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La brosse en soie était au milieu des casseroles,

26 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

ou le régal de faire titre avec des mots échangés en situation limitée et délimitée, en les en extirpant pour les lancer sans filet dans le monde. Ç’aurait pu être aussi : la brosse était en soie au milieu des casseroles, un tour de passe-passe laissant indifférent aux inépuisables ressources du langage en général, de la langue française en particulier, ceux qui s’obstinent à les confondre avec un outil de communication et méconnaissent que le syntagme langage humain fait pléonasme. Mais, l’entendant avant de l’écrire, l’oreille de mon cerveau avait aussi saisi la brosse en soi, expression audible aux lecteurs (assidus ?) de Platon et ridicule aux autres :

si l’Intelligible – saisissable hors de toute immersion et même compromission dans le monde sensible, empirique, le monde des brosses et des balais, toujours changeant et pluriel – si l’Intelligible platonicien est ce qui, transcendant les conditions innombrables des apparences, permet de les com/prendre dans une Unité supérieure – ainsi le Beau pour tous les objets beaux ou le Juste pour toutes les occasions de justice – se peut-il que l’Être – l’Essence – l’Idée* – le Concept* fassent archétype pour une catégorie banale, voire triviale, vulgaire. Se peut-il qu’il existe une Brosse en Soi ou en elle-même, dont toutes les autres brosses (en soie, en arenga, en paille de riz ou coco) seraient à l’imitation, la ressemblance, la copie, plus ou moins bien réalisées. La même qui entend Brosse en soi quand on lui dit brosse en soie se souvient que dans le livre 10 de la République, Platon faisait dire à Socrate** qu’aucun menuisier ne pourrait fabriquer un lit, s’il n’y avait une intelligibilité du lit qui, ne représentant nul lit en particulier, permet cependant et nécessairement que l’artisan ne confonde le meuble qu’il façonne avec ce qu’il n’est pas.

Il y a une autre leçon qu’ontologique – ou la supériorité de l’Être sur le Paraître – en cette affaire soyeuse. La soie, que mon oreille philosophique ouït soi, fait la preuve par la faute, qu’un e muet ne devrait jamais l’être, et que le vidimus est au sens ce que la brosserie est au fauteuil, nécessaire pour lui rendre son chatoiement et sa patine. La soie – légère diérèse à l’oral – qui sert à faire les brosses, possède racine*** et résilience****, on aime ces mots ici, et aussi tirure, réservé à l’indication de la longueur des tiges. Et si les poils de chèvre sont, dit-on, affectés aux brosses et pinceaux de maquillage, ce n’est pas une raison pour faire semblant d’oublier ce que le rasage doit au blaireau.

 

La petite série des expressions de l’été commence aujourd’hui. Je sais, c’est un peu tard, mais il y a une explication rationnelle et simple : la translation du contenu de ma demeure dans une autre, qui est presque-mais-pas-encore-pas-du-tout-même-selon-certains-critères finie. Aussi, fallait-il urgemment retrouver la brosse en soie dont personne, n'est-ce pas Stéphanie ? n’avait envisagé qu’elle se perdît au milieu des casseroles. Il y aura bien d’autres surprises, notamment dans le déballage des livres, je m’y attends et m’en réjouis à l’avance, n’ayant pas toujours respecté l’ordonnancement de départ – alphabétique – chronologique – thématique – déjà fort délicat par temps calme. Aussi, tenterai-je de brosser des portraits ou des accointances inattendues, tendues aussi peut-être.

 

*ces deux termes, bien sûr, dans leurs sens grec et platonicien, et non l’insupportable approximation qui les fait servir pour tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi. ** quelqu’un qui voulait faire son malin, (me) dit récemment avoir lu toutes les œuvres de Socrate ! mais bien sûr ! *** c’est le poil du porc, parfois du sanglier, ni plus ni moins. **** parole de fabriquant : la capacité à revenir droite.

Portraits minuscules – 6 –

18 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

Il n’avait qu’un œil, ce qui ne suffit pas pour faire un cyclope, car non seulement il ne l’avait pas au milieu du front, mais surtout, cyclope signifie d’abord et avant tout, qui a l’œil rond, ou qui tourne son œil, qui le roule.  Κύκλος première partie du motn’a jamais voulu dire autre chose, selon le contexte, que : ce qui se rapporte au cercle ou à la circularité. Polyphème, n’était pas cyclope (ni encyclopédique, lui, bête comme ses pieds !) en raison de son unique globe oculaire, mais parce que, rageur comme … personne, il devait le tourner de façon terrifiante ; pour avoir une vision panoramique avec un seul œil facial, il faut consentir à bien des efforts de rotation, et cela lui joua des tours. Exeunt Polyphème et les autres cyclopéens célèbres de la mythologie, les redoutables ouraniens ogresques, que seul Zeus parvint à calmer un peu et surtout – autre légende, autre merveille – ceux qui devinrent d’habiles et puissants forgerons, assistants d’Héphaïstos, en tapant comme des sourds sur leurs enclumes enterrées sous l’Etna.

Joseph connaissait-il toutes ces histoires ? Ce n’est pas sûr du tout. Né en Lorraine annexée, à la fin du XIXème siècle d’une mère et d’un père italiens arrivés là, poussés par la misère ou lui donnant la main, Joseph Osella-Malanotte, est mort en février 1944. Voilà ce que j’en sais, et qu’il avait un œil de verre, qu’il n’avait qu’un œil. Il avait épousé une jeune femme d’origine allemande. Ils eurent cinq enfants, l’une était ma tante Colette, la tante aux mirabelles. On ne nous dit jamais de ce grand-père d’un autre monde, ni de quoi il mourut, ni pourquoi ni quand on l’énucléa. Mais je réalise maintenant – thaumaturgie non point des souvenirs mais des mots qui font les souvenirs – connaître de lui deux choses véritablement essentielles : ce faux cyclope de presque légende, travaillait dans les hauts-fourneaux des aciéries du bassin mosellan, chaudronnier à la gueule d’un brasier infernal, aussi lointain et infatigable qu’Adnanos, Pyracmon ou Acamas. Est-ce à la suite d’un accident du travail qu’on changea son œil gauche pour un faux, aussi brun foncé que le vrai ? ce que la photographie en noir et blanc ne laisse pas deviner dont je ne sais comment elle est restée dans mes affaires ni surtout comment elle y est arrivée – les dissensions familiales ayant répliqué des schismes générationnels irréversibles. Sa femme – la grand-mère Jeanne – qui lui survécut très longtemps et que j’ai connue, ne disait mot de ce mari trop tôt parti la laissant seule avec sa progéniture, en pleine guerre et forcément après l’exode, à tel point que dans la niaiserie de l’enfance, je n’ai jamais pensé qu’elle pût avoir un époux, dont pourtant je savais de source sûre qu’il avait bien existé puisqu’il avait un œil de verre.

Joseph avait aussi une moustache. L’air triste. Le regard vide, bien sûr. De son existence qui ne croisa jamais la mienne, il me reste des noms qu’on a bien tort d’appeler propres, tant ils étaient enfumés, fuligineux – ce mot inconnu de tous là-bas – tant ils poissaient à la mémoire de celles qui les disaient devant moi, Jeanne, la grand-mère, Colette, la tante : Longwy – que mon cerveau enregistra pour toujours long oui, ainsi fallait-il prononcer – Thionville – Forbach – Bitche – Sarreguemines – avec une forte pression sur les ‘t’ et les ‘r’, ce qu’on appelle l’accent de l’Est. Personne ne me dit qu’il y avait aussi, dans les mêmes usines à feu et aux mêmes dates, des ouvriers polonais. Les Italiens, dont il ne restait dès la deuxième génération, celle de Joseph, que le nom de famille et l’œil noir, étaient traités de « macaroni ». Je n’en saurai jamais plus, il fallait comprendre à ce seul mot, que les mirabelles et les quetsches avaient eu tôt fait de remplacer les figues. Et pas seulement pour le goût. Pas de commentaires. Jamais de commentaires.

Joseph muet pour l’éternité, probablement mutique pendant sa vie, ou seulement taiseux, Joseph aura toujours pour moi, un œil non pas de verre mais de porcelaine, comme celui des poupées, et le prénom d’un santon de crèche.

 

 

 

Convertir les cloches en canons !

13 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

                                               quand j’ai lu ces mots, j’ai d’abord cru – on ne se refait pas – à une double métaphore et un travail stylistique léché : les cloches étant majoritairement logées dans les églises et autres chapelles, l’idée de les convertir ne pouvait relever que d’une ironie teintée – tintant, tintinnabulant – d’un iota de litote. Quant aux bouches à feu, on pouvait y voir, dans un excès de pudeur, ou mieux, d’économie verbale, un cortège de verres de gros rouge sur le zinc (il ne vint pas à l’esprit qu’il pût s’agir de canons de beauté !). Aussi, cette terrible injonction devint, pendant quelques secondes, une invitation à pratiquer la métamorphose tant lue dans les textes anciens, légèrement rafistolée au goût d’avant-hier, étant donné, quand même, que de canons canonnant il n’y en a plus guère (guerre) dans nos cités.

Si Lucius fut âne devenu, chez Apulée, il ne serait pas incongru que les plus sots des piliers de bar devinssent, à force de se contempler dans leurs godets aussi ronds que les panses des plus grosses cloches, il ne serait pas incongru, pensais-je par caméléonisme verbal, qu’ils s’y noient et disparaissent. Et convertir les cloches en canons se devait comprendre au pied du verre ballon, bien que pour l’admettre je dusse opérer une légère torsion de mon entendement comme aurait dit Descartes, qui avait bien rêvé, lui, une nuit de grande tempête onirique, qu’un étrange homme lui offrait des melons !

