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Sigmund l’inconnu ou la malédiction de la célébrité.

1 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

 

         Le crédit porté au nom de quelques-uns est, bien souvent, en proportion inverse de la connaissance qu’on en a. Damnation et condamnation perpétuelles aux à-peu-près, malentendus et autres approximations ou contre-sens que subissent, longtemps encore après leur passage sur cette terre, les prodiges et génies qu’une humanité démiurge, dans son maniement mystérieux des esprits, des dons et des intelligences, répartit très inégalement selon les époques et les lieux. Certaines fois leur concentration est si favorable qu’elle donne à croire, discrètement, qu’il n’y aura jamais aucun malaise durable dans la civilisation, garantie de sa propre grandeur à l’ombre de ses géants. Leurs découvertes, inventions ou créations passeraient les siècles tant en raison de leur incandescence que de la mémoire soigneusement entretenue par les garants (les gérants ?) de l’édification des masses. Ainsi, Einstein ramassé en une formule jetée aux quatre vents de tout échange qui finirait par une embrouille ; Machiavel rabougri dans l’adjectif qui l’excommunie à tout jamais du cercle étriqué de nos références intellectuelles et historiques ; César, ramené à son seul rang impérial pour l’éternité ; pour ne rien dire d’Épicure, certainement l’un des plus malmenés à l’aune d’un succès fabriqué sur l’une des insciences les plus statufiées de l’histoire des idées ; ne pas oublier Marx non plus.

       Mais Sigmund, de ses véritables prénoms Sigismond, Sigismond Schlomo Freud. Il est de ceux-là, dont on ignore le tout et le reste :  l’an de sa naissance, parfois le siècle ou le moment dans ce siècle – début, milieu, fin ; la formation intellectuelle, le parcours et l’inscription dans la vie des idées de son temps et de son milieu ; ses passions, ses goûts et dégoûts, choix et itinéraires biographiques y compris géographiques. Usant jusqu’à la corde des termes auxquels il consacra des milliers de pages et tout le temps de sa vie qui fut longue, jetés dans la trivialité exécrable de l’insignifiance – refoulement, inconscient, complexe d’Œdipe, lapsus, névrose – nous arrachons de piteux lambeaux à une œuvre colossale, pour ne rien dire de la correspondance – évaluée à 20 000 lettres dont une grande partie non encore publiée – preuves et contre-preuves à la fois qu’il appartient à l’infinie kyrielle des hommes les plus célèbres et les plus mal connus.

       Ces remarques que je mâchonne et rumine autant à propos du Père de la psychanalyse (réalise-t-on bien que cette expression rabâchée est un véritable épitome ?) que de bien d’autres, n’étaient pourtant pas celles qui me venaient quand je franchis à Wien, au 19 Berggasse, le porche du Sigmund Freud Museum, dont les plus familiers de son œuvre et de sa vie, savent qu’à cette (fameuse) adresse il vivait avec sa nombreuse famille et recevait ses patients. Cette identification du lieu, de l’homme et de ses travaux, a tout recouvert, au point qu’on ignore parfois qu’il n’y entra qu’à 35 ans mais y resta 47, souvent dans un état d’impécuniosité et d’amertume dont il se plaint auprès de Fliess dans nombre de ses lettres. Ne sachant ce que j’allais trouver mais désirant y croiser l’ombre du maître, il fallut se rendre à l’évidence, s’il y avait un peu de Freud, il n’y avait plus rien de Sigmund. Et encore, le premier n’était pas tant freudien qu’écrivain, penseur, théoricien, et du second seul un gros poêle en faïence calé dans un coin, rappelait les heures miséreuses de ses débuts quand la famille n’était pas toujours chauffée à souhait pendant les longs hivers autrichiens. Nous n’étions pas au 19 Berggasse qui est à Freud ce que la jarre est à Diogène, malgré le minuscule artifice d’entrée qui demande de sonner avant de passer le pas, mais dans un appartement ripoliné, éclairé, sans meubles sauf la salle d’attente reconstituée, aux pièces occupées principalement en leur centre par des sortes de châsses où de nombreux livres et précieux – par leurs dates, leurs sujets, leurs éditions, leurs auteurs etc. – reposent ad vitam æternam et depuis toujours. Autant dire des pièces vidées, déménagées, ce que devint l’appartement – la clarté en moins probablement – quand Freud et les siens le quittèrent le 4 Juin 1938 pour Londres, via Paris. L’antisémitisme qu’à de nombreuses reprises et depuis des années il pensait en partie responsable du mauvais accueil que l’on faisait à ses découvertes – là encore, lire sa correspondance – l’antisémitisme n’était plus rampant comme on dit par une métaphore dont l’euphémisme cache mal le niveau d’inquiétude, l’antisémitisme n’était plus latent, pour emprunter le vocabulaire psychanalytique, il était bel et bien manifeste. Début Mars de cette année maudite, les nazis entraient en Autriche.

       Aussi, il ne fallait pas, comme je l’entendis de visiteurs qui s’attendaient sinon à s’allonger sur le fameux divan, au moins à le toucher des yeux, il ne fallait pas croire entrer chez le Pr. Freud, ni même en son bureau, puisque tout partit à Londres et s’y tient encore et pour toujours. Celles de sa collection de figurines antiques qui n’entrèrent pas dans les malles, sont regroupées dans un petit meuble vitré où elles se font du coude et se tassent, assez mélancoliquement, leur liste nominative et numérotée punaisée au mur. Il existe quelques photographies de Freud dans son cabinet, dont deux tardives, 1935 et 1938, où l’on perçoit dans la semi-obscurité une armée de statuettes et petits objets (il en aurait possédé plusieurs centaines) faisant rempart ? protection ? frontière ? devant et derrière lui, assis au bureau. Une autre, de 1912, le montre devant un moulage de l’Esclave mourant de Michel-Ange. De cela, et tant d’autres moments et objets, il faut, soit se souvenir par la fréquentation de son œuvre, de ses spécialistes et biographes, soit, les ignorant, demeurer – le mot est juste – dans un état de frustration à la mesure du mythe que le seul nom de Freud, fait advenir. Sauf à être en contact soutenu, voire dans le compagnonnage intellectuel de cette pensée si puissante qu’elle ne se peut enclore ni dans la seule lecture des œuvres que l’on dit majeures, ni même dans un commerce honnête mais relâché, on ne peut comprendre (au sens de prendre avec soi) une pensée qui ne cessa jamais de s’élaborer, de s’exercer et se théoriser, se reprit et se précisa, jamais ne se renia. On ne peut savoir à quel point l’homme Sigmund est un amateur fou d’objets d’art ancien, un admirateur attentif de peintures et obstiné de quelques grands maîtres, un passionné de littérature, un voyageur enfiévré et mystique qui haïssait le train, un écrivain précis et rigoureux, un épistolier admirable, un commentateur remarquable, un enthousiaste et fervent curieux des travaux et trouvailles de l’archéologie, alors en son âge d’or et d’enfance. De Schliemann, qui découvrit Troie en 1871 et Mycènes quatre ans plus tard, il dit – toujours dans sa correspondance avec Fliess – comme il se reconnaît dans ce travail de pic et de pelle qui ont exhumé les ruines … se comparant toujours à ces découvreurs du passé humain, enseveli mais non disparu, à l’instar de celui de ses patients, pour la mise à jour duquel il procède par la technique de défouissement d’une ville ensevelie. (in Études sur l’hystérie, 1895) précisant cependant dans un article bien plus tardif (1937) que parce qu’il travaille sur un matériau encore vivant, le psychanalyste l’emporte sur l’archéologue : le passé du patient (est) toujours à l’œuvre dans son présent (et) resurgit à l’improviste dans ses associations, reparaît dans ses rêves (…). Il l’emporte même deux fois, puisqu’il faut des circonstances exceptionnelles pour découvrir des restes de civilisations suffisamment en état pour reconstituer le tout, tandis que dans l’inconscient, rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié. L’inconscient ignore les effets d’usure du temps – la théorie freudienne envisage notre psychisme, et particulièrement notre inconscient, comme une énergie, en cela aussi et d’abord elle est novatrice – et ne connaît ni la négation ni la contradiction qui pénètrent et modifient notre conscient et notre rapport au monde.

       De toutes les statuettes qu’il installa devant lui jusqu’à former en demi-cercle un bataillon tutélaire, il aimait tout particulièrement un Janus de pierre qui, avec ses deux visages me contemple d’un air de supériorité, écrit-il à l’ami Wilhelm Fliess à l’été 1899 – une amitié qui dura quelques 17 ans, qui est avant tout pour nous aujourd’hui, le récit et l’acte de la Naissance de la psychanalyse. Mais ce Janus risque bien d’être surtout l’un des meilleurs visages (sinon quel mot ?) de Sigmund Freud : l’homme qui, dès qu’il mit le pied à Vienne pour ne la point quitter, si ce n'est 78 ans plus tard pour les raisons que l’on sait, la détesta. Ce qu'on ne dit pas si souvent. 1888 : l’atmosphère de Vienne, (…) peu faite pour fortifier la volonté ou pour inspirer le ferme espoir d’une réussite ; 1898 : depuis trois jours à peine que je suis revenu, je subis déjà l’influence déprimante de l’atmosphère viennoise. Quelle misère de vivre ici (…) ; mars 1900 : J’ai voué à Vienne une haine personnelle (…) ; avril 1900 : Vienne est toujours Vienne, donc tout à fait exécrable. L’antidote est Rome, si longtemps désirée, si longtemps attendue, évitée, contournée, même voyageant en Italie où il se rendra plus de vingt fois. Vienne, où bien que marchant dans la ville, il était à demeure dans son cabinet, Rome et l’Italie où il se rendait en train – malgré la phobie qu’il en avait ; d’un côté l’écrivain, le penseur, le psychanalyste, de l’autre l’homme animé d’une pulsion viatorique – selon l’expression de G. Haddad ; dualité de la culture gréco-romaine qu’il maîtrisait par ses deux langues, son art, sa mythologie, sa littérature et de l’hébraïque dans laquelle il fut élevé, sans excès mais dans ses traditions. Aussi, si le Janus, évidemment, n’est plus au 19 Berggasse, ni le divan, ni les moulages de statues florentines, si la salle d’attente est la seule et infidèlement reconstituée, si des reproductions de photographies (dont Einstein avec lequel il correspondit) ont été ajoutées, déplacées, sur les murs, si l’on sait que la visite que lui rendit André Breton en octobre 1921, fut courte, polie mais sans enthousiasme pour Freud, cela incompréhensiblement pour le fondateur du surréalisme ; et qu’à l’inverse, en 1938, Salvador Dali lui fit une très forte impression avec ses yeux candides de fanatique ; si l’on sait un peu de tout cela et trop peu de tout le reste, l’une des premières « prolongations » de la visite au Sigmund Freud Museum de Vienne, si propre, si blanc, où aucune odeur de fumée de cigare ne flotte, fut de relire les belles pages de la Gradiva – Délires et rêves dans la Gradiva de Jensen pour le titre exact – dont il ne reste nulle trace non plus au 19 Berggasse, ni la légèreté, ni la grâce. Il faut donc entrer là, laissant tout espérance pour le dire comme Dante – un auteur que Freud affectionnait – non qu’on soit devant l’enfer, mais parce qu’on n’a aucune chance, visitant les lieux, d’y rencontrer l’homme.

[Ses cendres reposent dans un cratère grec du Ve-IVe siècle avant J-C, à Londres. Ce qui dit tout.]

        

Vous avez dit "C'est beau !" ?

