. **** « Grâce à l’abondance des archives retrouvées, cette période est très bien documentée »
Portrait (vraiment) minuscule — 10
et double, c’est un couple. Sans âge, séparément et ensemble, également ternes l’un et l’autre, difficile diptyque à brosser. La rébellion du banal et du plat désarme l’écriture. De marron à gris à marron en ses allers-retours, la navette des demi-teintes coupe la route aux joliesses sémantiques, au moins le noir a-t-il ses variations, ses textures et ses lumières, il a même une histoire. Je n’ai jamais vu ni l’un ni l’autre autrement vêtu(s) que la première fois où je les vis, il y a des années, sinon au passage des saisons, chargés ou déchargés d’un lainage, gris ou marron ou gris, pour changer. Aucune fantaisie, aucun cheveu dépassant, pour elle comme pour lui, de la même coupe rase – ni écart ni débordement ; aucun livre resté ouvert ou même refermé, sur une chaise, un fauteuil ou le bout d’une table, dont on aurait reporté le rangement à un peu plus tard ; ce n’est pas qu’il n’y en a pas, mais, comme les petites cuillers de la cuisine, tout est en place. La musique, classique, pour laquelle ils affichent une passion recluse et rangée, ne soulève en eux ni surtout au dehors le moindre visible frisson ou fièvre, l’atonie de leurs jours en serait perturbée, l’immanquable répétition du même ; dans la musique aussi ils s’enferment, marchent au bout de leurs pieds, verrouillent le monde à leurs oreilles. Hermétiques à toute amplitude intellectuelle – sinon l’institutionnelle, on les a vus visiter les expositions officielles dans les musées conventionnés – ils cultiveraient le paradoxe s’ils étaient conscients de le pratiquer, en faisant de leur bonne tenue culturelle un argument massif pour s’arrimer et même s’ankyloser dans le conformisme et l’académisme les plus attendus ; ils ne rayonnent, n’irradient ni ne brûlent d’aucun feu et mesurent l’attachement qu’ils vous accordent à ce critère. Ne cherchez surtout pas à les sortir d’eux-mêmes, ils vous accuseront de forcer leur conscience, qu’ils portent haut. Ils pratiquent l’amitié avec la régularité d’un métronome, vous les avez sûrement aimés aussi pour cela : au mot, à la remarque, au geste près, vous saviez ce qu’ils allaient dire, faire, répondre. Un jour, et parce que vous croyiez encore un peu qu’ils fussent capables de sortir d’eux-mêmes, vous eûtes l’audace, quelle inconscience ! de les inviter à prendre, emprunter, c’est le mot, un chemin de traverse déroutant, c’est le mot, leurs coutumiers et immuables acquis. Ils vous firent un procès en présomption, prétention et infatuation, vous menèrent à ester en leur justice pour délit de voyouterie à l’endroit de la bonne pensée institutionnelle, vous jugèrent inapte à les côtoyer plus avant, rompirent là d’un coup sec le lien et, la renversant, vous en attribuèrent la charge. Ciel ! qu’il est désespérant d’évaluer la puissance servile des plis devenus replis et repliements.
5 - Le chaudron de plumes
« C’est seulement par le récit des autres que nous avons connu notre unité. Sur le fil de notre histoire racontée par les autres, nous finissons, année par année, à nous ressembler. » Bachelard – La poétique de la rêverie – Chap. III Les rêveries vers l’enfance. PUF (1960) p. 85
7 – Les premières lignes de la « Vie d’Antoine Peluchet » – l’une des Vies minuscules de Pierre Michon, – rapportent ce qu’une génération entière de petits enfants vivant la dernière partie du reste de leur âge, ramène de leur passé recouvert à grand bruit par leurs agitations éphémères : des boîtes de fer-blanc qui pourraient être de carton. Dedans, moult fanfreluches élevées par une épaisse insonorité intérieure au rang de mythes, en cela inattaquables à l’usure du temps et ainsi devenues légendes – mot dont on n’a pas retenu qu’il signifie exactement ce qui doit être lu – inattaquables donc, mais pas inertes, immuables ni pétrifiées, car pour pouvoir être lues, il fallait les écrire ; pour falloir les écrire, les mots pour le dire ; pour le dire, les choisir, les retenir, les effacer, les remplacer, la vie, toute vie est un texte.