Sauf à appartenir à une congrégation de campanophiles -— puisqu’il n’y a plus ni campanier ni clocheteur — tout le monde ignore que toute cloche dispose d’un cerveau. Pour être anatomiquement précis, ajoutons l’épaule et la lèvre inférieure. Et revêtons-là de sa robe avant de lui donner un prénom, dont l’option fille ou garçon demeure un mystère. Autant de termes réservés, qui transforment la description en une quasi envolée lyrique. Je n’aurais jamais cru qu’une portion de phrase, certes suffisamment ambiguë pour me porter aventureusement aux nues, puisse renvoyer autant d’échos, et de balancer entre apprendre et rêver. Lors, une petite voix bourdonna à mes oreilles : les deux ! Dans l’instant je fondis et coulai tout ensemble mes réserves de curiosités – que je ne savais pas avoir – pour le monde campanaire.

A Villedieu-les Poêles, en Basse-Normandie, lieu de passage obligé pour qui se dirige depuis le Calvados jusqu’au Mont-Saint-Michel, le cuivre et les cloches se disputent la vedette. On dit que c’est en raison du bruit aussi incessant qu’assourdissant montant des ateliers où l’on frappe le métal rouge que les habitants s’appellent des « Sourdins » ; il est vrai que les cloches dans la Ville Dieu n’y sont qu’en fabrication : elles carillonneront partout en France et en Europe seulement une fois livrées et pendues, même si aucune ne part avant que la note dans laquelle elle retentira – do, la dièse, fa dièse, mi bémol – ait atteint sa perfection par la grâce d’un accordeur spécialisé. Puisque nous sommes en terre connue, sachons que depuis peu – la précision vaut son pesant de bronze, en tout cas à Villedieu – les plus grosses cloches sont coulées dorénavant tête en bas. De l’avis des connaisseurs, la musicalité de leur son s’en est trouvée améliorée, ce qui ne manque pas de susciter en nous une espièglerie optimiste : heureusement que les humains ne marchent pas sur la tête, nous serions tous dans un chaudron tonitruant ! 

À propos de chaudron, une ou deux choses encore pour continuer d’alléger le décor. Si vous vouliez fabriquer une cloche dans les règles de l’art, sachez qu’il vous faudrait de l’argile, du crottin de cheval et des poils de chèvre, afin que votre moule réfractaire — quel magnifique oxymore ! — qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire, n’a rien de commun avec un creuset de sorcière empli de grigris, reçoive le métal en fusion dans les meilleures conditions de résistance à la fournaise. Tout cela est attesté, bien sûr, dans les meilleurs livres. L’opération de fonte restant toujours extrêmement délicate, sa réussite donnait lieu, il y a peu de décennies encore, non seulement à un Te Deum, c’est le minimum, mais — selon le bon Joseph Berthelé (in Enquêtes campanaires – 1903) qui savait tout sur toutes les cloches de France qu’elles soient de belle notoriété ou de petite extraction —  à une grande fête qui, du côté de Poitiers, se nommait grande « beuverie », où mon rapprochement initial un tantinet intrépide entre les cloches et les canons à boire, trouve peut-être là un heureux dénouement.

C’est le 23 Février 1793 — an second de la République Française — que fut décrétée par la Convention, l’autorisation à faire convertir en canons une partie des cloches des églises des communes de tout le territoire national. L’exécution provisoire fut demandée, et la publication et l’affichage exigés. Ce n’était pas la première fois que l’État se donnait à lui-même le droit de se servir chez les autres, mais le chiffre de 100 000 cloches « disparues » est avancé pour la seule période révolutionnaire : cent mille cloches ! je ne sais pas combien ça fait de canons, mais cela fait, à coup sûr, un grand, un très grand silence. Un silence d’effroi dans tous les beffrois. Il fallait bien que le mot, et non le bâtiment, contribuât un peu à l’ambiance de ces lignes, plutôt détachée…

Dans la Lettre-Préface à son ouvrage précité, J. Berthelé écrit à un certain Jardat : « Vous savez mieux que moi — vous, mon aîné — quelle place les cloches sont en train de conquérir dans l’érudition contemporaine. » Ah ! Joseph ! on jalouse votre naïveté qui confine à la balourdise, mais plus sûrement encore à la lucidité des innocents-les-mains-pleines. Car on me raconta, qu’il y a quelques années déjà, trois notables de la République cinquième – qui n’étaient point des érudits, certes, certes – dont deux ministres, venus inaugurer la grosse cloche d’un carillon d’une ville de province, y laissèrent chacun leur nom gravé. Pour atténuer ma stupeur face à ce triple orgueil qui dit tout de leur outrecuidance, on cherchera à me convaincre qu’ils furent peut-être mis devant le fait accompli. Tss, tss, tss… ces trois-là, qui vivent encore aujourd’hui de nos deniers laïcs et généreux, ne pouvaient pas ne pas savoir ce qu’on leur allait faire. Ma seule consolation devant tant de vanités est de vouloir pour eux, chaque coup du battant comme un coup d’assommoir ; mot qui dans une acception légèrement argotique désigne aussi le troquet ou le cabaret où l’on boit tant qu’on en reste complétement sonné !

Ce matin, une pensée fugace pour le Lycanthrope.

9 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

Le 17 Juillet 1859, il y aura 162 ans dans quelques jours, Pétrus Borel mourait en Algérie, au pied de la maison qu’il avait bâtie de ses mains et nommée Castel de Haute-Pensée.

A l’été 1831, il y a 190 ans, ils s’installaient – ses joyeux drilles d’amis et lui – en haut de la montagne Rochechouart, dans une maison louée pour y écrire, peut-être, y rêver certainement, narguer le bourgeois assurément. Cette dernière occupation étant, de toutes, la mieux réussie. Le Camp des Tartares – ainsi appelèrent-ils le lieu – devint très vite honni et maudit des habitants du quartier qui s’empressèrent de porter plainte, la nudité bien trop exhibée à leur goût par ces barbares-tartares qui vivaient en plein Paris sous des tentes et fort bruyamment, portait préjudice à l’idée qu’ils se faisaient de l’existence et de celle de leurs proches qu’il fallait urgemment éloigner de : Bouchardy, Philothée O’Neddy, Piccini, Jules Vabre, Jehan Duseigneur, Gautier, Gérard, Auguste Mac Keat, dont ils ignoraient tout, à commencer par leur nom.

         Le commissaire de police, assourdi par les bouchers, les huissiers, les médecins, les notaires, les avoués, les quincaillers et les apothicaires, se crut obligé de faire une descente au Camp des Tartares et d’ordonner des caleçons. La chose fut solennelle.

         Ainsi l’écrivait Marc de Montifaud – de ses nom et qualité véritables Marie-Amélie Chartroule de M. née bien après qu’ils rigolbochaient là – et rapportait (in Les Romantiques, 1878) qu’une fontaine en pierre, au milieu du jardin, portait cette inscription : le mauvais temps me fait cracher, ou plus exactement, le ma.uva.iste.mps.me fa.itcrac.her. « Comme une monnaie de fous » dit-elle ingénument, tandis que notre pensée va à Jean-Pierre Brisset, né quelques années à peine après cet été-là, le reclus magnifique dans sa maison de mots (re)constitués de haute lutte, de longs temps et d’obstination linguistique mystique, déjantée et co(qu)asse, les fidèles comprendront.

         De l’avis de tous et de Marc-Marie-Amélie, Pétrus était le centre d’attraction et même de gravitation de la petite communauté ; elle rapporte – comme tant d’autres – sa vêture, sa coiffure, sa barbe en pointe d’un poil noir impénétrable. Mais nous sommes saisis par cette phrase : Il y a bien à travers les tristes évolutions de ces yeux là une révélation d’homme aimant à nomadiser, épris de l’exotisme des verdures et des torrents dont les chamelles boivent l’ombre. Voulait-elle faire entendre qu’au Camp des Tartares, l’autre Pétrus, celui de Mostaganem et du Castel, était déjà là, ou succombait-elle à cette faiblesse de l’entreprise biographique, pour ne pas dire cette faute, qui décrit le sens d’une existence en marche arrière ? comme si, du Castel de Haute-Pensée à la montagne Rochechouart, l’itinéraire ne se pouvait parcourir que rétrospectivement ? Aussi, ces tons chaudement fauves de son visage étaient plus sûrement de l’Algérie de ses dernières années que du Camp retranché parisien.

         Sur ce point les biographies sont formelles : le jeune Pétrus fréquenta l’architecture, avec quelques déboires judiciaires, en la personne de Garnaud puis de Bourlat, ce qui mériterait un développement à soi-seul, la métaphore existentielle de la demeure, constitutive de la construction de soi, ne nous laisse pas indifférent. Mais nous retiendrons surtout que ses parents tenaient une sparterie ce qui le plongea très tôt dans la pâte à papier, et qu’il dut plus souvent qu’à son tour, pousser et tirer l’alambard à l’atelier*, en jeu ou pour de vrai. Prenant les choses par le commencement, comment ne pas succomber à cette interprétation intuitive de l’imprégnation par la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, quelque chose de bachelardien qui s’ignore. Mais on ne suivra pas Marie-Amélie de Montifaud qui le fait revenir en France à la fin de sa vie. On la préfère jetant ses mots acides sur les maltôtiers ses contemporains et les dissoudre, tous confondus, dans sa haine du bourgeois rentier.

