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Broquillette d’un soir de pluies et

14 Janvier 2026 , Rédigé par pascale

parce qu’il y a des livres jamais rangés …

tôt ou tard vous tombez sur les lignes qui disent exactement ce que vous auriez aimé et voulu dire ; longtemps vous avez tourné autour, vous l’avez approché, vous avez cru le tenir, vous n’en étiez pas si loin. Cette « chute » toujours illuminante, peut avoir deux effets contrariés selon l’état de votre âme, de votre cœur, de votre vie ; vous pouvez estimer que tout est plié, puisque tout a toujours déjà été dit et resté sans effet sur la « littérature », la frustration engage en vous un terrible combat que vous allez perdre ; vous pouvez, au contraire, entendre là une invitation réelle, un signal plus encore qu’un signe à oser l’audace y compris de cette tautologie … Ce que vous venez de lire vous engage à ne pas renoncer, là est le tout, là est l’essentiel, est ce à quoi vous croyez de tout votre être : il n’y a pas d’écriture sans réflexion sur l’écriture et confirme les raisons, si difficiles à tenir devant des lecteurs lambda confortés dans leurs pratiques par les succès de librairie et des media conjoints, pour lesquelles vous avez, et vous le dites, la plus grande suspicion. Vous le dites trop, on ne vous le pardonne pas. Vous savez, cela est vissé à votre cerveau mieux qu’une casquette sur la tête, vous savez qu’hors cette réflexion, avec elle celle des usages de la langue d’écriture, la glissade accélérée de la vie des livres au-delà d’une saison et d’une mode, va mener à leur disparition définitive, non par suppression de leur existence matérielle (1) mais de l’art d’écrire, l’art des Belles-Lettres … il n’y a plus guère de mots assez puissants à opposer à ce constat.

En 1948, Michel Leiris se désolait d’être séparé de la nature par une multiplicité d’écrans (2). C’était, bien entendu, une métaphore. Quelques lignes plus loin il rédige ce qui m’impressionne si fort au point de le saisir et recopier sur-le-champ sans rien ôter.

Dans chaque phrase que j’agence – ou presque – apparaissent tôt ou tard (surgis d’emblée ou introduits après coup) un nombre variable de mots jouant un rôle de second plan, soit qu’ils répondent à un besoin (de jour en jour plus accablant) de précautions oratoires ou d’attendus circonstanciés, soit qu’ils figurent de simples chevilles dues à mes exigences pour ce qui touche au rythme (puisqu’il s’avère que, même si j’écris en prose, je ne puis m’empêcher d’exprimer ma pensée sous forme de périodes, de groupes de propositions toujours plus ou moins cadencées).

Avec une lucidité remarquable et un regard aussi acéré qu’intransigeant sur sa « pratique » de l’écriture, Leiris se demande, à haute voix en quelque sorte, si l’obsessionnel auto-examen de ses textes, du choix de ses mots, leur nécessaire vivisection, relèvent de correctifs – ce qui serait, somme toute, la moindre des consciences professionnelles – ou de vulgaires tampons sonores dont je rembourre ma phrase, ainsi fait un maquignon qui, pour mieux la vendre, donne bonne allure à sa bête malade. Pris entre deux exigences – la logique du discours et son balancement – l’écrivain véritable, vrai, avéré, porte en lui le doute permanent, non de ses « raisons » d’écrire, qui est, paradoxalement, une question externe à l’écriture, mais surtout, mais avant tout et pour toujours de ses façons d’écrire – ainsi parle-t-on en couture. Cette indifférence en a gagné plus d’un qui tiennent plume comme d'autres le crachoir ou la dragée haute, et parfois la chandelle. La Littérature y a perdu son excellence qui devrait être sa norme.

  1. quoique ! car ce qu' "on" en dit, les paraphrases, les résumés et "meilleures pages", suffisent dorénavant à la plupart; sans parler de la puissance de frappe de ces formules définitives : « je lis beaucoup, j’aime beaucoup lire » auxquelles, emportant tout sur leur passage, vous n’osez plus jamais demander : et que (quoi ? qui ?) lisez-vous ?
  2. Michel Leiris, Biffures [1948], Paris, Gallimard, coll. «­LImaginaire », 2010, p. 84.

Machiavel inconnu

8 Janvier 2026 , Rédigé par pascale

 

« quel est le pied que Machiavel commençait à déchausser le premier ? «  Giuseppe Prezzolini – Vie de Nicolas Machiavel Florentin – Paris 1929 (traduit de l’italien)

« Quelque léger qu’il fût, à l’exemple de la plupart de ses contemporains, dans sa conduite et dans ses discours, le salut de l’État n’en était pas moins sa pensée dominante » - Jacob Burckhardt – Civilisation de la Renaissance en Italie, tome 1 – p 135

 

On ne sait rien d’essentiel du Machiavel que l’on prétend connaître au seul prononcé de son nom. Les litanies d’erreurs, de contre-sens, d’incompréhensions et autres mésinterprétations que le machiavélisme venu de lectures étiques, partielles, non accompagnées, a imposées dans le langage courant, sont consternantes, bien qu’il ne soit pas le seul pour qui l’excès d’usage se manifeste en proportion de l’absence de savoir, mais il est de ceux dont le nom propre n’est plus qu’un mot communément servi hors de toute référence, serait-elle lointaine ou atténuée, à ce qu’il fut réellement, ce qu’il écrivit positivement, ceux qu’il rencontra vraiment, Einstein est de ceux-là, et d’Épicure, glorifié dans des débordements de sottises, tout le monde sait qu’il est « grec » et « philosophe » ! De bornes indéfinies surgit l’étroitesse ! Mettons au défi les péripatéticiens de nos grands boulevards de situer Machiavel dans son siècle, caractériser ses textes et travaux, identifier quelques contemporains qui le fréquentèrent de près ... 

Rien n’est plus nécessaire, pourtant, qu’un regard panoramique – qui balaie le paysage d’en bas et d’en haut, ce que Machiavel lui-même recommandait métaphoriquement dans la dédicace du Prince – et même rhizomatique, qui (se) décentre pour mieux féconder des hypothèses proches mais restées dans l’ombre, une « indirection » si l’on veut bien ne pas donner à ce barbarisme un sens négatif, mais en faire la condition de possibilité d’un enrichissement, la certitude d’abattre des préjugés. On pourrait reformuler dans les termes mais pas dans la difficulté, l’éternelle question du rapport de la biographie à l’Histoire, aussi de l’intrication des évènements d’une existence individuelle à la genèse d’une œuvre qui, non seulement les dépassera mais s’en détachera.

Machiavel est de ceux qui côtoyèrent les plus grands depuis une fonction importante mais sobre, ou insuffisamment décrite pour qu’on en retienne à peu près rien : des milliers de notes, comptes-rendus, récits, « topo », mémoires, rapports, rédigés avec soin et application pour la Seigneurie de Florence dont il était Secrétaire – rôle et responsabilités immenses – et dont la vie, dans ses manifestations les plus matérielles, administratives, gestionnaires, politiques passait sous sa plume, dans ses moindres détails,  au point qu’il resterait encore aujourd’hui à dépouiller des milliers de pages de sa main aux archives florentines. Pendant quinze ans, Machiavel fut au service de sa ville, soit attaché à retranscrire les Consulte e Pratiche des assemblées diverses et variées entendues pour avis selon le degré d’influence de leurs participants, soit comme envoyé diplomatique, ambassadeur en quelque sorte, à l’étranger, ou dans une autre ville ou province d’Italie.

Quand on naît à Florence en 1469 – nombre d’habitants évalué à environ 90 000 – on ignore encore tout de ses magnificences, et que, cette année-là, un Médicis succédera à un autre, pour la quatrième fois depuis une bonne trentaine d’ans : Laurent, Lorenzo il Magnifico. Cette famille de banquiers, dans la place depuis un siècle, n’a pas ferraillé pour installer sa toute-puissance, il lui a suffi d’être fortunée et habile. Le nom même des Médicis – Medici, « médecins » en italien – résonne en France et en français suffisamment pour qu’on oublie d’où il vient et ce qu’il signifie… et que, sur la tombe d’un autre célèbre, Côme, Cosme, Cosimo, il est écrit « Pater Patriæ » ; le « simple marchand », ainsi aimait-il se présenter, n’en était pas moins le mécène prolixe et le plus politique. Disons que le bouillonnement culturel et artistique de Florence sous les Médicis est, de nos jours, à ce point connu et enseigné que ce serait une faute de goût d’y revenir ici. Reportons cependant les termes de Machiavel quand, dans les Histoires florentines (livre VII, 2) il narre le « parcours » politique de Cosme à travers les méandres des modifications législatives et politiques de Florence : Cosme, de son côté, dissimulait. Machiavel, lui, ne cache pas son admiration ; on a tant dit, à juste titre, qu’il l’avait tout entière dévolue à César Borgia au moins jusqu’à sa chute, qu’elle recouvrit celle, bien réelle, qu’il avait aussi pour Cosme.

Machiavel est nommé ou plutôt préféré, à quatre autres, en juin 1498, comme secrétaire de la nouvelle République de Florence, qui vit Pierre de Médicis, le père de Laurent, chassé de la ville tandis que le pape ordonnait de brûler Savonarole. Certes, le moine exalté avait répandu la terreur et la pudeur, condamné les splendeurs, mais réalise-t-on bien le « climat » d’une cité qui voit se succéder avec l’intrépidité du cours de l’Arno, les fastes, les fêtes, les assassinats, les trahisons, et se côtoyer les gueux, les princes et les génies. Machiavel entrait dans la vie politique de son pays par l’escalier de service. Ce n’est pas très glorieux – non plus de le dire ainsi – mais c’est exact. L’auteur de la formule, dans une biographie stylée quant à l’écriture, fluide quant au récit, à gros traits quant à l’Histoire, bien dans le ton du début du xx è (1), en dit beaucoup parce qu’il le dit bien ; ainsi il peint – plus et mieux qu’il ne dépeint – un homme modeste employé pour un salaire modeste à de modestes tâches de rédactions et de compilations qui passait la plupart de son temps à établir des rapports et écrire des lettres. Pour notre chance et celle des historiens et des philosophes, il accomplissait sa charge dans une commission – une délégation, un bureau – dédiée aux « affaires politiques et militaires », qu’elles soient économiques, financières, diplomatiques, ce qui le fit aussi se déplacer, voyager, s’occupant des travaux ou des soldats, des comptes ou des vivres ; il avait accès aux deniers publics, aux donneurs d’ordre, aux puissants et à leurs subalternes, et le ci-dessus généreux biographe et lyrique, de mêler à ces renseignements sérieux quelques légèretés en demi-mots, que confirmera d’ailleurs la lecture de sa correspondance privée. Où l’on découvre, mais pas seulement là, un Machiavel inconnu, Machiavel en négligé vs Machiavel de velours.