Dans la boîte ayant contenu des chaussures neuves il y a longtemps, et qu’il fallait-garder-on-ne-sait-jamais, point de reliques ni d’objets précieux, seraient-ils abîmés, cassés, tordus, et ladite boîte elle-même cabossée bien que vénérée tel un coffre, un coffret, un coffre-fort, par un petit marquis de Carabas ou une fée Carabosse qui auraient oublié d’être méchants, le temps d’une agréable et légère indisposition de l’enfance — de celles dont on ne sait ni d’où elles viennent ni comment elles s’en vont, que deux ou trois jours sous un édredon de plumes et contre trois oreillers moelleux, la boîte instable entre les jambes et l’air souffreteux, suffisaient le plus souvent à faire disparaître. Blotti en ces heures solitaires faites d’assoupissement, léthargie, indolence et langueur alternativement, un enfant alité avait bien plus de droits que celui qui ne l’était pas, le droit de rêver.
Sans bien savoir comment elle glissait dans la mollesse — victoire du laisser-aller sur la retenue diurne ou volonté d’effacement — elle s’abandonnait sans résistance au nonchaloir. La disparition du réel ne signifiait pas le rien, le vide, l’ennui, au contraire : elle plongeait ses mains obliques dans la boîte emplie de photographies en noir et blanc pêle-mêlées, piquetées de rouille, renaissait alors un monde dont l’existence tenait au fil incertain de son regard à peine fiévreux. D’une fois l’autre, elle avait tout oublié, il lui fallait tout reconstituer : des visages d’aïeux inconnus, des liens, noms, ressemblances, les lieux et occasions de ces clichés maladroits, jamais cadrés ; des poses bancroches dans des tenues qu’on disait « du dimanche » même quand les jours de fêtes arrivaient en semaine, ou d’inoubliables et pourtant oubliées vacances … Gélifiées dans une matité d’un autre âge, ces images voulues pour devenir mémorables, pour fixer des temps et des espaces dans un petit carré cartonné-vernissé, souple-craquelé, aux angles et bordures crantés désormais cassés, ne renvoyaient qu’à un long et silencieux désert, moite, tépide, sourd et muet qui convenait à sa nature profonde, son être propre, dont elle découvrit le nom savant beaucoup plus tard, en fréquentant les textes de la métaphysique – la quiddité – un « équivalent français d’une traduction latine d’Aristote » apprit-elle avec sérieux, qui lui fit un acceptable quitus pour n’avoir pas à le distinguer d’autres bien plus savants encore — ecceité, haecceité, l’heccité — ce dont elle se repent aujourd’hui bien qu’il n’y ait plus personne pour l’en absoudre. L’agréable glissoir de sa vigilance en une rêverie confuse puis pâteuse, son jeune âge aussi, lui évitaient ce genre de questions. Nous sommes souvent anachroniques à nous-mêmes.
Ces heures-là, souffreteuses sans douleur, égrappaient du jour engourdi d’indistincts moments suspendus aux temps retrouvés. Dans la boîte dont la forme rectangulaire devenait de plus en plus incertaine avec les années, une montre — elle en mesure aujourd’hui l’involontaire mais parfaite incongruité — se cachait par un contre-sens qu’elle n’avait aucune raison ni moyen de détecter. Il fallait enfouir les mains dans le fatras glissant des clichés pour la trouver ou la retrouver. Sans surprise elle ne fonctionnait plus, bien qu’en faisant tourner le remontoir, les aiguilles se missent en mouvement pour autant qu’elle maintenait la pression – une poignée de secondes guère plus. Par-dessus tout, elle aimait la passer à son poignet, l’en ôter et l’y remettre, dans le cliquetis des maillons métalliques qui béaient à son bras. Le cadran, opportunément rectangulaire par son nom et dans cette boîte, faisait, si l’on peut dire, une petite fenêtre tout enjaunie de poussière entrée on ne sait comment, entre le verre et le fond, dorénavant indifférente à toute sorte de décompte chronométré ; la montre n’était pas molle, mais les heures oui. Elles coulaient, flexibles et floues, sans aucun repère, pas même la lumière changeante du jour qu’un enfant rêveur ne sait ni maîtriser ni quantifier, jusqu’à ce que la maisonnée feutrée et paisible, s’emplît à nouveau de bruits, de voix, d’éclats, d’éclats de voix, qu’aujourd’hui encore elle ne supporte pas d’où qu’ils viennent.