         Ses vocables insolites et phrases martelées, ni son exultant langage, n’auront suffi à contredire et anéantir le destin cruel et bouleversant de Pétrus Borel qui, tel le loup de Vigny, meurt sans jeter un cri, le 17 Juillet 1859.

*les hasards heureux que (nous) font les mots : cf Archives 26 Juin 2021 (A la recherche de mots perdus – 5)

 

Mélanges, miscellanées, miettes - XI -

2 Juillet 2021 , Rédigé par pascale

 

« Je devais être dans une phase basse de ma situation psychologique ».

(peut-être Alphonse Allais, je ne retrouve plus, mais c’est si joliment dit !)

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Lorsque, en 1588, l’invincible Armada de Philippe II menaça les côtes de l’Angleterre et jeta les Anglais dans un grand émoi, la femme du ministre anglican accoucha de frayeur, avant terme, de Thomas Hobbes. Malgré la faiblesse initiale de sa constitution, l’auteur du Leviathan vécut quatre-vingt-douze ans. Si l’on pouvait de cette histoire vraie formuler un apologue, il faudrait, certainement, rappeler que des conditions de la naissance on ne peut tirer aucune leçon de vie. Mais qui oserait ?

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Les routes sont devenues carrossables depuis qu’il n’y passe plus aucun carrosse.

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Dans Portraits de Cingria, ce terrible-là : « des dames qui ressemblent à un portemanteau que l’on promène. ». Et dans le même esprit – enfin, si l’on peut dire – de Michel Chaillou, avec toujours autant d’invention : «  la finesse de son pied qu’on chausserait d’une exclamation » (in Le rêve de Saxe). Nicolas Edme Restif de la Bretonne est peut-être, là, dépassé …

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Le décret 2021-547 du Journal Officiel du 3 mai dernier est passé inaperçu. Ce serait une faute contre l’information civique de ne pas en donner l’essentiel ici : la taille de la médaille du grade de Chevalier des Palmes académiques est portée de 30 à 35 millimètres afin qu’elle soit en harmonie avec celle d’Officier – on peut y voir, assurément, de la part des grands serviteurs de l’État un refus courageux de toute discrimination jusque dans les récompenses dues aux citoyens les plus valeureux. Mais comme, en même temps, il ne faut pas aller trop loin dans les mesures égalitaires, le ruban, lui, sera dorénavant de 37 mm de long au lieu de 11, pour les chevaliers, et de 22 pour les Officiers. Il a fallu pour cela modifier plusieurs dispositions du Code de l’Éducation. (je crois bien ne pas savoir dissimuler là mon mauvais esprit.)

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Gilbert Trolliet. (in L’Inespéré – 1949)

Je me rappelle un morceau de silence

Cloué sur un tesson de gel.

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On connaît cette phrase, on ne s’en lasse jamais : Montaigne – Essais – II, 19 : Les rois de France, « … n’ayant pu ce qu’ils voulaient (…) ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient ». Efficacité absolue de l’analyse politique formulée avec l’art consommé de la synthèse.

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Le même mot anglais, « romantic », traduit deux termes pourtant bien distincts dans cette phrase du Dernier amour de G. Sand : « J’avais été romantique comme tout le monde ; j’étais, je suis resté romanesque » (c’est moi qui souligne). Aussi, on ne peut qu’approuver l’affirmation suivante : « la langue anglaise crée en littérature les conditions d’un grand défi pour les traducteurs de Sand ! » qui conclut un article de haute tenue consacré à la bonne dame de Nohant, il y a quelques années.  Et n’y a-t-il pas là, un critère raisonnable de distinction entre (être) écrivain d’une part et écrire de l’autre ? Si le premier (l’être écrivain) donnera toujours du fil à retordre à la traduction – et des traductions différentes à partir d’un seul original – en revanche, les textes du second (celui qui écrit) n’opposent aucune résistance à aucune traduction puisqu’ils n’usent que de termes plats, convenus, stéréotypés, sans nuance ni inventivité. Si nous donnons tous les chefs d’œuvre de la littérature et de la poésie depuis Homère pour illustration du premier cas, charitablement nous nous abstiendrons de donner des noms pour le second.

*

Humour, bon sens et logique sont rarement contradictoires, bien que tout le monde le croie. Illustration par cette petite scène d’un paysan sicilien s’adressant en ces termes à un poirier stérile dont le bois allait être façonné en crucifix :

« Tu n’as pas fait des poires et tu veux faire des miracles ? »

(en sicilien : pira 'un facisti e m'raculi vòi fari ?)

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Colette. « Je pensais à une petite église de village dans laquelle, enfant, j’allais jouer, avec d’autres petites filles, à « mettre un masque » en passant et repassant devant les vitraux. Sans respect pour le lieu consacré, nous criions à mi-voix : « J’ai le nez bleu ! J’ai le front jaune ! Une, plus effrontée, s’écria : « J’ai le derrière rouge ! »  et les autres lui promirent qu’elle irait en enfer … »

(mais qui se soucie encore de bien orthographier le verbe crier à l’imparfait de l’indicatif – criions – et marquer la diérèse à l’oral – cri/ions ?)

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Des nouvelles de nos amies les écrevisses américaines, celles qui envahissent éhontément notre vieux continent. Des études ont montré qu’étant massivement exposées aux antidépresseurs très présents dans les eaux usées, elles sont devenues plus efficaces, « téméraires » dit l’article fort documenté, plus rapides aussi. Ce qui se voit – à qui les observe patiemment – dans le temps plus court qu’elles passent à sortir de leurs cachettes mais plus long à chercher de la nourriture, un double exploit, accessible semble-t-il à des individus quelque peu « dopés ». Cette sérieuse et première remarque visant « à étudier la façon dont les écrevisses répondent aux antidépresseurs à des niveaux représentatifs de ceux présents dans les cours d’eau (…) où elles vivent » fut réalisée, il y a peu, à l’Université de Floride. Elle corrobore l’intuition puissante de leur nature très résistante, pour ne pas dire invasive – pour ceux qui suivent ce feuilleton métaphorique depuis le début – mais me fait m’interroger sur la manifeste discrimination dont sont victimes les autres espèces de crustacés. On retiendra cependant que c’est bien à la sérotonine – ou « l’hormone du bonheur » – ou encore Prozac – que contiennent les eaux usées que l’on doit ce stupéfiant changement de comportement, dont on est loin d’avoir épuisé – il n’y a pas d’autre terme – toutes les conséquences.

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Sacha Guitry, se réveillant d’une opération qui s’était bien déroulée, aurait dit au chirurgien : « Ah, docteur, j’ai bien failli vous perdre ! ». Je ne sais pas vous, mais moi, cet humour dans l’économie des moyens, me ravit.

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À un journaliste imbécile lui demandant, après une représentation : « À quoi attribuez-vous ce renouveau, cette jeunesse du Cid ? » Gérard Philippe répondit, cinglant mais magnifique : « À Pierre Corneille. ».

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Chez Pascal et Baudelaire, Cioran admire « ce sens qu’ils ont de la déchéance bien dite. » (in Cahiers). Je sens que je vais me répéter : toujours avoir Cioran à portée de main, génialement désespérant.

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Dans la presse (qu’on dit locale) : « Participez au recensement des abeilles sauvages ». J’en suis restée bouche bée, au risque d’en avaler une. 1) comment savoir quand on voit passer une abeille près de soi si elle est sauvage et donc, recensable, ou pas ? et 2) quelles sont les limites de ce recensement, dans le temps et dans l’espace, où, quand, comment, pourquoi, qui ? Il y a quand même des annonces d’autant plus généreuses pour l’interprétation qu’elles sont radines en explication.

La suivante n’est pas mal non plus avec sa grossière faute de grammaire – Gagnez un bouquet de fleurs livré chez soi ! Enfer et damnation :  il sera livré chez vous scrogneugneu ! – on rappellera avantageusement que gagnez, 2ème personne du pluriel et soi, 3ème du singulier, ne se peuvent ni se doivent tenir dans la même proposition, cela fait tout bancal.

*

Madame du Deffand écrit à Montesquieu (1753) : « Rien est heureux depuis l'ange jusqu'à l'huître » ; réponse du Baron de la Brède : « Vous dites, Madame, que Rien est heureux depuis l’ange jusqu’à l’huître : il faut distinguer, les séraphins ne sont point heureux, ils sont trop sublimes (…) l’huître n’est pas si malheureuse que nous, on l’avale sans qu’elle s’en doute. (…) Elle est malheureuse que quand quelque longue maladie fait qu’elle devient perle : c’est précisément le bonheur de l’ambition. On n’est pas mieux quand on est huître verte ; ce n’est pas seulement un mauvais fond de teint ; c’est un corps mal constitué. ».

*

De nos jours, on préfère se gausser des imparfaits du subjonctif des autres plutôt qu'avoir conscience de ses propres insuffisances.