Il faut imaginer Machiavel sur des terrains de guerre, sur des chantiers, à des tribunes, à la table des princes et des rois. Cet homme d’action, de décision et de proposition, n’est pas un écrivaillon écarté du monde dont le bruit et la fureur lui parviendraient depuis la fenêtre d’un cabinet de chancellerie, il est un écrivain – et quel écrivain ! précis et lumineux – lettré, informé, impartial, affûté et rigoureux. Il le dit lui-même, en plusieurs endroits : il n’est pas de ceux qui bâtissent des théories, ni de ceux qui laissent leurs récits s’emporter en termes pompeux et emphatiques, emportés qu’ils sont eux-mêmes par le succès des vainqueurs (2). Celui dont on ne cesse de mettre en valeur le rapport passionné avec les historiens de l’antiquité, qu’il pratiquait assidûment et connaissait par cœur, celui-ci écrit pourtant : Tous les hommes louent le passé et blâment le présent, et souvent sans raison. (…) ils vantent les temps qu’ils ne connaissent que par les écrivains du passé. (ibid. 2) Aussi, dans sa dédicace du Prince à Laurent de Médicis, il ne manque pas de rappeler sa longue expérience des choses modernes, et ce qu’[il a] compris au cours de tant d’années, avec grand travail et danger de [sa] personne. Son rapport aux textes des Anciens est d’exemplarité, (au sens d’illustration) d’étude, de paradigme ; il réfute toute théorie politique comme théorie, au profit des faits, des réalités, des choix et des décisions qui ne sont « bons » qu’en raison de leur réussite ou efficacité réelles. Il cherche à établir des explications, des causes, non des abstractions, encore moins des utopies, ce terme forgé par Thomas More dont le livre éponyme fut publié en 1516, l’a-t-il lu ? il n’en dit mot. En revanche, il conseille sans la moindre ambiguïté de considérer les actions des grands personnages, qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui, à l’aune de la guerre, de l’exercice de la guerre, des gouvernements en guerre etc. (3) et – à tout seigneur tout honneur – n'oublie pas de lui dire qu’un Prince ne peut se passer de bons secrétaires ou ministres, ce serait une faute, l’italien dit errore ; plus loin, réaliste penseur même dans le bannissement, d'oser cette hardiesse polie : le Prince, pour maintenir son ministre (on notera le passage au singulier) doit lui donner honneur et finances (...)afin que les grands honneurs et richesses qu’il lui donnera ne lui en fassent point désirer de plus grands. La première partie de la demande le concerne directement, la seconde est une recommandation, peut-être un rappel, une lucidité c’est certain.

Alors, se pourrait-il qu'il y eût un Machiavel facétieux ? Machiavel léger, inconstant, lascif (4) ? Machiavel amoureux ? émerveillé ? ou Machiavel silencieux, muet, mutique même ? autant de Machiavels plus inconnus que le mieux connu ne l’est déjà ; en toute logique le plus rare, sans être ni absent ni fictif, qu’il faut lire entre les lignes et parfois reconstruire, depuis ses 23 délégations à l’étranger et/ou déplacements à l’intérieur ; 4 visites au roi de France ; 2 à l’empereur Maximilien, 2 à la cour de Rome, 3 à Sienne, une à Pérouse… à Pise plusieurs fois pendant le siège de cette rivale ennemie de Florence qui le lui rendait bien. Les mercenaires, motivés par le seul intérêt pécunier, il connaît ; les orgueilleux ou les incompétents, les cruels, les sanguinaires, il connaît ; des cardinaux qui fomentent contre le pape, il connaît ; la vengeance froide selon César Borgia, il connaît, dont on a pu dire que c’est lui, au fond, le véritable inventeur du machiavélisme, car ni Borgia ni aucun autre n’ont rencontré un penseur politique ou un philosophe de l’histoire au sens où nous l’entendons et décidons de le lire, mais l’envoyé et employé de la (petite mais puissante) République de Florence, Florence la belle lumineuse, qui vit naître, peindre, écrire, sculpter les plus grands génies. Machiavel y connut aussi la prison pendant un mois et les six coups d’estrapade auxquels un juge le condamna pour s’être trouvé dans les parages et alentours de deux apprentis conspirationnistes, nostalgiques de Savonarole. Son élargissement, serait-il dû au tout nouveau pape, un Médicis, Jean, renommé Léon X, ne vaut ni pardon ni indulgence : il fut éloigné des siens, de sa charge, de sa ville, mais nous permet, aujourd’hui, de lire avec délectation celles de ses Lettres familières rescapées de la disparition, et Le Prince (5) évidemment, rédigé pendant cette disgrâce. On connaît, et on aime, ses descriptions paysagesques et comment il occupait son temps : la très fameuse lettre à Vettori, 10 décembre 1513, dans laquelle il narre ses soirées solitaires de lectures (Dante Pétrarque, Tibulle, Ovide) et ses promenades du jour, a toute notre admiration émue depuis longtemps et pour toujours. Mais là-bas, à Florence, il manque à quelques-uns, aussi à quelques-unes. Nerli, son ami, lui écrivit : « Depuis que vous n’êtes plus là on ne parle ni de jeu ni de taverne, ni de rien ». On ne faisait pas qu’en parler d’ailleurs, on pratiquait et il l’écrivait. Voilà pourquoi et comment on dispose de missives assez débridées et une au moins, rédigée depuis l’exil en août 1514, fort amoureuse et sans nom, contrairement aux prénommées connues de tous ceux qui partageaient ces femmes très hospitalières, Machiavel compris. Cette créature si courtoise, si délicate, fut son grand et tardif amour, jamais identifiée. Toujours à Vettori, c’est un homme épris et lucide qui avoue « J’entre probablement en grand souci, tamen je sens jusque dans ce souci tant de douceur » et promet qu’à Vénus et Cypris désormais tout acquis, il a quitté toute pensée de ce qui est important et grave, qu’il ne lit plus les antiques, n’y trouvant plus de plaisir, non plus aux affaires d’aujourd’hui, tout aux tendres entretiens avec celle des liens de laquelle il ne voudrait pour rien au monde [s’] affranchir. Bien sûr, il est certain qu’il ne tint pas parole pour les affaires du monde et de Florence. Dès le mois de décembre suivant, la très longue lettre qu’il rédige au même, est emplie de stratégie, politique, calculs militaires et autres réflexions très prosaïques pour qui terminait la précédente ainsi : dans mes amours je trouve toujours plaisir et bonheur, une sorte d’aimable fin de non-recevoir pour toute proposition d’échanges plus réalistes.

Après le Machiavel prolixe en écritures par nécessité, le Machiavel concentré sur une œuvre écrite induite et portée par l’éloignement et l’inaction forcée, et l’inévitable correspondance privée et amicale que la situation engendre, dans laquelle il se fait confident et confiant ses secrets à bas-mots, un Machiavel muet, invisible, mais que tout porte à authentifier, a bel et bien existé. Les dates sont là, les faits sont là, la rencontre n’a pas pu ne pas avoir eu lieu, et cependant, ni l’un ni l’autre – c’est le plus mystérieux – ne l’évoque. Elle est, pourvu qu’on l’envisage – gardons à ce terme son sens premier – bouleversante, elle en hanta quelques-uns. Elle me tracasse, agite mes pensées, embarrasse mon esprit, mes mots, me travaille et pique ma curiosité, elle me trouble.

Il est certain qu’à l’été 1502, fin juillet plus précisément, Machiavel se rend à Urbino où Léonard de Vinci se tenait depuis la fin du mois de juin, il disposait d’un laissez-passer en tant qu’ingénieur militaire, accordé par César Borgia dont il quitta la cour en février 1503 tandis que Machiavel y résida plusieurs jours encore jusqu’en janvier. Il n’est pas pensable qu’ils ne s’y soient ni vus, ni rencontrés, ni côtoyés. Nouvelle chance : le 26 juillet suivant, Léonard se rend à Pise. Il s’agit d’étudier le détournement du cours de l’Arno, lequel est envisagé dans un projet de Machiavel, qu’il a présenté au Conseil des Dix : noyer, inonder ou assécher Pise, seuls moyens de s’en débarrasser ! Il se rendra (aussi) sur place. Nouvelle chance : en octobre 1503, Léonard reçoit commande pour la fresque monumentale La Bataille d’Anghiari – Machiavel ne peut pas n’être pas au courant, d’autant qu’on le voit à la signature du contrat, à Rome, en mai 1504. Le chantier de l’Arno que l'un a pensé et l'autre doit réaliser, commencera en août cette année-là, mais en octobre, un orage aussi violent que destructeur va ravager les travaux de dérivation qui ne reprendront jamais. Et de cela, rien. Rien, pas un mot, pas la moindre notice, notule, virgule (6) alors que la probabilité que ces deux-là aient pu se parler, échanger, qui plus est sur des questions esthétiques, techniques, sur l’art ou la politique est nulle : c’est une certitude ! doublée d’une énigme. Que l’un se soit tu et l’autre pas, sans présager lequel, reste une hypothèse acceptable, mais que les deux ait adopté le même silence, est tout bonnement inconcevable, plus encore qu’aucun n’ait tenu récit, ni laissé une trace, même brève, de la contemporanéité de leurs présences, à plusieurs reprises et pas à la sauvette. Cela suffit-il pour la nier ou la taire ? ou, comme quelques-uns s’y sont risqués, la tenir pour réelle quitte à la mettre en mots, sans aucun document, au nom de la fiction, de la littérature, comme un devoir, une déontologie, une dette à rendre à ces deux géants, emplir ce manque à jamais incomblé ? Il est certain, pour finir, que les textes de Machiavel sont d’un peintre léonardesque : les métaphores paysagées, l’importance du regard dans le choix des mots et des postures, et, dans cette incroyable lettre où, en 1509 – date postérieure à celles des rencontres indiquées – où Machiavel raconte à son ami Guicciardini, en des termes choisis pour la force de leur représentation dans le registre de la tératologie, sa « visite » à une prostituée monstrueusement hideuse : chauve, ; ridée ; des poils pleins de lentes ; deux yeux chassieux ; des narines pleines de morve (7) et ce n’est qu’une partie de la description, suffisante pour penser, de suite, aux buboniques esquisses ou études de Léonard, d’un esthétisme puissant – celui de la laideur. Enfin, inviter à relire de telles lignes : « Quand le soleil est au couchant, les brouillards qui tombent rendent l’air épais et les objets qui ne sont pas touchés par le soleil rougeoient ou jaunissent, selon la couleur du soleil à l’horizon (…) » (8) dont on se met à rêver que Léonard aurait pu aussi les prononcer à l’oreille de ce Niccolò Machiavelli rencontré dans la campagne dorée de Toscane, et ailleurs, qui, mais il l’ignorait peut-être, décrivait si bien l’automne.