Dans cette chambre qu’aurait pu peindre Van Gogh pour ses couleurs et son mobilier simples, elle apprenait, sans savoir qu’elle l’apprenait, à détester l’insignifiance.
L’insignifiant instant
Les petits bruits du cœur font de grands trous béants où verser le parfum magnétique du magnolia sinon l’or en fusion des fleurs solitaires à l’orient extrême de mes langueurs ce timbalier tenace jamais n’arrête son frappé à mes tempes muettes
uniques boucliers dégrafés du néant des mots dans les replis de mes yeux violets couvrent d’airelles acides le boulingrin de mes pensées
alors le matin myope trébuche dans le brouillard tourmente le vol tardif des étourneaux au plomb fondu des orages féroces hachuré de fracas l’horizon s’époumone après l’avoir gommé le présent mange le passé
les perles désenfilées d’un collier de nuages tombé d’un bain de rosée fade et les mots pauvres grelottant dans le froid au bord de la fenêtre devenir incertains
il fait nuit la nuit pour ceux qui dorment bleu pour ceux qui rêvent blanc qui pensent écrivent lisent poétisent se souviennent et cherchent à comprendre savoir vouloir à ne pas peut-être mais ce n’est pas certain jamais rien n’est certain
depuis les branches épaisses l’obscurité gouttèle gluante et grasse la sorgue attire la terre vénéneuse silencieuse lourde fuyante et sourde
éphémère amaurose cruelle ensuplée tout autour de ses ombres ses heures décomptées ces heures qui s’estompent dans l’avalée des ciels blancs de claire lune et désespère
le vitrail du sang pulse à son poignet chaud des larmes d’or écoulées sur ses joues ses joies étirent leurs minces failles sèches languissante lagune du soir ma défaillance.
Ce mot n’existe pas,
il faut donc l’inventer. Euportuner me vint aux lèvres, il y a peu, pour dire à celui qui craignit m’avoir importunée, que ce fut tout le contraire : il m’euportuna ! L’évitement de l’archi commun « dérangée », ou pire, « embêtée », – terme assez contrariant, il y entre quelque soupçon de sottise* – par « importunée » me plut infiniment, voici pourquoi.
Désormais au rebut dans toute conversation spontanée, « importuner » passe, au mieux, pour un choix de littéraires, biberonnés au Littré – a-t-on salué comme il se doit, un tel destin onomastique ? – Littré, ses pléthores d’exemples et de citations classiques. Je force donc un peu l’assoupissement ambiant : Vous avancerez plus en m’importunant moins. (Corneille, Poly. iii, 4) ou pour l’équilibre dans l’admiration : De ma présence encor j’importune vos yeux (Racine, Bérén. iii, 3) ; de nos jours, importuner passe avec un brin de condescendance, pour un langage « soutenu » – mot embarrassé et oblique – quand l’ordinaire, le familier, voire le vulgaire sied à chacun. Importuner, dorénavant sur le pas de la longue liste des mots tenus en-dessous de l’usage fréquent, importuner convenait opportunément à toute engeance de bailleurs, et ce, depuis toujours : Ses creanciers vindrent crier après luy et l’importuner pour estre payez sur son partement ; et, ne pouvant chevir à eulx, il fut contraint de recourir à Crassus. (Amyot, César, 13.) Au passage, relevons ce chevir qui entra à l’Académie française par la grande porte de son dictionnaire dès la première édition, n’en sortit point jusqu’à la cinquième comprise (1798) qui fut son tombeau. Dans ces temps révolus, l’élégance de la langue n’était pas seulement synonyme de correction dans l’usage – elle s’imposait – mais d’un je-ne-sais-quoi d’intrépide, audacieux, dérangeant, hardi ou téméraire qui survola les siècles pour les ondoyer, jusqu’à disparaître et noyer le nôtre dans l’insipidité : quand Desperiers – orthographié « Du Périer » dans les manuels scolaires et connu pour avoir été (peut-être) consolé par Malherbe – quand Desperiers écrit Or vous feroys-je voluntiers une requeste, c’est que vous ne m’importunassiez plus par vos menus jargons (Cymal. 135) c’est moi qui souligne, j’entends, à trois cents ans de lui et à bientôt deux cents de nous – combien sommes-nous à l’entendre ? – l’inégalable supplication du galopin Passereau de Pétrus Borel : Je désirerais ardemment que vous me guillotinassiez**. A quoi l’on doit adjoindre ce non moins mémorable pour peu que vous le voulussiez qui siérait fort bien à qui s’inquiète de savoir s’il importune ou non celui à qui il s’adresse. Pour peu que vous le voulussiez, pourrait-il convenir pour invitation à laisser un message dans la boîte enregistreuse d’un répondeur ?