*

De son ami Henri Calet, Henein dans un texte de 1940 : « Et dans l’art difficile de refaire, à partir de la moindre cicatrice, l’histoire des blessures humaines, Henri Calet s’est réservé une place remarquable ». Nous le savons ô combien ! Mais pourquoi ne cite-t-on jamais la phrase cicatricielle qui précède les trop fameuses dernières de Peau d’ours (Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes.) : « C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides. »

*

A la recherche de mots perdus -5-

26 Juin 2021 , Rédigé par pascale

 

Partie en ambalard, je me suis fait balader. Il y avait de quoi, même le dictionnaire de l’Académie – remonté jusqu’aux générations anciennes – l’avait éteint, retiré, écarté, distrait. Égarée moi aussi, je retrouvai cependant mon chemin en empruntant celui du bon Monsieur Littré, rarement pris en défaut d’errance, et l’ambalard se remit en travers de ma route, brouette servant au transport de la pâte à papier, je m’en saisis à bras le corps. Tout disait, intuitivement, qu’il y avait là de quoi me faire marcher – et pas seulement ambuler, déambuler, pérambuler – pendant des pages, d’autant qu’une belle générosité alphabétique de voisinage m’offrit, atrament ou encre pour écrire, noire, très noire, disons noir cirage, autre signification possible dé-coulant directement du latin atramentum qualifié selon l’usage de librarium – dédié à l’écriture – sutorium – teinture réservée au cordonnier – ou tectorium – usité par les peintres pour rendre un aspect légèrement vernissé. On est gâté ! Au point de rôdailler, tournailler et tourniller dans les allées pourtant bien droites et balisées des glossaires et autres thesaurus que la grammaire latine m’invite à écrire thesauri, mais pas l’ordinateur qui le réfute, n’hésitant pas – horresco referens – à le chapeauter d’un accent !

J’avançai ab hoc et ab hac, bien loin de mon alambard ; il est vrai que l’écran distribue des pages à jet continu, ignorant tout de la sparterie, l’art de fabriquer de la pâte à papier, sans lequel point d’alambard, ni en mot ni en chose. Et je retrouve le bon sens, en 1878, avec la 7ème édition académique qui commence par le commencement – alfa, ainsi écrit pour venir de la langue arabe – ah ! les facétieuses trouvailles ! – et désigne une graminée avec laquelle on fait du… papier. Avouons que le papier alfa pour cheminer par (par-chemin renaude J-P Brisset à mon oreille, oui, oui) les ambages des dictionnaires, c’est pain bénit ou du tout cuit, comme on veut ; les circuits de paroles et autres circonvolutions se nomment aussi ambages chez Molière, j’en pimpenaude tout mon soul, mon soûl, mon saoul. Que je souloisse avec délectation battre la calabre de tout ce qui porte mot, personne ne s’en étonnera, je crois. J’indique que souloir – ici au subjonctif présent (identique à son imparfait) est un repêché de dernière minute*, car au 17ème siècle déjà, il passait pour vieilli, dixit Vaugelas ; je n’ai en effet aucun souvenir de l’avoir lu ni chez Monsieur de Saint-Evremond, ni chez Descartes ; on a pu le trouver une fois ou deux chez Monsieur de la Fontaine. Il signifie avoir l’habitude de, avoir coutume de.

Inactualité et acribie d’un verbe que cette inattendue promenade en alambard a permis de re-cueillir. Ainsi faisait le tafouilleux, autrefois chargé de ramasser ce que la Seine charriait. Il m’a toujours semblé qu’on ne pouvait ni ne devait s’autoriser à écrire** si l’on ne ressentait l’urticante nécessité de se faire mener en bateau, par le bout du nez, berner, séduire, enjôler, amignarder, pendre aux basques, tyranniser, par les mots qui passent les bornes, donnent le change et battent la mesure pour mieux noyer le poisson, dans la Seine ou ailleurs. Tapabor rabattu sur les oreilles, avançons d’un pas sûr, et, vartigué ! foin des lantiponnages*** !

 

*sans le moindre rapport sémantique avec les précédents, mais par la belle injonction homophonique ; **au-delà de la stricte communication ; *** un ou deux « n ».

 

 

 

Orages

24 Juin 2021 , Rédigé par pascale

                                         

La nuit

           pousse

                       le jour

                                  chasse

                                             le rêve

                                                          ronge

                                                                       l’ennui

      hante                                      

     la vie

                                           noie  

                                 le ciel

                         brûle

                                 la pluie

                                              mange

                                                        la nuit.

                 Photographie VD

ce labyrinthe lumineux des mots

17 Juin 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Polissage du mot à mot d’antan

dans les plis de la parole d’ensuite.

 

*

Les lambeaux de ciel

qu’on appelle nuages,

traînent la beauté triste du monde.

 

*

Frôlée par l’aile du papillon

l’eau devint bleue

le long de mes yeux

*

Le tronc des oliviers

s’est tordu

à regarder la lune

depuis la nuit des temps.

 

*

Point de contact

du silence avec la chose,

le mot.

*

 

Visions

 

Aux derniers battements de son cœur sanglant,

au soubresaut ultime,

elle se vida de mots.

On vint manger sur son cadavre à livre ouvert,

faire ripailles de cette charogne.

De bien amères paroles sortaient de ses entrailles,

Et l’encre interdite

grossit les flots bouillonnants et noirs de ses insomnies.

 

D’elle, ne restèrent que bouts de peau claquant au vent,

que le vent lui-même finit d’abandonner,

dans le caniveau de son histoire sans importance

roulèrent des petits paquets d’existence

disparus avec l’eau sale

dans le trop plein de sa naissance.

 

*

Ma vie se couvre d’encre

depuis le premier mot

*

De ce côté-ci,

la porte ouvre sur l’abîme

Sur le ciel

Sur l’infini.

*

Les prés rendus aux adèles

accoisés par la lumière d’été,

au vent porteur de plumes

aux battitures du soleil en rayons,

lors, on entend des cabalettes tinter

aux petits cafotins cachés des arbres creux.

 

Trois lettres

12 Juin 2021 , Rédigé par pascale

 

                      de mon Maître Jerphagnon dont le souvenir puissamment intellectuel et nostalgique ne me quitte jamais. Un dimanche après-midi de Novembre de l’an 2017 (Cf archives, « il écrivait à l’encre violette » 12 nov. 2017) je vous avais déjà parlé de lui, exercice difficile sous l’apparente simplicité du résultat. Jerph. comme les étudiants le surnommaient, n’aimait ni la fanfare, ni les paillettes, ni le bruit ni la fureur ; il était sérieux avec détachement ; drôle avec érudition ; et d’une humanité dorénavant lettre morte – je pèse le poids de ces mots, tombés de mon inconscient au bout de mes doigts – à tous les étages du système de l'Éducation dite Nationale ; ici nous sommes au 5ème et dernier de l’Université de Caen, à l’Institut de Philosophie comme on disait alors (comme bon nombre d'enseignants à l'époque, L.J venait en train de Paris à Caen - on les appelait des turbo-profs !). On me pardonnera d’avoir biffé les dates et mis entre parenthèses des considérations familiales et/ou domestiques, les siennes ou répondant aux miennes ; elles auraient montré à quel point sa proximité affectueusement philosophique n’était pas feinte. Mais on me croira sur paroles ! Je reproduirai d’ailleurs d’autres lettres de Jerph. reçues par son ancienne étudiante (l’une des plus jeunes qu’il eût certainement) enseignant la philosophie à son tour, grâce ou à cause de lui, même aussi un peu comme lui.

Autres précisions petites et liminaires : je ne pense pas disposer de toutes les lettres que Jerph. m’écrivit en retour des miennes – probablement perdues dans les replis de la petite histoire encartonnée de la vie. Et, bien sûr, je ne dispose d’aucune des miennes. L’époque n’était pas à écrire sur un écran et enregistrer de suite pour archiver, ni à recopier avant d’envoyer, ni à demander à son destinataire quel destin il réservait à sa correspondance. Chacune faisait conversation, quelles que soient la durée ou les raisons des interruptions. Toujours manuscrites

(à l’encre violette, donc) et ne dérogeant jamais aux lois – y compris minimales – de la typographie, usage des ponctuations et tous signes diacritiques. Une fois, il dut prendre le clavier (de la machine à écrire, n’est-ce pas) il s’en excusa en commençant sa lettre.

Jugez-en. De la (modeste) liasse que je tiens près de moi comme un trésor, j’extrais ces trois-là de la même année, pour leur ton agile et leur précision tout ensemble. Les relisant, je revois son œil et sa moustache qui frisent. Et j’entends comme il prononçait et articulait, en grec ou latin, c’était selon,  le passage dont il allait faire l'exégèse sans concession, lumineux.

*

Le 12 avril 19..

Chère Pascale,

(…)

En tous cas, je suis ravi – et touché, vous le savez bien – d’avoir de vos nouvelles, et de tout ce petit monde. Effarant organigramme ; qui exclut l’une ou l’autre des langues anciennes, et qui dissout l’enseignement dans un bordel de sous-sections, affublées chacune d’une lettre avec un exposant*… Ma chère épouse** n’en a plus, dans cette galère, que pour un trimestre, et ce sera la quille. Elle qui adorait le métier croule sous le poids des conneries, des copies de Terminale où Fidel Castro vivait au temps d’Isabelle la Catholique ; où l’Espagne barbote dans le Pacifique (tout ça rigoureusement sic) et il y en a d’autres, l’Alhambra de Venise, etc. Mais la couche d’osmose, ce n’est pas mal non plus.

(…)

Moi ? Bof … Du boulot d’érudition, surtout : articles « pointus » pour des revues étrangères (avec les Français, nous avons divorcé, en quelque sorte, par consentement mutuel…) ; un laïus de temps en temps, généralement au-delà des frontières ; quelques bricolages sur des dossiers « sensibles » en consultation. Ah, si : toute une équipe de jeunes chercheurs E.N.S, Ecole de Rome etc., m’ont demandé*** un article sur Sénèque pour un gros bouquin collectif sur Rome 1er siècle avant et après J-C (Vos élèves diraient sûrement : avant Jean-Claude, j’imagine ?). Et puis les types du Livre de Poche voudraient des morceaux choisis de Plotin, avec une présentation. On verra.