26 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

À Wien, Vienne, ils sont venus ou nés ou ont vécu ou sont passés, qu’ils soient dorénavant sous les poids des marbres et des plafonds dignes de Rome –Kunsthistorisches Museum (billet du 21 juin) ou portés, rapportés, dans les blancs espaces de l’Albertina (billet du 19 juin), à la terrasse plantée d’agrumiers qu’on pourrait croire siciliens sous des ciels parfaits (billet du 18 juin) ou d’orages, porteurs de nuages lactescents ou blonds du soir. On comprend que le saisissement, le ravissement – quasi anagogique si ce mot ne contenait un mouvement trop mystique — ne se peut décrire, à défaut se peut écrire … un peu. On croit savoir à quoi l’on s’attend, on le sait même assurément. Les chefs d’œuvre connus, et même les inconnus, seraient porteurs d’un je-ne-sais-quoi à la magie puissante et inévitable, les mots les plus élégants ou les plus forts, voire les prévisibles, sont alors convoqués, mais dans un doute inévitable et tu, on se demande à quoi cela est dû, s’il fait ou s’il faut bien consentir à ce jugement esthétique universel – « C’est beau » – inconditionnellement. L’œil s’affole, le cerveau aussi, la mémoire, les savoirs, l’étonnement, la logique, les sentiments, trop de bruits en soi, comment y faire le vide et le silence, et accepter ce que, pourtant, l’on refusait à l’instant même : que la beauté se saisisse de vous et non l’inverse, ce qui s’appelle céder, succomber, abandonner toute préhension rationnelle ou sentimentale, émotive aussi, — d’aucuns diraient émotionnelle — savante ou mnésique, car ce serait s’approprier l’œuvre, la faire sienne aux prétextes, seraient-ils informulés, de ses (propres) plaisir, goût, préférences, connaissances, convictions et autres particularités humaines auxquelles nous sommes soumis — autre signification oubliée du terme sujet, sub-jectum. Comment faire pour admirer sans inspecter, contempler sans observer, regarder sans analyser, voire sans décrire, aspecter sans inspecter, rencontrer sans inventorier, être troublé sans défaillir, bouleversé sans savoir, saisi hors raison ? Que tout intérêt – ce qui désigne la relation d’un Sujet à un objet, serait-il le plus noble ou le plus généreux – s’absente et s’abstraie : la relation qui s’inverse alors, fait de l’objet – ici l’œuvre de génie – la source de sa propre beauté ; vous n’en êtes plus que le réceptacle, corrigeons, vous la recevez d’elle, alors que, jusque-là, vous vous projetiez en elle.

Ce qui est Beau quand on dit « c’est beau » n’est ni préalable, ni présumé, ni préconçu, prévisible, préexistant au chef d’œuvre, le croirait-on ou le désirerait-on coûte que coûte ; nous voudrions que la part que chacun a réservée, dans sa vie, à l’étude et la connaissance de l’Art ne soit suspendue, quand, justement, l’occasion lui est donnée d’être vérifiée, validée, exercée, confirmée. Est-elle – cette légitime rébellion de la raison devant l’indicible – est-elle la meilleure façon de prendre l’affaire, que la supposer résolue, une fois la difficulté émise, par un développement, un raisonnement, une argumentation, éliminant d’autorité et a priori, le « beau » risque de l’aporie ? Il ne saurait y avoir d’interrogation insoluble au trébuchet d’une réflexion déterminée, audacieuse s’il le faut, bien sûr, éclairée. Voilà ce qu’on aime accroire qui élimine du champ des idées, la tentation de l’assentiment et de l’avis émis par adhésion aux opinions partagées. Il faut reconnaître qu’en matière d’Art, et particulièrement de peintures, les lieux communs s’entassent comme les feuilles mortes sous les balais en automne. On pourrait même penser – mais quelle mauvaise pensée ! – que d’aucuns, au Musée, viennent vérifier si ce qu’on dit est conforme. La Tour de Babel de Breughel* pourrait bien laisser froid celui qui n’a pas rompu avec ses représentations alléchantes sur les couvercles de boîtes de chocolats de Noël. Les exemples sont légion qui nous donnent l’illusion de connaître les chefs d’œuvre de l’humanité sans les avoir jamais contemplés — ou entendus, n’oublier pas la musique, je sais des lecteurs attentifs avec raison — en et pour eux-mêmes. Cependant on se tromperait gravement, si l’on comprenait que tout savoir est ici inutile et qu’il faut commencer l’autodafé domestique de tous les livres, qui, chez soi, ont l’art pour sujet principal, adjuvent, pointu ou général, savant ou pas.

Comprendre n’est pas le verbe qui convient quand des circonstances heureuses vous ont mis devant un chef d’œuvre. Il est, en revanche, parfaitement adapté, avec beaucoup d’autres — savoir, par exemple — s’il s’agit de renouer avec ce que nous devrions faire le mieux, réfléchir, raisonner, penser. Et que l’objet de notre réflexion soit une difficulté de réflexion, n’est pas un échec. Malheureusement, l’époque favorise et promeut sans nuances, les réponses (rapides et brèves, si possible) au détriment des questions, oubliant que le questionnement seul est fécond et que l’appréhension formulée et développée d’un embarras qui se peut aporétique, est exactement ce qu’il faut appeler une problématique, [mot dorénavant totalement usité à la place de problème ! C’est une autre affaire, certes, mais je me donne l’occasion de remettre, une fois de plus, le point sur le i, et même sur le hic !]

Comment pourrait-on croire sérieusement qu’il y aurait quelques procédés, formules, ressources, tactiques et même techniques intellectuelle, philosophique, esthétique, pour garantir qu’un chef d’œuvre en est un ? Que puis-je mettre en facteur commun minimal, nécessaire et suffisant, entre Troncs noueux de Munch et une Vanité de Pieter Claetz ? Mais aussi comment et quoi faire pour échapper à la confusion d’un jugement individuel subjectif – j’aime, ça me plaît – avec le jugement esthétique – c’est beau ? Comment parvenir à renverser ce qui a nourri depuis toujours notre rapport à l’Art, rapport d’illusion généreuse, mais d’illusion ; aussi, ce n’est pas parce que « c’est Beau » que c’est de l’Art, mais parce que c’est de l’Art que c’est Beau ! Il faut oser la confrontation avec les œuvres qui ne respectent aucune des « normes » sociales, historiques, morales, culturelles de la Beauté pour prendre conscience très vite, que tout chef d’œuvre contient en lui-même, et indépendamment de nous, les règles de sa propre beauté, et s’impose à notre contemplation, laquelle n’est pas saisissable par les critères rationnels, même si le raisonnement, toujours a posteriori, nous est d’un grand secours pour formuler, justement, ces difficultés. Pour cela, il faut – ce que j’ai fait, m’obligeant cependant à ne pas céder à la tentation de la référence explicite aux textes et auteurs – il faut frotter et limer sa cervelle sans discontinuer à ceux des philosophes qui ont rédigé des pages « définitives » à propos de l’art. Définitives, ne signifiant évidemment pas que rien d’autre ne peut être lu depuis, mais qu’ils ont établi des analyses sans lesquelles il n’est pas sérieux de parler de l’Art,**ou alors, se contenter de paraphrase – c’est-à-dire, quand il s’agit notamment de peinture – de description ou de commentaire attendus – ah ! les pseudo-analyses qui vous disent ce que vous voyez et vous montrent ce qui est ! Aussi, et le fais chaque fois qu’il le faut, j’invite, invoque et relis in petto, les pages et passages que Kant consacra à la question du Jugement esthétique ; il faut s’y résoudre pour saisir leur pertinence, leur lecture ne supporte ni la vitesse, ni la précipitation, exige relectures et connaissance de la signification-kantienne-des-termes-kantiens. Il est toujours en sous-texte quand j’aborde la question du Beau – le premier mais pas le seul. D’aucun effet sur le saisissement devant un chef d’œuvre, il est ce par quoi on peut savoir — après, toujours après — comment, et non pourquoi, cela se peut. J’en décevrai plus d’un à m’en tenir là, pour des motifs d’ailleurs bien différents. Qu’au moins, l’on accepte l’idée que la frustration est nécessaire et légitime, qu’elle est peut-être, peut-être, l’une des composantes les plus favorables à l’inusable bouleversement qui saisit devant un chef d’œuvre dont on croyait tout savoir et dont on comprend – c’est bien la seule occasion d’user de ce verbe ici – que face au génie, comprendre n’est pas de mise.

 

*parfois orthographié Breugel ; chacun fera pour soi-même la liste de ces merveilles de la peinture et de la sculpture, détournées au profit de l’amélioration visuelle – ou commerçante – d’objets profanes. La question ici posée n’étant ni « morale » ni celle d’un procès en intention malveillante, mais celle de savoir si les reproductions mécaniques et pléthoriques, ne seraient pas de nature à nous fourvoyer dans notre rapport à l’Art ?

**j’exclus les historiens de l’art et spécialistes toutes catégories ; je ne vise que ceux qui s’autorisent à généraliser pour éviter toute impasse. 

 

 

Qui ? de qui ? quand ? comment ? (2 )

21 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

On peut ignorer que Rubens était le Maître de Van Dick et l’ami de Breughel dit l’Ancien ; s’étonner de ce Saint Jérôme en Cardinal du même, tant l’image de l’ermite décharné, dévêtu, solitaire, est la plus prégnante dans la culture collective ; et se dire – mais comment se dire ? – qu’on s’est arrêtée devant un chef d’œuvre, puis deux puis tant, qu’on connaissait un peu dans les livres, mais dont on ignorait tout jusqu’à ce saisissement, là, ici, et pour toujours ; celui qui nous traversa, quelques autres fois, ailleurs : le Saint-Sébastien de Mantegna au Louvre (1480) ; une Vanité de Pieter Claetz présentée à Caen lors de l’exceptionnelle et internationale exposition de 1990 dont la seule pensée nous trouble encore aujourd’hui ; cette autre Vanité du même Claetz (1656), cet autre Saint-Sébastien plus tardif (1456-59) du même Mantegna font revenir intact et immédiat, un semblable bouleversement profond, jamais éteint. On peut avoir cru que la Tour de Babel *de Breughel, nous étant si familière, la brûlure de l’émoi s’en trouvera estompée, quelle erreur !  aussi Les Chasseurs dans la neige, Le combat de Carnaval et Carême, Le repas de noces, Les jeux d’enfants, Le suicide de Saül **, Le Massacre des Innocents … trois fois ponctué un silence égaré vient d’emporter vos mots.

On peut savoir reconnaître Cranach l’Ancien – c’était à Rome, la première fois ; mesurer l’infinie distance entre le fragile premier autoportrait de Dürer à l’âge de 13 ans et l’imposant Portrait de l’empereur Maximilien 1er (1519) ; on peut avoir cru soumettre son affolement, pacifier sa fièvre, tempérer ses feux, ayant déjà affronté Caravage, à Rome aussi, mais vous voilà saisie, interdite, figée là ; comment envisager que deux portraits de Van Dick – Tête de femme rousse et L’Apôtre Jude-Thadée – vous tiendraient coite, immobile, béate ; que vous alliez allonger le pas, vous apercevez plus loin – vous ne pouvez pas vous tromper – Canaletto le Vénitien ; non, vous ne vous êtes pas trompée, mais Canaletto est inoubliable, une fois suffit ; le déchirement des voiles – et non les voiles déchirées – des bateaux à quai dont on touche les jointements défectueux, le clapotis perceptible de l’eau et les vaporeuses nuances rosées et grises des ciels de La Douane à Venise. Alors, on n’aurait pas dû se dire qu’Elisabeth Vigée Lebrun ne vous retiendrait pas longtemps, tandis que des murs recouverts de Velasquez vous attendaient : les robes des Infantes, la robe de Marie-Antoinette vous subjuguent, franchissant les temps et les espaces.

Et deux inconnus se sont payés votre tête, joués de vous, ont confisqué votre attention et obligée à fixer d’impeccables lignes droites verticales et horizontales seulement dérangées par les courbures appétissantes d’une Femme à la fenêtre (1654) pour l’un ; retenir une tentation de grand rire de l’Homme à la fenêtre (1658) pour l’autre. On fit bien de ranger Jacobus Vrel et Samuel von Hoogstraten – certes, les dates ne laissent pas de choix – au Siècle d’Or, qui rayonne ici d’une joie simple ; d’aucuns expliquent que le travail y est appliqué, ce qui passe pour un défaut, tandis que l'on se gausse d'une telle mésinterprétation.

