inactualités et acribies
Articles récents

La fête à la grenouille

3 Octobre 2020 , Rédigé par pascale

 

Clins d’œil pour un brissettien majeur, en remerciement.

Ce n’est pas parce que les cordes le long desquelles les rainettes grimpent quand il-pleut-il-mouille sont de sortie depuis des heures, ni parce qu’il faut rentrer ses crapauds avant l’hiver – petits fagots de bois de chêne – avant que les mains soient pottes ou baudes, mais aujourd’hui, et pour un jour seulement, c’est jour de fête à la Sauvagère et la Ferté-Macé, hauts lieux de dévotion brissettienne. « Le Prince des Penseurs », Jean-Pierre Brisset, orné de gloire pataphysique et sanctifié dans le calendrier mêmement désigné, reçoit, depuis le meilleur petit Vallon de France un honneur à nul autre pareil. Coâ, coâ, vous dites-vous  !

Catula ? répondit l’écho qui parlait brissettien sans le savoir, usant d’une agglutination très simplifiée, ignorant que, dans quelque campagne, le catula désigne le très sérieux commis aux barrières pour y fouiller les passants, leur demandant avec plus ou moins d’aménité : qu’as-tu-là ? Dans ce bocage-ci Jean-Pierre Brisset dut se faire l’oreille aux parlers onomatopéiques : le savetier y est un cuac, par imitation du cri du corbeau, qu’il poussait dans les rues pour qu’on lui portât les vieux souliers à raccommoder – occasion de rappeler l’immense Pétrus Borel, son gniaffe et ses imparfaits du subjonctif, qu’ils soient ici bénis !

La Municipalité fertoise se fendit, il y a peu, d’une impasse – quel destin ! – sobrement appelée « Pas sage Jean-Pierre Brisset » ce qui donne à busier quand même, car une ruelle est soit un cul-de-sac soit un passage. Mais ne peut être im/passe/passage tout ensemble : une venelle où l’on se cogne la tête (à force de busier donc, de penser, de réfléchir) sans pouvoir la franchir, quoi qu’on s’y engage pour aller de l’autre côté – passage – et devenir un peu fou, – pas sage. A trop lire Jean-Pierre Brisset l’on devient paraphrène. A trop calembourdonner on devient brissettien. Ne fait pas de l’odonymie sans peine qui veut.

Ainsi les grenouilles sous la pluie, desquelles très sérieusement nous descendons par le premier son émis porteur du sens le plus impérieux qu’il soit donné de poser – coâ/quoi ? – ainsi, les mots dansent à qui veut les laisser faire. Et fêter Jean-Pierre Brisset ce jour, jour de longues, froides et cinglantes dabées si normandes qu’on s’y croirait, est un plaisir qu’on se doit de partager avec quelques initiés - i n’y sciés – et tous les autres.

Onomastiquement vôtre.

29 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Quand on s’appelle Noël Parfait, on n’a vraiment pas droit à l’erreur. Ce n’est ni une blague, ni une fiction, dans ce cas-là dorénavant, on choisit contre toute logique des noms et prénoms en raison de leur conformité avec la « vraie vie » – Louis, Camille, Gabriel ou Victor – et invente des histoires ordinaires, très ordinaires pour lesquelles on fait imprimer sur la première de couverture : « roman ».

L’authentique Noël Parfait (1813-1896) eut tout de suite un bon départ dans la vie, puisque – il fallait quand même oser le faire savoir – la bonne dame, femme sage et sage-femme qui le fit venir au jour, était mère d’un éditeur nous dit-on ! Que l’on pense, un instant, au double poids du destin dès ce premier jour ! Mais il y a mieux : naître rue de la Pie, dont on ne sait jamais s’il faut l’accabler de chapardage ou de bavardage. Et si, de l’inspiration brissetienne* nous reprenions le flambeau, nous écririons plutôt bas vardage en confirmation de sa filiation et de tous les fils possibles à tirer : Noël Parfait est né de parents qui vendaient des bas après les avoir fabriqués. On évitera de dire qu’ils étaient de bas étage ou d’extraction modeste, il fallut quelque haute audace pour fixer cette enseigne au-dessus du magasin :  Au chat qui fume. Avouez quand même que notre Parfait, prénommé Noël et pas l’inverse, les accumule ! Heureusement pour lui, il rate le 25 Décembre pour arriver au monde et en repartir, se contentant du mois de Novembre, au coin de la cheminée qui, avec le chat, fumait.