Je vous envoie un mini-tiré à part, 1/134 d’un bouquin collectif, à l’initiative de mon copain Bluche (le Louis XIV de Fayard). Ça vous rappellera le bon (vieux) temps. Courage : ne vous balancez pas dans l’Etna. Et d’abord, vous ne portez pas, comme Empédocle, des sandales de bronze…

Vous les embrassez tous. Et vous avec.
Bien fidèlement à vous

L.J

*j'avais dû lui toucher un mot des "dernières nouvelles réformes" de l’Education Nationale ! **que je connaissais aussi, et qui parfois ajoutait un petit mot en bas des lettres. Une femme délicieuse. ***en marge : « m’a ? L’un et l’autre se dit ou se disent … »

 

*

Le 28 mai 19..

(la même année)

Bien chère Pascale,

 

Tiens, tiens on repique aux études ? * Cela ne m’étonne pas de vous ! Dites-voir, elle est jolie, votre idée. Seulement voilà, ça risque d’être un peu mince … D’abord parce qu’à part quelques vagues bois sacrés, les Grecs n’ont guère cultivé de jardins. On cite bien celui d’Akadémos, celui d’Epicure – dont on serait bien en peine de dire quoi que ce soit – mais ce n’est qu’à l’époque hellénistique qu’ils s’inspireront de l’Orient : la Perse, Babylone. Les Romains, eux, se lancent dans les jardins d’agrément – là voyez mon cher vieux maître et ami Pierre Grimal (j’avais un mot de lui la semaine dernière.)

Quoi encore ? Relire Théocrite (par endroits …), Columelle, De re rustica X, Aratos, Phénomènes… Il y a aussi un beau passage d’Augustin, Conf. VIII,8-19 (le jardin de Milan) ; et un plus beau encore à propos du jardin de Cassiciacum, en Conf. IX 3-5. Autrement … Si, bien sûr, l’iconographie : les jardins pompéiens, le thème du jardin d’Eden, le « Jardin des Délices » de Jérôme Bosch (détaillez-moi ça !). Vous trouverez sûrement des choses, comme ça, à mesure. Mais … Ah ! si, tiens, ces jardins qui appartenaient à Valerius Asiaticus, que convoitait Messaline, et le pauvre Asiaticus, condamné à se suicider, et qui avait tranquillement fait déplacer son bûcher funèbre, pour que la flamme n’esquinte pas ses arbres… C’est dans Tacite (attendez) Annales, XI,3 ;

Voilà tout ce qui me vient à l’esprit pour l’Antiquité du moins – à part Jérôme Bosch. Pour un coup d’œil sur Epicure, voyez de G. Rodis-Lewis, Epicure et son école, (Gallimard, 1975). C’est une de mes ennemies, mais c’est valable.

Pas épais, tout ça … Enfin, vous verrez à mesure. Bon courage. Embrassez toute la familia.

Bien affectueusement

L.Jerphagnon.

* ce n’était pas exactement cela, mais un vague projet, et même un projet vague.

*

 5 octobre 19..

Même année.

Ces quelques mots rédigés au dos d’une Carte postale ; (Saint-Germain-en-Laye : musée des Antiquités Nationales).

 

Chère Pascale,

Je rentre tout juste d’Italie et je trouve votre lettre, vos projets empédocléens, qui ne manquent pas d’air, mais vous connaissant depuis une vingtaine d’années, de vous, rien ne m’étonne… Mais je trouve aussi un paquet effroyable de courrier : je ne devrais jamais quitter mon bureau, si je comprends bien. Alors, plutôt que de vous saloper une vague réponse (à la façon de certains que je connais), je préfère la différer, le temps de me dépatouiller des urgences. Pardonnez-moi, mais mergitur, le vieux maître … Courage pour la fosse aux lions : au bout, il y a la palme et l’auréole. Embrassez les descendants. Bien à vous,

L.Jerphagnon.

 

Broquille du Mardi

8 Juin 2021 , Rédigé par pascale

         Détenu à la prison de Rouen au milieu du 19ème siècle, Arsène Fombert est convaincu de « délit de bris de clôture », jugement – deux ans de prison – pour lequel il a interjeté appel. La propriété privée est une affaire sacrée, si l’on peut dire, le Magistrat avait peut-être bien lu Rousseau : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire etc. … » * et sûrement Locke qui, sur la question, est encore plus clair. Mais Arsène, assurément non. Bien qu’il fût fils unique d’un riche fermier, son éducation resta assez frustre. Si l’on ajoute un caractère que les rapports des divers services pénitentiaires, y compris les médicaux, ont qualifié de déraisonnable et jaloux, une réputation de mauvais administrateur de sa ferme, d’ivrognerie et de paresse, et qu’il fut la risée de ses voisins parce qu’il cultivait en fou véritable – formule dont on aimerait savoir ce qu’elle recouvre précisément – mais surtout sur des racontars dont il n’aurait pas recherché le bien-fondé,  qu’il aurait maltraité sa femme possiblement infidèle, Arsène, ne pouvant accéder au divorce aboli en 1816, fut « séparé de corps » – il faut noter la tournure passive – par la famille de l’épouse, laquelle prenait avec elle leurs deux enfants. Arsène, la trentaine, désavoué et humilié, retourne vivre chez son père. A partir de là, il se laisse aller. On le dit malpropre, ne travaillant plus, tout déguenillé. Isolé, vivant en petit garçon. Il n’a plus qu’une idée en tête, la cultive avec obstination : il veut « reprendre sa femme ».

         Si les détails, les circonstances et les mots même de cette affaire nous sont connus, c’est en raison du rapport du docteur Vingtrinier, qui s’intéressa à la personne d’Arsène, en qualité de médecin en chef des prisons de Rouen, et le rencontra à plusieurs reprises, pauvre fou abandonné de tous y compris son père, ainsi parlaient le curé de la paroisse et un homme d’affaires charitable, inquiets pour lui.

         L’époque avait vu arriver les travaux des aliénistes Pinel puis Esquirol, et Vingtrinier connaissait et suivait ces travaux qui, entre autres, s’intéressaient à l’idiotie considérée comme un « vice de conformation du cerveau », jusqu’à envisager, pour notre pauvre Arsène, qu’il fût atteint d’une « démence aiguë » que l’on peut attribuer à coup sûr à son mariage ! On l’appelle « stupidité » et même « stupidité maniaque » ! Son état mental et/ou psychologique ramené à une seule idée, une idée fixe : reprendre sa femme. Comme tous les monomaniaques, Arsène se met consciencieusement à la tâche. Il escalade la clôture une fois, deux fois, trois, quatre, 5, 6 … les condamnations se suivent et se ressemblent un peu : il prend de plus en plus cher, comme on ne disait pas à l’époque. « Si la justice ne se lasse pas de le punir, Fombert ne se lasse pas de recommencer » écrit Vingtrinier dans un rapport. Dans sa dernière tentative, celle qui le mènera aux bons soins du médecin – sa détermination s’arme d’une hache, et son désir lui fait briser des fenêtres – il avait rôdé quatre nuits de suite avant de passer à l’acte, paraît-il. Ce dernier coup d’éclat lui vaut 2 ans et pendant cette incarcération le docteur Vingtrinier s’intéresse à ce qu’il envisage être un état d’aliénation, et agite experts et hommes de loi pour les convaincre qu’une septième tentative serait, évidemment, à venir s’il était libéré. On lui adjoint deux aliénistes chevronnés et voici comment Arsène Fombert devient un cas.

         Du rapport de ces trois spécialistes ès santé mentale, on relève un vocabulaire fort approximatif (sombre, taciturne, il pleure comme un enfant, il est stupide) mais une phrase finalement d’une logique implacable du côté d’Arsène et de bonne observation de celui du corps médical trinitaire : il ne peut concevoir que la loi, qui l’a uni à sa femme, ait pu être invoquée pour l’en séparer. Immense simplicité d’un raisonnement sans codicille, avec l’aplomb de ceux qui ne se méfient pas, il affirme tout net qu’il retournerai(t) voir (sa) femme si on le libérait. Aussi, les conclusions du rapport sont fort négatives et considèrent que ce malheureux est incapable de se conduire avec discernement et que l’intelligence a été trop faible pour dominer les instincts. A l’outrance de ces propos pour un lecteur actuel même ignare des connaissances les plus élémentaires de la psychiatrie, s’ajoute la sidération d’apprendre qu’Arsène pouvait être soit interné  soit soumis à une procédure « en interdiction » laquelle suspend ses droits civiques, ce qui en fait un mineur légal et social, au nom d’un article du Code civil (de l’Ancien Régime) qui inscrit dans les motifs d’internement un état habituel d’imbécilité. Il est passionnant de regarder de près l’évolution de ces législations entre 1838 et 1852, et de noter que la procédure dite d’interdiction nécessitait l’accord du conseil de famille. A quoi la famille de sa femme ne consentit point – elle était infamante socialement – et remit Arsène en prison pour 2 ans, selon le jugement antérieur à toutes ces manœuvres aliénistes et aliénantes ; il restait encore la solution de l’internement asilaire pur et simple. Selon le docteur Vingtrinier, Arsène Fombert monomane était dans un état de folie.  Et selon l’article 64 du Code pénal de 1810, tout crime ou délit en état de démence au temps de l’action n’en était plus. Arsène, ramené à l’état de folie, se trouvait, de facto, hors responsabilité pénale, hors prison, mais interné. Ce qui ne satisfaisait pas nécessairement la magistrature qui y voyait une manœuvre de défense et demandait que l’on se penchât aussi sur la dangerosité de l’individu soustrait à la loi. On apprend que le Préfet se rangea à l’avis de Vingtrinier, ce qui fit deux autorités à demander l’internement à l’asile d’Arsène Fombert, un furieux, un délirant, susceptible de mettre à mal la société tout entière.