  1. Giuseppe Prezzolini -Vie de Nicolas Machiavel - Florentin – Paris 1929 –(traduit de l’italien)
  2. Sur la première décade de Tite-Live, Livre second, Avant-propos ; ibidem.
  3. Le Prince, XIV – Sans oublier, bien sûr, son presque jamais cité ni lu L’art de la guerre. Mais aussi, mais surtout que le « périmètre » de son Secrétariat fut pendant 15 ans (quand il écrit Le Prince, il n’y est plus) « les affaires politiques et militaires ».
  4. dans une lettre au bon Vettori (août 1514)
  5.  Aussi La Mandragore et Belfagorre.
  6.  en note (67-4) dans l’édition Berger-Levrault p 142 du Traité de la Peinture, une supposition mollement soutenue selon quoi Machiavel a pu être l’auteur de la notice de présentation des conditions d’obtention du contrat, autrement dit, un document purement administratif.
  7. Sandro Landi – Machiavel - 2014
  8. in Traité de la Peinture

d’un après-midi de feuilletage livresque, annotations, notules, apostilles

3 Janvier 2026 , Rédigé par pascale

 

 « (…) la mer barbouillée au sel fin »

Raymond Queneau - Bois in Les Ziaux

 

L’évidence de l’image nous saisit, rappelant que le plus simple en art est le plus difficile. De la banalité à l’hermétisme, le nuancier de l’écrit (une telle expression n’a pas de place dans la spontanéité orale, sinon par sertissage d’une citation, et encore !) le nuancier de l’écrit est infini, pas la perfection de ce qui se suffit à soi-même, contrairement – et là je ne vais pas plaire à tout le monde – aux paraphrasages et autres tautologies auxquels les enseignants se livrent avec complaisance, invitant leurs élèves à faire de même avec lassitude. La mer barbouillée au sel fin — justement on ne s’en lasse pas, pour autant qu’on n’encrasse pas ces quatre mots, simples, courants, ordinaires, qui font à eux seuls une bijouterie inimitable : personne ne pourrait s’y risquer sans risquer l’imposture. Tout est là, huit syllabes ne sont pas un octosyllabe, mais huit qu’il faut entendre et voir dans le silence épais d’une admiration jussive.

 

Sartre lecteur de Ponge

Rien ne semble plus dépareillé, à première vue, que le rapprochement de ces deux noms, aussi éloignés que le Néant peut l’être d’un Galet … quoique. Contemporains, nés et morts à quelques années d’écart, ils sont chacun, pour le vingtième siècle dans lequel ils occupent une place de choix comme on dit, un fleuron dans leur « spécialité » et placés, pour cette raison, en leur « case » respective, soit la philosophie pour l’un, la poésie pour l’autre. Tout est bien rangé dans le meilleur des mondes de l’instruction du grand public, ne les aurait-il jamais lus. Ponge n’a jamais caché à quel point il se méfie des « idées », en quoi se tenir à l’écart de la « philosophie » serait plutôt une mesure de bonne santé poétique, et Sartre, s’il s’est fait un nom dans la littérature engagée, le mot est important – romans et théâtre – ne revendique aucune œuvre poétique. Ponge écrit à Camus qu’il ne tient pas pour la confusion des genres, et qu’à celui de la philosophie il en préfère de moins volumineux. Moins tomineux. Moins volumenplusieurstomineux. Une critique plus précise peut même être tenue pour pertinente dans certains cas : si la philosophie s’empare de la littérature, elle risque d’en annuler le caractère propre, précisément en (la)réduisant à des idées. Relisant pour la énième fois ces échanges développés tant dans les textes des deux protagonistes que dans des recensions savantes et précises, je ne parviens pas à arrêter – pour moi-même – une position définitive, sinon de reconnaître à Ponge que les littéraires qui se piquent de philosophie en méconnaissent la nature propre – et à Sartre que les philosophes connaissent mieux la littérature que le contraire ; mais que s’il dit bien en disant que « le souci originel de Ponge est celui de la nomination » c’est insuffisant car l’écriture philosophique n’en est ni l’inverse ni la négation ; aussi ce que Sartre appelle son entreprise générale de décrassage du langage ne mesure pas la démarche pongienne en sa subtile entièreté  ; qu’il ne faut pas oublier que ces réflexions se meuvent sur fond de questionnements et remise en cause du surréalisme ; que Sartre « réduit » Ponge à son attention privilégiée – les termes sont de lui – aux choses, en en faisant, un peu rapidement, un poète avec un parti pris matérialiste (une polémique jamais achevée aujourd’hui encore) par exclusion rigoureuse de tout lyrisme (in Qu’est-ce que la littérature ?) ; aussi et encore fait-il de Ponge un phénoménologue, ce qui, précisément parlant n’est pas absolument faux, mais philosophiquement un peu court ; encore et aussi que Sartre aurait aimé que Ponge fût sartrien, rien qu’un peu … et qu’il faudra bien reprendre, retriturer, re-ruminer, ces réflexions inévitables quand on habite passionnément ces deux maisons.

 

La physiologie du goût ou Méditations de Gastronomie transcendante

Le titre dont on ne connaît généralement que la première partie, suffit à déclencher en moi, une brassée, un archipel, un concert – foutraque – de remarques. Le bon Jean-Anthelme Brillat-Savarin, de son livre ne connut pas la première parution, mort qu’il était depuis peu, ou qu’il allait l'être dans le même délai, il y a une petite différence selon les sources. Personne ne s’étonnera que je fusse arrêtée par les termes de Méditations, lequel a toujours pour moi, avant tout et contre tout, une connotation cartésienne, et transcendant(e) faisant pléonasme s’il n’y avait la Gastronomie interposée, ce qui, cette fois, risquerait de faire oxymore : qu’est-ce qu’une gastronomie transcendante ? on éliminera, de suite, la piteuse confusion que le profane en veine de visibilité terminologique, opère avec transcendantale … Kant jamais en repos dans son tombeau. Pour rappel, Balzac en rédigeant une préface pour une nouvelle édition de La physiologie, nous donna son Traité des Excitants modernes.

S’il fallait, des vingt aphorismes exposés pour commencer, reporter ceux dont la consistance métaphysique ne fait aucun doute dès la première lecture, ils seraient : (…) l’homme d’esprit seul sait manger / La qualité la plus indispensable du cuisinier est l’exactitude : elle doit être aussi celle du convié / Celui qui reçoit ses amis et ne donne aucun soin personnel au repas qui leur est préparé, n’est pas digne d’avoir des amis / Convier quelqu’un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu’il est sous notre toit/ – c’est moi qui souligne. Où il est question de célébrer prioritairement l’entendement et l’acribie, où l’on reconnaît une certaine parenté avec l’Ethique à Eudème d’Aristote – à propos du soin que l’on doit à ses amis, où l’eudémonisme est une obligation des mêmes envers les mêmes. Et pour l’ensemble, comme indispensables liens entre les hommes, gastronomie et science du goût, relèvent de la politique – depuis la plus haute antiquité et en cette signification. Brillat-Savarin ne sera pas le seul ni le premier à dire qu’il n’y a de plaisir de l’esprit s’il n’y a de plaisir des sens, en revanche, que la gastronomie en sa pratique réglée et la gourmandise en son exercice raffiné en sont l’encomium.  A ce moment du laisser-aller de mes propres méditations, je me souviens que L’Almanach des gourmands de Grimod de la Reynière, et Le pâtissier pittoresque d’Antonin (Marie-Antoine) Carême dont le nom fait si bien échec à toutes modesties ou effacements culinaires, cuisiniers, gourmands et gourmets, sont depuis trop longtemps restés clos côte à côte sur la même étagère. De ce pas, je procède à leur exfiltration.  

Le premier de janvier, oh ! ces « inaperçus évènements sensationnels » *

1 Janvier 2026 , Rédigé par pascale

 

*Francis Ponge – La robe des choses

 

Le temps, pénétrant par anacrouse incertaine et lésineuse, aventurait au jour nouveau une lumière caillebotée à travers les nuages ; il garnissait prudemment les heures décolletées d’imprécise dentelle, spumescent et blèche, il emplissait l’avenir de délicates rudentures ;

effleurant en glissant les mémoires recluses ou les oublis tressés au peu de poids des brins des ficelles et des mèches qu’entrelacent nos vies, le temps parfois s’attarde, recompte les étoiles, redescend les chemins de mots bleu-encre reflétés par le ciel immense et muet, il feuillette nos heures ;

il joue les trivelins les turlupins les fagotins, il raboute sans fin les filoches maillées de nos nuits trouées de fournaises éteintes, d’une seconde l’autre il ouvre un jour nouveau, un nouvel an-gelus 

le temps supplie

encore un peu de temps

encore un peu

 

retrouver

l’heure et le lieu

de toutes choses

 

dans le vent

l’avant-goût du temps

a déjà passé

gréé de vœux azurés

et de douceurs profondes

(Paul Klee, Angelus novus, 1920 – )

Savoir terminer une lettre :

26 Décembre 2025 , Rédigé par pascale

 

ou, comment on ne sait plus dire ni écrire :

 

Merci encore de votre courageuse affection et croyez que je vous la rends bien fidèlement. Jean Cassou à Louis Hautecoeur – lettre du 15 octobre 1940 (à l’époque Directeur Général des Beaux-Arts)

 

*

Je vous serre la main le plus violemment qu’il m’est possible — Bonne espérance — je vous écrirai — vous m’écrirez ? pas ? Rimbaud à Paul Demeny, fin septembre ou fin octobre 1870

 

Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite, car dans huit jours, je serai à Paris, peut-être.