On aime très modérément ces formulations, extraites des premières lignes de ce Drame anecdotique** co-écrit avec Théophile Gautier, en 1846, qui ne refranchira jamais la margelle du puits au fond duquel il est tombé poussé aux oubliettes d’une renommée littéraire parfois aussi stupide qu’injuste, mais pas toujours non plus :

Une température d’œuf à la coque, c’est dur

***

Je voudrais bien prendre quelque chose de frais… de l’eau-de-vie, de l’absinthe ou du kirch… un petit verre de n’importe quoi…** 

et on maintiendra dans l’oubli sans excessifs remords les poèmes La Beauceronne – La fleur du tombeau et autres ; en revanche, on saluera ardemment ses engagements politiques pour lesquels il fut logé pendant deux ans dans les geôles françaises, sous Louis-Philippe, et puni d’amendes et même exilé. Ce qui lui valut d’habiter chez Alexandre Dumas en Belgique et de correspondre avec Hugo le Guernesiais, chez le premier à recopier des livres entiers***, pour le second à corriger des épreuves****. Dans une lettre, Hugo lui dit : « Votre observation (…) est parfaitement juste, et je vous en remercie, cher confrère. J'y ferai droit ». Il est parfaitement inattendu d’apprendre que de parfaits inconnus des canaux historiques de l’histoire des lettres ont participé, par leurs remarques et corrections, à la confection des chefs d’œuvres dont nous aimons croire qu’ils sont sortis parachevés de cerveaux géniteurs supérieurs. Pourtant, une partie du livre III (…) ou la page 139 du manuscrit, sont envoyés à Parfait par Hugo aux fins qu’il les relise et les corrige. Admirez la précision de la demande.

Quand on nait, sans le savoir ni le vouloir évidemment, sous le signe maïeutique de l’édition, donc des livres, on entre à 13 ans comme apprenti-relieur chez un imprimeur avant d’aller à Paris faire le commis dans une librairie. On a 16 ans environ et l'on n'est pas sérieux, on prend part aux journées de Juillet 1830. On s’appelle Parfait. On se fait embaucher au Journal le bien nommé « La Presse », correcteur de feuilletons et connaître et remarquer et enrôler par Gautier, Théophile. « Mon cher Parfait, lui écrit-il en 1843, j’ai lu votre feuilleton sur Eve, il est parfait sans calembour. Si je n’étais pas bien sûr de ne pas l’avoir écrit je ne croirais pas qu’il est de moi. » Ou comment les meilleurs compliments exigent d’être servis avec un brin de fatuité. Dumas, Sand, Michelet, Balzac, sont tous passés sous son œil précis. Il apparaît à plusieurs reprises dans la correspondance de Flaubert. Avait projeté d’éditer Nerval. Et, après la chute du Second Empire, renoua sans discontinuer avec la politique, élu à la Chambre des députés sans reprendre souffle et jusque 6 ans avant son dernier. C’est surtout pour cela que la postérité le retient dans ses rangs et rets.

Mais enfin, que ma femme, ma fille, mes fils, raffolent de vous. (…) lui écrit encore le grand Victor, ou qu’il demande que Noël Parfait le mette aux pieds de (sa) belle et gracieuse femme, et même si l’on sait que les mœurs épistolaires de l’époque étaient parfaitement emphatiques, pour ne pas dire ampoulées, on aime que, dans l’excès, il soit fait preuve de civilité bien plutôt que de grossièreté. Pour cela seul, pour au moins cela, notre époque ferait bien de relire quelques classiques parfaitement dépassés…

 

*de Jean-Pierre Brisset (en tapant ce nom en haut à droite, pour les nouveaux entrants ou les passants de passage : tout ce pour quoi (Coâ) J-P B. est cher à mon cœur.) ** La Juive de Constantine dont le vocabulaire et le ton – si l’on peut dire, car il était courant à l’époque – messiéraient absolument de nos jours. ***et certainement bien plus. Un secrétaire particulier plutôt. ****Les Contemplations et La Légende des siècles notamment. Excusez du peu.

Mélanges, miscellanées, miettes - 5-

24 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

[pour ceux qui suivent et même pour les autres :  la numérotation de ces petits mélanges etc. passe de 3 à 5, parce que, cela n’a échappé à personne, j’ai posé deux fois le chiffre trois : III, puis 3, sautant du latin à l’arabe sans douleur ;  aussi, nous oublions le n° quatre, 4]

*

Chaque matin, la rose rougit à l’Est.