* « la grande », une plus petite est aux Pays-Bas ; ** petit format, œuvre grandissime, fascinante.

 

Avec les mêmes réserves et pour les mêmes raisons que celles formulées dans le billet précédent, je juxtapose ci-dessous ces clichés imparfaits et défectueux, saisis dans un lieu aux salles somptueuses, dont voici une partie de l'entrée :

 

(L'ordre d'apparition dans le texte n'est pas respecté ci-dessous ;  il y a des absents et des non cités)

 

 

 

 

 

                        

 

 

 

                     

 

Qui ? de qui ? quand ? comment ? (1)

19 Juin 2022 , Rédigé par pascale

     

        Ces tableaux sont des chefs d'œuvre, il ne faut pas se payer de mots. Certes, on peut les trouver dans l'ordinateur, la reproduction sera parfaite. Ici, il s'agit des photographies que j'ai prises - in vivo - si l'on peut dire, ou mieux, in praesentia, elles sont absolument imparfaites - photographe d'art est un métier, je n'en suis pas - il fallut jouer tant avec les reflets des lumières venant des plafonds ou des côtés, que des faux-jours créés par les immenses fenêtres pourtant tamisées, à l'inverse, par le trop d'obscurité de quelque recoin, aussi avec la proximité dans le même champ, d'un tableau qui ne retenait pas mon émotion. C'est volontairement que je les aligne en petit format et sans espace, il ne s'agit ni d'une étude ni d'un compte-rendu, mais de la seule astuce que j'ai trouvée pour rendre si malhabilement que ce soit, ce saisissement qui est le mien devant la beauté de ces oeuvres archi-connues, ou moins, ou pas du tout - les époques, les modes, les formes, les écoles, les sujets, les manières, les techniques qu'on y voit ou qu'on décèle, selon la familiarité qu'on entretient avec elles en général ou quelqu'une en particulier, n'y changent rien et cela fait signe, cela fait sens. C'est une première approche - et non une réponse - à la question qui me taraude : qu'est-ce qui est beau quand on dit "c'est beau" ?  

       Noms et titres sont donnés dans l'ordre (et même entre crochets quand, dans l'exaltation, la photographie fut ratée, restent les indications). Même exercice très prochainement, avec deux autres séries étourdissantes en deux autres lieux, je n'ai respecté que l'unité de lieu ; les musées eux-mêmes font fi de l'unité de temps et de sujet ou de thème, sauf expositions dédiées aux touristes en mal de fraîcheur par temps de grosse chaleur, qui se partagent aussi l'occupation des églises, sans pratiquer cependant le silence ni l'immobilité, pourtant amorces et apprentissages de toute prière, serait-elle impie. (Une remarque secondaire : certaines oeuvres ne sont pas au fonds dudit Musée, mais ont été prêtées, c'est une pratique courante ; chanceux est-on d'avoir été là, à ce moment, hic et nunc, donc). Mon penchant pour les devinettes me fait retarder de donner le nom de cet endroit sans pareil, aussi parce que l'exceptionnel fut redondant - on ne rechigne pas aux oxymores - lors de ce séjour dans la ville des brioches et des cafés crémeux (cf l'article précédent).  

   Edvard Munch – Les invités indésirables – Ungebetene Gäste – (1932-1935) ; Edvard Munch – Troncs noueux dans la neige – Knorrige Baumstämme im Schnee – (1923) ; Edvard Munch – La mort du bohémien – Der Tod des Bohemian – (1910-1920) ; René Magritte - Le domaine enchanté - (1953) ; Paul Klee – Figurine « L’idiot » - Figurine « Der Narr » - (1927) ; Wassily Kandinsky – Point jaune – Gelbe Spitze – (1924) ; Alexej von Jawlensky (1864-1941) - Femme pensive – Sinnende Frau – (1913) ; Henri Matisse – Rue à Arcueil – (1903-1904) ; Albrecht Dürer – Kopfstudie – (1521) ; Albrecht Dürer - Autoportrait (à l'âge de 13 ans) ; [Hieronymus Bosch – Der Baummensch – L’homme-arbre – circa 1500 -] ; Pieter Bruegel. D. Ä – Die großen Fische fressen die kleinen – Les gros poissons mangent les petits. -1556 ; Pieter Bruegel - Le peintre et l'acheteur - Maler und Kaüfer - (circa 1565) ; Albrecht Dürer – Le lièvre – Feldhase – (1502).  Autant d'atteintes et de fautes majeures par l'opération cruelle du choix.

 

 

 

Où ?

18 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

         Il vaut mieux prendre l'avion. Pour qui aime les nuages, les merveilleux nuages, toujours, partout, à toute heure, la récompense est au bout des yeux, on y pensera devant un tableau de Madame Vigée-Lebrun, un peu plus tard.

          Une poignée de minutes sépare les deux ciels. Le second joue le cuivre et le sable, les reflets d'or et la poussière propre.

         

 

      

 

Ni à Rome, ni à Palerme, les mandariniers.

Ni minéral, ni d'acier, puissant, ardent, ni égyptien ni de Prusse, entre cobalt et cyan peut-être, céleste assurément, divin probablement, un ciel d'ailleurs qui passait là et s'installa.

 

 

 

 

                                  

Le soir, le marché plie ses étals, dresse des tables, sert le piéton.  

 

L'orage grondait, la pluie giclait de toute part, au-dessus de la ville menacée menaçante.

 

 

 

 

  Les lampions sont d'ici tout en étant d'ailleurs, je n'ai quitté ni la ville ni son cœur.      

 

 

 

 

 

Coupé en deux le soleil roux ; déformée la lune opposée ; ouvrant l'espace, le couvercle aménage une trouée d'ardoise. Le soir grisaille en sa lumière.

 

Peut-être deux indices fiables ? La façade en ses droitures cachant des baroqueries, le café onctueux et la brioche crémeuse,

pour un moment et malicieusement, sont les preuves les plus fermes du nom de cette ville qui joue subtilement, dans la langue française il est vrai, avec l'impérative nécessité d'y aller.

 

S'étonner : à droite aucun signe qui trahirait le lieu, à gauche, quelque chose d'inéluctablement italien. mais seules, assurément, les deux caresses blondes, mettent le nom de la ville sur le bout de la langue.

Mélanges, miscellanées, miettes - 18.

13 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

Il m’arrive de penser que les écrivains ignorés des programmes scolaires sont chanceux : ils seront mieux et moins lus tout ensemble, ce qui les conservera intacts.

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Henri Calet est assurément de ceux-là. Manquerait plus que l’on demande, comme sujet de dissertation littéraire, de montrer « par la connaissance de son œuvre » la pertinence de cette phrase, extraite d’un entretien au Figaro littéraire en 1948 : « Ces traités d’abdication que sont mes livres », ou d’illustrer – toujours par l’œuvre – que selon ses propres mots et pour lui, écrire est une « débagoulée intérieure ».

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Peut-être, et même sûrement, René Crevel aussi, lequel écrivait (à Klaus Mann) en Janvier 1935, depuis le sanatorium de Davos : « Ici, rien de neuf. C’est la suisserie, la suissanderie neigeuse » ; d’ailleurs ne dirait-on pas du Calet, le Calet de Rêver à la Suisse ?

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Reprenons la recension régulière des bourdes dont nous gratifient aussi généreusement que stupidement la presse, dans laquelle, on l’a déjà beaucoup dit, l’usage du pléonasme tient le haut du pavé : à propos des rongeurs nuisibles aquatiques que sont les ragondins, on a écrit sans barguigner, que leur présence constitue un risque sanitaire en termes de santé publique, puisqu’ils sont porteurs et vecteurs de maladies. Difficile de faire plus ! ou pire !

Mais le pléonasme n’est pas drôle. Aussi, pour rire un peu, on peut compter sur les jeux de mots forcément involontaires puisque charriés par le surusage des clichés. Un résultat d’élection pour un candidat lambda – et identifié – fut rapporté en ces termes : X. récemment condamné pour violences conjugales, a été battu. Osera-t-on dire qu’il y eut, sur ce coup-là, une justice immanente ?

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Digne héritière des Nouvelles en trois lignes de F. Fénéon, mais relevée dans les potins du mois de mai dernier : un corbillard, qui transportait un cercueil, circulait sur la départementale 6 (…) quand, pour une raison indéterminée, le conducteur a perdu le contrôle et le corbillard finit au fossé*. Les gendarmes ont procédé aux tests d’alcoolémie et de stupéfiants. Aucun de ces tests ne s’est révélé positif. J’ai deux questions cependant pour la maréchaussée : a-t-on fait subir les tests à l’occupant du cercueil ? La brève ne l’indique pas. Ni, si l’on a considéré qu’il y avait un mort ou aucun mort. (* on notera la coexistence dysharmonique dans la même phrase du passé composé et du passé simple, mais écrire « à l’oreille » – comme Nietzsche – n’est plus de ce monde.)

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De l’encre et ses couleurs. Il y avait des sortes de concours de justice à Athènes – lointains ancêtres de nos concours d’éloquence – où l’on désignait chacun par une lettre de l’alphabet, alpha, béta, gamma, delta, etc. inscrite à l’encre rouge, rubrica. On voit nettement la suite de cette information.

Une encre d’un rouge pourpre, particulière, était réservée à la signature des édits.

Les poèmes que Néron récitait étaient écrits en lettre d’or.

Enfin, avec du lait frais et en saupoudrant de poudre de charbon, les amants, sur les conseils d’Ovide, pouvaient correspondre invisiblement.

Et mieux : Rousseau raconte qu’il mit « au net – nous dirions « au propre » - avec un plaisir inexprimable [les deux premières parties de Julie ou la Nouvelle Héloïse] employant pour cela le plus beau papier doré, de la poudre d’azur et d’argent pour sécher l’écriture, de la nonpareille bleue pour coudre mes cahiers ». Celui qui rapporte ces mots, ajoute, injustement selon moi, que Rousseau fétichisa lui-même ses propres manuscrits.

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Viendrait-il à l’idée de quiconque de dissimuler un gros diamant dans un citron ? ou tout autre cadeau précieux ou rare dans un objet ordinaire – manœuvre de l’imagination la plus exquise ou la plus vulgaire, chacun jugera. L’offrande, en revanche, porte l’épatant nom de sapate, tout droit venu, bien qu’un peu déformé, de l’espagnol zapato, soulier, souvenir de la coutume qui met les cadeaux de Noël dans les chaussures.

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Dans « Le Petit Musée d’Alphonse » – le musée Alphonse Allais de Honfleur, le plus petit musée du monde – on peut trouver, entre autres : le crâne de Voltaire enfant ; une tasse à thé à anse à gauche pour un empereur Ming gaucher ; une casserole carrée qui empêche le lait de tourner ; un aquarium en verre dépoli pour poissons timides etc. autant d’inventions insolites d’ « Alphie », le jeune A.A.

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Toujours quelques gourmandises de Michel Chaillou : Justement, elle l’est, sourde, faible d’oreille, d’esprit, avec son maigre corps à peine habitable autour d’un cœur en remous. Et aussi S’il cause avec lui-même, s’il s’adonne au style comme d’autres à la boisson, ce n’est pas uniquement pour désaltérer son âme. Il a surtout soif de rétablir la vérité. Et encore Il conte comme la Volga coule, des trains d’histoire, trains de bois défilant au fil de sa parole. J’en tressaille encore. (in La rue du Capitaine Olchanski). Ah ! lui non plus, il ne faut pas le faire entrer dans les programmes scolaires.