Au revoir. Le même, à Paul Demeny, Charleville – 15 mai 1871

 

*

Adieu, tout à vous. La Muse et Dieu vous tiennent en joie. Flaubert à Théophile Gautier – Jérusalem – 13 août 1850. Laquelle lettre mérite qu’on recopie aussi sa 1ère phrase : Je vous embrasse, cher maître, tout le long de cette page blanche que Maxime me laisse.

*

Croyez-moi, Madame, je n’ose dire un confrère, mais un de vos lecteurs les plus sympathiques. Champfleury à George Sand -novembre-décembre 1853

 

Adieu, Monsieur, ne m’oubliez pas quand vous ferez un autre livre. Vous n’aurez pas un lecteur mieux disposé que moi. George Sand à Champfleury, Nohant – Juin 1854

    *

Adieu, je suis toujours Monsieur et plus cher amy,  Le tout Vostre. 

Gassendi, Lettres familières à François Lhuiller, - pendant l’hiver 1632-1633 - lequel signait Gassend. et achevait chaque missive par cette chaleureuse formule. Vrin 1944

*

Mille tendres respects à madame Marcellus. Nous vous aimons plus que la langue banale des politesses ne sait dire. Lamartine, à M. de Marcellus – 1er novembre 1848 ; Lettres inédites, Porrentruy, Suisse, 1944

Je suis toujours hors d’état d’écrire, mais non de vous aimer bien tendrement. Lamartine à M. de Ligonnès – Mâcon, 22 août 1840. Ibidem.

Ne m’oubliez pas. Vous comptez en moi un de vos premiers et plus complets intellecteurs. Il faut un barbarisme pour dire ce que ce mot veut dire. Tout à vousLe même à M. Henri Fondrière – 5 avril 1841 – ibidem.

*

Adieu, cher Benjamin, travaillez comme un forçat. C’est le seul moyen de n’être pas malheureux comme un sot. Julie Talma à Benjamin Constant, 11 thermidor an X (30 juillet 1802) – Plon, Paris 1933.

 Adieu, adieu, mon bien bon Benjamin. La même au même – 16 vendémiaire an XII -ibidem. (on précise que « adieu » à cette époque et depuis fort longtemps, n’est jamais signe d’un adieu, mais d’un au revoir sous les auspices divins)

Vous ne m’écrivez que des mots, et j’y réponds par de longues pages. Rien ne me fait mieux sentir mon infériorité. Comment faites-vous pour dire en une ligne des choses qui donnent tant à penser et à dire ! je vais me mettre à vous admirer ! Julie Talma à M. Martin, Genève, vendredi 20 vendémiaire an XII (13 octobre 1803) - ibidem.

*

dans le respect de l’orthographe originale : 

 

Adieu, Monsieur, aimez moi toujours et me croyez à vous plus qu’homme du monde. Saint-Evremond à Anne Hervart (on rappelle que le prénom, Anne, est alors masculin) Septembre 1669 – Lettres tome I - édit. Didier, Paris 1967 –

Qui s’exemtera d’estre à vous, Madame ? Vous inspirez de la passion à tout ce qui en est capable, et la raison vous donne ceux que la passion ne touche plus. Le même, à Madame Mazarin (une nièce du Cardinal, également expatriée à Londres, dont S-E fut très épris sans que ce fût réciproque) date incertaine, 1677 ou 78. Ibidem.

Adieu, Monsieur ; j’ai voulu égayer des verités serieuses : il n’y a rien de si vrai que le regret de vôtre absence, et l’envie de vous revoir. Le même, au Marquis de Miremont – Printemps 1692 - Lettres tome II - édit. Didier, Paris 1968 –

 

Puissent les Destins complaisans

Vous donner encore trente ans

D’amour et de Philosophie.

C’est ce que je vous souhaite le premier Jour de l’Année ; jour où ceux qui n’ont rien à donner donnent pour Etrennes des souhaits. Le même, à Mademoiselle de Lanclos – sans date – ibidem

 

Mon très cher Ami, ne faloit-il pas mettre le Cœur à son langage ? Je vous assûre que je vous aime toûjours plus tendrement que ne le permet la PhilosophieMademoiselle de L’Enclos à M. de Saint-Evremond – fin 1697 – ibidem.

… em-parez – vous de Noël …

22 Décembre 2025 , Rédigé par pascale

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                     

                        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grammaire, rhétorique, stylistique de l’huître

19 Décembre 2025 , Rédigé par pascale

 

 

Les plates dans le plat, c’est une mise en abyme ou un pléonasme, il y a hésitation, les creuses dans le même, un oxymore.

Huit huîtres le compte n’y est pas mais c’est une assonance, plus de douze une hyperbole, toujours une homéotéleute ou une litanie.

 

Fermée l’huître est absconse, cabalistique, énigmatique, sibylline, elle fait promesse et plutôt que le non-dit, l’huître inaccessible pratique l’implicite ; si ou quand sa coquille, amphigourique, alambiquée, cède à l’hermétisme, alors sa profondeur apparaît, ses subtilités se révèlent.

Son corps, son corpus, évitant euphuisme et préciosité — cacherait-il une perle au milieu de ses embarras — et résolument opposé à tout euphémisme, son corpus ne supportant pas plus la litote, fait à lui seul métaphore d’une aquarelle aux nuances zinzolines caressant le prasin.

On ne le dit pas assez, l’huître pratique l’inclusion ou l’inclusivité à sa guise : sans faire de scandale, tantôt fille tantôt garçon dans son existence pélagienne ou côtière, son genre grammatical reste cependant féminin pour toujours, un cas très rare, et peut-être l’unique, de l’exclusion du masculin ou du neutre, cette fois-ci vaincus aux accords. L’huître est une exception remarquable, en quoi, de plein droit, elle ressortit à la grammaire. 

L’huître vit à huis clos : une tautologie doublée d’un étonnement s’il fallait y entendre que le « hors d’œuvre » n’est pas de sa manière, mais ce n’est pas le cas. Ne disant pas d’emblée ce qu’elle prétend paraître, manie-t-elle la rhétorique sophiste, l’antilogie sceptique ou l’antiphrase casuiste ? L’insincérité de l’huître ? l’un de ses charmes ou de ses sortilèges, cette magicienne philtre l’eau de mer la portant douce à notre palais.

Pour l’acquérir en nombre, il faut constituer d’alexandrins comptages, où le droit à l’erreur reste possible et même souhaitable : treize à la douzaine, le contraire d’un solécisme, d’une faute ou d’une impropriété, l’expression d’une concordance des temps, des modes et des personnes.

L’huître, seule ou embourrichée, ne manque pas de sel, tels les esprits les plus fins ou les plus sensibles. Les Romains, qui les adoraient, pour elles avaient forgé ce mot – à partir du grec – callibléphares, en raison du battement de leurs jolis cils une fois ouvertes, une synecdoque ; toujours l’huître a aimé se faire draguer au point qu’il fallut quelques fois en réglementer la pratique. Ainsi se développa une norme du goût, des usages, de l’amour de l’huître, une grammaire garante de ses élégances et favorable à ses incartades. L’authentique amateur d’huîtres – pléonasme – pratique absolument l’ostracisme généreux : jamais, jamais il n’obligera l’insensible, a fortiori le réfractaire, à partager son péché qui est aussi son plaisir. La courtoisie, la délicatesse et la distinction de l’huître, une affaire de style.

 

Brisure au coin profond de l’inconsolation

17 Décembre 2025 , Rédigé par pascale

 

le long de l’ongle long

coule l’épais sirop d’un jour cassé

 

fartés de sable les mots brillent au mica des larmes

d’ahan la vie se couche sur le flanc

empouacrée de tout

seul l’enduit de l’encre sauve ma façade

 

 

ce que j’écris se brise contre ce que je tais

16 Décembre 2025 , Rédigé par pascale

 

une plume voltige

 

insculpte mes démons fige en glaçons bleus l’eau dans le vent courant ouvre un grand gosier sac à malices resserre strangule tombe au profond du puits sur un chemin de clous

roulée dans le tapis des champs la vie verte se joue des jonquilles se jette dans les joncs à grands cris dévale sa petite présence

l’écume du brouillard recouvre l’immobilité carrée la cour dépavée en godillots crottés à grands pas les mots avancent

la chouette lunettes blondes sous ses ailes rondes rêve à l’heure persane et bleue parfumée de la nuit

 

une plume s’endort

L’ornithorynque et la physique quantique.

10 Décembre 2025 , Rédigé par pascale

 

Les métaphores ne s’usent que si l’on s’en sert. Mais elles « tombent » alors dans la langue commune, oublieuse de l’escapade bien venue qui en fit des fleurs ou des figures de rhétorique : un petit luxe dérogatoire à l’ordre de la parole, un pas de danse volontaire devenu pas de côté, puis pas grand-chose pour s’écraser – ou être écrasé – dans l’usure de l’usage devenu réflexe ou réflectif, qui, étonnamment, signifie sans réflexion, une marche automatique, une avancée qui ne se sait pas avançant. Cette signification contraire de deux termes semblables m’a toujours étonnée – réflexe annule réflexion, là où est l’un l’autre n’est pas – et je me sens un peu seule parfois dans mes perplexités. Nonobstant la confusion devenue banale entre les différents noms attribués à nos vagabondages linguistiques – affaire de spécialistes qui ne s’accordent pas toujours – le procédé métaphorique ou déplacement hors de son champ d’usage consacré du sens d’un mot pour en recouvrir et même couvrir un autre, donnant alors à sa vêture un luisant inattendu, le procédé consacre souvent un niveau de langage impratiqué dans les conversations courantes et les écrits sans épaisseur littéraire – d’où le foisonnement indigent des comparaisons terme à terme chez les écri-vains.

