« suivant l’instinct de rythmes qu’il élit » (Mallarmé – Le Mystère dans les lettres.)
J’ai déposé le parfum du jasmin de mai à tout jamais dans un chagrin de pluie compromis de soleil debout les deux pieds dans la flaque ; brûlé les mots fourchus du diable dans le flamboiement des frondaisons d’un soir où les papillons noirs désertent la tonnelle ; inventé des mots nouveaux de souvenance pour dépeindre les rêves au carreau des fenêtres et ne voir pour toujours qu’un petit jardin bleu ; dévoré les poèmes enlianés de tristesses des feuilles sous le vent ; le mûrier endouci de l’encre d’étonnement et les sarments sauvages folâtres aux forêts accessibles ; j’ai dressé l’impossible à dire et fait taire les fous dans leurs méchanceries en jetant mon silence pour étouffer leurs bruits ; mangé la neige à pleines dents à pleins poumons à perdre haleine et la raison ; cherché un mot au bout du vide à fleur de peau à rime pauvre décousue ; glissé dedans les algues silencieuses des musiques fantômes dans le vif et le sang du passé où l’on ne sait jamais comme il va se poser, va glisser va danser ; peint à la couleur du vent les rouges renoncules et les cerisiers noirs ; saisi du café le fort arôme de sable brûlé sous les pas du poète ; obombré les éclats de lune qui lancent des échardes fauves et griffues ensauvageant le ciel des fins d’été en demi-teintes ; du cloître dont les ruines retiennent la splendeur revu l’infinie nostalgie des pierres sèches survivant aux foules blafardes ; murmuré leur nom aux arbres tremblés de fièvre sous la gélivure de l’hiver ; je suis née à l’âge de craie près d’un volcan éteint qui sentait bon les câpriers en fleurs ; vécu dans un voile de brume au-dessus de la mer ; humé l’évanescence de noix moisie des vieux bahuts d’antan ; empli d’un léger goût de menthe le parfum de la pluie ; j’ai laissé quelques mots tomber dedans mon verre pour faire crépiter l’eau ; j’ai mis dans mon panier trois pommes à croquer ; effacé sur la mer le noir tapis de lave ; plongé dans le bûcher de soufre mille coquilles de nacre, leurs infinis éclats.
Rome, Constantinople, Paternò
Elle est nichée bien cachée, la façade inaperçue depuis longtemps d’une petite église désertée des foules. On raconte que des Siciliens de Rome auraient, unis dans une Confrérie d’intentions et de prières, demandé et obtenu de construire afin de les abriter, un bâtiment hospitalier aux pèlerins et étudiants venus de leur île bien-aimée. Nous sommes à la fin du Cinquecento, le pape – Clément VIII – consent à leur requête, l’église est érigée, et ouverte au culte peu après. La Confrérie d’alors ne saura jamais que deux cents ans plus tard, la Ville Éternelle devint – « brièvement » disent certains historiens – assujettie à la République française révolutionnaire puis à l’empire napoléonien ! ce « brièvement », à mesure d’une vie humaine, dut paraître bien long – plusieurs mois qui firent des années selon le fil tiré pour documenter les « présences » françaises de l’époque, et selon que l’on se place au-delà ou en-deçà des Alpes. Revenons à nos Confrères siciliens romains ou plutôt à leurs descendants, qui ne reconstruisirent leur église, Santa Maria d'Itria od Odigitria dei Siciliani, saccagée et dévastée par la soldatesque française, qu’au début du dix-neuvième siècle (1817) ; rappelons qu’en juillet 1790, l’Assemblée votait la Constitution civile du clergé qui mit fin unilatéralement, après environ 300 ans, au pacte entre le royaume de France et la papauté. Pour donner la mesure de cette violence physique et symbolique et de sa durée, on rappelle qu’en 1799, le Directoire saisit, il n’y a pas d’autres mots, le pape Pie VI, lui fit passer les Alpes, le mena à Valence dans des conditions épouvantables, où, « embastillé » dans une citadelle, il mourra trois mois plus tard (1) ; une statue de Canova rappelle désormais son martyre, dans la crypte des papes, à Saint-Pierre de Rome. Depuis les lansquenets de Charles-Quint en 1527, Rome n’avait souffert aucune autre occupation étrangère, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’avait pas souffert. Mais je me laisse déborder …
Quindi, l’église des Siciliens de la Via del Tritone ne put échapper aux dévastations et destructions de ces temps où l’on confondit révolutionnaire ou sécularisation avec païen, pour reprendre les termes d’un commentateur avisé, elle échappe fièrement, en revanche, aux hordes de touristes, la fontaine de Trevi n’est pas si loin … Derrière cette façade qui n’a plus rien de commun avec le siècle qui la vit naître, on peut admirer une rareté pour nous et pour d’autres une icône – au sens métaphorique et réel – qui rappelle les origines orientales de ce culte sauvé des eaux, très tôt répandu et très vivace encore de nos jours, avec lui celui d’Agathe et Rosalie, les saintes patronnes de l’île, la Santa Maria Odigitria.
On ne s’étonnera pas d’une étymologie grecque, (ὁδηγήτρια « qui conduit, qui guide ») ni d’une orthographe légèrement différente dans les références plus anciennes – Hodigitria – l’italien moderne ayant un beau matin envoyé promener les « h » et « ph » de son vocabulaire, filiation trop marquée avec le grec sans doute … ni de la trouver fréquemment nommée en Italie du Sud, La Madone dell’ Itria, abréviation de odigitria. Tout cela ne fait qu’un seul ensemble iconographique marial où la Vierge, assise, indique une direction, un chemin. Parfois, c’est l’enfant Jésus qu’elle tient le plus souvent au creux de son bras droit qui fait de ce geste une représentation nécessaire, il donne le nom à et le sens de la composition, intimement mêlés dans un seul mot, odigitria. La Madonna dell’Itria est, en principe, assise sur un coffre porté et transporté par deux « calogeri », deux moines. La version initiale, la byzantine (2), provient d’une légende selon laquelle, afin de la protéger des Ottomans cruels à leur religion, des moines basiliens du premier christianisme auraient confié l’icône (don de Théodose de retour de Jérusalem à son épouse) à la mer, après l’avoir enfermée dans un coffre : on la disait peinte de la main de Luc, l’évangéliste. Elle vogua au gré des flots jusqu’aux rivages de Sicile où elle acquit sa plus grande popularité aux 15 et 16 èmes siècles (3), entrant dans les églises, en retables ou en tableaux, et par extension, la vénération conséquente. Un succès jamais démenti, ni contredit ni même affaibli quelque satisfaisante qu’en soit la réalisation picturale qui compte pour peu aux yeux des dévots, ni les écarts d’interprétation qui rangent sous une même appellation des œuvres fort différentes.
Au centre de ce petit univers méconnu de la Madonna dell’Itria, je place en majesté pour des raisons tant objectives que subjectives le tableau peut-être le moins connu de Sofonisba Anguissola, elle-même assez peu connue jusqu’à être l’innommée des grands textes de l’histoire de l’art et pour laquelle j’avoue une tendresse certaine mêlée d’interrogations (encore) irrésolues. En 2022, le Musée de Crémone – sa ville de naissance – lui réserva une exposition assez inhabituelle en sa forme : élisant sa Madonna dell’Itria pour métacentre de l’événement. Le retable, une huile sur panneau (239.5 x 170 cm) datée des années 1578-79 est habituellement exposé dans l’église de la paroisse de Santa Maria dell ’Alto, à Paternò, petite ville de l’Est de la Sicile où elle vécut quelques années.

Les raisons de sa présence dans cette région etnéenne si éloignée de sa Lombardie natale, sont complexes et longues à narrer (elle mourut presque centenaire) ; nous retiendrons momentanément, qu’à Paternò, il existe toujours un Palazzo et un jardin Moncada, nom de la famille « princière » - i.e élevée au rang de principauté – dont elle épousa l’un des membres, une fois revenue de la Cour d’Espagne. (4). Pendant des années – pour ne pas dire plus – on ignora le retable (et sa signification) qui fut authentifié définitivement en … 1995 après restauration, mais aussi grâce à un document archivé à Catane, attestant que Sofonisba en fit don au couvent franciscain de Paternò. Selon les spécialistes, il réunit à lui seul l’ensemble des caractéristiques de l’iconographie « Odigitria » ce qui en fait une œuvre fort complexe et remarquable, en ce qu’elle reprend les « codes » du genre à l’occasion d’un événement personnel et douloureux, la disparition de son époux Fabrizio. Œuvre unique à tous égards aussi car elle concentre tout ce que le thème et ses légendes ont diversement traité depuis le moyen-âge, presque exclusivement en Sicile et Italie du Sud, mais que l’artiste n’a pas manqué de signer (de signaler) de sa touche personnelle – et pour une fois, plutôt audacieuse : la Vierge n’est pas assise sur n’importe quel coffre – qui pourrait être l’image transposée de celui qui protégea l’icône première jusqu’aux côtes siciliennes – mais sur un cercueil, d’aucuns disent un catafalque, celui de son défunt mari assurément, porté comme il se doit par deux moines. L’enfant Jésus montre la route, le chemin, la Voie du Salut, il est tenu, debout, par la Vierge sur son bras droit fléchi. Remarquable aussi, ce retable l’est pour d’autres motifs qui tiennent tant au parcours pictural que personnel de Sofonisba Anguissola : c’est le seul tableau (5) « religieux » connu de l’artiste et le seul de sa période « sicilienne ». Ses tableaux et dessins désormais suffisamment accessibles montrent une prépondérance d'autoportraits et de portraits « officiels », là encore pour des motifs parfaitement établis, mais peu analysés, dont il faudra reparler. Sofonisba fit don de ce retable au couvent de Paternò, et l’assortit d’une double demande : chaque année que soient célébrées une messe pour commémorer l’anniversaire de la naissance de Fabrizio et une autre, pour celui de sa mort.