         Il existe, dans le dossier Fombert une lettre autographe (du 10 juillet 1850) qui joua contre lui alors qu’elle fut rédigée sous la suggestion des aliénistes qui l’expertisèrent ensuite ! On regrette de ne pouvoir la citer tout entière. On ne sait pas vraiment à qui elle s’adresse (son père, sa femme …) mais Arsène y parle de sa honte, il demande mille fois pardon. Vingtrinier a cette expression inattendue pour parler des nouvelles tentatives de Fombert : il est bon de dire, une manière de justifier son expertise fort intéressée comme on va le voir car :

                               comment ce bon docteur Vingtrinier s’y prit-il pour que Fombert souscrivît en son nom une obligation de 4000 francs pour diriger ses affaires ?

Arsène, lui, ne cessa de dire qu’il voulait juste reprendre sa femme et s’il y a bien une chose qu’il ne comprit pas c’est tout ce qui lui advint pour une demande si simplement normale.

 

*in Discours sur l’Origine et les Fondements de l’inégalité parmi les hommes, autrement nommé aussi, Second Discours.

Une colère métaphysique.

2 Juin 2021 , Rédigé par pascale

 

                                         Cette expression fait-elle droit à la demande d’un sens ? De la colère – qu’elle soit mauvaise conseillère ou qu’elle puisse être juste, qu’il vaille mieux de saintes colères plutôt que rien, d’aucuns disent saines, croyant qu’en ôtant le « t » dirigé vers les cieux, toutes choses revenues à l’humaine dimension se désagrègeront, mais ignorant qu’une saine colère fait oxymore, puisque le cholera s’y enracine depuis le grec et le latin – de la colère, donc, il faudrait se prémunir, en privé pour agir en être respectable, en public en être social par souci éthique de son semblable. En trois lettres, la colère ressemble à la terminaison infinitive d’un verbe français du 3ème groupe – ire – dont on lute parfois trois cases blanches sur un damier d’inoccupation, histoire de boucher un trou, de faire semblant, d’écrire des lettres à la croisée de mots qui ne mènent nulle part. Mais on n’a pas envie de relire Heidegger à ce moment-là, on a peut-être tort, non que la colère fût pour lui objet d’analyse première, mais pour la Métaphysique, là, il y a matière ! terme messéant ici, sinon pour une table du même nom.

                  Nous ne remarquons pas, dit Descartes au début des Passions de l’âme (art.2) que ce qui contrarie (qui agit contre) notre âme (notre esprit) c’est notre corps. En effet, nous serions même prêts à parier l’inverse : tout bouleversement notable dans le cours de nos pensées produisant des effets somatiques, physiques : pleurs, pâleur, rougeur, halètement etc. Pourtant c’est bien l’action du corps qui entraîne la passion dans nos esprits, ce terme, nous ne le dirons jamais assez, désignant la passivité, le fait de subir, d’être agi. La jointure de notre nature spirituelle à notre constitution corporelle, ce dualisme unique dans le monde des vivants, nous éloignant autant de l’ange que de la bête, nous nous sommes perdus au milieu d’une surface sans circonférence ni centre fixes ; ni celui-là, l’ange, ne se mettra jamais en colère, ni celle-ci, la bête, l’animal-machine qui, par constitution instinctive, n’élabore aucune analyse, ne formule aucun jugement, mais fait usage sans conscience de ses réflexes biologiques. On ne meurt pas d’une défaillance de l’esprit, par la faute de l’âme, mais du corps, dit toujours et à juste titre Descartes (ibid.art.6). Reprenant l’une des métaphores les plus usitées de toute son œuvre, il rappelle avec finesse que la différence entre une montre ou un automate – i.e une machine qui se meut de soi-même – et une montre ou un automate rompus, est analogue à celle du corps d’un homme vivant et de celui d’un homme mort dont le principe de son mouvement cesse d’agir. Autrement dit, l’homme est un animal-machine, une machine animée de mouvement, mieux, l’homme est aussi un animal-machine, tandis que son Essence, son Être véritable, est d’être une substance pensante.

         On pourrait m’accuser – et certainement le fera-t-on – de métagraboliser, cette superbe variante de matagraboliser, mot inventé par Rabelais et revu par l’incomparable Pétrus Borel (in Rapsodies), jamais décevant. L’immense François me pardonnera, mais j’aime la reprise borélienne, qui passant à méta me tend la perche où me pendre, métagraboliser n’est-ce pas lutter péniblement (et peut-être luter) pour transformer une intuition, voire une conviction pour Pétrus, en raisonnement, en un mot comme en six, peut-on avoir des colères métaphysiques ?

         Avec la maîtrise des mots qui caractérise ses phrases – qu’il écrive en français ou en latin – Descartes distingue l’indignation de la colère (ibid. art.65). Si toutes deux ont en commun le mal fait par d’autres, la colère concerne le mal qui nous est rapporté, celui que les autres nous font. Problème moral pour Kant, mais Descartes ne peut le formuler en ces termes, même s’il sait parfaitement, lui le philosophe du ego-cogito-ergo-sum, c’est moi qui souligne et réécris la formule, qu’une défaite de la pensée de l’être pensant équivaut à l’anéantissement de sa nature propre devenu objet. Je est agi par la colère, miracle de la conjugaison à la forme passive ! La colère annule en moi toute capacité de réflexion, je suis (un) autre que moi puisque je suis ma colère. Elle me possède, elle m’a eu, je me suis fait avoir. Quelque chose d’autre en moi que moi se fait passer pour moi ; cette fois, la grammaire est implacable, le pronom sujet je est devenu complément, moi. Il n’est plus agent libre mais objet d’une passion, ergo, aucune colère ne peut être qualifiée de métaphysique, l’oxymore souffle en rafale.

         L’esprit, tout entier à considérer ce qui l’occupe et s’y fondre, ne peut installer une distance paradoxalement autoscopique nécessaire à sa manifestation. Dès lors que le corps défaille – ne dit-on pas qu’on a le cœur serré ? – l’émotion lui colle à la peau, en quelque sorte, cela s’appelle tristesse. Alors, ce n’est pas parce que je suis triste que je pleure, mais parce que je pleure que je suis triste. Pensons-y. Observons-nous. Les passions de l’âme titre de l’œuvre de Descartes (1649) se rapportent toutes au corps, et ne sont données à l’âme qu’en tant qu’elle est jointe avec lui (Art. 137) elles l’avertissent, la réjouissant ou non, en raison de la douleur ou de la satisfaction qu’il ressent. Ne dit-on pas aussi que tels chose ou évènement nous touchent ? Là où l’époque nous a (presque) convaincus que le psycho-somatique fait l’alpha et l’oméga – en un sens unique routier – de notre fonctionnement, Descartes décrit le sens inverse, le somato-psychique, parce qu’il prend soin de considérer ce que le stoïcisme antique, qu’il connaissait parfaitement, a établi avec tant d’évidence : il y a ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Certes, Descartes appelle Providence divine ce que les Anciens appelaient Fortune, mais cela ne change rien à l’affaire. Nous faisons comme si ce qui ne dépend pas de nous, en dépend. Cela s’appelle le désir. Nous ne désirons pas ce qui ne dépend que de nous, nous l’avons déjà en quelle que sorte n’est-ce pas ? (peu importent les conséquences, ce n’est pas le sujet). Pourtant nous nous trompons. Une première fois en pensant que nos émotions/passions nous font être ce que nous sommes, une seconde fois, en considérant que ce qui ne dépend pas de nous, nous contraint, ce qui est parfaitement illogique. Mais surtout, de quel nous parlons-nous ?

         De celui qui n’a point perdu, par lâcheté, les droits que lui donne son libre arbitre (ibid. Art.152-153) un mot fort, immédiatement compensé, pour le lecteur, par la question de la vraie générosité, qu’il ne faut pas mesurer à l’aune de sa signification contemporaine, mais à la résolution ferme et constante de toujours bien user de sa volonté. Le libre arbitre – i.e le recouvrement de nos désirs par notre entendement – n’est pas l’usage capricieux de nos volontés, mais leur usage vertueux, lequel mène à la … vertu. Le moyen est sa propre fin. Ainsi, les hommes généreux font peu de cas de leur intérêt (et pour cette raison) ils sont toujours parfaitement courtois, affables et officieux envers chacun. Aussi, de toutes les passions que l’homme généreux a éloignées de lui – dont la haine et la peur – Descartes nomme la colère, peu présente dans l’ensemble des 212 articles mais, comme les autres, qu’il ne faut et qu’on ne doit pas rattacher à ce qui ne dépend pas de soi : c’est donner l’avantage à ses ennemis en reconnaissant l’offense qu’ils nous font.

         En ce sens, il n’y aurait donc pas, stricto sensu, de colère métaphysique. Mais comme il s’agit de sauver (coûte que coûte ?) cette expression improvisée dans un moment d’immense … colère et que l’on sentait justifiée par la nécessité même de son dépassement, nous dirons, métagrabolisant une fois encore – ah ! Pétrus Borel qu’ont-ils fait de toi ? – que la colère métaphysique s’exerce contre ceux qui se croient grands de rabaisser les autres, formulation du commun que le philosophe traduirait volontiers ainsi : est métaphysique la colère de celui qui prend conscience d’avoir dépendu de qui ou quoi il ne devait pas : avidité, cupidité, méchanceté, bêtise, ignorance, égoïsme, arrogance, indifférence, chacun met ce qu’il veut, qui n’étaient pas les siens, ne dépendaient pas de lui. Une colère métaphysique vient toujours après coup.

le parti pris des fleurs

31 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

Dans le passage des jours, il y en a qui trébuchent, un peu. Voici un bouquet de pivoines  - et une rose qui se trouvait là -  pour égriser le cours du temps, ce qui laisse une chance à d’infimes poussières de devenir précieuses : il faut juste les vouloir re-cueillir & regarder avec des mots. Une fleur qui éclate au ralenti, dit le poète*, il me semble. Il me revient aussi qu’il écrit quelque part l’ef-fleurement, parlant du lilas.