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« Ma lettre venait de partir, au milieu des rumeurs de la capitale, et des anxiétés de mon âme, ne sachant si je devais l’aimer, le regretter, ou le plaindre, j’ouvre le Journal de Paris, et j’apprends sa mort. ». Bernardin de Saint-Pierre à propos de son ami Jean-Jacques. On aurait pu hésiter, n’y a-t-il pas du Rousseau dans ces mots-là ? Jugez-en : « Il n’y a que la solitude, à la campagne, qui puisse calmer les peines profondes. (…) Les environs de Paris me représentaient les lieux où tant de fois nous nous étions promenés, ceux où il aimait à s’asseoir, ceux qui lui rappelaient les jours de son innocence. » Il serait alors le Rousseau des Rêveries, bien sûr, qui n’est pas, mais pas du tout celui du Contrat. C’est pourtant signé B de St-P.

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Il y a parfois, et plus souvent que parfois, dans les Mots croisés et autres fléchés (mais certains, seulement) de vraies trouvailles, des concentrés de figures de style et/ou d’humour, d’authentiques saveurs, et même des retrouvailles de mots perdus. Pour aujourd’hui, et pour commencer : Villa à louer. Solution (d’) Este.

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         Les arguments de Socrate : on connaît les préventions de Socrate à l’égard de l’écriture (cf Platon, Phèdre, 274e-275a) qui rendrait la mémoire paresseuse et la connaissance exogène et illusoire — avec des formules d’une incroyable fraîcheur : « lorsqu’en effet, avec toi, ils auront réussi sans enseignement, à se pourvoir d’une information abondante, ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu’ils sont, dans la plupart, incompétents ; insupportables en outre dans leur commerce, parce que, au lieu d’être savants, c’est savants d’illusion qu’ils seront devenus » et le reproche que le texte écrit puisse tomber dans n’importe quelles mains « une fois écrit chaque discours s’en va rouler de tout côté » (273-d) « aussi bien auprès de ceux auxquels il ne convient nullement ».

         Il suffira – mais on l’avait deviné – de remplacer « texte écrit » par « Wikipédia » ou tout autre source que l’on croit d’informations, notamment les rumeurs réticulaires ou claviculaires, le reste demeure. Ce n’est pas tant, d’ailleurs, que les choses soient écrites qui oblige à la méfiance, mais qu’elles le soient sur la seule foi de connaissances infondées et partagées tout de go, sans travail, sans sérieux, sans méthode.

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         Si c’est bien la langue qui délimite et organise ce qu’on peut penser, qu’en est-il de la négation qui dit ce qui n’est pas ou nie ce qui est ? Mais comment la langue fabrique-t-elle la pensée ou de la pensée ?

         Il ne se passe pas un seul jour sans que de telles questions me viennent.

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         Mais nier – dire que ne … pas – est toujours l’opération consciente et volontaire d’un sujet qui pense ce qu’il nie, donc qui l’affirme.

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         Italo Calvino – mais où donc ? dans quel livre ? – propose ce choix, escargot ou artichaut. Le monde ou les livres ? Avancer lentement et revenir toujours en sa coquille ; ou effeuiller à l’infini. Je crois bien pratiquer les deux.

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         D’un entretien de 2003 – Dix questions à Pascal Quignard – je prélève : « C’est la lecture qui est pour moi vitale. Au sens strict : qui m’a permis de ne pas étouffer, de surnager, de survivre. La lecture (l’étrange passivité, le regressus, la mise au silence) plutôt que l’activité conquérante ou volontaire d’écrire. » Ce que contient la parenthèse – et devrait nous convaincre que les parenthèses n’ont pas pour fonction la mise au second plan – est fondamental, (reste cependant l’immense question de contenu du livre).

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         Je lis, dans un article consacré à l’histoire des techniques d’impression et production littéraire (quelle expression indélicate !) qu’au 19ème siècle les éditeurs « inventèrent leur profession » en se séparant définitivement des métiers et tâches de l’imprimeur et du commerçant. Ce faisant, ils auraient endossé « leurs responsabilités intellectuelles et esthétiques ». Diantre ! on a des noms et des listes qui contredisent cette belle intention. Listes qui s’allongent, s’allongent, s’allongent. Les librairies sont emplies de ce genre d’ouvrages, dénués de toute garantie « intellectuelle et esthétique ». La petite liste de ceux qui viendraient redonner sa noblesse – il y en a – au métier – plus qu’à la profession – d’éditeur a été perdue dans lesdites librairies, entre deux cartons de … livraisons. Il faut voir décharger – cela m’arrive parfois passant devant une – des palettes, oui, oui, des palettes sorties tout droit de gros camions. Il faut bien trois fois deux petites mains, sans compter le chauffeur-livreur le mal nommé, pour vous descendre tout cela, plusieurs fois par semaine.

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         Benjamin Franklin, créa, seul, sa propre imprimerie avant de fonder, avec d’autres, l’indépendance des États-Unis. Voilà un raccourci formidable !

 

 

In Memoriam Jacques Villeglé,

8 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

décédé ce 6 Juin 2022 à 96 ans : pour lui, ces lignes rédigées à la parution du livre délicat, ardent, emporté et emballant d'Alain Borer en 2019. 

 

 

En un mot comme en cent,

                                         par la grâce savante d’Alain Borer, ce livre* compte son pesant de jubilation et de délices (il nous faut contenir encore un peu le terme ravissement) qu’on avale tant heureux de se sentir coupable de gourmandise ; la main tourne les pages semblable à celle qui chaparde dans un paquet de chocolats fins et, tout en gardant le goût de celui qui vient d’être dégusté, plonge à nouveau pour en découvrir un autre… jusqu’à atteindre le dernier. Sans s’en apercevoir.

Cent grammes* ce n’est pas grand-chose, pensez-vous. En effet, le poids des mots et de l’encre est charge légère rapportée aux savoirs qu’ils contiennent et qu’elle retient. Mais ces grammes-là sont autrement plus denses, voilà pourquoi il y a des artistes, ces êtres si particuliers ou étranges qui n’hésitent pas à nous faire supporter des décollements de rétine pour voir autrement l’ordinaire, si manifestement banal, pour ne pas dire insignifiant, ne pas dire quelconque, ne pas dire trivial, usé, vieux, corrodé d’être resté par terre ; ou abîmé, déchiré, lacéré, d’avoir subi les passages des hommes et du temps. L’inattendu point de rencontre entre des fils de fer rouillé que personne ne relève et des affiches aux murs que personne ne voit. Ramasser les premiers et arracher les secondes font un seul et même geste qu’Alain Borer va décliner en cinq actes, cent scènes, et un certain nombre d’accessoires et de personnages dont Jacques Villeglé fait le centre et la circonférence toujours, la hiérarchie ou l’importance jamais celles que l’on croit. Ce livre est une démonstration implacable. Éblouissante. Acérée. Attentionnée. Précise. Et comme toute démonstration l’exige, sinon elle n’est qu’étalage, d’une élégance accomplie. Jacques Villeglé l’anarchiviste, tour à tour et simultanément, regardeur – c’est mieux que voyeur – choisisseur – c’est mieux que décideur – cadreur – c’est mieux que filmeur – et transgresseur pour une défense et illustration des affiches, par décollage et arrachage. Avec Villeglé, toute affiche est possiblement objet de ravissement. Double sens heureux.

Supposons. Supposons un passant passant un peu trop vite un peu trop près d’un mur ; il accroche un bout d’affiche publicitaire et… passe son chemin. Supposons aussi les pluies qui font… passer les couleurs et le soleil aussi. Supposons qu’en dé/passant un affichage politique d’autres passants passant décident d’y laisser leur marque, tailladant les mots et les photographies. Ceux-là et tous les autres sont des lacérateurs anonymes ; les passages de ces passagers des rues vont faire de Villeglé le flâneur, l’inventeur de ce bruit de déchirure si particulier d’où va naître l’affichisme. Ledit de la déchirance. Avec des bonheurs d’écriture saltimbanque, des prouesses vertigineuses, des acrobaties verbales inouïes, Alain Borer soutient absolument le tout et le détail qu’il enroule et déroule dans une réflexion d’autant plus acérée qu’elle se nourrit à la pointe fine de toute culture.

           Ce qu’il construit : un petit traité d’un nouvel art pariétal ou si l’on veut, une archéologie au présent et du présent, où l’on comprend pourquoi (ce terme qui manque à tant d’essais, Alain Borer parle de pensivité) en arrachant des affiches lacérées et les trans/portant au musée, les décollagistes, dont Villeglé est le Prince, ont arraché avec elles tout ce qu’on aimait rabâcher sur l’art et l’artiste : distinction verrouillée entre sujet et objet ; rapport cuirassé au réel et au symbolique ; question insensée du sens ; de la transcendance mystique du talent, voire du génie ; et même du rôle surdéterminant du musée. Tout cela vole en éclat, mieux, explose, par avulsion concertée… au pied levé. Il y a dans ce geste, une véritable gestation. Une gestation par tous et pour tous aux conséquences métaphysiques : disparition de toute supériorité créatrice au profit d’une immanence atomisée ; confusion éjouie de l’un et du multiple (on oubliera volontiers les majuscules) ; abrogation de la fracture sujet/objet au profit du second ; établissement du chaînon qu’on aurait cru manquant entre Duchamp et le copié-collé de l’ère virtuelle, c’était ignorer le décollé-transporté villegléen. 

 

 

          Éloge de l’avulsion. Avec Raymond Hains, Jacques Villeglé combine une petite entreprise de décollage et arrachage heureux – ce qui est un délit – en bande organisée – circonstance aggravante donc amusante – doublement eu/phorique. Le mot, on le sait, en rapprochant deux éléments grecs, nous porte au bonheur, à la bonne et belle vie (à soi seul, le préfixe eu), nous trans/porte. Les rôles – par l’enroulement de l’affiche en vue d’un déplacement qui fait Sens – sont totalement inversés : l’objet se charge du sujet, il s’en charge. La contradiction et la confusion supposées entre œuvre anonyme et œuvre collective est résorbée, l’artiste désigné pluriel. Aucune avulsion sans collage antérieur mais séparé, sans lacérateurs anonymes indépendants les uns des autres. Villeglé lui aussi taillade les textes et défait les sous-textes que nous avions arrimés à nos cerveaux et bien rangés. Il n’est pas le premier, mais Alain Borer montre qu’il est le seul, à aller aussi loin dans le renversement et même la volte-face : ou comment l’appropriation de l’anonymat fait l’artiste par effraction, à son insu voulu. Comment le collet-monté de nos certitudes en art devient un collé-démonté. Comment la transfiguration du banal chère à Danto commence au pied d’une palissade, mieux encore que devant certains Fontana aux incisions qu’on pourrait dire préambulatoires à toute lacération. Alain Borer explique que l’avulsion d’une affiche lacérée ne relève pas de l’hypotypose, laquelle est une adhérence, une ultra-lisibilité, une lucidité aveuglante qui n’autorise rien que la coïncidence stérile entre le vu et le dit, et même le dit et le dit, où le langage ne déborde ni ce qu’il voit, ni ce qu’il énonce. Une fonction en quelque sorte strictement communicationnelle où quand l’on vous dit (écrit, dessine) Oui, c’est Oui. Ce serait aller trop vite en besogne que de ranger (ranger !) l’affichisme de Villeglé de ce côté-là. Alain Borer développe avec une précisée patience qu’il y a diatypose au contraire : lacérations, choix, décollements, avulsions, arrachages, cadrages, sont autant de formes et de formulations, c’est-à-dire au fond de sens, qu’il s’agit de trouver sans qu’il en soit un seul : le sens unique est à proscrire. Au fond, tout est, mais en doutions-nous ? question de langage. L’illisibilité paradoxale mais féconde que revendique Villeglé n’est qu’un rejet de l’hypotypose situationniste. Il ne s’agit ni de ne rien dire, ni de dire le rien, mais de dire autrement, ce qui fait lyrisme. Dans l’arrachage, Villeglé ès maître en avulsion, élit, re/cueille, dé/tache aussi couleurs, lettres, reliefs, typographies, formes… C’est le contraire des bombages, un développement de pur plaisir que nous offre Alain Borer en fin de volume, sans oublier l’inattendu hommage aux chapeaux de Madame Vigée-Lebrun. Une merveille !