Pourquoi certaines métaphores ou manières métaphoriques, ont-elles échappé à la banalisation ? ce qui les a protégées d’un affadissement certain, ou réservé à des domaines spécialisés dans lesquels elles sont entourées, donc arasées, par des développements de haute intensité scientifique. Les astrophysiciens et les quantiques les pratiquent fréquemment, ce qui ne permet pas toujours à leurs écrits d’être mieux lus : il est impossible au lecteur lambda même éclairé, d’ignorer les démonstrations spécialisées pour accéder au seul plaisir de certaines expressions imagées. D'autant que ce plaisir n’est pas sans risque. Des scientifiques * peuvent s’émouvoir que se perpétuent – notamment dans les articles ouverts à tous, bien que tous ne les lisent pas – des expressions au coefficient de réceptivité inversement proportionné à leur exactitude scientifique. Ainsi et pour exemple : le big bang, le chaos, la soupe primordiale, ou la dualité onde-particule, laquelle bien qu’elle ait permis un « repérage » salutaire dans le vocabulaire classique, devrait être abandonnée, la physique quantique est un monisme. L’auteur de l’article cité en note, rapporte qu’appeler ornithorynque l’animal mi-taupe mi-canard que les Australiens découvrirent (duckmole)  est beaucoup plus pertinent : car la « dualité canard-taupe » échoue largement à exprimer la nature originale de l’ornithorynque, qui reçut donc, à juste titre, un nom spécifique. Plusieurs autres expressions sont passées à la moulinette rafraîchissante de l’auteur, pour avoir été « importées » du langage courant ou classique en des zones où elles sont incompatibles, leurs systèmes de référence étant en rupture et non en continuum. Le terme d’indéterminisme rapporté à la physique quantique est dans ce cas : l’importation illicite d’une notion dans un domaine autre que celui où elle vaut. Même reproche pour ledit « principe d’incertitude » d’Heisenberg, etc. Nous plaidons coupable avec pour circonstance atténuante que ces mésusages ont été distribués à foison, y compris dans les textes les plus sérieux épistémologiquement parlant. ** Une bonne raison pour défendre les néologismes scientifiques (à condition toutefois de ne pas les assujettir à une seule langue, suivez mon regard !). Le mot quanta, tout droit venu du latin, examiné à cet égard pour désigner la discrétisation de l’énergie selon Planck, est sauvé, mais pas son association avec celui de mécanique, qui fait oxymore bien que l’auteur ne le dise pas ainsi, puisque « mécanique » est le domaine réservé de la physique classique, depuis Descartes, Galilée, Newton … tout ce de quoi la quantique s’est affranchie, non pour l’anéantir mais pour écrire et décrire un monde autrement mesuré et compris. Poursuivant sa mise en cause de transports illicites de significations – des métaphores illégitimes et délictueuses en quelque sorte – dans les discours scientifiques, J.M Leblond plaide en faveur des étymologies latines et grecques, elles ont le mérite d’être « délocalisables » sans dégât. Et de ne pas cacher son plaisir de proposer ondiquité (à partir de l’adverbe latin undique) qui aurait alors la signification voulue, tout en contenant un fertile jeu de mots implicite sur les aspects ondulatoires de la quantique, pour remplacer « non-localité » usité à l’excès par les physiciens quantiques, précisant un peu plus loin que décohérence est aussi pleinement satisfaisant.

Il ne s’agit pas, on l’aura compris, de proposer pour le plaisir orgueilleux et égoïste de produire un effet, voire, et ce serait un peu mieux, des applaudissements ; autant de miroirs aux alouettes éphémères, séduction-abandon. Dans sa conclusion, l’auteur parle de la responsabilité des physiciens – élargissons à tous les domaines scientifiques, sans oublier les sciences sociales et le journalisme, qui, inventant des jargons et/ou usant à satiété de termes déracinés de leurs origines et/ou imposant des usages au point de renoncer à toute expression originale – responsabilité donc à l’égard des profanes lesquels, spontanément, par formation ou par ignorance, peu enclins à pénétrer un monde aux terminologies qui leur semblent impénétrables, le seront d’autant plus si nous sommes désinvoltes dans (leur) formulation au point de ne pas les comprendre véritablement nous-mêmes  puisqu'employés avec une autosatisfaction plus que désinvolte. Il n’hésite pas à écrire qu’il y a là une irresponsabilité dans (le) rapport à la langue. Nous saluons la conscience élargie qui s'exprime ici.

Comment passer de la question du procédé métaphorique à la physique quantique ? ou du Parlement des hiboux, du Radeau des loutres de mer ou de l’Échouerie des phoques, mon intention de départ, au vocabulaire, possiblement inadapté, de ladite physique … en avouant comme ces trois expressions – superbes ! avec quelques autres de même farine, me firent une réjouissance inépuisable quand je les rencontrais, par hasard : elles méritaient une broquillette n’est-ce pas ? Mais les choses tournèrent autrement, je ne saurais dire au virage de quel mot, de quelle intuition, de quel rapprochement, maintenant que j’achève, sans révision ou presque, sans repentir ni regret. Je reviendrai, par d’autres formes, à ces métaphores animalières.

dans un article de Jean-Marc LÉVY-LEBLOND, du « Bulletin de l’Union des Physiciens », repris dans un ouvrage de 1996 La pierre de touche : Mots & maux de la physique quantique. Critique épistémologique et problèmes terminologiques ** l’auteur met en cause aussi des divergences dans les traductions, qui ont leur part de responsabilité dans ces choix sémantiques contestables. 

Les déesses du stade.

4 Décembre 2025 , Rédigé par pascale

 

         Nous sommes gâtés, au meilleur sens du terme. Voici-voilà un troisième Guy Boley*à lire de toute urgence et à offrir sans barguigner. Attendez-vous à tout sans être surpris : aussi différent que semblable aux autres, même patte, même pâte, même légèreté roulée dans la farine la plus rare et précieuse, qui nous recouvre de paillettes sans nous innocenter pour autant. Je m’explique, je vous dis tout et ce ne sera rien à hauteur de la jubilation que cet inattendu petit livre procure, ça commence avec le titre Et l’Ange créa la femme – nous rattrape par le sous-titre Éloge du football féminin ; ne nous lâche pas avec la suite mystérieusement annoncée ainsi Quand Richard III gardait les cages. **

         Personne n’a jamais pu me convertir au(x) sport(s), ni au singulier ni au pluriel, ni de près ni de loin, sauf. Sauf – et là ça fait deux cas, ou deux coups en trois livres – quand G. Boley enfile les gants de boxe *** ou chausse les crampons et sûrement les deux, et se met à écrire en champion. Je ne suis jamais allée dans un stade, je ne connais aucune des règles de jeu ni d’arbitrage ni de compétition ni rien de rien à ce jeu de ballon rond qu’on cherche à s’échanger tout en l’évitant – sans léviter - entre deux équipes – tout ça j’ai compris – en vue d’être de celle qui aura mis l’autre en situation d’infériorité, et même de nullité, parce que moins habile à faire entrer ledit ballon dans une cage – ouverte.  Chaque victoire des vôtres vous donne un point, ce qui n’est pas cher payé quand on sait tout ce qu’il a fallu pour en arriver là.

         Justement, c’est un peu de cela et beaucoup d’autres choses dans les six premiers petits textes colligés de cet indispensable livre, paru récemment aux dites Editions du Volcan, et c’est épatant, ainsi parlait un maître de philosophie bien aimé pour adouber un travail de haut vol approfondi et sérieux, je n’économise ni mes références ni mes compliments. Supposons un instant que la terre soit redevenue plate – ce qu’elle fut pour des générations d’humains qui n’avaient d’autre horizon que le bout du chemin, après quoi, ils se voyaient au bord de l’abîme – et que pour mieux y circuler et délimiter les passages autorisés et réglementés, certains voulurent y tracer des lignes blanches, celles que l’on peut franchir sous condition, avec quelques courbures, cercles ou demi-cercles, au centre de la surface plane enclose par des gradins qui la font ressembler furieusement, de loin de près, à un amphithéâtre grec. La comparaison s’arrête là, même s’il est facile de la pousser encore un peu, ce que Guy Boley ne fait, ni de près ni de loin, il fait mieux, il invite et nous pousse doucement à percevoir au moins, à prendre conscience au plus, qu’à la métaphore planétaire – jamais explicite, toujours présente – pousse des ramifications qu’il serait fratricide de ne pas voir.

        

 

Cet Éloge du football féminin ne tombe pas dans les pièges attendus. Guy Boley les tend pour mieux les broyer, d’une plume d’acier trempé, trempée dans une immensité de délicatesse, un océan de bonté, un stade, un cirque (romain), une surface (de réparation pour les malmenées de la vie) que sont chaque histoire, chaque page, chaque ligne. C’est sous le doux regard d’un Ange que s’engage le premier texte, les mots d’un peintre **** le deuxième, et notre ralliement, immédiat ; nous voilà, par un sens consommé du contraste, dans la frénésie de la fosse aux lionnes, du haut de ce gradin où [la] vie m’a perché, « perché » aussi L’Ange au Sourire rémois, le même mot, perché, qui signifie parfois, on ne peut pas l’exclure, qu’il faut être un peu perché et « sacrément » doué, un fil-de-fériste des mots en quelque sorte, pour nous entraîner (c’est sportif) ainsi dans l’inconnu.  Le lecteur, la lectrice — oh !  ces hilarantes lignes pour dire ou non, une ailière ou une libérote ! et passe encore pour une entraîneuse sur laquelle, si l’on ose, il ne faudrait point — les lecteurs, sont mis en condition de s’attendre à tout, tel ce gardien de but au moment du penalty, pétri d’angoisse, dans le titre d’un livre de Peter Handke. Nous ne savons pas encore, à cet instant toujours un peu fébrile des premières pages, qu’après Et l’Ange créa la femme, la vivisection quasi philosophique d’un « Richard III des cages », nous y embarquera, je vais y revenir.