Euportuner n’existe pas, ce n’est pas une raison pour y renoncer … Si l’importun importe en votre intérieur – réel ou métaphorique – quelque désagrément, contretemps, inquiétude et autres de même farine, l’euportun fait tout le contraire, il apporte, accorde, promet, propose un moment, une conversation, un échange, où l’heureux, le bien, le bon, le beau prévalent, l’heur dans le bonheur, l’absence de peine … Il y en a des pleines pages dans le dictionnaire grec-français *** où ces deux petites lettres εὖ (eu), tel un spi gonflé par l’harmattan du sud, le borée du nord, le sirocco ou le noroît, mènent le bâtiment à bon port, qui s’appelle eu-phorie, φέρω, pherō, signifiant porter. L’euphorie, son sens premier ayant, avec tant d’autres, pris la gîte, n’a rien à voir avec l’excitation ou la fébrilité, mais avec l’être-bien. On mesurera en quoi les mots français construits à partir de ce char ailé – préfixe heureux + radical qui en capte la charge, au sens atomique – en quoi ces mots ont perdu leur contenu bienfaisant, agréable, salutaire et serein ; on se gardera d’y mêler, sans vérification étymologique, ceux qui n’en sont pas (eunuque par exemple !).
Les euportuns jamais n’importunent, ils mettent en joie. Avec eux entrent le calme, la délicatesse, la quiétude et la confiance : une eucharistie partagée, qui ne saurait s’affranchir des nourritures terrestres, mais, dépourvue de sa charge religieuse et sacramentelle chrétienne tardive, unit par ce préfixe qui repeint la vie en rose, les racines et les branches de toute grâce, grâces et Grâces : χαρίς, charis. Doté d’une souplesse sémantique singulière, εὖ (eu), ce couteau suisse de la langue grecque, traduit par adaptation au suffixe dont il est finalement le pilote, le charme, l’agrément, (quelques fois l’envoûtement), il annonce ou énonce une bonne et belle nouvelle du point de vue de celui à qui l’on s’adresse, en vue de le rendre (plus) heureux. Les importuns et importunes se comptent en nombre inversement proportionnel au désir qu’on a de les rencontrer ou entendre, les euportuns et euportunes vous sont aussi précieux et chers qu’uniques et irremplaçables. Se demander combien et qui nous euportunent véritablement, combien et qui nous euportunons à notre tour, devrait nous empêcher de dormir, car à l’inverse des moutons, il ne se peut pas que la liste en soit interminable et soporative, ce serait tricher.
*sinon le réserver au chat quand il occupe le siège de votre table de travail. ** Pétrus Borel dont j’ai déjà tant dit en cette bloguerie. *** Cela va de « annoncer une bonne nouvelle » – εύ/αγγέν – à – εύ/ώψ, ώπςος – « d’un bel aspect. »
c’est une présence qui naît - Zéno Bianu
val des merveilles
deux noms dans la neige
où se prosternent les étoiles
le corps du temps
s’est recourbé
l’instant vibre
en fragments de foudre
frisson bleu du vivant
Zéno Bianu - Infiniment proche
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Valère Novarina — A.B a trente ans (détail) - 1979
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« La rivière qui compte ses doigts » – Ida, janvier 2026 - 3 ans ½. — (sans jamais avoir vu le précédent)
*
Derrière ton regard
un double de lumière
qui sourit
Zéno Bianu - Feu de Jouvence - 34
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Sans titre ou sans inspiration : Ida, janvier 2026, 3 ans ½ (sans jamais avoir vu celui de droite, mais c'est moins sûr)
Paul Klee – Buste d’un enfant – 1933
In memoriam, Valère Novarina
Intitulé Le non bestiaire du bon père Noé, ce billet ne savait pas, mais les mots nous devancent, qu’il reviendrait ; — Le monde est un langage, notre parole s’en souvient — ceux-ci sont de Valère Novarina qui vient de nous quitter. Qui le connaît — présent non point intemporel, mais atemporel — le garde en son cœur à tout jamais, qui ne l’a pas connu devrait s’attrister de cette faute majeure, mais va le rencontrer en fin de texte, apparition bien trop fugace, on le mesure après, parce qu’écrire c’est oublier que sont mortels ceux que nous attrapons à la ligne des mots. Je dédie cette page à qui l’a aimé et l’aime pour toujours, il se reconnaîtra ; que les autres s’empressent de le découvrir, ses textes-dessins-peintures-théâtre... ils seront éblouis.