          Jacques Villeglé, effacé comme derrière une affiche, c’est-à-dire et c’est unique, une page sans verso si elle n’était décollée, fait de la lacération une activité abhumaine** car rien ne saurait être moins mécanique : ni ramasser un fil de fer rouillé au bord de la mer, ni transpercer une annonce publicitaire ou politique sur un mur, l’écorner, en déchirer des morceaux, la dilacérer. Rien. Ce livre vertueux et terriblement réjouissant, réveille avec énergie toutes nos paresses enkystées dans des approximations dogmatiques, de celles qui nous font croire que l’art, étant hors du champ de la rationalité, serait de facto, inaccessible au discours rationnel***. Alain Borer fait ici la preuve du contraire et nous convainc. Et nul ne pourra dire, de ces pages qui sourient et rendent l’exigence si aimable, quelque chose fut oublié. ****  

 

 

 

 

*Villeglé l’Anarchiviste, 100 « grammes » pour Jacques Villeglé. Gallimard. Novembre 2019 ; Alain Borer explique – p. 26 note 1 – ce que grammes signifie hic et nunc : des fragments qui font maillage – tissage – et constituent un réseau dont les renvois et les relations dûment numérotés dessinent un ensemble réticulaire.  ** in N° 2 de la revue grâmmeS, 1958, article de Jacques Villeglé intitulé : Des réalités collectives.  *** et une petite musique kantienne ne ferait pas fausse note ; la lumineuse et difficile expression d’universalité subjective quand on la soustrait du développement dont elle fait conclusion, semblerait bien trouver ici une niche. ****Ce qui n’est pas le cas de ces lignes… où ce qui manque l’emporte, pensez-donc ! cent grammes.

 

A la recherche de mots perdus - 8 -

7 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

A le lire et le prononcer, doucir ne vrombit ni ne tonne, mais chantonne, bourdonne tout bas, résonne longuement dans le silence qui le suit et porte en lui tout ce qu’il dit. Doucir chasse douloir à pas feutrés qui disparaît à mots comptés, n’ayant pas messis aux parlers gras et gros des temps nouveaux.

Ayant douloi de ces abandonnements, quelques parlers jolis paraissent impromptus, inconnus, en improvisade au tournant d’une phrase depuis tant délaissée qu’elle semble contrefaire les hiéroglyphes que nous aimons saluer pour leur étrangeté incognoscible et par admiration d’autant plus feinte et fausse que des mots juste perdus ou des mots justes, perdus, dorénavant indiffèrent. Dorénavant étonne, lui aussi, portant vers l’avenir, de hora – à partir de cette heure – d’abord en trois lettres, ora/ore – tandis qu’une oreille sensible aux résonnances, entend : l’avant était doré, pour toujours couronné d’or, auréolé. Cela ne manquera pas de susciter chez les uns, grimaces et autres rictus – terme devenu invariable en français emprunteur une fois encore du latin – chez d’autres, l’irréparable grief – de gravis, grave – de passéisme, ringardisme, traditionalisme et perfectionnisme exaspérants, autant de fautes – il y a de la morale dans ce jugement – autant de fautes donc, auxquelles on vous renvoie vous accusant d’être has been, c’est tellement plus facile en français courant, tombant comme un couperet.

Dorénavant n’est pas, convenons-en, un mot perdu – il n’était pas, d’ailleurs, le point d’entrée – aussi rendons lui sa pertinence aux dépends de sa musicalité, même si et bien que, je l’entendrai toujours chapechuter à mon oreille, dans l’inversion de ses syllabes, que le passé se peut repeindre à la feuille d’or. Qu’il m’amenât à ces broderies n’est pas le seul de ses mérites. Ignorant le mot et son sens, et vous rappelant comme votre goût est mauvais puisqu’il n’est pas du jour, il n’est pas frais, il est passé, dépassé, d’aucuns ont ranimé ma mémoire d’un terme dorénavant inusité : couvi. Se dit de l’œuf pourri, gâté — qu’on entend comme comblé, qu’il faut ouïr comme avarié — couvé trop longtemps, indigeste en conséquence iningérable. Nous serions, selon qui ne l’entendent pas de cette oreille et ne le goûtent pas ainsi, nous serions, tels des œufs couvis, impropres à la consommation, mot qui percute immédiatement une autre parcelle de mon cerveau, insensible à l’usage consumériste de la langue, celui qui pervertit l’élégance ordinaire – je dis bien ordinaire – du français parlé et écrit.

Aussi, la perte par abandon volontaire et mise en accusation de toute résistance à cette lâcheté quotidienne, de mots qui ornent, enjolivent, embellissent, précisent nos phrases, et, partant, les pensées qui s’y forment, fait notre esprit se douloir et saigner notre cœur. Croyant qu’à en réduire le nombre de ses mots, on ôterait à la langue française ses épines – ce qui est quand même une étrange et inquiétante conception et confusion – on empêche, à l’inverse, que tels un marbre ou une verrerie, on la puisse doucir, polir, velouter, satiner. Mais si, par seul effet de mode quelque mot est repêché – il ne faut pas minimiser ce goût du coup d’éclat – son sens est quasi toujours altéré. Ainsi de doucir, qu’on a pu lire récemment mais de très rares fois dans des articles mal fagotés, pour – il fallait s’en douter – adoucir : une saison doucie, à la place de douce, et dans une recette écrite avec les pieds, mettre des œufs à doucir dans l’eau ! Et là, l’intention m’échappe et toute espérance m’abandonne, aussi j'opte, dans l'accablement et la détresse, pour la faute de frappe non corrigée, ce n'est pas moins impardonnable.

Florilégères

4 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

 

 

 

Pour les natifs de Juin, avec & autour d’eux ceux qui leur sont chers

Broquille du lundi

30 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

En cet avant-dernier matin de Mai, il y a dans mon panier, Spinoza ;  le jasmin fidèle ; quelque mot perdu retrouvé ; une fâcherie comme je les aime ; des conjugaisons impossibles, curieuses et éteintes ; un nouvel exercice de style tout en monosyllabes ; un autre exclusivement en mots composés ; un autre encore tout d’ambivalence lexicale ; que je suis bibliophage plus que bibliophile, sinon par exceptions plurielles ; pourquoi j’aime la peinture métaphysique de Chirico, je ne suis pas la seule, mais nous ne sommes pas si nombreux ; qu’il existe un verbe inconnu pour parler de la pousse des premières plumes des oiseaux, on dit qu’elles druisent, aussi légères que flioques ou que fouailles qui volent au vent, telles des petites et brisées branches, que branchettes ne dit pas si bien, parce que tombées dans les étrequillons, les herbes sèches du champ d’à côté, tombées et non étreulées, ni même étrallées, qui n’appartiennent qu’à la chute dont on se gausse, celle d’un horsain, par exemple, alors qu’un oiseau aux plumes tant hérissées qu’il en paraît ou malade ou triste est hubi, adjectif qui lui est exclusivement réservé ; il reste encore de la place dans ma cloyère ce matin, partie de rien, un mot, suivi de deux, sans intention, qui en appellent et attirent d’autres et se déroulent et s’étendent et se déploient, et  contredisent mon envie de battre le Job après l’essentiel : saluer le jasmin au parfum croulé jusques à terre. 

Toujours en Juin, même s’il éclot parfois en Mai, il piquette des saccages de pointes blanches pour persévérer dans son être aurait dit Spinoza si seulement il l’avait vu et senti comme moi, et scruté dans le silence mystique de sa substance, dont j’ai du mal à penser, parce que j’aimerais tant croire le contraire, qu’elle n’est pas cause de soi mais en soi et conçu par soi – et un peu par moi, faisant pleuvoir chaque jour sans pluie, les quelques atomes d’eau dont il a besoin pour exister et poudroyer des arcs-en-ciel au creux de chaque feuille. Il est attesté que Spinoza ne connaît pas mon jasmin, ni le jasmin en général, peut-être – il vivait pourtant dans un pays tout de fleurs vêtu – mais on sait, de source sûre que le cachet de cire par lequel il fermait ses lettres de correspondance privée, représentait une rose. Cinq pétales, deux feuilles et épines, plusieurs et longues. C'était fort commun nous dit-on* et dans une intention très précise : écrire, ou même parler, sub rosa, suppose et impose le secret et signifie donc, sans divulgation**. Quant à caute, dans la partie basse du cachet, les latinistes soufflent aux autres qu’il signifie avec prudence. On se demande cependant si, par ces cinq lettres – tiens ? comme les cinq pétales de la rose qui scelle en cire pour faire cachette – Spinoza dit qu’il écrit prudemment ou qu’il veut être lu prudemment ou qu’il faut agir prudemment. Quel verbe sous-entendu – pratique latine courante – supporte la meilleure décision herméneutique, la plus spinoziste ? Sans oublier que la brachylogie – déjà au temps de Spinoza – exige brièveté et même un certain mystère, une ambiguïté, parfois une énigme. Si le latin est ici impeccable – caute / avec prudence, on ne peut pas faire moins – le français ressent quelque chose dans l’inachevé, probablement volontaire. Cinq lettres qui se lisent et s’entendent dans ce qu’elles ne disent pas plutôt que dans ce qu’on croit y lire, qu’on prendrait bien – par paresse et passivité de lecteur moderne – pour une phrase à elles seules, une formation syntagmatique parfaite en son économie maximale, ce qu’on appelle aussi un lexème.  Las ! c’est peut-être le contraire – si l’on peut toutefois le dire ainsi, il n’y a pas de contraire à un syntagme, ni à un lexème, autre qu’une absence de syntagme ou de lexème : de la prudence à la discrétion l'obligation s'impose entre lecteurs avertis, surtout si l’on est correspondant de Spinoza – dont l’écriture est toute spinosa, épineuse – n’en déplaise à ceux qui prétendent le contraire. La rose de cire est à elle-même sa propre signification ; ses épines, plus nombreuses ici que ses pétales, invitent à la première prudence, qui ne serait pas de censure philosophique – encore que Spinoza fût banni de sa communauté, on le sait – mais de difficulté heuristique. Il y a bien de quoi s’égratigner aux piquants mais se piquer aussi aux beautés des raisonnements du philosophe.

Cet avant-dernier matin de Mai, je me voyais vrédot – bouchon tombé dans le fond d’un tonneau – buette-si-bouit – propre à rien, tout au plus à regarder l’eau bouillir – je me retrouve en bas de page avec deux envies furieuses et parfaitement compatibles : retourner lire mon jasmin en respirant Spinoza.

 

* Jean-Claude Milner in Le sage trompeur – Verdier – 2013. ** employé encore – ou il y a peu – par les services secrets anglais, me dit-on, mais chut !

L’illusion d’être soi ou le bonheur mal-heureux.

24 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

 « Pourquoi le sujet s’aliène-t-il d’autant plus qu’il s’affirme plus comme moi ? »Lacan, in Les écrits techniques de Freud. (février 1954) 

 

Selon l’opinion commune qui aime relayer péremptoirement des généralités qu’elle prend pour des vérités attestées, il serait important de bien se connaître, de savoir ce que l’on veut, en d’autres termes d’avoir conscience de ce que l’on est. Gages d’équilibre, de plénitude, de vie heureuse et harmonieuse, ces formulations comme autant de vœux pieux font les choux gras des conseillers en tout genre, guides de vie et de carrières, qui opèrent le raccourci affligeant suivant : la conscience de ce que l’on est, le trop fameux « être soi-même » rendrait heureux, et supposant que la connaissance de soi est une hypothèse plausible et bien que l’expression ne soit jamais employée,  estiment pouvoir mener à l’autonomie du moi dans le même temps qu’au bonheur. C’est, évidemment, une erreur  grossière puisque la conscience de soi ne prend aucune option sur ce qu’elle pourrait découvrir et  la logique qui l’unirait au bonheur n’est ni garantie, ni établie, ni fondée, nous sommes aussi le « siège des illusions »  et « le lieu de nos passions », autrement dit, le centre et le périmètre de notre propre méconnaissance. A l’inverse et avant d’établir tout lien ou toute forme de nécessité entre conscience et bonheur, entre réflexion – étymologiquement, retour à/en soi – et eudémonisme, pourrions-nous établir que l’ignorance (nous) rendrait (plus) malheureux ? C’est une autre opinion tout aussi généralement répandue – les opinions ont ceci de fascinant qu’elles ne se font pas concurrence, mais s’entassent – : il vaut mieux ne pas trop savoir, ne pas tout savoir de soi, on évitera ainsi déception, désillusion, le bonheur a quelque chose à voir avec l’ignorance, l’indifférence. En quoi, cette autre logique, si paradoxale, serait-elle aussi l’assurance d’être heureux ? Comment se ferait-il, comme unique être vivant doué de pensée et de conscience réfléchie, quand il l’exerce sur lui-même et non plus le monde extérieur, l’homme y perdrait des chances de satisfaction ? Et, si nous déroulons l’hypothèse de la réduction de la conscience au seul usage du monde et des renseignements extérieurs, en quoi nous rendrait-elle plus ou mieux accompli que si nous la tournions au-dedans de nous ?