La Vierge de l’Odigitria – La Madonna dell’Itria – célèbre dans la peinture, aussi quelques sculptures, depuis le moyen-âge et encore fréquemment jusqu’au XVIIIe siècle,
/image%2F2226645%2F20260525%2Fob_80afe1_6a-madonna-of-itria-with-saints-peter.jpeg)
l’était-elle en raison de la ferveur populaire dont les artistes se seraient saisi, ou, parce qu’ils s’étaient saisis d’une légende mal connue, leurs œuvres ont-elles favorisé une dévotion durable ? de la cause et des effets n’a-t-on pas inversé l’importance ou l’ordre ? Il est certain que cette représentation particulière de la Vierge, n’eut rien d’exceptionnel ni d’occasionnel – de conjoncturel diraient certains. En quoi, Sofonisba entre dans ce que l’époque, les circonstances et le lieu, exigeaient, ce qui n’est pas apparent au premier regard, mais qui est aussi de sa manière, sa maniera. Un thème à soi seul.
Antonello Riccio, 1570. Messine
/image%2F2226645%2F20260525%2Fob_bbed46_madonna-of-itria-by-bernardo-strozzi-1.jpeg)
Bernardo Strozzi, 1610-1612. Chiesa di San Maurizio, San Maurizio ai Monti, Rapallo
/image%2F2226645%2F20260525%2Fob_cc94d9_8-madonna-of-itria-by-mario-di-laurito.jpeg)
Mario di Laurito, Madone d'Itria, 1529-1536, Palerme
/image%2F2226645%2F20260525%2Fob_3109e1_pantaleone-calvo-madonna-d-itria-165.jpg)
Pantaleone Calvo, 1650 - Cagliari
(1) il ne fut pas le seul – son successeur, Pie VII, fut exilé, enfermé, pendant trois ans, puis transféré sous une énergique escorte policière à Fontainebleau (1812) ; une telle épopée papale et tragique mérita, ô combien, la plume de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, IIIe Partie, livre XXIX, ch. 18.
(2) l’« acclimatation » de cette scène orientale à la Sicile, n’est pas une surprise pour qui garde, une fois pour toutes, au fond de sa rétine et de sa mémoire, les splendeurs mosaïques des églises romano-byzantines, et leurs Christ Pantocrator, une seule et même famille pourrait-on dire.
(3) mais dès le XIII è siècle il inspirait déjà des peintres toscans.
(4) la ville était sous domination aragonaise, ceci expliquant – en partie seulement – cela.
(5) à une exception près, selon moi, qui relève d'une " ruse " de l’artiste et mérite à soi seule un développement indépendant, nulle part je n’ai trouvé cette hypothèse soulevée.
Broquille du temps perdu à rechercher l’éperdu passé
J’attends, en m’abîmant, que mon ennui s’élève
Mallarmé - Renouveau
Je ne dis pas que ce mystère est insondable, un mystère l’est toujours, tandis qu’une énigme est soluble un jour ou l’autre, un problème aussi. On ne sait que longtemps après si la mémoire, l’enquête ou l’introspection ont fait céder des résistances ou échouer des souvenances, toujours il reste un fonds auquel l’accès se dérobe chaque fois qu’il se présente, se dérobe justement parce qu’il se présente, furtivement ou brutalement, il ne fait que passer, jamais ne s’arrête. Plutôt que regarder filer l’eau héraclitéenne, on aimerait qu’elle se fige pour qu’on la puisse cueillir telle une poignée de terre, dut-elle s’effriter vite, ou une pincée de sable de suite reposée pour ne pas la sentir entre ses doigts couler.
Ça ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, mais de toujours et de tout âge mes impossibles mémorations cohérentes, disons plutôt consistantes, unies, filées, ce qu’on appelle, ce me semble, des souvenirs d’enfance ; à tel point qu’à l’inverse, l’impossibilité constitutive de s’en détacher chez certains, me laisse pantoise. A rebours du fleuve dans lequel jamais on ne se baigne ni deux ni plusieurs fois parce qu’il roule sans cesse, leur vie, devient parménidienne à l’excès, elle multiplie les haltes, s’immobilise plus souvent qu’elle n’avance : tout, tout leur est occasion de rappeler un souvenir toujours disponible. Ainsi font les peureux ou les irrésolus, les craintifs peut-être, les capons certainement – ces derniers sont les mêmes, mais la joie d’écrire un mot désormais désaffecté ! – qui n’engagent leurs pas qu’en raison des refuges où ils pourront revenir, tenir, se tenir.
Aussitôt dit, aussitôt démenti car il faudrait admettre l’invalidité de l’inverse et s’assurer que les estropiés des souvenirs d’enfance, les handicapés de la mémoire infantile, ne sont que vaillance et courage parce qu’insensibles aux consolations mnésiques … ce qui, évidemment, n’est pas le cas ! Renoncer à résoudre cette question, c’est reconnaître son pouvoir sur soi, sauf à décider d’arrêter par les mots les images survenues en dépit du bon sens – monter un escalier un matin de plein été en discréditant tous les Noëls passés – pour mieux saisir le cours du temps être aussi meilleure héraclitéenne, se laisser guider au fil de l’eau, qu’importent les vortex et autres tourbillons. Les pleins et les déliés de toutes les tempêtes se mesurent au critère du calme revenu.
Le comble en cette affaire c’est que l’été passa, ces lignes écrites s’effacèrent en dégoulinades d’automne et de nouvelles fêtes une fois défaites brûlèrent dans l’âtre noir leurs dernières survivances. Une fois franchis les jours premiers de l’an, une fois l’oubli retombé au néant, le petit tas devint un peu plus grand des effacements ou des inadvertances portés aux cliquetis des heures ordinaires.
Les petits mots sans bruit de Patrick Laupin.
« ainsi chacun porte en lui son propre livre de mots oubliés et s’emploie selon sa propre histoire, selon l’énigme que nous sommes tous un peu pour nous-même, soit à le laisser naître, revivre, parler, soit à le rendre muet, fermé, illisible désormais en lui »
Patrick Laupin in La rumeur libre, 1994
/image%2F2226645%2F20260514%2Fob_b68610_le-reste-de-nos-ames-1.jpg)
Sous les mots du poète, le tremblement des feuilles. D’encre et de papier, elles sont osier sous la neige, amandiers et bruyères, auxquelles le passé conjugue le présent. L’oubli – premier mot d’un livre inoubliable – l’oubli a beau battre le rappel, écrire est plus fort que la mort, que le temps, que le bruit, que l’excédent des touts contre quoi quelques-uns s’obstinent à lutter, ils nous invitent au recueillement. Contre le tènement de la misère, de toutes les misères, Patrick Laupin combat la persistance bavarde de ceux qui triomphent dans l’indigence des mots, ne cessant de parler pour ne rien dire, il leur oppose le soupçon de folie que tout poème porte en lui, que tout poète, acharné-décharné, s’efforce d’offrir, d’inscrire, de tracer. Les questions qu’il pose, tant à nous qu’à lui-même, plus à lui parfois qu’à nous-même — mais ne sont-elles pas semblables ? — et qu’il ne faut pas taire, qu’il ne peut pas taire, s’inscrivent dans d’immenses invocations au silence, car c’est la même chose, écrire, se souvenir, s’interroger, penser.
Il y a des livres déjà — car avec Patrick Laupin le temps se décompte en textes — le silence emplissait ses pages. Avec lui, nous chaussions les godillots, et aux devinettes des souvenances il y avait une gare, un parloir, la maison, sa fenêtre, ils sont toujours ici. Mais pourquoi ne prêtons-nous pas une attention plus soutenue aux titre et sous-titre, au nom porté sur la page première, celle d’avant-texte, une blanche qui dit tout dans le silence de neige de l’ami pour toujours à qui Le reste de nos âmes s’adresse, en lui parlant de lui, en nous parlant de nous, dans la maison qui est au livre ce que la passion des mots est aux âmes partagées : un refuge, certes – pour les jours où la pluie du langage (est) entrée en moi, anonyme, impersonnelle et fulgurante – mais le lieu habité par ceux pour qui se taire est un don, la seule réponse possible à la violence inutile des yeux qui ne lisent jamais.
Les déjà-lecteurs de Patrick Laupin savent qu’il aime ajuster ses mots au centre de la page ; qu’il ne choisit pas entre les savants, les banals, les bancals, ceux dont la « charge poétique » est donnée d’avance et ceux de l’ordinaire des jours, les inconnus ou inconnus de nous, ceux à la signification close contre ceux qui en disent plus qu’ils n’en ont l’air ; ils savent aussi son parti-pris des échos allitérés – le petit creux crayon de son crâne ; la douleur enfante des fontanelles, fiévreuse dans la foule – du rythme et du balancement des phrases, tantôt branches ondulantes au doux souffle des sons, tantôt imprescriptible nécessité revêtue de magie, aussi de l’anaphore, un peu plus rare et chuchotée. Mais toujours ce silence — plusieurs dizaines de fois imploré, désiré, regretté, souvenu, partagé — qu’il soit des taiseux tant aimés — les enfants, les fous, les ouvriers, les prolétaires, ils sont frères en lui — ou de l’ami plus jamais nommé après l’avoir désigné Avec tombe de neige au petit jour ; ou encore contrarié par tous les bruits du monde auxquels il ne faut pas manquer d’adjoindre les luttes passées, mélancolies et regrets devenues. Patrick Laupin, le poète qui dérange le penseur et l’inverse, se pose des questions sans point d’interrogation qui tissent de page en page une résille d’or où se cachent quelques pampilles, ou seulement leur reflet, dans la survivance des livres aimés pour ne pas demeurer une erreur muette cousue de fil blanc sur un banc. Juste quelques mots invisiblement entrefilés, entreglissés dans la mémoire à vif du lecteur inguérissable de textes définitifs, et cet éloge proustien de Proust à la cent troisième page, souverain, supérieur, profond !
