inactualités et acribies

Zinzolin,

2 Décembre 2018 , Rédigé par pascale

             l’un des treize courts chapitres du petit livre de Remy de Gourmont intitulé Couleurs, pertinemment qualifiés de contes. Le Jaune faisant ouverture, l’ultime, Orange, fut ajouté pour l’édition complète après parution en revue*, une demi-teinte pourrait-on croire d’autant qu’il faut un peu patienter pour voir la chambre orange proposée au capitaine à cheveux roux. Mais prenant le recueil par son début, on attend bien plus longtemps et presque en vain le jaune si l’on est inattentionné et pressé de voir confirmé ce que l’on a compris depuis les premières lignes et dont le schéma général se reproduit couleur après couleur, texte après texte : le récit d’une reddition amoureuse, souvent plus proche de l’abandon que de la capitulation. Termes empruntés au registre guerrier, bien que la lutte soit assez brève et la victoire du déclarant toujours acquise, ce dernier pouvant être une jeune fille, une vieille fille ou une princesse.

         C’est un œillet jaune qui fait signe, sitôt apparu sitôt disparu, et s’il n’y avait des genêts quelques lignes plus bas, au milieu des ronces et autres digitales, on aurait pu perdre le fil jaune de l’histoire. Ce serait faire outrage à Remy de Gourmont qu’il faut relire encore et encore pour la délicatesse d’écriture de scènes mi galantes mi grivoises qui constituent ces contes dissolus, polissons mais point obscènes. Ainsi, une pièce d’or s’en vient délicatement se glisser dans une jeune main, achevant là la chronique mais pas le saisissement du lecteur qui se demande encore, alors que ses yeux le portent déjà sur le dahlia noir de la page suivante, à quel degré de quelle morale pourtant parfaitement inutile ici, il doit accrocher les trois derniers mots : elle était heureuse.

         Le conte suivant se revendique normand : la petite ville non nommée, dans le jardin public de laquelle il se passe, est à coup sûr  Coutances** pour laquelle Remy de Gourmont a un penchant certain, qu’il connut comme lycéen, aima comme lecteur et promeneur, dont il a décrit par ailleurs la gare, la cathédrale, et même le vent qui fait le fameux roseau*** se redresser, avec ironie ajoute-t-il ; il faudrait, il faudra revenir sur l’articulet consacré au Marché où en deux petites pages seulement, un énergique tableau, entre autres vocal –le patois bas-normand– est brossé. Aussi, que le deuxième conte de Couleurs soit localisé même implicitement, et c’est le seul du recueil, l’anime d’un frémissement d’impressions très particulier. Il fallait certainement y planter ce dahlia dans sa couleur noire dès la première phrase, tant il aurait pu disparaître sous la luxuriance des fleurs, plantes, arbustes et arbres du lieu et leurs multiples teintes.

Mais une fleur noire est noire. C’est un morceau de velours  noir découpé en forme de fleur, et rien de plus. Image qu’il reprendra un peu plus loin, plaçant au centre de l’épanouissement de ses pétales, l’œil jaune d’un louis d’or insolent tout juste repris du conte précédent. Quelle maîtrise intentionnelle en quelques mots ! Mais ce dahlia devint baudelairien à l’instant précis et inattendu où son cœur lui-même devint rose. Rose et noir.