L’erreur de raisonnement est confortable, mais n’en reste pas moins une erreur de raisonnement : je ne peux pas ne pas savoir ce que je suis et savoir que j’en suis heureux. C’est une illusion, un sauf-conduit dangereux, car une réflexion eudémoniste ne peut faire l’économie de la conscience réfléchie, laquelle n’est pas une attention introspective. Là aussi, le risque est grand de se tromper de sujet d’étude en interrogeant, plutôt que soi-même, les conditions auxquelles on voudrait le bonheur, car elles constituent souvent la liste contingente et variable de nos désirs et envies, susceptible d’être remise en cause selon les circonstances. Nous touchons là un point sensible, bien connu du travail philosophique : quelles valeur, vertu, validité accorder à l’altérable, au changeant, au mobile, à l’inconstant, à l’instable ? Il est remarquable, par exemple, qu’à aucun moment de ses textes, Descartes n’indexe une interrogation eudémoniste à l’établissement de la conscience de soi – qui est, qui n’est que, la certitude d’être par essence un être pensant, non de manière détachée de soi, non en un sens défectif, mais dans la coïncidence parfaite entre Cogito et Sum, laquelle ne se peut hors d’un Ego cogitans dans les limites et par les moyens de la Raison. Cette connaissance métaphysique n’ignore pas les manifestations irrationnelles, obscures, mystérieuses de nous en nous, mais elle prend la décision intellectuelle, philosophique, de les exclure de la conduite du raisonnement.

Malgré tout, si nous expérimentons sans cesse notre résistance obstinée à découpler recherche du bonheur et connaissance de soi, c’est pour ne pas analyser, ni simplement remarquer, l’indistinction que nous maintenons entre ce que nous sommes et ce que nous voulons être puisque nous supposons – nous croyons – qu’il suffit de réaliser ce que nous désirons pour être heureux. Nous estimons qu’une satisfaction hédoniste est gage de vie heureuse, alors que nous avons seulement déplacé notre capacité à savoir, à connaître, à réfléchir, sur l’objet – au sens de la philosophie – que nous convoitons et non plus sur nous-mêmes. Aussi, nous poursuivons sans fin la recherche de ce qui nous satisfait momentanément, qui change sans cesse et cause ainsi en nous les plus grands troubles. Épicure l’a pourtant montré finement depuis plus de deux millénaires, et nous nous entêtons dans le contre-sens : le rapport entre satisfaction des plaisirs et bonheur est contradictoire, accéder à ses désirs rend malheureux, nécessairement. Ne pas avoir conscience de quoi/qui nous dépendons, ce qui nous rend serviles, soumis, déférents, voire courtisans, nous empêche de nous suffire à nous-mêmes. Et, vouloir peu est parfois déjà trop, si ce peu n’est ni raisonnable, ni constant. L’insatisfaction réitérée, le manque après avoir beaucoup désiré, le fait d’être joué par des forces étrangères, autant de conditions qui empêchent d’être heureux, chaque fois, on succombe au déséquilibre entre désirs et bonheur. Lacan ne dit-il pas quelque part que la croyance dans le moi est devenue une « folie », avec elle l’affirmation impérative de l’autorité de ses propres désirs ou l’insupportable formule « Je suis comme ça » qui se veut au sommet de la lucidité et n’est qu’au summum de l’impuissance captive. Le Sage, dit Épicure, ne l’est qu’en connaissant ce qu’il désire pour y mieux renoncer, et ainsi, être heureux. Le désir est par nature insatisfait et/ou insatisfaisant.

Les pièges sont là et notre réflexion, serait-elle toujours à l’affût, est faillible, c’est même le signe de notre grandeur affirme Pascal avec une audace intellectuelle dont nous avons, assurément, perdu et le goût et la pratique. D’Épicure, en revanche, le goût est devenu engouement, ce qui arrive quand on use des noms sans jamais avoir pénétré les écrits. Et de décréter se revendiquer épicurien et/ou hédoniste : contre-pied, contre-sens, incompatibilité crasse, contradiction totale, antithèse insurmontable, entremêlés à plusieurs niveaux. D’abord dans l’ignorance de ce qui fonde la philosophie d’Épicure, la physique matérialiste atomistique directement empruntée à Démocrite son grand prédécesseur : c’est parce que le réel dans toutes ses manifestations, y compris les moins visibles ou contestables sur ce terrain – nos sens, nos sensations, par exemple et pour aller vite – se compose d’éléments minuscules, de particules de matière, qui se réorganisent à la disparition de tout corps vivant, que la souffrance n’est pas une option de vie, ni l’angoisse une option de pensée,  puisqu’elles nous asservissent à ce qui ne dépend pas de nous,  à savoir un défilement du cosmos hors toute transcendance ; c’est parce que le plaisir est un leurre sitôt le désir satisfait, nouveau désir devenu ; que l’hédonisme est une réflexion rationnelle au service de l’eudémonisme ou le bonheur d’avoir renoncé à l’insatisfaction chronique et douloureuse de ses appétits. Ni de la mort à venir, ni du non-être précédant la vie, nous ne savons et ne saurons jamais quelque chose, nous n’y étions pas vivants, seule condition pour la connaissance. Nous n’existons donc qu’entre ces deux néants, desquels la métempsychose elle-même ne saurait nous donner la moindre idée, puisque nous ne serons plus jamais ce que nous avons déjà été. Si l’hédonisme épicurien a un sens, alors il pourrait se ramener à cette formule : seul le désir de ne pas subir le trouble de l’insatisfaction peut être satisfait en éloignant de soi tout désir du dispensable. Sachons y consacrer notre existence, en conséquence, nous bien connaître dans notre rapport à nous-même, aux autres, au monde (aux dieux ajoute Épicure, qui ne font que figuration sans pouvoir) et nous serons heureux. L’hédonisme bien compris est le contraire de l’hédonisme. Être épicurien est une tension ascétique permanente vers un eudémonisme débarrassé de toute illusion désirante, sur soi-même, sur les autres, sur le monde.

Je crois bien que l’idée de ces lignes – où l’on reconnaîtra pour les avoir déjà exprimées, mes obsessions terminologiques, philosophiques, sémantiques, d’acribies textuelles provenues de lecture entêtées de première main – m’est venue pour avoir lu, récemment, sur l’étiquette d’une bouteille de vin L’Épicurien ; comme on le voit d’ailleurs et ailleurs d’enseigne de restaurants ; ou l’entend à tout vat, lorsqu’un agité fait savoir à la cantonade qu’il est satisfait (jusqu’à la prochaine fois). Je me demande toujours 1) s’il mesure que l’insatisfaction vient, à cet instant, de se présenter à lui ; 2) s’il croit toucher là au bonheur, il ne vient que de faire une place à un nouveau manque ; 3) qu’il ne connaît sa dépendance ni à ses faiblesses, ni aux tentations ; 4) que cet hédonisme revendiqué est une hérésie dont je ne me remettrai jamais. En conséquence, que je suis, dans ce cas, bien peu épicurienne moi-même (évidemment pas du tout stoïcienne, mais c’est une autre histoire) non pour ne pas avoir adopté de tels comportements d’excès, mais avant tout, pour qu’ils aient sur moi un effet anataraxique.

Le monde du silence n’est pas le silence du monde.

18 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

Les deux, derrière moi, arrivés avant moi, parlaient fort et d’un unique sujet en déclinaison de puissance, couleur, consommation, prix et performances, pannes et réparations — la voiture — qui mérite bien son article singulier, devenue à ce point théorique, axiomatique, idéale qu’elle tangentait le doctrinal. Or, le doctrinal mérite un traitement capital, une transcendance qui s’ignore, un destin aristotélicien pré-mouliné par Platon : toutes les voitures réelles, empiriques, concrètes, pour image amoindrie, pâlie, effacée, imparfaite et approximative de La Voiture absolue, son être, son essence ! Les deux papotiers ignoraient qu’ils auraient pu, et dû, aller aussi loin. Aussi, ils finirent par se taire, et leur verre.

Le silence n’eut pas le temps de se faire entendre. Il n’a que des ennemis, il lui faut fuir, disparaître, devenir invisible, oui, oui, c’est le mot, imperceptible, insaisissable, il pourrait déranger s’il s’installait partout, toujours. Aussi, tel un carrousel infernal qui tourne, tourne dans une version girotapis, les jacasseries d’à côté ont tôt fait de rattraper mon ouïe que j’ai délicate et sensible, susceptible aux accents aigus, pointus, aciculaires si l’on préfère. Mille clous, fers, becs, pics me traversent. Eux sont touristes, totalement et tout à fait touristes, qui font avec détours tous les tours toujours. Ils sont touristes vous dis-je, ce qui signifie : quels que soient le lieu, le jour, le méridien, le parallèle, la distance des pôles et de l’équateur, la saison et le temps, la monnaie locale, ils cherchent et trouvent tout ce qu’ils ignoraient deux minutes plus tôt, chacun le nez collé au fond de sa main qui tient un téléphone dégueulant d’indications, de fiches, de dossiers, de documents, renseignements, avis, tuyaux et autres informations ; il suffit non point d’être le premier à avoir trouvé n’importe quoi, mais d’être celui dont le n’importe quoi sera clamé plus haut que les autres. Ainsi, les légendes et traditions de la ville où je réside et, bien sûr, des alentours. Touristes ils sont vous dis-je, c’est un état, une distinction, une spécificité. Mais pourquoi parlent-ils si fort ? Quelques centimètres – une vingtaine – les séparent les uns des autres. Pourquoi si fort parlent-ils ?

         Peut-être pour rivaliser avec des parasites et supplémentaires chambards et autre ramdams venus du Café d’en face qui annonce par haut-parleur quelle commande est prête à porter à quel consommateur ; lequel sera dûment ravitaillé dès que le serveur aura associé le prénom jailli du micro au numéro de la table concernée. Ce doit être une nouvelleté, une nouvelle nouveauté que de laisser son prénom au garçon de café pour être approvisionné. Je ne peux m’empêcher de relire in petto l’immortelle page de Sartre … qui est à la leçon de philosophie existentialiste ce que rosa, rosa, rosam est à la première déclinaison du latin. Rien d’étonnant alors, qu’à ce moment-là mes yeux rattrapent mes oreilles déjà détournées par des écoliers en paquets, je veux dire, en groupes, en grappes, pré-petits-vieux voûtés sous le poids universel et conjoint de leurs sacs à dos et de leurs mauvaises vannes.

