inactualités et acribies

Gravée à la pointe de diamant : Sèvre, Eaux Fortes.

17 Avril 2020 , Rédigé par pascale

        

     L’embêtant — mais quel délicieux agacement ! — à lire de grandes et belles pages et des phrases parfaitement écrites, vocabulaire infaillible, construction impeccable jusque dans les ruptures, l’embêtant vous attire au clavier tout en vous retenant d’y céder. Vous aimeriez tout dire à la fois, vous voudriez aussi prendre le temps du détail. Sèvre, Eaux Fortes, de Vincent Dutois*, ou l’eau, la terre et l’air, si l’on est bachelardien. Le regard, le toucher, l’oreille. Ensemble et séparément.

     

Ce petit livre n’a aucun des défauts du siècle, que certains, mal-lecteurs, mal-voyants, mal-entendants des textes, s’obstinent à encenser, quand ce n’est pas à s’y commettre, avec l’approbation des foules : ni formulations mécaniques et attendues, surusage de verbes à tout faire, surprésence de comparaisons faciles et coupables, ou le goût assidu de la première personne et ses insupportables déclinaisons, sans lesquels, paraît-il, il ne saurait y avoir de véritable subjectivité. Le talent écrivain de Vincent Dutois tient dans sa résistance totale et imperceptible, justement imperceptible, à l’anonymat des tournures, la déliquescence de la mémoire, l’impudeur. Quasi vide d’indices temporels explicites — mais contredit par des indications ptoléméennes — le cours de la Sèvre serpente dans un passé proche, à portée de souvenirs vivaces que l’on comprend définitivement passés, hier, à peine, ce jadis récent. Comme l’eau du fleuve héraclitéen. Aucune histoire, ni régionale ni individuelle, ne saurait manquer une géo-graphie, γεωγραφία, dont le mot dit bien en quoi la terre, aussi au sens de l’espace, s’écrit se décrit même, par le regard acéré, attentif au minuscule ; tandis que tout s’inscrit dans le mouvement général des invasions qui font et défont les empires — 46° 21’ 21’’ nord & 0° 06’ 32’’. Les eaux sont fortes aussi de combats anciens et d’armées mémorielles, qui firent bouger la terre comme les enfants la boue, scène primitive et première du livre. Microscopiques mouvements en réplication des girations cosmiques, les eaux-fortes de la Sèvre, avec un trait d’union invisible mais non point inaudible, pour toujours gravées par aquatinte, dans la morsure acide des images d’antan.

   

     Voilà un petit livre de choro-graphie détournée, χωρογραφία, de géographie régionale mnésique, dont les méandres du fleuve familier font autant d’images sonores sans être bruyantes, palpitantes d’une vitalité qu’on dirait panthéiste, animiste athée pour le moins. Tout s’y passe, et tout passe le long du fleuve, en ras de terre, en rez et en trous d’eau. Peuplée d’authentiques riverains et de légendaires humains, toute une paléontologie de l’enfance s’est constituée là, de croyances et d’ossements sacrés mêlée, de petits mythes d’un bout de terre étroit accompagnant le fleuve dans une odyssée prégnante et définitive. Aussi, il ne faut pas compter sur des artifices narratifs complaisants pour rencontrer les hommes et les femmes dont la célébration est toute de retenue mais l’existence parfois seulement proverbiale. Dans le désordre, un clerc sale et silencieux, à l’oxymorique occupation d’enlumineur ; un moine hargneux, un pêcheur au sandre, ou un certain Lucien (incertain ?) irrésistiblement qualifié de vieil adulte incomplet. Trois femmes au moins font diptyques : une gardienne de la source, une toucheuse et la dame du pont. L’irritante et usée expression de « présence humaine » ne se comprend ici qu’en termes de souvenirs pétris au chaos primitif d’un brassage (maëlstroms) phylogénétique interminé à ce jour. Vincent Dutois s’est forgé un regard intérieur implacable par l’observation fine, acérée, insistante du monde du fleuve, à moins que ce ne soit l’inverse : Ce que je vais dire est authentique. Je l’ai vu (…). J’ai vu. Il ne le dira pas dix fois, ni même moins. Une fois suffit. Intensité d’un regard qu’accompagnent deux qualités extrêmes et conséquentes, une écoute mélomane du monde qui donne à son écriture si précise, une dimension musicale, longiligne, assurément fauréenne d’une sonate en mineur, le mode de la puissance et de la gravité, non de la tristesse. L’écriture de Vincent Dutois compose un chant de la terre et de l’eau aux accents harmoniques tout de rimes intérieures délicatement discrètes. : ils dorment au soleil blanc de janvier, au soleil frais après chaque averse de mars, au soleil dans le fil de soie des brouillards de mai et au simple soleil roux d’octobre ; sur les coteaux ombreux, l’été.

     Enfin, parce qu’il le faut bien, il faut laisser le lecteur à sa lecture, est-il encore la peine de rendre hommage — tout ce qui précède le fait implicitement — à la qualité d’un écrire parfait. Richesse du vocabulaire, précision on l’a dit, on le répète, distance infranchissable avec toutes formes de facilité, syntaxiques, sémantiques. Qu’on n’y voie surtout pas une recherche obstinée du pittoresque ou le geste têtu de l’archaïsme résistant, à défaut d’être triomphant. Rien de cela, n’en déplaise aux obstinés de la linéarité insipide, Sèvre, Eaux Fortes est écrit d’encre minutieuse, parce qu’il n’y en a pas d’autre possible, parce qu’on doit nommer à l’exact ce qui se présente (le noie-chien) ; parce que ce qu’on appelle « figures de style », sont figures du réel (Il cachait dans son dos un long couteau qui tremblait.) ; parce que les allitérations font écho à l’action (on poussait (...) dans les eaux poisseuses ; Le serpent circule sans crainte entre ses pas) ; parce que les formes ramassées sont les plus belles et précises (On y lavait jadis les nourrissons juste faits.) ; parce le rapprochement imprévisible d’axes du langage « normalement » écartés est la source de toute jouissance de lecture (Des ânes, tout en sciatiques, servent à la décoration intérieure des prés ras.). Et parce qu’il y a, ici, une perfection d’écriture : Tombe à l’eau tout ce qui fait ploc. À elle seule, mais elle n’est pas la seule, cette phrase dit le tout et le détail de Sèvre, Eaux Fortes.

 

*Editions le Réalgar, avril 2020 ; 44 p.

 

 

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Jean-Paul Rigaud 01/06/2020 13:43

Une analyse, juste, précieuse et fine.

P. 01/06/2020 15:48

Je vous remercie pour ces mots. Et votre passage ici.

denis montebello 18/04/2020 09:07

Une encre minutieuse. Qui nomme à l'exact.

pascale 18/04/2020 09:30

Et aussi, une encre exacte qui nomme le minuscule...
Merci Denis.