Les tableaux — i.e les reprises couturées de six matches de la Coupe du monde féminine de la FIFA 2019, et là je recopie scrupuleusement ce qui m'échappe — réalisent l’impossible, l’inconcevable, l’inenvisageable, peut-être même l’insoutenable pour qui ignore que l’Utopie existe bien, là, sur un planisphère de 7000 m2, j’ai vérifié, là et seulement là. Des Norvégiennes et des Nigériennes puis des Coréennes, ou des Étatsuniennes et des Thaïlandaises, Jamaïcaines et Italiennes, Néerlandaises et Canadiennes — ah ! et ce texte époustouflant, le cinquième, son rythme, sa chute et tout cela pour 3 points à se répartir ! — se retrouvent, se rencontrent, alors qu’il n’y a à peu près aucune chance pour que ces 2 x 11 femmes du Monde soient un jour ensemble en short sur le même gazon, sans mise à mort volontaire ou institutionnelle. L’utopie, étymologiquement un lieu non pas « idéal » comme tout le monde se plaît sottement à le répéter, mais « un lieu qui n’existe pas » (peut-être parce que la perfection n’existe pas et joindre l’utopie à la perfection est un non-sens sémantique), l’utopie existe : le syntagme « football féminin » le confirme, lisez et régalez-vous.

         Régalez-vous de cette écriture qui roule avec adresse, humour, précision, derrière un ballon rond que deux équipes féminines manchotes s’acharnent à rattraper avec les pieds à toute vitesse pour mieux le refiler à leurs copines de jeu. Tout cela sous les yeux attendris d’un Ange, passionnés d’un Peintre et ébaubis de la lectrice et, espérons, du lecteur, ce dernier découvrant qu'on peut lui chahuter le cerveau, avec lui les préjugés qui collent à ses neurones, et lui secouer la cervelle en quelques formules bien envoyées. Une délectation cette mordacité douce qui vous prend aux mollets tandis qu’en regardant les filles courir en short bleu ou vert fluo, — oui, oui, parce que, lisant vous les voyez même si vous n’êtes jamais entré(e) d’aucune manière dans un stade — donc tandis que vous les voyez, une autre voix, calme et encolérée, d’autant plus encolérée qu’elle est contenue dans des mots forts, lourds et pesants, vous saisit par l’humanité,  vous savez, ce terme que l’on sème à tous vents pour s’éviter de réfléchir plus amont, sauf que là, là, sans déclamation, sans bouffissure, ni phraséologie ni vanité, Guy Boley nous met à la bonne hauteur, celle d’un petit ballon empli d’incarnation. La délicatesse de ses rappels intenses à l’inhumanité de notre humanité, et l’absence, la disparition, l’oubli s’appellent Fatima, ils nous arrivent tel un ballon en plein cœur dans un planisphère vert-gazon parcouru et couru en grandes et rapides enjambées par celles qui rechausseront, sous peu, leurs talons de ville.

S’il y a une grande indigence narrative du football, Guy Boley en est l’exception remarquable ; pour preuve, le petit texte empli de qualités intenses, Quand Richard III gardait les cages, à la suite : ou comment mettre une lectrice précise et acribique en défaut de repérages sans ôter une once de bonheur à sa lecture. Un exploit, ce dont, je suis prête à le parier, Guy Boley se moque un peu comme de son premier crampon et même son premier gant de boxe. Il s’en moque parce qu’il est moqueur … Mais, Richard III, ce n’est ni rien ni personne ! Shakespeare quand même … et le foot dans tout ça ? et les cages ? d’autant que dès les premiers mots, nous voilà propulsés dans l’infra-ordinaire d’un centre de formation, au football, bien évidemment. Alors, Boley ouvre le crâne d’un de ces « recrutés » qui lâchent tout pour devenir Richard III, archi-bouffi d’orgueil et d’ambition, empli de dédain pour les masses, les petits, son ballon pour toute couronne, toisant la misérable agitation humaine depuis la très haute idée qu’il a de lui-même et l’immensité du désir de gloire qui l’accompagne. Boley a raison, il y avait un peu de Nietzsche dans cet homme-là.

         Un soir, le jamais prénommé ni nommé de ces pages, trouve son ange noir, homme véritablement, qui, tel un Socrate improbable rencontré dans un night-club, va opérer par le pouvoir magnétique et maïeutique de sa parole, une véritable conversion, qui s’appelle aussi réflexion, ou comment, en retournant sur soi ses facultés d’intelligence et de raison, se prendre pour objet d’analyse. C’est fascinant de profondeur et d’acuité, d’autant que le « décor » reste, inchangé : banalité des entraînements d’un footballeur de haut vol à venir. Commence alors une dissection en règle de l’intériorité, l’intimité, la psyché, le psychisme, le mental aussi de ce Richard III du stade, autophagé par ses propres prétentions et outrecuidances, jusqu’à l’aveuglement. Guy Boley – c’est le métier de l’écrivain véritable – va en faire son ordinaire, dépeçant jusqu’à l’os la perception qu’il avait de chacun de ses gestes, de chacune de ses réactions, c’est Descartes et Sartre en short sur un terrain de foot, sans que ni l’un ni l’autre n’aient été convoqués. Il a juste suffi que l’ange noir par qui tout arriva dans la fumée d’un bar de nuit, enclenche ou déclenche chez l’avatar de Richard troisième, le déclic par lequel il vit exactement l’erreur qu’il avait commise. En réparation – mais en profondeur et non en surface – de cette possibilité offerte à l’échec, insupportable pour un tel monarque auto-proclamé, il lui fallait comprendre cette erreur.  S’engage alors une anamnèse appliquée autant qu’ascétique : on ne peut dissocier son corps de son cerveau. Jamais, jamais, serait-on footballeur. Le but – quel mot ! – l’objectif, ce que l’on vise, fut-ce par ambition ou orgueil, c’est, rien moins que le geste parfait. Et s’il faut 1 000, mille, buts pour y parvenir, ce prix sera le bon prix, il sera juste, nonobstant les injustices à venir, nul ne peut devenir le meilleur goal du monde à moins. Cela peut faire tourner les têtes, la sienne dans tous les cas, puisque le football a réussi là où l’art a échoué : à peine entré sur le terrain, la foule hurle en délire. La fin de l’histoire ne se peut dévoiler, d’abord parce qu’il ne s’agit pas de faire ce qu’on reproche aux autres, paraphraser plutôt qu’analyser une écriture et une réflexion, ensuite parce qu’il y a un au-delà du narratif et même un outre-narratif – comme on dit outre-mer, outre-noir, un changement de dimension – dans ces quelques pages ; il faut laisser Guy Boley vous envoûter, alors qu’il dissèque les conditions de possibilités (comme on dit en philosophie) du geste parfait. Liberté et déterminisme, hasard et nécessité, chute des corps et lois de la physique, sont contenus dans le geste auguste du footballeur à mille buts. Du grand art.

          

*https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2025/10/radieux.html ; 

https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2025/10/roger-van-der-weyden-ou-le-don-de-la-vie.html   

**Les éditions du Volcan 

***https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2023/11/ca-cogne-ca-tape-ca-claque-ca-broie-ca-bat.html

https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2023/12/une-petite-cour-est-ce-une-courette.html

****Nicolas de Staël – deux Parc des Princes et trois Footballeurs (dont une Les Grands footballeurs) en 1952. Sublimes – dans tous les sens de ce mot.

 

l'instant

1 Décembre 2025 , Rédigé par pascale

 

 

…  les mots surgis « savent de nous ce que nous ignorons d’eux ».

René Char

 

… un ourlet d’encre de brume brodait l’intérieur du jour naissant au loin bombillait la nostalgie des heurs d’antan l’horizon épuisé supportait le poids des promesses lentes le temps passé passait le présent au tamis de l’attente nous n’irons plus aux prés aux alpages aux herbages reverdis sous la fine courbure du pinceau du poète nous n’irons plus danser sous les tonnelles désuètes marcher dans les fossés cueillir les noisettes fatiguer les pavés de la ville accablés en rondes-bosses crassineuses ni user nos paroles sous la bruine embrouillée du chagrin venin venu brinotter brin à brin sans l’avoir entendu clotiger les fleurs d’orage au-dedans des nuages nos mots tout rabougris gronder contre nos dents jambiller dans les airs niacoter en parlant parpointer le fil serré des secrets carder le coton du ciel y planter des chardons …

 

 

Qu’ils moulussent le café ! qu’elles cousissent les ourlets !

24 Novembre 2025 , Rédigé par pascale

 

(verbalisons, récidivons)

Chacun – mais pas tous – conviendra que s’exclamer de la sorte est un asticotage ou une agacerie délibérés. Bien vu, bien lu ! Il fallait cependant que je l’écrivisse* pour sortir de leur relégation quelques verbes qui, à force de n’être plus usités en ce temps imparfait de misère subjonctive, se sont momifiés. Encore que les momies ont l’honneur des musées et des visites mi-curieuses, mi-lassées de quelques fouille-au-pot traîne-savates. Bannies, condamnées et damnées tout ensemble, nos exceptions remarquables – tant par leur rareté que par leurs difficultés – ne mériteraient, pour la plupart, que l’oubli, en vertu d’une règle infondée :  priorité à l’usage, à l’usage, à l’usage, confondu avec l’abus effréné du recours au plus simple, au plus pratiqué, à ce qui tombe sous la langue et la plume sans aucun effort ni curiosité, nonobstant les solécismes dorénavant admis pour norme au nom de … l’usage !