« Il n’y a pas de travail plus perçant, plus actif, plus intérieur et plus aigu que l’écriture qui opère la pensée jusque dans le fond des mots dont nous sommes faits. Les mots sont en nous bien plus profonds que notre chair peu profonde. Celui qui écrit touche aux lois de la formation du réel dans l’esprit. Il entend en lui-même le monde tout entier se tisser en paroles. ». V.N
Son arche était contenue dans le titre que les récits lui attribuèrent – patriarche – dont il ignorait autant la lignée que son inscription dans des livres sacrés ; il ignorait aussi être prédiluvien ou antédiluvien, tant que le Déluge qui le rendit célèbre ne s’était point encore abattu sur le monde connu. Il fut donc patriarche antéprédiluvien, sans le savoir. Des sornettes d’après coup, et pas seulement d’après le coup de vin qui mit ses trois fils préfreudiens devant une scène primitive qui en fit rigoler plus d’un, une fois racontée par on ne sait qui, et, dans raconter, il y a conte.
Noé, sa femme et ses enfants – trois fils forcément – embarquèrent sur un bâtiment de fortune, si l’on veut bien redonner à ce mot son sens premier – la chance – et accepter que, contrairement à l’Ulysse du cheval de bois, Noé ne trouva pas l’idée en lui-même mais sur ordre venu des cieux, lesquels, plus prédiluviens encore que lui, amoncelaient dessus les têtes de sacrés nuages emplis de tous les déferlements pluvieux – et plus vieux – à venir. Il fallait se mettre à couvert pour sauver l’humanité dont personne ne nous dit non plus quel était son état d’alors. On comprend – si l’on peut dire, la zététique ayant ses limites – que les animaux de toutes espèces trouvèrent aussi refuge dans la nef, à la condition qu’ils y entrassent accouplés, les meutes, troupeaux, hardes, essaims, nuées, houraillis et autres associations animalières étant proscrits. Noé, qui de fils en fils, descendrait en droits fils d’Adam lui-même, Noé le (plu)vieux – cinq cents et jusqu’à neuf cents ans selon certains généreux – en sauvant femme, enfants et bestiaire ordinaire, sans oublier la plantation de la vigne et la sauvegarde du rameau d’olivier dès que sa nave se fut posée au sommet d’un mont volcanique couvert de neiges éternelles – mais non, ce n’était pas l’Etna – le bon père Noé fut, à nos yeux, un grand pécheur par omission, bien qu’une fois encore il l’ignorât. L’heure du débat sur l’intentionnalité de la faute, n’avait point sonné.
Assurément, le dieu unique des temps anciens n’était pas encore le bon dieu des nouveaux, celui-là colérique et négociateur tel un bataillon de dieux grecs, celui-ci arrangeant et pardonnant les offenses, dit-on. Quel manquement, reportable plus au divin donneur d’ordre qu’à son exécuteur scrupuleux, quel manquement suprême fit de ce récit archi-connu une faute majeure contre l’humanité ? Précisément son bestiaire, sa composition, sa conception, sa constitution, formation, élaboration, en un mot, sa signification, son sens, l’interprétation apoétique qui s’en dégage, inévitablement plate, effroyablement dénuée de toute créativité, osons ce mot. Noé, l’agent tatillon – craintif ? – des commandements venus d’en-haut, manqua à tous ses devoirs humains rien qu’humains que sont l’insubordination et l’indocilité agiles du poète à l’ordre du monde, des mots, des cieux … Noé, manquant d’extravagance mais point d’obéissance, ne fit monter sur son bateau aucun poète, aède d’avant l’heure, barde d’avant la lyre, troubadour d’avant l’amour, homme ou femme de plume, de calame, de stylet d’avant stylo, écrivain d’avant la grammaire, Noé manquant d’imaginaire ne pensa pas qu’il pût déléguer un rêveur, un songe-creux, un visionnaire, un puissant subtil. Noé par excès de conformisme nous donna le nécessaire et nous priva de l’inutile, seul superflu qui nous soit essentiel, nous qui lisons les poètes ou le sommes chaque fois que nous modifions le cours du temps, de l’espace, des choses, du monde, par l’usage dans la rage et le parti pris des mots.