/image%2F2226645%2F20260514%2Fob_ebf2cc_le-reste-de-nos-ames-1.jpg)
Exactement lisant, il y en a un – un seul – point d’interrogation en 188 pages – il les faut compter toutes, car celles d’avant lire vous parlent déjà, peut-être même vous y a-t-on laissé une branche de mûrier – une question y serait-elle restée, suspendue, crochetée, tandis que les autres se nourrissaient entre elles pour mieux se survivre ? On s’étonne de ne pas s’étonner que, dans une telle famine du sens, le signe visible de l’interrogation vienne ponctuer une phrase inachevée ainsi … est-ce qu’elle sera pour moi ? rareté de cet envoi du sujet à lui-même, peut-être même le seul, il faudra vérifier. Certes, Patrick Laupin écrit à la première personne mais il engage avec lui tous ceux qui l’ont fait et le font être, nos âmes dit-il dès le titre, dans le remarquable ondoiement d’un invincible pluriel. Dans sa maison du silence, il y a des âmes, des cœurs et des corps, il n’est pas nécessaire d’être seul ou de ne pas parler pour se taire. Tout le livre le crie : Il y a dans ma tête un orage de pensées dont je suis ébloui et fatigué sans cesse – admirable soixante-dixième page tout entière ! Aussi, cette seule interrogation arrimée à un signe visible fait sens … est-ce qu’elle sera pour moi ? la feuille d’âme (qui) tombe d’un arbre à l’automne, se demande-t-il dans la douceur de ceux qu’il a tant écoutés, ses frères mortels du langage.
/image%2F2226645%2F20260514%2Fob_488b3a_le-reste-de-nos-ames.jpg)
C’est un livre métaphysique, de poésie métaphysique, au point d’équilibre toujours menacé entre écrire et se taire, être et n’être pas, et ces façons qu’a l’existence d’être souvent plus près du néant qu’on voudrait bien le croire, qu’on s’applique à le cacher ou qu’on se mêle de le dire. Aussi, il n’y a plus – quand tout a disparu, quand les aimés sont partis, quand les amours qui sont aussi les amis ne sont plus – il n’y a plus que les mots pour dire le silence, Alors, sans hésiter, j’ai déposé mon sac de peines à mes pieds. Un jour on découvre cela, qui nous apprend les séparations, l’absence, et dans cet océan de questions plus grand que toutes les maisons du monde, on resterait sans voix si l’on n’était poète. Mais l’époque est barbare — terme repris plusieurs fois — parlant une étrange langue, une langue étrangère et violente à la douceur des petits mots sans bruit. Cher Patrick Laupin, qui voulez tant retrouver le rire ardent des coccinelles, je peux vous dire, et vous le devez croire, qu’il a suffi de l’écrire ainsi pour qu’il m’arrive.
Patrick Laupin - Le Reste de nos âmes - Poèmes de la maison du silence - Editions La rumeur libre - 2026
https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2021/05/l-insignifiance-sacree-des-coccinelles.html
https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2022/09/la-mort-provisoire-de-patrick-laupin.html
Au commencement était l’ombre,
même si, dans les quelques mots latins qui traînent en nos mémoires, Fiat Lux dispose d’une place honorable. La lumière, qu’elle soit ou qu’elle arrive, révèle le plus souvent ce que la nuit, les ténèbres ou les ombres ont en partie assourdi, voilé ou éteint. La puissance métaphorique de cet apparent contraste, a nourri sans discontinuer, la philosophie, la littérature et les arts, peut-être d’abord par sa mésinterprétation, laquelle doit beaucoup non pas aux manques d’explications mais à leurs banalisations, raccourcis et autres accès accélérés à des contenus difficiles : ainsi du Big Bang, d’une complexité physique et métaphysique redoutable, mais, rapporté à deux mots frappants fort, nous a tous ou presque convaincus que l’advenue de l’Univers s’est produite par une explosion instantanée (pléonasme) qui, à tout prendre, ressemblerait au claquement de doigt d’une divinité capricieuse qui reste à qualifier – ce qui n’est pas mince et ne règle rien. Fiat lux et ses équivalents pour passer de la nuit au jour, de l’ombre à la clarté, détiennent une force de conviction semblable qui nous a persuadés que tout commence avec la lumière, à tout le moins l’éclairage (1) ce qui, nonobstant son simplisme, n’est pas une assertion probante pour qui exerce son esprit à la suspension de jugement.
On ne reviendra ni à Platon, ni à Kant, ni à aucun de ceux qui nous ont formés à l’exercice rigoureux et précis du raisonnement et laissés, paradoxalement mais profitablement, toujours irrassasiés. Que l’on se pose la question par la ruse ou par la raison – ou même la ruse de la raison, dans un instant hégélien passager – il faut reconnaître que l’on ressent assez tôt une impuissance : comprendre ce qui est à partir de sa négation – la lumière à partir de l’ombre – faire du non-être la mesure et/ou l’origine de l’être, voilà, une impasse absolue, d’un mot une aporie. (2)
Ecce Dibutades ! Il était une fois à Corinthe, un potier qui travaillait l’argile et façonnait de ses mains de nombreux et beaux objets. Sa fille, prénommée Dibutades (3) à partir du nom de son père, Butadès — Butadès de Sicyone selon certains — sa fille, désespérée d’apprendre que son bien-aimé devait s’éloigner pour un temps toujours trop long quand on est amoureuse, fit preuve d’une ingéniosité que seule une passion sincère peut inspirer. Alors que le jeune homme s’apprêtait à quitter sa belle, elle délinée le contour de l’ombre de son visage sur le mur, afin de le pouvoir garder et regarder encore, posséder toujours. Adonc, elle invente non seulement le portrait, mais le profil – l’ombre d’un visage de face ne se peut délinéer sans se rendre méconnaissable ou qu’on n’y voie (plus) rien (4). Quelques détails, selon les sources, les récits rapportés, voire les facilités de plume, font varier à la marge le texte de Pline l’Ancien – Histoires naturelles, XXXV, 8 – dont la brièveté ne pouvait qu’autoriser le libre cours d’ajouts inessentiels (5) à une scène qui tient en moins de dix lignes, ce qui est amplement suffisant pour faire une légende, un mythe, décrété à son tour « origine de la peinture (6) », son invention. D’aucuns – mais d’aucunes – n’ont pas manqué de relever que l’honneur de cette découverte incommensurable fut reporté sur le père plutôt que sa fille, la postérité ayant injustement fait valoir que Butadès et lui seul, avait modelé le profil en relief en le recouvrant d’argile, puis porté au feu, qu’il y avait là un acte premier d’effacement de la gent féminine à laquelle il fallait rendre sa place. Dont acte : la délinéation de l’ombre ou l’avènement thaumaturgique de l’art du portrait, fut bien de la main de Dibutades.
Relisant Pline au plus près, on ne peut qu’acquiescer, en raison de cette précision majeure mais pas toujours élevée à sa juste mesure : pour tracer autour de l’ombre du visage de son bien-aimé, les traits qui en feront son portrait, sa représentation figurée, Dibutades tenait une lanterne. Parce qu’on ne peut obtenir aucune ombre sans une source de lumière, on déduit de la présence du lampion que Dibutades œuvrait dans l’obscurité – du soir, de la nuit – mais surtout que Pline, comme tous les autres, avait lu Empédocle – ou connaissait bien dans les textes platoniciens les rappels de sa cosmologie, ce qu’elle devait aux physiciens antérieurs et à sa mutation poétique dans l’un des fragments parvenus jusqu’à nous avec un certain succès (7) : notre œil est une lanterne, la pupille, par sa transparence, une jeune fille – κόρη coré, un seul mot en grec pour les deux – revêtue de délicats tissus.
La véritable fortune du petit récit de Pline, vint non de son pouvoir métaphorique linguistiquement parlant, mais du succès pictural que l’ombre fit à la lumière à la Renaissance, tant dans les textes théoriques que, bien sûr, chez les artistes. (Nous maintenons le terme générique de Renaissance, bien que nous n’oubliions pas ce qui en fait une facilité quelque peu paresseuse …) Cependant, mesurée à l’ampleur d’un débat qui fit fureur à la fin du 17ème siècle en France (8) entre les Académiciens (de l’Académie de Peinture et de Sculpture colbertienne) et les « coloristes », il n’est pas superflu de revenir à Dibutades et sa « leçon de Ténèbres » qui d’un geste, inventa la possibilité de toute peinture et le portrait comme la « représentation d’une absence (et) l’exhibition réelle d’une présence simulée » (9) ; les polémistes avaient-ils oublié de relire Pline ? ce que n’avaient pas omis de faire leurs prédécesseurs, dont Vasari, qui, en ajoutant dans la réédition de 1568 des Vite la gravure, ou mieux mais parfois seulement, l’autoportrait de celui dont il allait rapporter la Vita, rappelle à bon escient que les artistes (sont) seuls capables d’arracher les traits humains à l’oubli (les mots sont d’A. Chastel dans sa Présentation). Et cela, dès que la lueur d’une lanterne fit l’ombre d’un visage se dessiner sur un mur de Corinthe et qu’une jeune femme désira en tracer la silhouette, si vraie d’avoir été formée depuis et à partir d’une présence, tellement non-vraie en sa seule représentation figurée. Étonnant plaisir que l’on prend à une tromperie, un mensonge une perception fictive … Cette double leçon pour rappeler la force des légendes, pas moins mais pas plus non plus. Nous n’oublions pas ce que nous devons aussi à Zeuxis, Parrhasios, Apelle, Protogène quant aux « vérités fictives » pour ne citer que les antiques, ou, trahison des images, dans la difficile avulsion à laquelle il nous faut consentir pour accéder à la contemplation désintéressée kantienne. Pétrarque, tant lu à la Renaissance, distinguait le plaisir agrestis – celui de l’ignorant face à l’illusion – du plaisir ingeniosus pour celui transmute la surprise en délectation-de-la-surprise dont il n’est pas dupe pour autant ; par quel mystère la peinture, œuvre muette et immuable, peut-elle agir si puissamment en nous se demande Quintilien, plus puissante que les seuls effets de langage auxquels elle n’a pas à être comparée : deux éloquences, l’une verbale, l’autre visible (10) qui ne supportent pas (ne sont pas faites pour être portées par) la hiérarchisation, ni les jeux dialectiques.