         Cinq couleurs, le Blanc, religieux ; le Bleu, princier ou plutôt princière et conspiratrice ; le Violet de la vieille qui aimait les jeunes personnes ; le Rouge, couleur chaude, dangereuse, cruelle, blessante ; le Vert, l’invisible poison ; avant de lire ce Zinzolin inopiné et pour le moins intrigant. Tout le monde ne s’accorde pas sur le zinzolin, ce qui fait comme une cacochromaphonie insoluble. Le mot est joli, la couleur est affreuse. Car enfin le zinzolin peut descendre du jaune ou du rouge, selon l’époque, la langue d’origine ou supposée ; pour Remy de Gourmont, c’est un violet rougeâtre qui hésite entre l’usé et le douteux, qui a peu à voir avec la délicatesse dont on l’a parfois affublé, peut-être la raison pour laquelle de mot commun il en fait le surnom du jeune protagoniste ainsi décrit : sa tête n’avait que deux tons superposés, le rose et le cuivre avec, dans le rose, deux grandes fleurs bleues. Ce qui laisse songeur… mais aurait pour vertu d’éveiller le désir féminin, y compris d’épouses légitimes tout émoustillées à peu de frais. Et le zinzolin de réapparaître depuis le fond d’un carton à rubans dans lequel l’une plonge avec excitation pour s’en couvrir. Avec effroi et inquiétude aussi, tant ce violet rougeâtre lui semble laid mais infiniment tentant. Et le conte s’achève dans une ambivalence lucide, où la femme, attrapée par des rubans zinzolins et devenue adultère à l’occasion, conciliait son bonheur et l’amour de la souffrance.

     Volontairement ou pas, les couleurs suivantes déclinent le zinzolin : rose, pourpre, mauve, lilas y compris l’ultime orange d’où il est peut-être issu par la corruption du jaune et du rouge. Dans Rose, une fort irrévérencieuse historiette, le mot n’est pas écrit, mais il est sûr que l’on passe du rose tendre au rose gêné, ou pour le dire plus précisément, des pâles et chastes amours enfantines aux voluptueuses amours interdites.

       Le refus hautain auquel on renvoie celui qui aime est pourpre. Couleur profonde comme le mystère des sentiments, ou théâtrale comme les jeux amoureux, dangereux et cruels ? Lui non plus pas une seule fois écrit mais toujours sur la scène de la tragi-comédie des relations amoureuses où la méfiance, le calcul et la triche tiennent le premier rôle et sur lesquels se referme le lourd rideau de la représentation. Y compris sur le huis clos d’un confessionnal aux teintes nettement plus ternes, passées, fanées. Un Mauve qui contraste avec la crudité affectée de l’échange entre un confesseur et sa pénitente régulière, interrogée avec un soin plus anatomique que canonique où le lecteur apprend que la jeune femme mariée a une aventure adultère qui pourrait lui valoir les feux de l’enfer. Dixit le curé qui multipliant les questions multiplie d’autant les précisions auxquelles il semble prendre grand plaisir. Mauve est certainement la couleur de la casuistique qui permet le pardon des fautes avouées en se réjouissant de celles à venir qui seront elles-mêmes avouées pour autoriser de nouvelles fautes qu’il faudra avouer…. Lilas, douzième récit, bien qu’ayant une princesse pour héroïne semble d’inspiration plus moderne. On y croise furtivement un fumeur, un danseur, un maître de mode. Le suivant, le plus humilié fut aussi le vainqueur. Il gagna –dans tous les sens du mot– le petit salon lilas où il donna sa partition, sa répartie : jeu de rôle et talent de comédien, rien ne le retint pour parvenir à ses fins. Mais telle est prise qui croyait prendre, et le plus malin des deux n’est pas celui qu’on pense. Dans le petit salon lilas la princesse jouait aussi un personnage et la scène s’encombra de bien plus de faux semblants que de vrais sentiments. Que croyez-vous qu’il arriva après les tours et les détours de chacun des deux ? le prétendant humilié revint mais pour pousser lui-même le verrou du salon. Ainsi, il affirmait, en même temps que son amour, son autorité. Ensuite, il se vengea, il était rancunier. Mais comme dans toutes les histoires de princesse, l’amour triompha. Il devint son esclave.

        

*1908 ; ** cf La petite ville Éditions Séquences, 1994, réalisée à l’identique avec des bois dessinés et gravés de Joseph Quesnel ; ***involontaire mais bienvenu courant d’air… cf ibidem, 23 novembre.

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D
Ce zinzolin figurera dans mes Notes de chevet, dans Les choses qui ne ressemblent pas à leur nom. Merci Pascale.
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P
Quel superbe titre cela ferait "les Choses qui ne ressemblent pas à leur nom" et quand on a le titre on a la suite non?