         Deux Anglais très britishs – elle et lui – tentaient de calmer une appréhension monarchique – ainsi je qualifie leur inquiétude toute de retenue manifeste, puisque je l’aperçus et même la perçus – pour avoir osé commander une boisson jamais goûtée d’eux à ce jour, nous parlons d’un café glacé. Il faut dire que le préposé au service leur avait suggéré délicatement cette audace toute française, et que, me mêlant de ce qui ne me regardait pas mais que j’entendais trop, je levais un pouce approbateur et le sourire idoine qui dans mon langage intérieur signifiait beaucoup — ne vous inquiétez pas, tout est sous contrôle, le café français est italien en vérité et les glaçons dont on le gave, ce n’est pas la mer à boire ; voilà une expérience sartrienne pour le moins, ce serait même le bon moment pour relire votre presque concitoyen Hume à propos des émotions etc. etc. — et dans le leur, se ramenait à O.K. Et je revins au livre qui béait devant moi, béquillé par un crayon à mine de graphite, sans lequel – mais les marque-pages et les surligneurs – je ne sais plus lire avec mon cerveau et me contente de suivre les mots des yeux. Car au milieu de ce boulevari ordinaire, je lis. C’est même un test, un pari pascalien que je gagne chaque fois, une preuve toujours obtenue que la lecture est la seule activité cérébrale qui vous arrache au monde avec une surdose de satisfaction égoïste et mufle. Certes, il ne faut pas lire un roman, une intrigue, des histoires, le monde autour de vous fera tout ce qu’il faut, avec succès, pour nuire à l’attention intéressée et requise dans ces cas-là. Mais, qu’un texte ne soit pas consommable avec autant de facilité que la boisson bien fraîche que vous êtes venu chercher, quittant votre demeure pour entrer dans le monde, est pour moi la certitude d’une forme de paix, parfaitement paradoxale et messéante pour tous. Avec lui, un léger vent coulis et un verre de bière me font alors un monde largement mais passagèrement suffisant.

         Mes deux Anglais – elle et lui – devenus d’aventureux buveurs de café glacé se prenant pour des aventuriers canailles, passent devant moi en quittant le lieu. Elle s’arrête, sourit et, désignant mon livre dont elle ignorait tout, vous travaillez ? Comment dire et que dire ? Oui, euh, non, les deux … vous soulignez avec un crayon. Oui, euh, oui … Il y avait, en quelque sorte, un détournement de livre qui ne peut être objet de travail. Lire, ce n’est pas travailler… ah ! comme je bénis en cet instant mon très insuffisant niveau d’anglais – et qu’ils ne fussent pas italiens, je n’aurais pas résisté – au service d’une conversation policée ; et de bénir derechef qu’Il coupa court à cette difficulté internationale en, saisissant ma dextre qui tenait le crayon, y déposer les armes et un baise-main. 

[et, puisque vous voulez le savoir, je lisais, cet après-midi là, à une terrasse de brasserie en ville, un ensemble d'articles savants réunis en livre, à propos de l'écriture de René Crevel]

Une matinée au Musée – et retour.

12 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

 

I — « si collé au sol, si touchant et si lent » - Ponge

 

Il faut toujours faire amende honorable de ses défaillances. Entre l’escargot et la peinture, l’affaire semblait réglée depuis que nous avions donné quitus à Daniel Arasse de la rareté – pour ne pas dire plus – du gastéropode en peinture*. Pourtant, l’étonnant animal avançait lentement puisque et contre toute attente, je le retrouve au bord d’un tableau de l’École hollandaise de la fin du 17e siècle enjambant le suivant : une Guirlande de fleurs

de Willem Grasdorp vue au Musée d’une ville de province – lequel possède aussi la gravure restaurée de Dürer, Le fils prodigue et les pourceaux, magnifique !

Daniel Arasse tout en ne disant pas exactement les choses n’est pas homme à mentir, il parlait des Annonciations. Aussi le petit escargot sous le gros bouquet (bien plutôt qu’une guirlande) de fleurs, ne se voit pas, surtout si, comme moi, on passe assez vite … des fleurs, des fleurs encore des fleurs ! On me tira donc par la manche. Et alors, le regretté Arasse le dit bien, on ne voit plus que lui. Dans les (autres et quelques) tableaux religieux – des Résurrections – où il peut apparaître, comme et avec la rosée, il est signe divin de retour et de fertilité. Et, contrairement à l’escargot de l’Annonciation de Francesco del Cossa, il ne participe pas au travail méticuleux de la perspective ni aux symboles religieux, à ce point anéanti par l’énormité du bouquet devant lequel il passe, qu’on pourrait bien, cette fois, en faire le capriccio auquel le peintre italien s’était, à l’évidence, refusé.

*ibidem : Le regard de l’escargot – 2 Avril 2022 – (les dernières lignes pour les paresseux.)

II — Démocrite.

On ne compte plus les tableaux, les statues en buste ou en pied les livres, les textes à avoir cédé au rire de Démocrite. Mes préférés, ceux de Starobinski – in L’encre de la mélancolie, ici même sous le titre Le paysage me gêne dans mes pensées, 11 mars 2019 – évidemment celui de Jean Salem, le spécialiste. Mais que fait Démocrite audit Musée, pas loin de l’escargot, de Françoise veuve Scarron – j’y viens – mais assez loin de la gravure de Dürer susnommée ? On ne sait pas. Ni pourquoi ni comment. C’est un portrait de Charles-Antoine Coypel – 1694/1792 - de l’École française. Rien de remarquable, un lourd drapé de velours anachronique et rouge sur l’épaule droite fait premier plan et oblige le philosophe à une torsion du cou pour regarder bien droit l’éventuel observateur, en riant de toutes ses dents qu’il a mauvaises. On connaît la légende – Démocrite riait tant et de tout, que ses concitoyens le prenaient pour fou et tant malade qu’ils firent venir le grand Hippocrate lui-même. L’intérêt de ces portraits écrits de Démocrite, est d’avoir fait passer le rire – et non les pleurs et/ou la tristesse sans fin, le tædium vitæ – pour une maladie, une folie, ce qui contredit le sens commun.

Ce Démocrite-là, accroché en province et décrochant un regard vernissé à qui passe par là – est-ce cela se tordre de rire ? – arrêta le mien non point pour sa qualité picturale, mais pour m’avoir rappelé, en quelques nanosecondes, le tableau d’un Empédocle tout aussi improbable et de plus de deux cents ans son aîné par Signorelli dans la chapelle Saint-Brice de la cathédrale d’Orvieto. Celui-ci se tordait aussi le cou, le dos, la tête, enturbannée, et le corps tout entier dans une posture intenable stricto sensu.

Le Démocrite du Musée de province, nonobstant une sorte de ressemblance avec un philosophe du 18ème qui aurait perdu son chapeau, ce Démocrite était, finalement, bien plus sage.

III — Françoise de.

Il y a 370 ans Françoise d’Aubigné épousait le contrefait Scarron. Devenue veuve et après des épisodes romanesques mais point romantiques, elle fut faite Madame de Maintenon. Tout le monde le sait. Il faut relire Michelet ou mieux, pour les détails et le style légers et croquignols un petit livre de 1936 – de Georges Girard dans une collection disparue – sous-titré celle qui n’a jamais aimé. La petite fille d’Agrippa d’Aubigné qui a bien des attaches avec la région poitevine et le Marais qui la sillonne à l’Ouest, s’affiche en deux portraits distincts au Musée. L’un en buste attribué à Pierre Mignard – toute de rubans, de dentelles, de perles et de tissu drapé couvrant l’en-dessous de son décolleté pour mieux laisser visible l’au-dessus. L’autre, datant du 19ème siècle, toute de noir vêtue, assise sans s’appuyer au dossier d’un noir fauteuil.

Près d’elle, sa nièce, dans une robe de tissu lamé, captant à lui seul, toute lumière possible et la renvoyant en reflets, moirés, chatoyants. Entre les deux tableaux, les années – on ne parle pas de celles des peintures, mais de Madame de Maintenon – ont passé.

 

IV — Retour

Quel rapport entre un évêque mort en 1493 à Séez – dans l’Orne, ce n’est jamais innocent – et le Callistemon lævis ?

Les deux s’appellent Goupillon – ce qui est quand même un peu fort d’eau bénite pour un représentant du culte – : le premier, prénommé Etienne, le second surnommé aussi rince-bouteille. Très vite leurs chemins se séparent, se seraient-ils même jamais rencontrés si le maniement des mots ne faisait thaumaturgie – l’ai-je suffisamment seriné ? – et mettre bras dessus bras dessous un évêque et … une jolie plante laquelle pour autant ne fréquente pas les églises, les rosières lui préférant le lys entêtant et royal ou un faux arum qu’on prend pour un vrai, alors qu’il n’est qu’un modeste zantedeschia réservé au vulgum pecus de bénitiers. La beauté du callistemon vient de son nom –καλός – « beau » en toutes ses variations, parfaitement adapté à son lignage de racine grecque. Nous effleurons la perfection.

Aussi, un Callistemon lævis ne pouvait pas ne pas prendre place en ma demeure, par la délicatesse avisée de l’amitié. On se reconnaîtra.

 

Mélanges, miscellanées, miettes - 17

5 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

De Tapon-Fougas, l’un de ces délicieux Excentriques disparus de Simon Brugal (alias Firmin Boissin 1835-1893) – chez Plein Chant, Imprimeur-Éditeur dont on ne louera jamais assez le travail magnifique, amoureux et nécessaire – cette imparable formulation à propos de la parution hebdomadaire de son pamphlet Les Taons vengeurs : « Nos abonnés ne sont pas encore très nombreux ; mais nous en avons un ».

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Dans la presse récente et locale : « Les Amis de la bibliothèque peufinent (sic) leur programme d’animations. Après avoir annoncé un nouvel évènement mis en place par un nouveau comité de lecture (un grand prix des lecteurs dont le Portugal est invité (re-sic !)) ; rappel des horaires de la bibliothèque : mercredi de 16 h à 18 h et samedi de 10 à 12 h. » Tout est donc nouveau et renouvelé, sauf les amplitudes horaires et les progrès à l’écrit.

Un peu plus loin : « Les daims de – ici le nom de la localité qui a quelques-uns de ces ruminants – sont sauvés de l’abattage suite à un élan de solidarité ». J’hésite entre crédulité et incrédulité. L’élan était-il volontaire ?

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Très en colère, il sortit de ses gonds et exigea que l’intrus prît la porte.

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Entre l’éphéméride du jour et la pandémie mondiale, je choisis la 3ème roue du carrosse … trois expressions entendues de visu oserais-je dire – et séparément, il est vrai –mais on me taxerait de mauvais esprit. Moi ? jamais !

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Il est formidable, en français, que le verbe nier et le mot rien usent des quatre même lettres en désordre – encore un effort et c’eût été un palindrome – pour se faire écho ; j’ai la faiblesse de m’en étonner toujours, avec tant de choses ordinaires ou simples qui ne surprennent plus personne. Comme enfoncer un bouton lui-même enfoncé dans un mur et obtenir que la lumière soit. Et encore ! d’aucuns me diront que je suis en retard d’un demi-siècle puisque, dorénavant, il suffit de taper dans ses mains.

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Nous avions perdu l’écrevisse, sans que je m’en rendisse compte ; elle fit tout pour revenir me demander que j’écrivisse quelques mots, quelques signes pour lui rendre son honneur. Aussi, j’ai le plaisir de faire savoir que l’écrevisse, qui en bas-latin se nommait Scrophula, se disait aussi en vieux français Écrouelle – mot dont la corruption a probablement donné Écrière (qui désigne aussi un tout petit crustacé d’eau douce du côté de Valognes (Manche) où l’on prononce même Ecrelle).