/image%2F2226645%2F20260511%2Fob_300095_david-allan-1775-l-origine-de-la-peint.jpg)
1. Rôle déterminant de Kant dans la survivance du syntagme Le siècle des Lumières. L’Aufklärung que nous avons une fâcheuse tendance à rapporter aux seuls esprits français de Diderot, d’Alembert Voltaire ! Souvenons-nous aussi que là où le français n’a qu’un mot, le latin en a deux, lumen et lux et forcément de la nuance, ou de la distinction dans l’usage.
2. Qui n’est pas, qui n’est jamais une difficulté, mais une incapacité à décider après réflexion, une « impuissance » dont il ne faut pas faire une faiblesse, puisque c’est en raisonnant qu’on y parvient.
3. De très nombreux textes de la littérature secondaire ou d’appareils critiques s’emmêlent les pinceaux confondant les prénoms, attribuant, à tort le prénom de la fille au père.
4. Les futés reconnaissent un titre de Daniel Arasse, légèrement déformé.
David Allan, Origine de la peinture, 1775
/image%2F2226645%2F20260511%2Fob_d06c6f_jeanne-elisabeth-chaudet-1810.jpg)
5. dont celui de Fontenelle qui, dans ses Poésies pastorales (1688) a trouvé bon d’insérer une lettre de Dibutades à Polémon, le nom fictif de l’aimé. (les sensibles à l’étymologie apprécieront).
6. Ceux qui corrigent par « l’invention du dessin » n’ont pas tort, stricto sensu.
7. Empédocle, fragment 415, chez Bollack, et par Platon, (Alcibiade, Phèdre) relayé par Aristote dans de nombreux passages critiques sur Empédocle. Nous pensons aussi à la " lanterne magique " de Leibniz, bien que le contexte fût celui d’une invention (au sens technique cette fois) du XVII e siècle (Huygens).
8. post Renaissance donc et dont l’Italie ignora, à la même époque, la violence qui, pour être « académique » n’en était pas moins éminemment politique.
9. J. Lichtenstein, in Symboles de la Renaissance - 10. Ibid.
Jeanne-Elisabeth Chaudet, 1810
images passantes
le flammeum de mon crayon ceintura des mots attrapés dans le vent,
sa mine d’or maintenue d’une boucle dans le panier de laine,
le silence majuscule tourmenté sans fin décousu
saisi par le crochet d’une virgule
arrima l’étroiture du monde
ma douleur capitale,
au point du jour.
***
écoute s’il pleut,
dans l’interstice perdu d’un possible destin,
les petits objets du matin énigmatique
exultent aux guillemets d’autres mots défléchis,
et aux incantations lasses des jours passant.
des plumes amorties
roulées au miroir mat de l’eau,
font un berceau diaphane
aux larmes de Dédale.
Portraits minuscules - 11
Henri et Ginou
L’allée, légèrement sinueuse, bordée des deux côtés de petits pommiers de même taille, dont chaque tronc n’était point entouré par les anneaux du dragon mais par les branches d’un rosier planté à son pied : quand les fleurs des uns et des autres éclosaient ensemble – pendant quelques semaines à peine au printemps, pourvu qu’il soit doux et qu’il n’ait pas trop plu – leurs teintes s’élevaient depuis le sol passant du rouge le plus vif au rose pâle et fragile, jusqu’à se perdre dans le ciel bleu des mois de mai normands. L’allée était parfaite — je n’en ai jamais vu aucune autre à ce niveau de précellence — qui menait nonchalamment à l’habitation qu’il est difficile de nommer : un castel, un château trapu tant campagnard que bucolique, dont l’élégante simplicité semblait tout droit venue d’un livre de contes pour enfants sages. Sur son flanc gauche, une grosse tour du XII ème siècle gonflait en la prolongeant, une façade dont l’essentiel était dorénavant vitré et ouvrait sur la campagne verte et vallonnée à perte de vue. Tout de pierres blondes, épaisses, débruties par les vents, les orages, et les étés brûlants, le château d’Henri et Ginou, contemporain de Guillaume passé par là avant de conquérir le royaume d’Angleterre, fut corrigé en son corps principal pour y vivre bien. Dans l’immense pièce vitrée par laquelle on entrait, si l’on n’avait pas à passer par la cuisine, on ne voyait que la cheminée, si haute qu’on pouvait s’y tenir debout, si large qu’elle acceptait qu’on y soit plusieurs, si vaste qu’elle contenait de quoi rôtir et cuire dans le même temps, plusieurs pièces et morceaux, ou lire tout Bachelard plusieurs fois se laissant aller à « cette observation hypnotisée qu’est toujours une observation du feu. »
Des années après le drame, ce souvenir m’est « douceur et torture ». Il n’y a aucun signe avant-coureur de son retour dans ma conscience éveillée, ce qui n’est peut-être pas aussi vrai que je veux bien le croire, mais on a toujours des raisons de le dire ainsi et quelques-unes, plus difficiles, de l’écrire aussi. La ruse, la ruse de la mémoire, la ruse d’une démangeaison calmée pendant des années pour mieux nous accabler un jour, complote ses fourberies et frappe sans compter le temps passé à oublier, « se reposer sans dormir. »
D’Henri, il me reste une photographie, dont je n’ai pas besoin pour revoir les cheveux blancs légèrement bouclés, l’allure filiforme presque maigre, le pantalon de velours côtelé qui en faisait un parfait châtelain sans âge et sa blanche chemise, des yeux bleus, rieurs et calmes, un parler doux et lent, prononçant chaque syllabe d’une manière unique, floconneuse, ouateuse et claire tout à la fois. Le contraste avec Ginou n’était pas seulement saisissant, il était extravagant, désopilant, et, contre toute attente, harmonieux ; ces deux-là avaient limé leur être l’un à l’autre. Elle était petite, vive, malicieuse, parlait avec l’accent et la célérité du sud-ouest dont elle était originaire, s’affairait partout dans la demeure qu’elle quittait volontiers pour vaquer aux affaires extérieures, la mise toujours élégante, qu’elle soit à la ville ou à la campagne. Ginou, adorable mais ferme dans les conversations qu’à l’époque on avait, clandestinement, et qu’elle nourrissait de mises en garde fleuries de métaphores uniques et remarquables. Ginou, je l’adorais.
On pouvait croire, je le croyais, qu’il y avait là, des humains aux choses et des choses aux humains, une accordance d’autant plus rare qu’ils ne la partageaient pas sans une affection réelle, autant dire que peu accédaient à leur demeure, leur table, la cuisine – couverte de paniers d’osier et de casseroles en cuivre –, l’escalier de la tour qui menait aux chambres, ses marches amaigries en leur centre, les lointains ondulés, les rosiers parfumés à la pomme et le goût de pommier exhalé par les bûches dans la cheminée qui ronronnait sans fin. « Aux dents de la crémaillère pendait le chaudron noir. La marmite sur trois pieds s’avançait dans la cendre chaude. » A la Noël, dont une fois je partageais la veillée et le réveillon avec leurs enfants et petits-enfants venus d’autres provinces, jamais le mot si galvaudé de « magie » ne fut aussi juste, aussi ajusté à tout ce que l’imagination des contes et des cartes postales maintient en nous avec tant de ferveur. Un luxe – si l’on veut bien rendre à ce terme l’une de ses significations oubliée – c’est-à-dire une rareté précieuse, contenue dans la bonne mesure, la mesure juste en tout. Les « eurythmie » et « euphorie » douces dont parle encore Bachelard.
Un jour que je ne sais plus dater, mais dont je me souviens qu’il était gris, gras et brouillasseux comme souvent en Normandie – probablement un jour d’automne – j’appris qu’Henri, après avoir abattu Ginou d’une balle dans le cœur, retourna l’arme contre lui. Leurs petites filles, qui descendaient de la voiture à l’entrée de l’allée pour courir jusqu’à la maison par un petit rite qui faisait crisser les cailloux, découvrirent l’horreur avant les adultes. Il y eut peu de monde à leur enterrement, on fit en sorte que le drame fut connu après qu’on les eut mis en terre, ensemble, sobrement, dans le petit cimetière du hameau dont je n’ai jamais su le nom, tant il était pauvre en habitants. J’y étais. Oui, les arbres dépouillés, le crachin et un épais tapis de nuages cachant le ciel, oui, ce devait être un jour d’automne.
les cerises ont-elles la guigne ?