* On me rapporta un jour devenu presque lointain, une anecdote vraie dont l’auteur – pourtant un fort en thème, pour moi une circonstance aggravante – se vantait à tous vents : lors d’une causerie, conférence, parlerie, « rencontre littéraire » ou autres de même farine, un orateur ou intervenant, prenant tant soin de ne commettre aucune erreur de conduite, prononça le verbe écrire à l’imparfait du subjonctif – quelle ignominie ! pour cet auditeur narquois qui s’empressa de se gausser et ficher du malheureux, non qu’il pût y pointer la moindre impropriété (ce qu’il se garda bien de dire) mais parce que le « que j’écrivisse » qu’il venait d’ouïr, avait tout à voir et surtout entendre avec une écrevisse ! cette bavasserie de galopins tête-à-claque, ce persiflage en règle, furent « partagés », ce qui signifie de nos jours, non pas un morcellement qui finit par éteindre le tout, mais un épandage en bonne et due forme, cette mauvaiseté se prenant pour de l’audace et se multipliant tel le chiendent. Las ! j’ai une mémoire immarcescible pour les traits de perfidie dont je perçois sur-le-champ l’intention blessante surtout si l’on s’en défend en (vous) retournant votre crime de lèse-humour.

Retombons à nos curiosités. Il y a dans notre escarcelle d’exquises et exigeantes trouvailles qui ne suscitent aucunement l’intérêt de nos contemporains, voire attirent l’incuriosité, si l’on ose cet oxymore. Qu’elles messiéent à nos pratiques est une évidence, mais nos pratiques se sont étrécies en proportion inverse de la largeur de champ de plus en plus grande, laissée à nos capitulations. Même mon authentique Littré de 1874 en ses 5 volumes d’origine vermoulus aussi par la poussière* et qui chacun pèse deux ânes morts, ne connaît pas tamoir – qui signifie avoir peur … ça fait peur. Poursuivons.

*Un jour de grande peine, je poussais la porte d’un magasin d’Antiquités, rue Ecuyère à Caen, laquelle leur est quasi consacrée – elle l’était à cette époque en tous cas. Je n’avais pas un sou vaillant, forcément, mais j’ai toujours succombé à l’arithmétique irrationnelle de l’achat compensatoire. Cet honnête antiquaire avait fait l’erreur de laisser entrevoir par un petit bout de sa vitrine, un coin de son intérieur dans lequel s’entassaient sur un tabouret, cinq vieux et gros, très gros, et poussiéreux volumes, d’authentiques grimoires très pesants et encombrants. Des « Littré » me dit-il, – l’édition 1874 – que j’ai sauvés des cendres d’un château en flammes. Il faut les restaurer, je ne les vends pas. Une conversation plus tard, il me les cédait dans l’état, à un prix accessible – en plusieurs fois – pour une étudiante fauchée. Il y a de quoi en être toute sorcuidiée …

Poursuivons donc. Selon l’opinion commune et communément parlante, il y aurait des verbes impossibles à conjuguer. Certes, certes : mais ne mettons pas dans la même nasse (pour écrevisses) ceux qu’à (presque) juste titre nous ignorons et ceux que nous refusons de connaître. Ainsi béer, qui, depuis son participe présent adjectivé, nous vient sans y penser – une porte béante – ne se présente plus spontanément en sa conjugaison toujours régulière, étant du 1er groupe (dans lequel seul le verbe aller échappe à cette permanence, il fallait bien qu’il y en eût au moins un). Nous pourrions, sans honte ni vergogne, énoncer ou écrire qu’untel béa d’étonnement et que tous béèrent à sa suite. Que vous en béassiez d’incrédulité, est plus difficile à écouler, mais il n’y a que le premier pas qui compte, surtout le premier ne … pas : ne pas renoncer, on n’est jamais à l’abri d’un bon échange et parfois drôle, occasion par exemple de se demander si issu est un participe passé (tels connu, cousu, voulu, su) et de quel verbe s’il vous plaît ? parce que là, il faut, me dis-je in petto, sortir en beauté de ladite nasse pour ne pas trop lasser (lacer aussi) l’indulgent ou patient ou généreux ou les trois, lecteur. Issu est lui-même issu de lui-même, autrement dit d’un verbe dûment conjugué. Personne ne s’étonne de l’employer fréquemment au passé composé – il est issu etc. ; aux passé et futur antérieurs – ils furent issus, on sera issu ; aux subjonctifs présent et (un peu moins) plus-que-parfait – que vous soyez issu, que nous fussions issus ; au conditionnel passé – il serait issu ; à l’impératif passé – soyez issu ; mais jamais ne demande de quel infinitif issu est issu, qui formerait son futur, par exemple. Je ne connais –dans mes lectures familières et constantes – que Colette pour avoir osé : « Sept issirent, couleur de souris, [il s’agit de passereaux] de dessous mon lit. » qui allumèrent sur le champ une compulsion (frénétique) pour confirmer qu’il s’agit bien du verbe issir dont on nous indique aimablement, qu’il était déjà vieux il y a plus de cinq cents ans ! Cependant, outre les temps et modes dont nous nous servons dans une inattention coupable, les autres – peut-être à l’état de momies – survivent, osons l’état pré comateux pour une momie, encore un peu dans des mémoires affûtées ; on peut compter sur Colette pour dérouiller et dégourdir la nôtre, la sienne étant toujours en éveil. Le présent de l’indicatif est définitivement mort et enterré sans aucun soin de longue conservation, on peut toujours creuser et par un miracle archéologique, rencontrer un seul et unique il, elle ist – reste sans postérité d’une 3ème personne du singulier d’un présent passé en pertes et sans profit. Quelques ossements à l’imparfait, mais il manque des bouts au squelette, le passé simple est mieux servi – usons donc pour qu’il ne tombe pas définitivement dans la fosse commune, de j’issis, nous issîmes, vous issîtes et tous issirent, cela peut faire l’occasion d’un tournoi un soir de réveillon, où l’on ne se gaussera pas pour autant de ceux qui, avec certitude, il n’y a pas de conditionnel, issiront les premiers du jeu (pas d’autre rang que le 3ème au pluriel, ils, elles) à moins qu’ils n’aient déjà pris la poudre d’escampette, ne pouvant placer qu’ils ississent, seule acception du subjonctif imparfait, imparfait au point de ne jamais paraître … et n’osant oser un impératif Issez ! issez d’ici – i.e du cercle des verbalisateurs récidivistes – pour admonester les mauvais joueurs ou l’improbable lanceur de tels défis un soir de fête.

Verbalisons

20 Novembre 2025 , Rédigé par pascale

 

 

Il y a les disparus, les inconnus, ardus, tordus, les mal-aimés, les malaisés, les impraticables, les inutilisables …  On ne manque pas de termes pour disqualifier ceux qu’on ignore, ceux qu’on n’a jamais vus, ceux dont on se moque, ceux qui résistent, et personne ou si peu, ne nous prêtera langue et plume fortes pour réparer ces outrages, pour conjurer ce naufrage.

Commençons par un doigt de mystère et d’incongruité dont quiconque ne s’étonne oncques ; l’usage  infatigable d’un verbe dont on ne sait rien, ou, en langage légèrement relâché sans atteindre la vulgarité, dont on se fiche totalement, sans jamais se demander si l’infinitif s’en ficher existe et pourquoi on ne suit pas, pour lui, ces deux règles intangibles de la grammaire française : 1) lorsqu’un verbe en suit un autre (nous ne parlons pas des auxiliaires) le suiveur se conjugue à l’infinitif, 2) quand un verbe suit une préposition, il se conjugue à l’infinitif, règles dont on ne doit pas plus se moquer que … s’en ficher … ou s’en fiche, rien à fiche* dit-on aussi …  ? est-ce fichu pour autant ? Les spécialistes s’embrouillent, les puristes avec eux, ce qui est fâcheux. Voilà des lustres que j’en suis toute agacée, tarabustée, turlupinée, je dois être la seule avec quelques fous qui partagent mes contrariétés, et si c’est une plaisanterie des vocabularistes, c’est raté car oui, tout le monde s’en fiche comme d’une guigne, tandis que, chaque fois que j’en use pour écarter peu me chaut, tellement plus beau, tellement plus chaud qu’on ne me le pardonnerait pas, je me laisse aller au plus allant me désolant. Au moins le verbe chaloir est-il net et précis : il ne se conjugue qu’à la troisième personne du singulier du présent de l’indicatif et cet infinitif souvent méconnu est inusité,  il est donc dit défectif, c’est plus élégant que défectueux, ce qu’il est quand même et plutôt plus que moins. Même pleuvoir, qui ne dispose aussi que d’une troisième personne, l’adapte en genre et en nombre et peut se décliner aux temps du passé et du futur, selon les trois modes – oh ! je rêve de pouvoir placer un jour et sans forcer, sinon un lecteur prompt à s’esbigner – « qu’il n’eut pas fallu que les averses plussent au-delà de quelques jours » … ! à ce moment l’ordinateur hoquète et me demande – enfin, c’est une façon de parler – s’il s’agit du verbe plaire, ou d’une faute de frappe … ô tempora etc. …

Revenons un instant à cette diablerie verbale irrésolue, le verbe s’en fiche ou s’en ficher, dont on nous dit, selon qui l’on consulte, que son participe passé est fiché ou fichu — ce dernier, au xvii ème siècle et dans les emplois populaires, pour l’Académie qui ne développe pas, alors qu’il nous arrive d’entendre je m’en suis fichu … est-ce un emploi « populaire » du xxi ème ?  Peut-on soudre cette aporie qui, alors, n’en serait pas une ? rappelons, pour avocasser un brin, qu’une aporie n’est ni une difficulté, ni un paradoxe, ni un doute, mais une irrésolution (qui peut se montrer) féconde – je confesse ici mon platonisme rampant. Quant à ce soudre qui surgit sortant vers la sortie, il s’en faudrait de peu – une lettre, une seule petite lettre, un r qui roule sur les graviers du ruisseau, et j’entends les voix bourguignonnes de Colette et Bachelard en l’écrivant – de peu, qu’on le confonde avec sourdre n’est-ce pas, qui surgit aussi, mais du sol et pour faire l’eau jaillir. Le second est défectif – quelle ironie pour un résultat parfois si abondant ! – pas le premier qui, longtemps (il est chez Villon par exemple) fut usité pour signifier résoudre, seul survivant à ce jour. Soudre a, lui aussi, sa petite coquetterie : deux participes passés – sous et solu ; il eut été décevant que « soudre » se solût et avec lui que nous solussions aisément ces questions. A défaut – terme ô combien convenant – nous dirons que nous ne les avons pas résolues, qu’elles ne sont peut-être pas solubles, évitant ainsi l’usage désormais intempestif et si laid, de « solutionner » ou même « résolvables » … qui sont autant de Pathologies verbales, pour le dire avec Littré et le titre d’un sien texte (1880) délicieux et malin. **

 

*dans ce cas, il est le seul et unique verbe de la langue française à n’avoir pas un infinitif en -er, -(o)ir, -re. et déroge ainsi et aussi à cette autre de règle de la conjugaison : tout futur se construit à partir de l'infinitif - c'est définitif : il s'en fichera donc et … depuis s'en ficher ? **dans lequel j’ai cependant relevé une faiblesse pardonnable : il dit – ce qui est juste –, mais imprécis – ce qui est fâcheux –, que si « persifler » n’a qu’un f tandis que « siffler » en a deux, C'est (par l’effet d’) un néologisme du dix-huitième siècle, aujourd'hui entré tout à fait dans l'usage. Rien auparavant n'en faisait prévoir la création. Voilà l'histoire : https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2025/07/l-ete-lettre-litteralement.html. Nous adjoindrons à "résolvable" et pour les combattre, les usages devenus fréquents de "inatteignable" et "inentendable" pour suppléer, mochement, à "inaccessible" et "inaudible" … ô tempora bis.