 

 

 

*Francis Ponge à propos du magnolia, il est vrai, mais comparant sa fleur à une bulle, je lie & lis dans les replis mnésiques de mes savoirs dormants, ceux où les pivoines rencontrent pour s’y refléter, toutes les vanités du monde.

 

« L’insignifiance sacrée des coccinelles. »*

23 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Pour Mon Livre*, Patrick Laupin a reçu le Prix Max Jacob 2021.

 

 

Et si c’était un bâtiment, ce serait une gare. Une pièce, un parloir. Un morceau de la maison, sa fenêtre. Un objet dans la maison, un miroir. Le mystère, la mélancolie tendre de l’enfance. Oui, voilà, c’est cela. Peut-être, on ne sait pas vraiment. Ni comment le tremblé de ces mots simples nous touche à cœur, comment saisir une coccinelle et l’univers dans la même main, poser la plénitude du silence au centre de soi-même, avec des demi-mots effacer un peu de buée sur la vitre, porter toute misère au seuil de la bonté.

           

Où commencer et quand, la longue histoire des petites vies à jamais présentes en sa mémoire béante et blessée de souvenirs  ; et comment poser et retenir les mots qui peuvent vous lâcher à tout moment s’ils n’étaient maintenus par la puissante solitude de la maison des écritures, ouverte à toutes les paroles revenues d’où l’on ne parlait pas encore et arrivées où l’on a si peu à (se) dire – du parloir du devenir au parloir des égarés –  des enfants muets aux ouvriers mutiques ; comment avancer le long d'un filin ténu et résistant, tendu et retenu par la respiration pulsée de la phrase de Patrick Laupin : J’ai senti mon seul.

            Mon livre est de douceur – ce mot qui fléchit toute douleur – par le grain d’une voix dont la préface de contact et d’analyse d’Alain Borer, fait entendre les beautés sombres et les lumineuses, et dire comment pour mieux parler à l’âme, il faut les faire jaillir du sol, les éclairer et illuminer d’une réelle présence au monde. Seule l’écriture poétique peut toucher aux impalpables et d’une existence faire une apothéose, dans l’indénouable lien des mots à la conscience – terme si présent dans le texte – qui n’est rien d’autre, au fond, que nos infinies et variées visions du monde, traversées par cette double question qui n’en fait qu’une A quoi je tiens et qu’est-ce que j’aime au monde ? que Patrick Laupin se pose autant qu'à nous même bien sûr. La première personne fait une personne première, il n’y a que soi de soi à soi-même. Être ici me suffit. Entre la théière bleue – quelle beauté soudaine en ces trois mots qui résolvent ensemblement la terrible question de l’audace du simple ! – et ce trouble lancinant du vertige, Colette** et Baudelaire, déjà réunis en gardiens de ce livre qui, plus d’une fois, fera nos yeux s’embuer. Cela s’appelle aussi tendresse - merci à Alain Borer d’avoir nommé Renée Vivien*** la très oubliée.

On se trompera gravement – je me serais trompée, écrivant – si l’on pense que Mon Livre est porteur, portier, ouvre les portes, de l’accalmie paisible qu’il faudrait avoir atteinte tel le sage antique des sentences stoïciennes ; celui qui, après avoir parcouru les âges de la vie, revient à soi dans une contemplation que l’on dit pacifiée, alors qu’elle est juste devenue passive. Et, immobile, regarder le fleuve passer devant soi. Pour se prémunir de ce danger, le seul réellement mortel, Alain Borer prévient : « N’ouvrez pas Mon Livre dans un moindre but. »

Voilà un livre d’heures. Un Livre d’Heures majuscule. Le contraire d’un ouvrage pour occuper le temps vacant, pour se changer les idées, le contraire de ces moindre(s) but(s) que nous prenons pour des obligations, vanités des heures vaniteuses de nos vaines agitations. Quelque fois la page s’enlumine de ce qu’on appelle, en musique, une altération accidentelle, qui, l’espace d’une mesure ou deux prête à la mélodie une tonalité modifiée de diversion. Alors la page abrite un mot rare ou inconnu ou inventé ou emprunté – chevanceaquiger, silencier, je silencie en bergesouventement ; ou ce magnifique j’encielle qui enferme toutes les lettres du silence à l’exception de la première, alors doucement glissée à l’oreille en son centre. Du chapelet du temps égrené/égrainé au mot à mot des enfances souvenues, réparées, raccommodées, recousues et des vies mal-traitées, chaussées de godillots, aspirant la limaille dès l’entrée de l’usine, Patrick Laupin déroule et enroule le rosaire inachevé des très pauvres heures des ouvriers porteurs de musette, ou des petits, ainsi nomme-t-il souvent les enfants, ceux qui ont attendu toute leur vie que le marchand de sable vienne leur tenir la main.

A l’encre de ses mots, noire du charbon des mineurs de fond, ocre est le chagrin, pâles les roses d’automne, Patrick Laupin se disant pauvre de tout bagage fait de chaque atome de suie et de larme, un flamboiement dans l’univers. Que pour chacun ce livre soit le sien.  

 

*Mon Livre. Patrick Laupin, éditions le Réalgar, 2021. 15 € ; ** tout lecteur chronique jamais rassasié des textes colettiens, aura retrouvé -p.27- les sourciers chers à ses vœux ; *** de si belles lettres entre elle et Colette.

Étonnants attachements.

17 Mai 2021 , Rédigé par pascale

           

On se souvient des longues tribulations posthumes du crâne de Descartes*. On sait moins que dans le lot des hypothèses d’authentification, il y a le moulage en plâtre du crâne déclaré garanti et, à ce titre, engagé dans le buste réalisé par Paul Richer en 1912, lequel reproduit une célèbre copie du tableau original (vers 1649)  de Franz Hals, perdu. Soit une rocambolesque poupée gigogne constituée depuis le 17ème siècle aux Pays-Bas, arrivée à l’École supérieure des Beaux-Arts de Paris au début du 20ème. Parce qu’il le valait bien.

Qu’on ne croie pas cette aventure unique ni cette fascination exceptionnelle, car seules les circonstances diffèrent pour tant d’autres rapts, vols, amputations, découpages et conservations inattendus de fragments cadavériques humains de nos génies. Nous avons en magasin et en vrac si l’on peut dire, un cerveau, un doigt puis deux, une dent, un autre crâne, cela pour les reliques retrouvées ; mais nous cherchons encore la tête de Goya disparue on ne sait ni où ni quand, entre le cimetière de la Chartreuse à Bordeaux et l’Espagne, mais assurément à Bordeaux. Soixante-dix ans et quelques difficultés administratives après la mort du peintre (1828) **, le gouvernement espagnol réclame sa dépouille à la France mais la reçoit incomplète ; il transmet sur le champ le télégramme suivant : « squelette de Goya sans tête. Expliquez, SVP » – on aura beau dire, les moyens de communications modernes ont considérablement appauvri les correspondances diplomatiques ! – La réponse de la France fut à la hauteur : « Envoyé Goya, avec ou sans tête ». Cet échange pour le moins sommaire n’est pas attesté dans toutes les versions. En revanche, il est certain 1) que Goya fut inhumé auprès de son ami et beau-père 2) que lors de l’exhumation on retrouva, bredi-breda, deux dépouilles mais une seule tête 3) que le tout fut indistinctement envoyé au-delà des Pyrénées.

L’histoire est têtue, c’est le moins qu’on puisse dire ! celle des pillages de sépultures et enlèvement de leurs crânes. La même affaire arriva à Haydn dans son tombeau ; sous sa perruque il n’y avait plus que du vide, ce qui est fâcheux pour un si grand génie. Une fois encore, c’est à l’occasion d’un transfert des restes que le pot-aux-roses fut découvert, un cadavre raccourci, décapité. Pourtant, Joseph Haydn mourut à Vienne (1809) paisiblement nous dit-on, tandis que Napoléon occupait la ville ; il avait toute sa tête. Une dizaine d’années plus tard, son maître et protecteur, le prince Esterhazy, le voulut faire reposer en l’église du Calvaire*** – ce qui ne manque pas de sel pour épicer un peu ces récits funestes – et fit opérer le déplacement. L’affaire fut plus rondement menée et heureusement achevée que pour Descartes et Goya : la capitale autrichienne disposait d’une police secrète bien renseignée sur les mœurs thanatophiles des étudiants, dont un dénommé Rosenbau, chez lequel et contre toute attente elle ne trouva rien, sinon une épouse prétendument malade et assurément alitée... Grand prince et fine mouche, Esterhazy propose le rachat du crâne supposément sous la paillasse ; l’étudiant, décidément fourbe et déloyal, lui refila le crâne d’un inconnu inhumé le même jour que notre musicien. Voulut-il mettre sa conscience en paix ? Toujours est-il qu’il fit promettre à son complice d’alors de léguer à un Musée viennois et à sa mort, le véritable crâne de l’immense compositeur. Il y demeura jusqu’au milieu du 20ème siècle, quand un Esterhazy-nouvelle génération fit le nécessaire pour qu’on le rapportât à son corps ou ce qu’il en restait dorénavant.