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Dans l'inachevée série, au journal « on a laissé la plume au(x) stagiaire(s) » :

  • « Le locataire des lieux a réussi à sortir avant l’arrivée des Secours. Compte tenu de la fumée, tous les résidents ont été invités à se regrouper en bas de l’immeuble. » Je propose : le locataire a pu sortir avant l’arrivée des secours. En raison de l’épaisse fumée, tous les résidents ont été regroupés en bas de l’immeuble. (Je veux bien remplacer le stagiaire.)
  • « Le groupe « Bien vieillir » du Centre socioculturel de (bip) organise à nouveau un ciné-seniors jeudi 7 avril à 14 h 30 précises. Le film de Thomas Gilou, « Maison de retraite » a été choisi par le collectif. Il retrace avec humour la vie au sein d’un Ehpad. Le tarif reste inchangé, 4 €, film et goûter. » Choix parfait ! Et le goûter pour souvenir d’enfance. Formidable ! Et là, je manque de mots, c'est tout dire.
  • « Ce déstockage a été suivi avec attention par Simone M. qui gère la bibliothèque avec passion et beaucoup d’attention : le mercredi et le samedi, jours d’ouverture, les salles n’ont pas désempli. Des amoureux du papier de tous âges ont fait leur choix et le stock a diminué de jour en jour. »  Qui sont « de tous âges » les amoureux du papier ou le papier lui-même ? J’ignorais qu’on allait à la bibliothèque pour le papier. Je pensais, naïvement, que ce pouvait être pour les livres. L’art de la synecdoque n’est pas donné à tout le monde. Pas aux bibliothécaires à l’évidence.

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Mon esprit vétilleux, pointilleux, un tantinet sourcilleux se demande toujours si l’on ne fait pas une faute de logique en remarquant que tel ou tel a fait des efforts insurmontables. S’ils sont insurmontables, comment a-t-il bien pu y parvenir ? L’expression ne devrait-elle pas être un peu rabotée ?

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Si un tire-laine est un voleur de manteau, comment un voleur de porte-feuille pourrait-il s’appeler ? un tire-arbre ?

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J’aimerai tant que l’on emploie un peu plus le doux verbe douer : je doue etc. ils douent … serait-il désuet, comme on se plaît tant à qualifier la rareté dans les dictionnaires. Mais surtout, pour avoir quelque chance – comptant sur la concordance des temps et des modes et pour agacer ceux qui la piétinent et s’en moquent – de le conjuguer au moins une fois, à l’imparfait du subjonctif. Par exemple : bien que les enfants douassent [non, j’ai vérifié « douassassent » n’existe pas ; douer, verbe du 1er groupe, c’est très simple !] donc, bien que les enfants douassent de spontanéité naturelle, leur maladresse l’emportait. Comme il ne nous reste plus qu’un adjectif, doué – à peine un participe et toujours avec être – être ou n’être pas doué – nous voilà tout chamboulés !

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in Rue de l’Odéon d’Adrienne Monnier, déjà signalé ici même : « Donc, Fargue avait sorti des poches d’un vieux paletot deux des fantaisies qui devaient figurer plus tard dans les Ludions et qu’il avait modestement intitulées : Écrits dans une cuisine. L’une, c’était la fameuse Grenouille du jeu de tonneau que Satie avait mise en musique. On l’entendait partout et toujours avec un plaisir nouveau. »

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Il faut écouter les mots, ils nous apprennent à lire en nous prenant par l’oreille ; un texte véritablement grand, et seulement celui-là, infuse en nous une plénitude musicale absolue. Les autres se contentent de l’agitation bavarde des touristes qui piétinent les mêmes passages obligés et regardent à peine : les traîne-savates de la lecture.

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A-t-on déjà remarqué que de Baudelaire à Rimbaud l’un achève ce que l’autre initie ?

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Il n’y a que le langage pour s’étudier lui-même par lui-même et pour lui-même. Il est « l’objet de sa propre analyse ». Jean Bollack – l’empédocléen magnifique – in Parménide.

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« La fonction de l'artiste est ainsi fort claire, il doit ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. Non pour autant qu'il se tienne pour un mage. Seulement un horloger » (F. Ponge in Méthodes).

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Dans un recueil d’Actes de Colloque, ceci, rédigé par un universitaire lettré et lettreux, j’ai juste barré ce qui devait être supprimé à la relecture, qui n’apporte rien au sens mais tout à la lourdeur :

On peut se demander pourquoi l’artiste a -t-il choisi ce texte qui est souvent jugé, dans les notes critiques et les commentaires sur Alfred Jarry, comme étant un texte presque auxiliaire.

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Les goélands du Groenland ne manquent pas d’air, contrairement aux apparences.

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« Où est la plume du pigeon de velours ? » - Éléonore – pas encore, mais bientôt – 8 ans. Et Armance – 2 ans tout juste – en écho : Youppie !

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Le 14 juin 1907, le journal Le Matin organisa au Trocadéro une manifestation avec pour ordre du jour : « Tous pour le vin, contre l'absinthe ».

La séance fut ouverte par le Pr. d'Arsonval très éminent scientifique : « Le but de cette séance est de dénoncer au public un péril national : l'absinthe et l'absinthisme. L'utilité des boissons alcooliques n'est point en cause : l'absinthe, voilà l'ennemi ! » à quoi fit écho un académicien non moins illustre à l’époque : Jules Clarette : « Faisons que les marchands de vin, qui ont bien le droit de vivre, vendent du vin, du vin français, du vin naturel et sain, celui que le roi gascon faisait couler sur les lèvres de son nouveau-né. Alors, ils auront bien mérité de la France ».

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Les authentiques normands et ceux de cœur et les solidaires qui passent ici, savent qu’en Normandie on dit parfois encore – assurément dans la campagne – chanir pour moisir. D’un fruit par exemple : des pommes chanies, qui veut dire pourries. Une source tout à fait sérieuse et érudite – qui a pris ses renseignements auprès des parlers locaux – nous apprend qu’arrivé au Canada, le chanir normand est devenu canir avec la même signification. [Tout cela, c’est, bien sûr, la faute au latin … canus, cani, ayant à voir avec le blanc et/ou le gris.].

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Toujours au Canada – nous n’aurons pas fait le voyage pour rien – on appelle ou plutôt on appelait – il semble que ce soit de plus en plus rare – marionnette une aurore boréale. Encore dans les années 70 du siècle dernier, certaines cartes de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada utilisaient ce terme.

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On ignore probablement que la 1ère loi réprimant l’outrage aux mœurs fut votée en 1819. On aurait pensé qu’elle l’eût été bien avant. En réalité, il s’agissait de rectifier celle de 1810 qui visait les « chansons, pamphlets, figures ou images », où l’on constate que le livre ne figure pas : la censure avant impression étant passée par là. Dans les faits, bien des œuvres paraissaient cependant en franchissant l’obstacle – tout le monde pense à Sade ou à Parny. A l’origine, la Cour d’Assises avait seule compétence pour juger ces « procès de mœurs » intentés pour « outrage aux mœurs » à l’écrit, car, composée d’un jury populaire, elle refléterait au plus près l’opinion publique, et serait libre de toute pression politique. Dès 1822, ils furent transférés aux tribunaux de police correctionnels. On ne sait si compétence professionnelle versus compétence populaire fit progresser la liberté d’expression. On rappelle la date des procès de Flaubert et Baudelaire : 1857. L’admirable Paul-Louis Courier avait comparu, en 1821, devant la Cour d’Assises : deux mois de prison, où il fut visité par ses amis, pour sa Lettre à Messieurs de l’Académie. Il faudra bien y revenir.

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« Dans un pré dont le confin se marque d’un rang d’arbres plumuleux, une femme bleue et un enfant cachou, adossés à l’ellipsoïdal tas, se décolorent. » Superbe ! Félix Fénéon « le terrorisme en trois lignes » selon l’expression d’un … authentique inconnu ; mais, Jean Paulhan – qui ne l’est pas – le comparaît à La Rochefoucauld et Saint-Évremond. Que du beau linge !

L’instantané petit portrait d’une ruminante.

2 Mai 2022 , Rédigé par pascale

Les bonnes occasions viennent toujours d’ailleurs : si nous avions pour nous-mêmes et sans hésiter la mesure de ce qui (nous) convient, nous ne les autoriserions ni à nous provoquer ni à y consentir, et si nous ajoutons le zeste de procrastination qui avantage souvent les surprises fructueuses et avec elles l’énergie et la concentration pour nous y adonner, nous passerions plus de temps à ne rien faire qu’à nous agiter. A la seule condition, cependant, que ce temps – cet usage de soi – fasse réceptacle pour un travail en soi en dépit du monde ; à condition, disons-le autrement, que tout – ou partie, bien sûr, l’inconscient choisira – de ce que nous avons appris, retenu, oublié, enregistré, accumulé, fasse acharnement silencieux, entêtement incessant, activité permanente. Je pars de loin tandis que ces remarques liminaires (me) viennent à l’instant et procèdent assurément de ce que je décris.

         Je pratique méthodiquement l’absence de méthode : ouverture simultanée de chantiers multiples, près d’une dizaine de livres béent à portée de ma main, ici ou là, des paperolles partout à la fois sur les bureaux et les tables, des rangements toujours provisoires de documents ou autres textes – ce qui annule le principe même du rangement – des dossiers en attente et en vue de, des notes à lire, à relire, à rerelire, sans oublier la saisie incalculée – du moins le pensè-je – d’un volume qui se présente per se, sans que rien – n’est-ce pas ? – ne l’ait provoqué, dussé-je le sortir de force d’entre deux autres.

L’absence de méthode est un alibi formidable pour, en ratissant large, ne retenir qu’un peu, abandonner beaucoup sans jamais abandonner ; nourrir obsessionnellement la volonté insensée – incomblable et impossible à contenter – de toujours occuper mon esprit, de le nourrir, gaver et gorger sans jamais le rassasier. Ce qui exige non point un emploi du temps, ni un emploi de mon temps, mais l’inemploi volontaire du temps ordinaire, le dessaisissement du temps commun qui commence – horresco referens – par le refus de gaspiller les heures à lire les recommandations des librairies et autres médiathèques clientélistes et grégaires. 

         Aussi, l’inactualité est mon rythme, que je ne confonds pas avec le démodé, l’anachronique, le vieilli, le vieillot, le ringard, l’usagé, je laisse à d'autres le choix de ces mots qui font cache-misère. J’essaie de cultiver, cette force qui permet à quelqu’un de se développer de manière originale et indépendante, de transformer et d’assimiler les choses passées ou étrangères, ces mots sont de Nietzsche in Considérations inactuelles, II. Distinguant, quelques pages plus loin, les savoirs de l’homme moderne de ceux de l’homme ancien, il précise que la culture (prudence pour la traduction française de ce mot à partir de l’allemand) du premier est une sorte de savoir sur la culture ; nous autres modernes, nous ne possédons rien en propre et nous (r)emplissons cumulativement. Il propose cette image efficace d’une encyclopédie qui par destination contient l’ensemble des savoirs constitués, mais dont le titre, autrement dit, ce qu’on lit sans ou avant de l’ouvrir, serait « Manuel de culture intérieure pour barbares extérieurs ». Il y a là deux volontaires ambiguïtés. La première est de penser cette culture intérieure à l’égal d’une profondeur, alors qu’elle est à l’intérieur d’un contenant auquel on va soustraire du contenu, le puiser, voire l’épuiser. La seconde, est d’oublier – ce qui ne risque pas d’arriver pour Nietzsche – le sens premier de barbare ce qui fait quasiment pléonasme en le qualifiant d’extérieur, on n'y revient plus. Aussi, l’usage instrumental des livres et des textes – y employer son temps en vue de le remplir quantitativement, quand il n’y a plus rien d’autre à faire – fait contre-sens. Dans Considérations inactuelles III et à cette aune, Montaigne est placé très haut – aussi haut que Schopenhauer – pour cette qualité qu’ils ont en partage comme écrivains : ils apportent la sérénité à l’existence. Du fait qu’un tel homme (Montaigne) a écrit, le plaisir de vivre sur cette terre en a été augmenté. Lisons bien, justement, Nietzsche ne parle pas de passer de bons moments, ni de se changer les idées, comme on peut l’entendre si souvent, mais du plaisir de vivre, la différence entre l’extérieur, même savant, auquel on est profondément indifférent  quoi qu'on en dise – sinon pourquoi cette boulimie de livres commerciaux ? –  et l’intérieur, le soi-même, ce qui nous rend définitivement des humains ruminants.

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