Lire et laisser filer ...

14 Novembre 2025 , Rédigé par pascale

 

« La lecture thématique est un filet de pêche à mailles trop larges. Le réseau préexiste à la prise ; il n’est pas approprié à la chose. Les éléments qui s’échappent sont plus petits qu’on ne les a crus, et semblent négligeables. Ils sont, en effet, minuscules, mais ils se combinent et forment le matériau avec lequel s’établit le sens – aussi difficile qu’inattendu et beau » Jean Bollack – Au jour le jour. 3 VI 2011, p 887. PUF 2013

Lisant ces lignes prises à leur tour dans les mailles d’une très belle mélancolie, le filet dérivant de mes pensées s’est déployé, sans éviter ni les plis ni les sinuosités.

à Jean Bollack je dois ma première et jamais achevée approche d’Empédocle.  

 

Dix siècles, c’est assez long, même approximativement. C’est la distance qui nous sépare – à quelques années près selon les évènements – de la mort de Guillaume le Pieux, roi des Francs, ou de celle de Guillaume V comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, de la naissance de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d’Angleterre. Avicenne, philosophe perse reconnu pour ses commentaires d’Aristote et Anselme de Cantorbéry, philosophe théologien, vécurent aussi en ce siècle, le onzième post J-C, se suivant de près, le premier mourait quand le second fêtait son quatrième anniversaire. Ainsi de la relativité restreinte des existences individuelles insérées dans la relativité générale des temps passant, inexorablement. On peut faire semblant, on ne peut s’y soustraire.

Le faire-semblant n’est pas une spécialité humaine. Placés dans un entre-deux qui, loin d’être un point d’équilibre est au contraire un point de tension, les hommes, tirés par les cheveux vers le haut et par les pieds vers le bas, n’ont pas d’autre solution que d’imiter les premiers – les dieux – et les seconds – les animaux – : ce qu’ils nomment dans les moments de désarroi, leur destin – version spirituelle – leur déterminisme – version mécaniste. Alors ils s’en donnent à cœur joie ou s’adonnent en crève-cœur à des roueries et inventions pour déjouer les pièges et des uns et des autres.

Il fallut plus de dix siècles depuis Homère jusqu’à Oppien (de Corycos ou d’Anazarbe, car d’autres ont porté ce nom), pour que s’écrive une longue et véritable histoire de la prudence avisée, qui ne désigne que les humains tenus de se démarquer des animaux qui ne peuvent inventer d’autres pièges que ceux dont ils disposent de manière innée, mais aussi des dieux dont la surpuissance empêche l’usage d’un raisonnement adapté, au profit d’emportements violents. Chez les humains, la pratique de la ruse, du piège, advient quand elle manque à plus faible et/ou plus fort qu’eux ; la métis (μήτιζ)* ou capacité de maîtriser l’imprévisible, l’inédit, anticiper, enjamber le présent immédiat, c’est l’intelligence rusée, fluide, adaptable. Voilà pourquoi des succès ainsi obtenus mettent les dieux en colère, se sentant déclassés, voilà pourquoi le dictionnaire grec-français propose sagesse en première occurrence, et ruse seulement après, voilà pourquoi l’homme inventa le filet pour prendre le poisson et non l’inverse.  Voilà pourquoi le filet – la senne, l’épervier, la traîne, les rets – est un objet remarquable pour le philosophe. Nous parlons bien de l’objet, non de la figure métaphorique dont les prolifération et profusion sont devenues indénombrables. Car, enfin, le filet enferme par et dans des trous ! le filet ne retient que du vide.

On pourrait – comme cela se fait si souvent – commencer par montrer en quoi les animaux disposent de tout ce dont les humains feront une copie améliorée – les ailes, les plumes, l’encre, les griffes, la vitesse et autres anamorphoses … et la ruse, paraît-il, et d’avancer celle du renard, des écrevisses et du poulpe. Le premier, par réputation jamais démentie, les suivantes également – « grâce à leurs ruses (doloi, δολοι) elles réussissent à tuer le loup de mer, un des poissons les plus vigoureux », le dernier, se rendant inoffensif d’apparence parce que confondu avec le rocher gris sur lequel il se tient, ces trois exemples empruntés à Oppien**, celui qui fit d’Homère un vieillard de mille ans. On note qu’Oppien n’use pas, ici, du terme métis, dévolu à la ruse pensée, la ruse adaptée. La toile de l’araignée – que l’on ne manquera pas d’opposer en (seul) contre-exemple au filet – pour maintenir ses victimes a besoin d’une sorte de glu, dont on fera l’économie du procédé. L’araignée ne dispose, pas plus que d’autres, d’une capacité d’adaptation de son instinct au-delà de ce que son capital biologique a entreposé. Ne se prennent à son piège que les proies susceptibles de pouvoir s’y laisser prendre. Si la métis semble provenir du modèle animal, c’est par abus du terme, ce dont même les Grecs anciens n’étaient pas à l’abri. Oppien ne s’en prive pas qui établit des listes – l’ichneumon, le bœuf de mer, l’étoile de mer, les oursins, le crabe. Mais de tous, le renard et le poulpe ont sa préférence en raison d’un comportement dont il dit qu’ils sont les représentants uniques : la conduite de retournement qu’il se plaît à nous décrire. Aussi passionnant que peut être son texte, il n’apporte rien à la méditation du philosophe quand, elle aussi, se laisse prendre aux mailles d’un filet qu’elle n’avait pas vu venir : la prise dans ou par la présence du vide. Il peut s’agir d’une question que la physique a résolu, mais au-dessus, au-delà, à la suite, après … il y a méta (μετά), la métaphysique. Cet invisible réseau de liens où les passages ont plus de surface que ce qui les tient, ou les trous couvrent plus de superficie que les fils, ou le vide l’emporte sur le plein ; le filet, vainqueur des animaux, gros et petits, certes, mais aussi des humains les plus redoutables, forts et censément invincibles : le champion pancratiaste à Olympie, Phrynôn, vaincu par Pittacos.*** Aphrodite et Arès emprisonnés par Héphaïstos fou de jalousie dans un immense filet ; Ulysse y prenant les prétendants de Pénélope ; Prométhée « enchaîné » par un filet à son rocher … Pourtant, rien de moins pesant, rien de moins massif, rigide, rien de plus fluide, mobile, aéré en quelque sorte, dans quoi passent les vents, les ondes, le sable, la poussière, qui n’a ni forme ni fond, alors que nattages, tressages et nouages ne peuvent être laissés aux hasards des croisements, mais exigent une habileté savante — à l’instar des discours entremêlés des sophistes, et se dit griphoi, γριφοζ, οί en grec, mot qui désigne aussi certains filets de pêche, rappelle Oppien. Qui ne s’en étonne pas n’est ni philosophe ni poète !  

Tandis que la déesse Métis parce qu’avalée par Zeus, eut une très brève carrière mythologique, son avenir sémantique, nom commun devenu, fut – et reste – brillant. Sauf à confondre l’instinct, les réflexes et les conduites animales toujours identiques dans une espèce donnée, avec les ruses intelligentes dont les hommes font preuve – inventivité et inventions, manœuvres, magie, feintes – pour déjouer l’adversité sous toutes ses formes, la métis met en échec la désespérante supériorité du plus fort. Au chant xxii de l’Iliade, Homère, jetant l’invisible filet qui effleurera plus tard Oppien, rappelle que le bûcheron, l’homme de barre, le cocher, l’emportent sur l’arbre, la mer, le concurrent, pourvu qu’ils en fassent preuve, seraient-ils dans une situation des moins enviables apparemment, ou justement, parce qu’ils le sont. Ou comment un grand cheval de bois semblant abandonné sur le rivage, put, sous cet aspect, franchir les siècles et pas seulement les dix premiers, ni les dix suivant mais tous les autres encore, s’installer dans toutes les mémoires, y compris celles qui n’en savent pas plus que la malice, l’astuce, l’audace, la ruse, jointes aux savoir-faire d’improvisés artisans bricoleurs doués, bûcherons, menuisiers, scieurs et cloueurs devenus.

 

*sans oublier que Métis est, dans les récits de l’origine, dont celui d’Hésiode, la première épouse de Zeus, et la mère d’Athéna. L’antonomase, de quoi nous parlons ici, suffit à montrer le succès – aurait-il trouvé sa genèse dans des textes anhistoriques dominés par des puissances divines – de ce qu’elle désigne ; on n’oublie pas non plus que l’anthropomorphisme, inévitablement, frappa dès qu’un calame gratta un papyrus …** Oppien – les Halieutiques. *** Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres I, 74 – la victoire de Pittacos fut, en réalité un double piège, puisque le filet qui enferma Phrynôn, étant interdit, il l’avait caché sous son bouclier.

Avec les complicités fécondes de : E R. Dodds – Les Grecs et l’irrationnel ; Detienne et Vernant – Les ruses de l’intelligence, la Métis des Grecs ; Homère et Hésiode … et quelques archives personnelles.

 

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