/image%2F2226645%2F20260425%2Fob_6be9e7_cerises-2.jpg)
Qu’elles soient rouges, blanches ou noires, on les vole, surtout les rouges. Est-ce pour les avaler ? plaisir de les cueillir et passer en bouche non sans les avoir soupesées dans le creux d’une main modelée rien que pour elles ? ou saisir entre pouce et index, la paire de petites baguettes qui les suspend par deux ou trois parfois, dans une gravité toute newtonienne, au-dessus du vide, lequel n’est jamais « vide » mais plein d’espace ? Einstein comparaît à une boîte dans laquelle il y aurait – qu’on les y ait placés ou qu’ils y soient gardés – des grains de riz ou des … cerises : mais le « vide » que l’on croit ici avoir été comblé, n’est que de l’espace occupé par des corps physiques entre lesquels il y a encore, toujours encore, de l’espace ou plutôt, tance Einstein et pour le dire comme Descartes, de l’étendue.
Cueillir des cerises, ou le plaisir(s) si pur(s) et si vrai(s) de les jeter depuis leurs branches d’où, se faisant volages pour n’être plus volées, elles manquent un tablier tendu qui se prenait pour un bouclier et tombent en bouquet dans un corsage béant. A cet épisode souvenu de Jean-Jacques (1), dont la brièveté est inversement comparable à sa célébrité, Rousseau n’osa pousser l’audace au-delà de la grâce ; savait-il que les queues de cerises, quand elles sont de Montmorency se nomment « gaudrioles » ? L’effet du lancer de cerises sur son esprit légèrement échauffé nous vaut quelques suavités bien de son goût – ma bouche, au lieu de trouver des paroles, s’avisa de se coller sur sa main – ceci, fort probable, n’est pas nécessairement le mieux confessé (2) mais reconnaissons lui une valeur sensuelle et voluptueuse réelle que n’a pas, par ailleurs, le philosophe dans l’écrivain, qu’il soit la même personne, ou qu’il ne le soit pas. Berkeley qui mourait vingt-cinq ans avant notre Genevois, fait de la cerise l’objet d’une réflexion philosophique aboutie : nous ne pouvons déterminer l’existence d’une cerise si nous faisons abstraction de sa réalité tactile ou gustative, visuelle bien sûr – souplesse, humidité, rougeur, acidité – autant de sensations qui s’opposent au non-être, mieux, qui l’abolissent (3). A l’ensemble de ces qualités sensibles il faut adjoindre (« assembler » dit Berkeley) les idées perçues, le participe est d’importance. Esse est percipi (être, c’est être perçu) dit-il, signant ainsi une position empiriste radicale, difficile parfois à défendre et plus encore à exposer : hors de toute perception, aucun objet n’existe, étant entendu que les « idées » qu’on en a, appartiennent à ces perceptions. La formule complète est « esse est percipi aut percipere » (être c’est être perçu ou percevoir) : si je ne vois, ne goûte, ne touche, des cerises, mais aussi si je n’en parle ne les imagine, les dessine ou les peint, elles n’existent pas, seraient-elles dans le jardin voisin ; encore faut-il comprendre qu’envisager cette possibilité ou s’en souvenir, « y penser », en parler aussi, c’est ipso facto leur assigner l’existence ; je les fais exister, même si, par malchance ! il n’y a pas plus de cerises et de cerisiers dans le jardin voisin que de cocotiers sur la banquise. Pensons un instant à tout ce qui « existe » dont nous ignorons la réalité tant que nous n’y pensons ni ne la concevons – notre pensée ne pouvant enclore tous les possibles – et nous comprenons, à l’inverse, que le non-existant – un monstre, une machine, un objet, un animal, une idée, une abstraction, et l’impossible lui-même, oniriquement ou par invention, présents à notre esprit ou poétiquement en nos mots – l’inexistant existe bien qu’il ne soit pas. Berkeley l’Irlandais n’était pas un illuminé, son raisonnement donne priorité à l’esprit sur la matière, même si le terme d’ « immatérialisme » toujours emprunté pour désigner cette doctrine philosophique, prête à confusion selon moi. Il s’auto-contredit. Mais nous nous éloignons des cerises, lesquelles sont tangiblement et souverainement bien « réelles » pourvu que, ou seulement si, notre esprit et/ou nos sensations les perçoivent. Les mathématiciens et autres logiciens appelle cela une condition nécessaire et suffisante.
Un voleur de cerises, un monte-en-l’air, un gourmand-galant n’ont pas Berkeley en sabretache à la ceinture, non plus un peintre génial, ni un passionné d’art en sa bibliothèque, voire le commanditaire d’une escroquerie – reconnaissons qu’ici, ce terme a une pertinence qu’il n’a pas fréquemment. Pour autant, Berkeley – Hume à certains égards, mais nous n’encombrerons pas les allées – n’est pas contredit, il est même conforté : chacun des susnommés montre en particulier et tous en général, que l’existence d’un objet – terme qui suffit, en philosophie et quoi qu’il désigne, à inclure toutes choses, animaux, personnes, et ici des cerises – est parfaitement dissociable de sa réalité « concrète », jusqu’à admettre qu’il puisse n’en point avoir et cependant exister. C’est – pour une part, une part seulement – l’une des réflexions à bien des égards vertigineuses que permet l’art et qu’un fait divers récent peut inspirer à un esprit rhizomatique et friand.
Récemment, un triple vol d’œuvres d’art à la Fondation Magnani Rocca, sise dans la petite commune de Traversetolo près de Parme, nous prive, le moins longtemps possible, on l’espère – mais soyons honnête, qui savait que ces trois chefs-d’œuvre y étaient ? – d’un Renoir (Les Poissons) d’un Cézanne (Nature morte avec cerises) d’un Matisse (Odalisque sur la terrasse), une huile, un crayon et aquarelle sur papier, une aquatinte sur papier. L’affaire est grave – tout est grave en Italie en matière d’art, beati loro ! – le monde entier en fut avisé sur le champ. Il faut dire que dans la même Villa, on peut contempler des Titien, Van Dyck, Goya, Rubens, et Dürer, excusez du peu, et que la section « réservée » à la peinture française des 19 et 20 èmes siècles, est fort bien dotée puisque les sus-volés fraternisaient avec Monet. La présence des impressionnistes et des Français en général, étant assez rare en Italie (4), le crime est d’autant plus significatif. Mais les cerises ? pourquoi s’y arrêter plutôt qu’à l’Odalisque sur la terrasse de Matisse (je me damnerais pour revoir La Danse, celle du MoMA) ou Les Poissons de Renoir ? Pourquoi sinon pour la raison parfaitement simple qui fait non point rejeter ce qui n’a pas à l’être, mais privilégier ce qui prend place dans mes affairements d’esprit du moment, où les cerises apparaissent chaque fois que je me déplace dans l’histoire de l’art de l’Italie lombarde, y compris ses rapports avec l’école flamande à la fin du xv et au début du xvi ème siècle, ce à quoi on ne s’attend pas forcément ; dans le vocabulaire contemporain il faudrait dire que c’est « contre-intuitif ». Il suffit pourtant de suivre les cerises, et l’on est très vite débordé de bonheur et d’admiration muette ;
/image%2F2226645%2F20260425%2Fob_1fd9ec_couvent-d-alisgiani-vierge-a-la-cer.jpg)
les Vierge aux cerises, on l’ignorait, sont légion, chacune est un saisissement (5). Celle de Ansano di Pietro di Mencio – qui n’est pas lombard – du Quattrocento, aujourd’hui au Musée d’Aléria en Corse, est bouleversante.
Les cerises de Cézanne sont de celles que l’on range sous l’appellation de « nature morte », le peintre lui-même y succombe. Ceci n’a qu’une vertu logistique ou d’intendance, car ce à quoi l’on succombe ici, c’est à la clarté et la coloration réparties en quelques teintes douces entre angles, lignes droites et courbes – par lesquelles la rotondité et « le rouge vif » des cerises deviennent le sujet majeur,
/image%2F2226645%2F20260425%2Fob_69483e_cezanne-cerises.jpg)
au sens de la grammaire, la grammaire picturale, celle qui nous fait souvenir que l’esthétique – terme dorénavant remplacé par l’expression « philosophie de l’art » par oubli total de l’étymologie : αίσθητιχός, « (ce qui est) perceptible par les sens », αίσθησιs aisthesis désignant la sensation ; l’esthétique, une affaire de perception, d’im/pression, d’effet, de choc – et non de goût au sens de préférence, nous souffle Kant – nous met, à notre corps défendant, au cœur battant d’un passage à l’existence de ce qui dans l’œuvre – les matières, formes, sens, inspiration, techniques, désirs, rêves, imagination, langage, génie… – ne fait pas, ne fait jamais l’objet « réel » bien qu’il le rende « présent » ou le fasse exister (Berkeley) ; il ne le prive ni ne le détourne de l’existence mais l’y destine. Aussi, si l’œuvre « représente une assiette de cerises rouge vif sur une table en bois, à côté d’une nappe blanche drapée » (6) pour reprendre la description toujours tautologique – et toujours pénible – elle manifeste, bien qu’elle ne l'enveloppe pas, l’existence, elle la conjugue, autant qu’elle la transcende, aux temps et modes illisibles de l’infinité.
/image%2F2226645%2F20260425%2Fob_b325b1_cezanne-cerises.jpg)
- Rousseau, Les Confessions, livre IV
- Les programmes nationaux en vue de l’obtention du baccalauréat français, ont parfois cette vertu – mais pas toujours – d’espérer procurer des plaisirs de lecture pour la vie à de jeunes cervelles. Colette, récemment promue à cette vocation de bachotage, laissa dans Sido quelques mots inimitables – révérence doublée d’un pléonasme – à propos d’un merle noir et d’une cerise : oxydé de vert et de violet, (il) piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée … Sido, Colette, O.C, Pléiade III p 509 – Il fallut relire – un océan de plaisir – Flore et Pomone dans l’édition du Centenaire (tome 10) pour trouver d’autres cerises colettiennes, inimitables, bis repetita … A venir, peut-être.