E la nave va, au pays des catoblépas et boramets, les plus connus de ces fabuleux esmerveillables, qui à eux seuls – mais ils ne sont pas les seuls – seraient un argument définitif contre les tenants de la preuve de l’existence de Dieu par la perfection ou l’ordonnancement parfait de la nature et mettraient à bas toutes les taxinomies dont l’âge et l’esprit classique qui n’a pas d’âge, raffolent, las pour eux ! car les poètes ont inversé l’ordre commun : les mots font les choses qu’ils nomment, ou, nous éloignant un peu de Michel Foucault qui le dit autrement, le catoblépas existe, Léonard de Vinci l’a écrit et décrit dans ses Carnets, Flaubert dans La Tentation de Saint Antoine. Il ne s’agit pas de changements de signification, mais d’invention, de création par le maniement du langage de ce qui, sans lui, n’existe pas. L’écrivain, le poète ne sont thaumaturges, demiurges que par l’audace qu’ils mettent à brouiller les mots, les pistes, le monde, à faire voler en éclat les visions et représentations unitaires auxquelles nous donnons quitus – l’Histoire, et singulièrement l’Histoire naturelle, est écrite par des gens sérieux, leur écriture linéaire – héritière de Linné, linné-ère. Le critère normatif de l’usage des mots se modèle sur les renseignements de la sensation, majoritairement de la vue. Aussi, les catoblépas, boramets, et autres … ne sauraient être : inclassables, ils n’entrent pas en taxinomie. Nous avons une pensée émue pour Maupertuis qui, au XVIIIe siècle tenta la synthèse ou la compatibilité entre le clinamen de certains atomistes antiques et la théorie moderne à venir des mutations génétiques, pour rendre compte à la fois d’un équilibre satisfaisant du « tableau des espèces » et de leur évolution constatable. Ce que Foucault appelle le système des erreurs à l’infini. « De la possibilité des chimères » est une assertion dorénavant non seulement acceptable mais nécessaire. Il y en eut toujours, rétorque-t-on, certes, mais seulement depuis que l’homme les écrivit. La réflexion sur l’auto déploiement du monde par le langage ne s’est pas toujours faite, elle est même récente et non résolue, ce qui est une chance. Cette multiplicité énigmatique nous la devons aux réflexions philologiques de Nietzsche pour qui, l’impossibilité radicale de maîtriser le monde par le langage, n’est pas due à l’infinité du monde mais à celle de la langue. Qui parle ? demande-t-il incessamment. Les mots, les mots seuls, seulement les mots, non pas (leur) sens, mais leur être énigmatique et précaire, poursuit Foucault.
L’amphisbène, l’ouroboros, le boramets, le gongyle, le catoblépas, existent. Ils apparaissent de textes en textes, en description ou évocation proches, ils sont connus, reconnus, leurs traits sont fixés dans un « bestiaire » fantastique confectionné depuis l’Antiquité qui varie assez peu :
« C'est un animal qui n'est pas très grand ; il est paresseux de tous ses membres, et a la tête de telle grandeur qu'il la porte malaisément, de façon qu'il reste toujours incliné vers la terre ; autrement il serait une très grande peste pour les hommes, parce que quiconque est vu par ses yeux meurt subitement. » (Vinci)
« Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement ; — et la mâchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans m'en apercevoir. » (Flaubert)
Ils sont empruntés à Pline, à Lucain, au Physiologus qui connut une carrière ininterrompue (d’origine imprécise, grecque vers le IIIe siècle, traduit au IV, recomposé par Jean Chrysostome au Ve) à Solin, Isidore de Séville … certains étaient de vrais « classiques », tel Le Bestiaire d’amour de Richard de Fournival dont le succès ne se démentit pas jusqu’au XVIe siècle, le succès de leur succession.