L’admiration légitime que l’on doit à nos semblables si éloignés de nous par leur génie confine parfois au raffinement sordide. Le sort réservé à la cervelle d’Einstein en est, hélas, une illustration supplémentaire, soluble dans l’alcool … de cidre ! Commençons au commencement, c’est-à-dire, au décès de celui que ses contemporains et les autres jusqu’à la fin des temps, ont transformé en tic de langage, estompant au passage ceux qui, près de lui et souvent avec lui, ont fait travailler des neurones tout aussi puissants. Il faudra bien un jour leur rendre justice, non point dans les communautés scientifique et philosophique, c’est déjà fait, mais dans le (grand) public, celui qui sait tout ce qu’il ignore, capable sans avoir jamais fréquenté la moindre ligne du moindre de ses écrits – et il écrivit beaucoup et bien – de corner à la compagnie et à tout bout de champ que tout est relatif !  Donc la cervelle d’Einstein. Mot choisi à dessein, bien sûr, d’abord pour signifier une différence remarquable avec les pratiques précédemment rapportées, ensuite établir comment d’un mot – cervelle plutôt que cerveau, ce dernier que l’on trouve pourtant dans tous les récits – on change la représentation de ce que l’on dit. Il y a un côté charcutier et comestible avec cervelle, une carnation, un marquage quasi anthropophagique digne de sorcelleries sans âge et des mythologies les plus élaborées, pour lesquelles le corps de l’idole vaut pour réceptacle de sa puissance. Plus étonnante est la caution scientifique – de pacotille – qui fut attachée à la conservation de ce cerveau ; mais, en y pensant bien, s’en étonner ne convient pas, ce serait minimiser la part rugissante mais-enfouie-mais-latente depuis la nuit de temps de notre inconscient cannibale et collectif ; retenons donc cette hypothèse herméneutique.

L’acte initial et fondateur repose sur une transgression, une désobéissance à un tabou majeur : le respect d’une parole anthume pour le repos posthume de qui la profère. Einstein ou pas, personne ne devrait s’octroyer le droit de passer outre la volonté d’un futur mort – dans les limites de la raison humaine, cela va de soi. Celle d’un physicien, serait-il hors norme, ne doit être enfreinte. Albert avait tout simplement demandé et écrit qu’il voulait être incinéré afin que personne ne puisse idolâtrer (mes) ossements. Ces quelques mots d’une clarté élémentaire, n’avaient pas à être soumis au très relatif désir d’un imbécile, ils affichaient une lucidité parfaite, à moins que le cerveau ne fût pas considéré comme appartenant aux ossements – en matière de justification crétine et arrogante, le pire est toujours à venir. Aussi, après l’autopsie autorisée du corps par T.S Harvey, celui-ci dérobe le cerveau. Croyant n’avoir pas outrepassé les demandes du mort de son vivant, les restes sont retournés à la poussière du monde sous forme de cendres, peut-être dans les eaux du fleuve Delaware, mais les versions divergent. Harvey est convaincu de vol, mais Einstein Junior – Hans, 1904-1973 – se laisse berner par l’argument minable d’un usage exclusivement scientifique de l’encéphale paternel et l’abandonne aux mains du rapace. Pesé – 1230g contre les 1350 g d’un cerveau moyen – mesuré au compas, photographié sous tous les angles de ses circonvolutions, puis découpé en tranches, qu’on appelle des coupes histologiques, exactement en 250 morceaux qu’il fallut bien cacher en évitant qu’ils se détériorent. Et pendant 30 ans, les neurones d’un des esprits les plus puissants du siècle, furent répartis dans des bocaux, comme de vulgaires haricots de saison. Harvey ne produisit aucun article, ne fit paraître aucune étude jusqu’en 1985. Il est vrai qu’il n’était pas neurologue ! Il disparut de la circulation pendant des années, jusqu’à ce qu’un journaliste les retrouva, lui et ses bocaux, ces derniers dans une caisse portant la marque Cidre Costa planquée sous un petit frigo. La fièvre médiatique reprit un peu d’agitation et notre conservateur en chef se fit distributeur-répartiteur du cerveau d’Einstein, dont on ne peut pas dire, si toutefois Harvey eût quelque velléité semi-avouée d’en tirer parti, qu’il lui rapporta un iota d’intellect supplémentaire.

Avec un zeste ou une pincée de celloïdine, à portée de la main de tout médecin légiste, préparation contenant entre autres, un mélange d’alcool et d’éther, les morceaux de cortex pouvaient en effet se conserver. De là à penser qu’il s’agit de cidre, au si faible titrage … cela s’appelle élaborer une légende, même si nous savons que des thanatopraxies très élémentaires ont permis de maintenir des restes et des corps tout entiers plongés dans de l’eau de vie !**** les mots ne nous déçoivent jamais ! Profitons-en pour glisser que l’expression mise en bière, provient d’un mot franc bera, planche ou civière dans la circonstance. Passons. Enfin, une micro parcelle fut envoyée à une neuroanatomiste, et des photographies à un anthropologue. Il semble que la complexité moyenne de certaines zones spécifiques du raisonnement et/ou de la vision dans l’espace et de l’abstraction mathématique, soient, chez Einstein, plus élevée que la normale ; que la densité de certains neurones à certains endroits soit plus haute ; que certaines cellules soient plus larges etc. Il ne s’agit pas de remettre en cause ces mesures et ces ultra précisions, mais, qu’on veuille bien m’excuser de faire remarquer qu’il ne s’agit là que d’observations – seraient-elles très affinées par des techniques de pointes – a posteriori. Autrement dit on décrit ici, le cerveau – ou des bouts de cerveau d’un génie scientifique avéré ; ce qui ne permet en aucun cas d’établir le lien de raison entre ces éléments constatés et son génie, lequel nous était connu bien avant qu’il fût mort. La question du pourquoi est toujours pendante. Pourquoi, avec un cerveau dont on peut établir qu’il est comme-ci et comme-ça (ce qui n’est pas exactement parlant scientifique, relire Bachelard), Einstein put formuler (et non découvrir, mais c’est un autre développement) la théorie de la relativité restreinte puis générale entre 1905 et 1915. Fin de l’histoire, laquelle n’a jamais eu lieu.

Avouons notre préférence pour la sentimentalité de qui, tel Anton Francesco Gori, un peu moins d’un siècle après la mort de Galilée et une fois encore à l’occasion d’un transfert, détache de sa main droite, son majeur. Le doigt passa de … main en main jusqu’à résider dorénavant en majesté – albâtre, marbre, verre et dorures – au Musée Galileo de Florence (anciennement Musée d’histoire des sciences) tandis que tous les autres ossements sont à Santa Croce. On ne sait ni pourquoi ni comment, deux autres doigts et une dent sont apparus dans une vente aux enchères. Mais l’histoire finit bien puisqu’ils sont tombés dans les … mains d’un acquéreur honnête qui les rendit au Musée. Le doigt de Galilée, celui que Gori emporta pour qu’il ne fût pas enfermé pour toujours dans le tombeau mais porté à l’admiration de tous, raconte l’histoire la plus émouvante et la plus symbolique : le doigt Majeur de Galilée, vainqueur du doigt, index, accusateur et inquisiteur, pointé sur lui par des doctrinaires péremptoires et pédants, dont il ne reste aujourd’hui que le déshonneur de l’avoir condamné à la relégation. Aveugle à la fin de sa vie, Galilée ne pouvait plus voir qu’au bout de ses doigts.

 

 

*Archives 8, 10 et 14 Mai 2017 ; **d’une attaque cérébrale, ça ne s’invente pas ! ***Calvaire : étymologiquement, le crâne. ****ainsi l’amiral Nelson, dont le cadavre pour être rapatrié sans trop de dommage fut plongé dans un tonneau rempli d’eau de vie (épicée de camphre et de myrrhe) hissé en haut du mât. On ne peut s’empêcher de penser que cela était inutile, Nelson ne succomberait pas au chant des sirènes ! Une fois à Gibraltar, on mit le corps de l’amiral dans un cercueil lui aussi rempli d’eau de vie – mais doublé de plomb ; il fallait qu’il arrivât le moins endommagé possible à la maison, en Angleterre.

Addendum : la dépouille de Lénine fait l’objet de soins constants et réguliers. Elle est conservée dans une solution d’alcool et d’acide d’une part, ses organes et viscères dans de la paraffine, glycérine et autres … de l’autre. Pour l’éternité !

 

 

le temps le long des mots

11 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

 

J’entends à chaque instant

le grincement aigu de la Terre

        sur son axe

*

 

L’isoletta

        posa sur l’eau bleue

        son nom de fruit rouge

       

*

 

Autour du rouet

tournent les heures

        filent les ans

        choient les fondrilles

 

*

 

L’étrange silence de la pluie

au-dessus des nuages,

certains matins d’hiver

même le vent est gris

*

 

Je regarde le mot passer par la fenêtre,

et vois le ciel brisé

filer vers l’infini.

*

 

J’ai mis plus de silence entre mes mots

Qu’il n’y a de bleu dans les ciels d’été.

*

 

Je n’eus pas le temps d’écrire

Le mot

              N

V e

                     T

Qu’il fila, ébouriffé

         P

                      ttttt

F

*

 

Chaque jour, proème de son lendemain

jusqu’au dernier.

 

*

 

Du sol au soleil,

je vais franchissant l’arc-en-ciel

 

*

 

Le temps,

un vieillard qui naît chaque matin

 

 

 

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