- Berkeley, (1685-1753) Dialogues d’Hylas et Philonous
- Selon la revue italienne « Finestre sull’Arte », La nature morte aux cerises est « l’une des très rares œuvres du grand Français que l’on trouve en Italie » ; elle n’est pas non plus présente spontanément à l’esprit du grand public qui connaît mieux ses « pommes ».
- Sans oublier les cerises « décoratives », qu’elles accompagnent des branchages, fassent « guirlandes » ou soient posées dans des coupes de fruits.
- Circa 1885-1887
Septaine
I
cette folle échevelée
vaine vide vaniteuse
en ma maison venue frapper
sans ombre sans reflet
au ciel admirable en son blanc
à contre-cœur touchant
II
l’eau de mes souvenirs
sinueuse sous le sable soufré
de sagesse et de mort
de son couteau rouillé
grava dans un tronc
la mauvaise blague
d’un monde grimaçant
III
l’air ne se voit pas
par quoi l’on voit les êtres
IV
l’eau de la mer
ronge la coquille
de mes deux mains
V
une vague se dresse
enlace le rocher
qui la broie
VI
n’écouter pas
l’écho de ses pas
ne pas
VII
à la surface de l’air
la peau légère de l’eau
petites perles de verre
tombées dans la rizière
il pleut
ces kystes langagiers qui (me) consternent !
Plus encore que les « clichés » que je poursuis sans autre gain qu’une stupéfaction aimable dans le meilleur des cas, une indifférence polie juste au-dessus, un rabrouement vexatoire dans le pire, ce que j’appelle – formulation instantanée – les « kystes langagiers » sont particulièrement irritants quand ils paraissent en des textes ou des échanges où ils n’auraient jamais dû être, l’immunité contre les impropriétés de langue étant, en principe, consubstantielle à leurs auteurs.
Je parcourais, une fois encore/encore une fois, quelques propos rafraîchissants de Lucien Jerphagon, dont la plume sucrée-poivrée m’est un baume constant, quand, déjà surlignés dans un développement précis et poliment prudent contre le supposé platonisme de Cicéron, ces mots se détachent, fluorescents : dans le mythe (sic) de la caverne … A ce moment, je ne retiens ni mon sourire ni mon soupir, et revois se friser l’œil et la moustache de l’indiscipliné professeur. Ah ! le fameux mythe de la Caverne du disciple de Socrate ! parfois nommé, dans une faute quasi semblable, l’Allégorie de la Caverne. Tout est dans le « sic » impérieux et sobre, par lequel on dit, en trois lettres latines, n’être pas dupe de la tromperie sur marchandise … mais qu’on s’en tiendra là, élégance et retenue obligent. Une manière économique aussi de rappeler les usagers de la langue à la prudence - φρόνησις / phrónesis – terme récemment retraduit chez Platon par sagacité - laquelle est de droit dans les propos philosophiques.
Si l’on a traversé sans (trop de) dommages les quelques heures d’enseignement de philosophie qui achèvent un parcours scolaire généraliste de douze ans – voire 15 si l’on compte les fondatrices classes dites de « maternelle » – on a, forcément, rencontré « Le Mythe de la Caverne – Platon, République 7 » et écouté (hum, hum …) expliquer ce passage plutôt court dans l’économie générale de ce prétendu chapitre 7 – d’un découpage tardif que Platon n’a jamais ni fait ni voulu. Le mythe (sic) de la caverne jerphagnonesque fait occasion d’une mise au point nécessaire : voilà des siècles, pas moins, qu’à son propos ont été confondus mythe, allégorie et métaphore ou développement métaphorique, ou plus simplement comparaison filée a.
Quand Platon analyse les différents degrés de la connaissance – partant des plus confus qui sont aussi les plus communs et partagés – pour exposer que le seul authentique repose sur la Vérité intelligible, détachée des conditions empirico-sensibles de son acquisition (ceci à gros traits, ces quelques lignes méritent des heures d’exégèse) il use d’une image, d’une comparaison somme toute fort simple – même s’il est attesté qu’il y a là des réminiscences orphiques : nos savoirs sont à la vérité ce qu’est l’ombre à un objet reflété par la lumière du soleil, une imprécise imitation ou insuffisante, faible voire infidèle réplication. Rien de mythique ni d’allégorique là-dedans ! Voilà pour la trame, ou plutôt la demi trame, car l’ascension révélatrice et même initiatrice, ne prend sa signification pleine et entière que par le retour (la redescente) dans la caverne, toujours euphémisé, quand il n’est pas carrément escamoté, alors qu’il est fondateur. En lui réside la signification véritablement « pédagogique » au sens grec, du platonisme.
Au début de la conversation, i.e les pages d’un factice « livre 6 », Socrate avait passablement « embrouillé » son interlocuteur Glaucon, son naïf préféré, qui, las d’acquiescer sans comprendre, finit par lui demander de bien vouloir … éclairer sa lanterne. L’objet de ce « chapitre », souvent surnommé dans les manuels scolaires, « Allégorie de la ligne » présente, par d’autres moyens, le rapport entre les savoirs prétendument vrais mais possiblement faux avec la Connaissance véritable. Pour cela, le schéma – influence notable et connue des cercles pythagoriciens auprès de Platon – d’une ligne séparée en deux parties d’inégale longueur, chacune étant à nouveau séparée dans la même proportion, fera une représentation géométrique très pertinente au propos. Mais, devant l’incompréhension de Glaucon b (réelle ou feinte, Platon a aussi écrit des dialogues qui n’ont pas eu lieu ou auxquels il n’a pas assisté …) Socrate poursuivra par l’image des rapports de l’ombre et de la lumière dans une caverne profonde – l’archi fameux « livre 7 » – dont on pourrait sortir à condition de le faire progressivement, gagnant à chaque étape un peu plus de lucidité, terme que je saisis en raison de son étymologie. Le choix de la figure géométrique, qui permet de procéder à une analogie, se révèle plus pertinent pour le raisonnement explicite qui l’accompagne. On notera (ce n’est jamais fait) qu’à aucun moment ni rien ni personne n’indique que la « ligne » est horizontale. Pourtant, les éditions s’autorisant d’un schéma (absent bien sûr ! du texte original) la représentent toujours ainsi. Mais il m’a toujours paru qu’en la traçant, dans sa tête ou sur une feuille, « à la verticale » elle acquérait une « épaisseur » platonicienne bien plus efficace rendant compte à la fois de la proportionnalité et de la progression — aussi, mais plus complexe quoique déterminant, de la participation — du Sensible à l’Intelligible, l’analogie géométrique contenant la possibilité de sa signification philosophique bien plus et mieux qu’un « mythe » ou une « allégorie ». Le choix, généralisé et sans doute superflu, d’une illustration « à l'horizontale », entre aussi selon moi, dans la grande et infidèle famille des indurescences d’esprits fatigués, assoupis, inactifs ou négligents, kystiques si l’on préfère.
Reste une autre interrogation qui, pour être résolue scientifiquement (au sens des sciences humaines), doit s’appuyer sur des travaux précis et puissants qui ne sont pas de mise ici. En revanche, résolue ou non par les raisons de l’histoire et de la philologie, elle n’est pas éteinte, puisque le texte platonicien est toujours titré, référencé et cité en français : La République ou, un peu mieux, De la République, qui sauve le premier de ses termes grecs – Пερί/Perί, - « à propos de », « autour de » mais modifie substantiellement la signification de l’autre, πολιτεία, l'État / la Cité ; on pourrait aller jusqu’à « Cité-État » en forçant la périphérie sémantique, mais certainement pas en imposant République, ce terme venu du latin c qui n’emporte ni ne porte avec lui ce que contient le grec, πολιτεία, singulièrement celui de Socrate-Platon dans le contexte strictement athénien qui fut le leur, qu’il vaudrait mieux, à tout prendre ou à choisir, aristotéliser que latiniser. La question n'est pas du tout anodine (en quoi aucune traduction ne se limite à des obstacles ou difficultés seulement linguistiques), elle nourrit une réflexion de philosophie politique d’importance : le texte de Platon doit supporter d’avoir été « vendu » avec la promesse d’un mythe qui n’en est pas un, et sous l’illusion séductrice de son titre, « République » ; ce devrait être la première leçon de philosophie platonicienne pour saisir les enjeux ontologico-politiques des questions de Justice, démagogie, pouvoir des mots et des hommes et de la connaissance du Bien pour gouverner la Cité, de la supériorité de l’Intelligible sur toutes les circonstances empiriques qui le dégradent, des rapports privés et publics au juste et à l’injuste, de l’éducation des citoyens, etc. tout cela dans le contexte, redisons-le avec force, spécifiquement athénien, lequel n’a pas « républicain » pour synonyme ni même pour équivalent. Sous ce double aspect fautif ont été engendrées et enregistrées, enkystées, dans les esprits pour des siècles et de nos jours encore, par imprécisions langagières, autant de possibilités d’erreurs de lecture, donc de compréhension, pour tout dire de signification.