Il serait mensonger de laisser croire que ces monstres – mais au fait, plus ou moins monstres qu’une girafe, un rhinocéros ou un dromadaire ? – n’existent que dans des littératures d’un passé qui nous est inconnu ou sans intérêt, ou trop difficile d’accès ; ou encore qu’ils ne sont, quand on les rencontre dans des œuvres modernes ou contemporaines, que des signes d’érudition ou de « culture » ; déjà la liste est longue de ceux qui, disons depuis Rabelais, ont largement puisé dans les portraits animaux tératologiques ; elle n’a jamais cessé de s’allonger, Borges bien sûr, Gaëtan Soucy, Beauvoir fait du catoblépas qui se mange les pieds un « animal métaphysique » ou peut-être une métaphore, dans Les Mémoires, et Barjavel dans La faim du tigre l’occasion d’une analogie : Le comportement général du monde vivant fait penser à celui du légendaire catoblépas qui s’auto dévora en commençant par le bout de sa queue, tant il avait faim et tant il était stupide, ces traits les plus communément rapportés. La liste est étonnamment assez longue.
Bien moins cité de nos jours, le boramets ou borametz, mérite un petit compliment. Si notre bon père Noé avait songé à l’entrer en son bateau – pourvu qu’il eût pu le saisir – il aurait eu un animal et une plante dans la même créature – un zoophyte – mais les plans divins en eussent été changés, et la nature si bien faite et ordonnée, bousculée de produire un fruit au goût de mouton et à la figure d’agneau en haut d’une tige couverte d’une sorte de toison ou de fourrure, laquelle tige se répand horizontalement au-dessus du sol laissant retomber quelques brindilles lui tenant lieu de pattes. Toutes les sources s’accordent pour dire que même le loup s’y laisse prendre. Il intrigua à ce point quelques scientifiques en mal de notoriété au siècle dix-neuvième, qu’ils se mirent en quête de lui trouver une existence réelle, végétale et exotique. Ainsi le borametz fut (momentanément) décroché du répertoire des légendes pour devenir une espèce de fougère sur laquelle on a débité tant de fables, mais une fougère de Sibérie tout de même ; on ne retiendra pas le nom de cet hurluberlu, qui en 1812 débaptisa le borametz devenu un vulgaire Agneau de Sibérie, on notera l’hésitation onomastique …peut-être notre chercheur-trouveur se souvint-il qu’au Moyen-Âge, on l’appelait indifféremment Agneau de Scythie ou Agneau de Tartarie, une petite ruse pour qu’on ne l’oubliât point, ce qui pourtant arriva.
Reste à dire le meilleur qui ne se peut dire : l’incroyable, infinie, faramineuse, colossale, sidérante, ébouriffante, époustouflante, renversante et … inouïe créativité de nos contemporains, inventeurs par les noms qu’ils leur donnent, d’animaux fantastiques. Michaux (in La nuit remue) qui a glissé parmi les siens – la darelette, l’épigrue, la cartive – quelques-uns historiquement répertoriés, et les affuble tous de caractéristiques particulières et particulièrement inspirées : des Bourrasses à trois rangs de poches ventrales, des Chougnous en masse gélatineuse ou le Cartuis avec son odeur de chocolat ; Valère Novarina dont l’inventivité lexicale n’a d’égale peut-être que la variété des plumes des 1111 oiseaux de son Discours aux animaux duquel je prélève : la limnote, le lure, le narcile, le sémelique, l’hippiandre, l’hypille, le figile, l’ancret, le drangle … les bien nommés « en voie d’apparition » dans une publication très sérieuse ; pas moins fertiles les trouvailles – fallait-il s’attendre à autre chose ? – des Oulipiens, qui, sur le modèle de leurs célèbres mots-valises, confectionnés à partir de mots distincts raboutés (et non comme cela se répand dans les conversations et la presse, des mots fourre-tout), des animots-valises qui nous régalent : sardinosaure, homarcassin, kiwistiti …
… et soudain, on doit se sentir pauvre en mots …
« je vois palpiter certains mots »*
(*Michel Leiris – in Biffures)
Un aigle tourne
l’eau se fige en miroir sous la neige de nuit givres légers brisés aux angles noirs des roches et leurs chagrins de plomb glacent les hirondelles
et les oiseaux de pluie
découpé en javelines cruelles le temps adosse les guèdes sauvages et jaunes d’ardeur sombre et crue aux douleurs anciennes aux dolmens cachés dans les bois disparus à ma main retombée qui ne se lève plus aux branches défeuillues si loin du frifilis du vent aux pieds des petits enfants flic-flaquant dans les champs dans les prés gambillant
alors le papyrus remisa mes mots en son ombrage
le soleil mit le rouge aux joues du ciel
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