a) soyons précis : dans son œuvre, Platon n’a pas dédaigné, loin de là, se référer à des mythes connus de ses contemporains, pour « illustrer », « accompagner », « imager » ses raisonnements. Ainsi Le mythe de l’Atlantide, celui de l’Âge d’or, le mythe d’Er le Pamphylien, le mythe de Gygès, celui de Prométhée et d’Epiméthée, le mythe de Theuth (à propos de l’invention de l’écriture), le mythe dit d’Aristophane ou de l’androgyne, celui dit de « l’attelage ailé », autant de références pour rapporter Platon et Socrate à ce qu’ils ont dit et/ou écrit pour un « public » pour lequel elles étaient familières ; b) « le langage que tu tiens, Socrate, je ne le comprends pas pleinement » (510-b) ; « je comprends – à la vérité, pas complétement » (511-d) ; c) et là, il ne faut pas mésestimer le poids des commentaires de Cicéron l’incontournable, mais aussi « interprète » parfois imprécis – ou trop « romain » de la langue platonicienne ; dans le même esprit, il y a fort à dire sur la façon dont il fait un sort à l’épicurisme, qu’à l’évidence – mais il n’est qu’un parmi tant d’autres, dans ce long cortège – il n’a compris ni en sa matrice, ni en ses conséquences éthiques.
dans la même attention d’acribie vigilante, on peut (re)lire :
- https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2019/01/democratie-que-de-sottises-on-a-dites-en-ton-nom.html
- https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2019/01/reprenons.html
- https://pascalebussonmartello.over-blog.com/2019/01/le-peuple-la-foule-suite-et-fin.html
l'instant fragile
… le pas d’une princesse chaussée de sandales d’or, dans la neige grise et chaude des cendres, des agrumes, du panache du volcan, et des pierres cachées sous l’origan, les câpriers, le vent façonnant des grylles d’un autre âge, avec l’escargot bleu et ses petits pas gris qui glissent sur le sol ; cousue dans son silence, drapée des lourds parfums qui font ployer les fleurs, assembler fragmentée l’étoffe de sa vie barbouillée de la couleur des mots en poème, pour faire joli …
L’inconnu de l’inconnu cimetière.
« Dans une lettre, il parle de son errance « dans les régions désolées de l’ennui - R. Calasso – La folie Baudelaire – p. 112
« Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté, ont imaginé que le Dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage » - Barbey d’Aurevilly
Souventes fois et surtout à l’automne qui, mieux qu’ailleurs, fait luire les feuilles en Normandie, souventes fois je franchissais les quelques dizaines de mètres séparant les bâtiments de la Faculté des Lettres de Caen — où le département de Philosophie se perchait en son cinquième et dernier étage — du petit cimetière protestant qui lui tournait le dos mais semblait en dépendre bien à l’abri d’un fouillis de verdures. Par son côté opposé, il longeait la rue du Magasin à Poudre qui ne lui concédait aucune entrée, aussi paraissait-il ni visité ni entretenu par quiconque, les étudiants qui grouillaient en amont l’ignoraient, au sens le plus strict. Couchées dans un délaissement romantique et triste, quelques dalles grises, brisées, moussues, nues dans l’abandon d’une végétation sauvageonne par envahissement d’herbes et de fleurettes de saison, quelques dalles luttaient contre la décrépitude. Ici gît dans sa tombe et les ironies de l’histoire, Georges Brummella parangon de l’élégance, oublié dans sa mort comme il le fut au terme de sa vie, devenu homme de rien ni de personne dans un îlot de désaffection.
Brummell vécut ses dernières années à l’asile du Bon Sauveur à Caen, dont le cloître modeste encadrait un modeste jardin de roses roses et blanches, où quelques enseignants – parfois des élèves – du Lycée qu’il était devenu pour une partie de son bâti, s’autorisaient à pérambuler malgré l’interdiction, juste matérialisée par un muret franchissable d’un pas. Dans le premier – le cimetière, désordonné avec grâces –, et dans le second – le cloître, fermant un carré fleuri –, j’ai laissé des méditations, des chagrins et des peines, dans les allées de l’asile, Brummell laissa les traces de la chaise à roulettes dans laquelle il se déplaçait, fou devenu, ne mangeant plus, puis mourut.
Georges Bryan Brummell est né à Westminster dit sobrement Barbey d’Aurevilly au début du chapitre ix de son livre consacré au Dandysmeb et au plus connu de ses représentants, non qu’il fût passé à la postérité par des textes – pourtant un argument de poids pour Barbey et nous tous – mais avec lui, les dandies dont il était le champion et l’artiste, voulaient marcher dans leur nuée, ces dieux ! Tandis qu’il était encore au Collège d’Eton en son Angleterre natale, et le mot de Dandy point à la mode – le dandysme du dandysme peut-être ? – Barbey rapporte qu’on le surnomma Buck Brummell – les despotes de l’élégance du lieu s’appelant eux-mêmes Bucks ou Macaronies ; il précise en note, que si Buck signifie mâle, ce n’est pas le mot qui est intraduisible, c’est le sens. Barbey, qui pratique en écriture ce que Brummell demandait que l’on pratiquât en sa mise – la nuance – raconte avec finesse comment ce dernier se déprit d’une préoccupation ardente sans l’abolir et passa de l’époque du talon rouge sous les tapis de l’Angleterre à une allure irréprochable : moins de couleurs, plus de sobriété, ce que Baudelaire, un peu plus tard a fort bien saisi aussi : la perfection de la toilette, dit-il, consiste dans la simplicité absolue, qui est, en effet, la meilleure manière de se distinguer.c Le plaisir d’étonner l’emportant sur celui de n’être jamais étonné, qui n’est qu’une satisfaction orgueilleuse dit-il encore, le dandysme n’est donc pas ce que l’on croit – ni à l’époque ni aujourd’hui, et certain qui a pensé qu’en vinaigrant le portrait par tendance naturelle à déformer les textes faute de savoir les lire, pour s’assurer une réputation de philosophe, aurait mieux fait de se taired – le dandysme manie le paradoxe en artiste. L’élégance, à certains égards, ne s’apprend pas, elle oblige qui la reconnaît en soi-même et s’en empare avec l’héroïsme des combats perdus d’avance dans la décadence des soleils couchants — ainsi parle Baudelaire achevant le portrait par un trait de stoïcisme esthétique et intellectuel, somme toute réservé à quelques élites capables de tenir une inébranlable résolution de ne pas être ému. Barbey montre subtilement comment le dandy Brummell, avec lui tout prétendant au dandysme absolu, s’il devait se mêler à ses contemporains sans donner le sentiment de les prendre de haut, comment Brummell pratiquait le tact, l’empire sur soi, l’ironie avec l’air mystérieux du sphinx, ce qui en fit un maître de la mystification, la chute n’est pas sans effet. Barbey – bon lecteur de Saint-Evremond – a-t-il volontairement ou inconsciemment repris le terme si longuement et savamment analysé par son voisin d’antan, l’indolence ? vertu par laquelle on éloigne de soi les sources de souffrance, pour le dire si vite que le risque caricatural est plus grand encore que celui du raccourci. Ses mots – ceux de Brummell – crucifiaient et, ajoute-t-il en note, il ne les lançait pas mais les laissait tomber. Ah ! cet art de la plume qui fait mouche à tous les coups chez d’Aurevilly, on ne s’en lasse pas et même on y revient.
Il allait commencer de descendre cet escalier de l’exil dans la pauvreté, dont parle Dante, et au bas duquel il devait trouver la prison, l’aumône et un hôpital de fous pour y mourir, telle fut, parfaitement ramassée une fois encore par Barbey la dernière partie de la vie de Brummell, la plus épouvantable aussi, dans ses années caennaises où il mourut de pauvreté et de faim après avoir épuisé toutes les ressources de la folie. Les anecdotes ne manquent pas qui rapportent comment il se comportait à la ville et à l’hôtel d’Angleterre où il logeait – désormais disparu, probablement sous des bombes américaines – et distribuait des ordres de magnificences et de festivités pour lesquelles il revêtait son habit bleu Whig à boutons d’or, le gilet de piqué et le pantalon noir, annonçait des invités fantômes souvenus de son époque princière et anglaise, avant de s’effondrer en pleurs dans un fauteuil. La folie qui le mena à l’hôpital psychiatrique du Bon Sauveur le délabra au dernier degré, comme s’il fallut payer le dandysme jusqu’à la lie, et s’assortir par avance à la tombe désormais érodée et ruinée d’un petit cimetière gracieux dans sa désolation. Brummell ou l’incongruité du dandysme en ses élégances morbides.
On pourrait croire que, protégé par des bâtiments universitaires, le désuet carré de repos sur cette terre, signe absolu de toute finitude, serait immunisé contre l’indifférence ; c’est oublier qu’en leur tournant le dos, il avait acquis la certitude que la tombe de Brummell n’ait pour visiteurs-promeneurs-rêveurs-méditant que les intolérants à la foule, ses bruits, ses fureurs et ses remuements, dans un paradoxe ultime non dénué d’une certaine élégance.
a) 1778- 1840 ; parfois orthographié Brummel, et son prénom George, sans « s » ; b) Du Dandysme et de Georges Brummell (1845) - V n. 1., ici l’édition de 1879, où lui fut adjointe une Table des Matières ; c) Baudelaire - Le peintre de la vie moderne – IX Le Dandy (1863) – Pléiade p. 1178 ; d) - aussi je souscris : « C’est ce qui explique le mal que les hommes qui se croient sérieux, parce qu’ils ne savent pas sourire, ne manqueront point de dire de Brummell. » Barbey d’Aurevilly – op.cit.
Quant à l’étymologie de dandysme, disons qu’elle est aussi flottante ou dansante, dandinante, pour s’aligner sur une de ses hypothèses, qu’est drastique la confection d’un nœud de cravate chez les pratiquants les plus stricts, qui pouvait prendre des heures. Barbey d’Aurevilly fut assez bon élève à ces exercices.
« Nous vivons longtemps avec des mots usés » *
* Bachelard – La Terre et les rêveries de la volonté .
Parce je suis quelque peu pertinace, recluse en mon reclusoir où regabeler causeries avec moi-même, tel un arlandeux qui se chanterait pouilles, un mâche-laurier emblé pour toujours, je viens ici causer, je m’astine au clavardage, ainsi parle-t-on là-bas où sont les caribous.
Je ne suis pas averlan, mauvais sujet, ni dône, qui, à grands coups d’ébret voudrait en imposer, ou fressouée, toujours en mouvement. J’aime le silence, le merveilleux silence, le silence rouge des vamôques, coquelicots dans les blés.
Adonc je vis en agibelté, berdeloire depuis la petite trappe où j’aguette – tel un busièle roulé – mes pensées sérieuses, chagrines et noires que je blanchoie au fil du temps, sans gloire. Ainsi l’amadou amadoue les malingreux visages gueux et rababouinés au raccroc de la vie, acabassés de partout, cabossés pour toujours. Ainsi appensée en ce guet, guet-apens, guet-à-pents devenue, qu’on a beau auchéner, la moindre petite averlèque, on ne peut l'arracher.
De la somptuosité des culs-de-jatte
Jeune et bronzé, le cheveu mi-long, souvent assis sur un rocher qui lui donnerait, s’il n’en était l’opposé, l’allure d’une petite sirène danoise dont le regard aurait quitté l’horizon ; son corps, bien que courbé vers l’avant est souple, félin et ferme ; ses yeux concentrés sur un geste précis ; ses mains fines et fortes retiennent la puissance de sa discrète musculature. On le dirait sans âge, bien qu’il affiche une vigueur juvénile indéniable et troublante. Il a posé sa jambe gauche sur la droite fermement fichée au sol. Sa nudité, totale, élégante, furieusement antique. Sa beauté parfaite.
/image%2F2226645%2F20260328%2Fob_374375_spinario.jpg)
Selon qu’on le rencontre à Paris, à Rome, ou à Madrid*, il peut avoir changé légèrement la coupe de ses cheveux ou le tombé de ses boucles, affiné sa silhouette, l’inclinaison de son dos, mais il garde toujours le même geste appliqué, sa posture ne change pas, notre admiration non plus : par une grâce remarquable, il transforme une attitude ordinaire, privée, en maintien magistral dans la distinction. Les petites histoires de son histoire nous disent qu’il fut souvent offert à des puissants – à François 1er par le duc de Ferrare - au peuple romain par le pape Sixte iv - à Philippe ii par le cardinal Ricci, et, prise de guerre par Napoléon, rendu par Louis xviii à un autre pape, qui le remit à une place aujourd’hui inchangée des Musées Capitolins. Il faut dire que son immortelle beauté et une attribution impossible à nommer et dater, autorisa tous les déplacements, reproductions, copies et copies de copies, pour arrêter, sans jamais l’achever, une existence multi séculaire dans la Ville Éternelle.
D’aucuns le font naître dès le vè siècle, d’autres aux iii-iiè peut-être même au premier – toujours avant J-C – selon des observations fines de la position des bras, de la tête, ou selon que ses yeux étaient en des orbites d’ivoire ou de marbre … quelles que soient les diversités d’apparences, il est toujours le même. Copié, recréé sous d’autres aspects semblables et différents, à la fois unique et pluriel, en cela il pourrait servir d’illustration, dans les dialogues socratiques, au raisonnement selon lequel, l’unité – ou l’Idée intelligible, le Concept – de toute chose s’obtient par le dépassement dialectique de ses multiples. En quoi Lo Spinario – Le tireur d’épines tient en lui-même le principe de sa perfection, il s’impose comme principe.
Contemporain de l’engouement pour la statue provenue et copiée de l’antique, un petit tableau de Brueghel l’Ancien nous vient en mémoire pour lui faire contre-point ; et si le Spinario n’a pas d’âge, l’intérêt que lui portèrent connaisseurs et collectionneurs fut particulièrement aigu au milieu du xvième siècle où il arriva – sous des formes légèrement modifiées mais toujours dans sa beauté hellène – dans de nombreuses cours d’Italie ou d’Espagne. S’il est impossible, à l’époque, pour des raisons que l’on comprend aisément, de rapprocher le Tireur d’épines des Mendiants de Brueghel ** cela ne semble pas moins impertinent de le faire aujourd’hui, sinon par la force d’une intuition insistante et têtue, laquelle nous dit qu’il n’y a pas d’oxymore en art, ou, ce qui revient au même, qu’un chef d’œuvre ne peut en contredire un autre.
/image%2F2226645%2F20260328%2Fob_efc9f6_les-mendiants-pieter-brueghel-l-anci.jpg)
Les Mendiants – huile sur bois de petite dimension, aujourd’hui au Musée du Louvre – semble d’un autre monde que celui des splendeurs fulgurantes du siècle seizième, lequel, par un biais moins déformant qu’étroit, exigu, étréci, installa définitivement dans nos esprits les mêmes chefs d’œuvre et génies de la Renaissance-pour-tous, fixa des catégories desquelles nous avons peine à sortir. Les Mendiants – qui viennent perturber et percuter le trouble porté à son paroxysme par la perfection d’équilibre, d’harmonie, d’élégance et de proportion du Spinario – Les Mendiants, en sont-ils l’antithèse ? mais pourquoi nous saisissent-ils dans une intensité semblable ? Bien sûr, on ne retiendra pas la remarque simplette qui chuchoterait à notre oreille qu’une sculpture et une peinture ne se peuvent comparer, seraient-elles contemporaines … justement, il ne s’agit pas de comparaison et rétorquons, avec une pointe d’imprudence, qu’il s’agit de rupture mais soutenant qu’on ne peut rompre qu’avec ce qui contient son principe de continuité, qu’on l’appelle cohérence, perpétuation, persistance ou autre – un discours, une forme, un état, une qualité etc. – en quoi il faut comprendre que le contraire de quelque chose contient en lui ce dont il est le contraire. La question n’en est pas moins légitime, Platon la posait déjà se demandant si la laideur ou la crasse participent de leur Idée intelligible, par essence … parfaite ou de la non-participation à celle du « Beau en Soi » pour le dire en langue platonicienne, ce qui est le minimum. Aristote ne peut nous satisfaire (Poétique 1448b) qui rapporte le plaisir du spectateur à la perfection de l’imitation (serait-elle imitation d’une laideur) écrasant en cela l’esthétique et même le génie, dans le mécanique. Les Mendiants portant contradiction à la beauté admise sans effort, reconnaissons-le, dans la contemplation du Spinario, n’en sont pas l’antonyme, bien que par la forme, mieux vaut dire la difformité, ils le sont : les grylles et autres monstres dont Jurgis Baltrusaitis nous a tout dit et tout montré *** ont des têtes sans cous, des pieds, parfois démesurés, sans jambes, des torses qui semblent vissés directement sur leurs cuisses ; ici, ceux de Breughel ne peuvent se tenir sans béquilles et autres jambes de bois, d’autres – ceux de Jérôme Bosch, Pieter Huys – n’ont rien à leur envier, non plus à leurs « ancêtres » antiques, une fois encore il faut relire Pline. Il n’est pas nécessaire qu’ils soient particulièrement horribles – tête pourvues de pattes, ou corps sans ventre ; deuxième, voire troisième tête (animale parfois) fixée sur la première etc. En quoi la fécondité de l’onirisme de ces peintres est telle que Les Mendiants de Brueghel, nous en deviennent bien moins excentriques ou étranges. Cependant ils le sont. Leurs têtes ajustées directement aux pattes **** ils sont de la famille des têtes à jambes, de lignée très ancienne. Pourquoi, mais pourquoi donc se retient-on, couramment, de les trouver admirables, à même hauteur que le Spinario qui, si l’on y songe bien, est d’une perfection à ce point inaccessible, qu’elle en est monstrueuse, a/normale, osons … disproportionnée dans cette perfection ? Pourtant, cette même époque – le mitant du xvi ème siècle, ou Cinquecento italien – eut ses éloges de la laideur ou des beautés oxymoriques – Ortensio Lando, Giambattista Manso, ou Antonio Rocco (Della Brutezza) Agostino Lampugnano (La brutezza lodata), noms et titres inconnus, au mieux oubliés de tous. L’erreur fondamentale qui devient fondatrice par antinomie, ne serait-elle pas de n’avoir pas (suffisamment) pensé à penser la laideur ? elle est fascinante.
*il faut noter que Le tireur d’épines apparaît aussi en modillons d’églises romanes de Poitou-Charentes ; une ravissante statuette aussi au Musée d’Angers.** le tableau (parfois nommé Les culs-de-jatte) date de 1568, soit un an environ avant la mort du peintre. Pour ceux que ça intéresse, savoir que Brueghel est contemporain de Sofonisba Anguissola, bien qu’il mourût à la moitié de son âge. *** in Le Moyen-Âge fantastique – Flammarion-Champs (2008) - ****op. cit. p 51
Anhélance
Chapeau de roue et
rond de chapeau
renard renaude et
bronze embrasé
brodé en brisure tendre
l’entendre respirer entre
les mots dans le
silence derrière les
ombres devant
l’avenir sous la
poussière sur la
branche dessus la
lune dessous la
terre partout
par terre
quelque part le
chant du
coton revendu
à l’encan
sa voix de
basson s’obstine à
sonner la
tragédie du
destin lors
les petits oiseaux dorés
redeviennent poussière.
/image%2F2226645%2F20161227%2Fob_9506b1_brancusi.jpg)