*

Pour Nietzsche, le philologue « rampe dans la métrique des Anciens avec l’acribie d’une limace myope ». Je me suis donc approchée lentement, pour aller y voir d’un peu plus près.

*

Certains jours, le bain bouillonnant des nuages donne une furieuse envie d’y plonger les deux mains et les bras avec.

*

Lisant dans un ouvrage de ce siècle – 2012 – le bout de phrase suivant : « un peu de (là on met le mot que l’on veut, savoir, intelligence, prudence, réflexion, raisonnement, lucidité, engagement,) ne messied pas », je me demandai combien de fois par an, par quinquennat, par décennie, par demi-siècle, il est possible 1) de rencontrer ce verbe 2) de l’employer soi-même 3) de le conjuguer sans tricher, et saluai au passage la double négation sémantique, bien plutôt que syntaxique, pour dire n’est pas inconvenant.

*

A. (4 mois) se voit dans une glace et (se) fait un sourire ; E. (6ans) « oh ! regarde, elle fait un sourire à son soi-même ! »

*

Trouvé cette formulation si juste : la littérature moderne, celle qui ne deviendra jamais de la littérature ancienne.

*

L’olivier a l’œil luisant ce matin (dédicace personnelle)

*

Dans la (toute) petite série Ces fautes d’orthographes qu’on aime : « Les vitres des fenêtres ont été brisées par le raisonnement du feu. »

*

Le signe du silence est le silence.

*

J’aimerais que Navigius me parle de son frère, Augustinus et de son fils Adéodat, son neveu. A Milan, Augustinus avait tenu la charge de rhéteur, encouragé par Symmachus - dont on se souvient qu’il fut le beau-père de Boèce - et  financièrement aidé par Theodorus  ; après sa conversion, Augustinus ayant quitté sa charge, se retire à Cassiciacum dans la villa de Verecundus, son ami, avec tous les siens. Il relit, c’est attesté, les platoniciens, - Plotin-, et Marius Victorinus, traducteur de Porphyre, et Virgile, Saint-Paul bien sûr. Tout cela se passe entre l’automne 386 et le printemps 387 de notre ère. C’est très simple. Mais j’aimerais que Navigius me parle de son frère Augustin, avant qu’il fût devenu saint.

*

On ne peut pas empaqueter son cœur avec sa peau.

*

[…]je me démasque et desquame en lisant sagement les autres comme un ange, je me fouille jusqu’au sang, mais en eux, pour ne pas vous faire peur, vous endetter auprès d’eux, non de moi […]. Jacques Derrida, Circonfession.

*

Plutôt qu’un quidam, ne devrait-on pas dire un aliquis ?

*

« Personne, petit sot, n’en sait rien. Petit saurien. » (Indépassable Francis Ponge ! In Ecrits)

*

« Allons, nous allons exposer ce triomphe de l’ordre ; nous allons peindre ce gouvernement vigoureux, assis, carré, fort ; ayant pour lui une foule de petits jeunes gens qui ont plus d’ambition que de bottes, beaux fils et vilains gueux. » (Victor Hugo in Napoléon le Petit)

*

     Bien sûr, l’expression enseignement à distance ne pouvait convenir dans le nouveau monde, pensez donc ! elle avait plus de 80 ans, créée avec et pour le CNED (le Centre National du même nom pour les non-initiés). Il fallut donc la remplacer si possible depuis l’anglais, ça vous pose ! Et – si l’on peut doubler la mise – puisque presential existait outre-Atlantique et après avoir bricolé le très vilain en présentiel pour ne pas dire en présencerédhibitoirement trop français– le plus qu’hideux en distanciel fut lancé avec un succès foudroyant.  Peu de gens s’en plaignent, c’est stupéfiant !

*

A tout va mais à Dieu vat.

*

L’épizeuxe cache sous son nom faussement divin, faussement champêtre et faussement savant, la figure la plus simple, simple de chez simple, d’entre toutes, qu’est la répétition, une palinodie, voire une épanalepse si l’on préfère, afin d’attirer l’attention ou de réveiller les endormis. Ces derniers mots non attestés par les spécialistes de stylistique  mais par l’expérience.

*

« Au soir de sa vie, Aurore déclinait doucement » : il y a quand même une légère difficulté avec le choix de certains prénoms ! Certes, il n’est pas donné à tout le monde de s’appeler Émérencienne.  (dans un roman écrit en 2007 mais se situant dans les années 50 du siècle d’avant ; il est vrai que son auteur est spécialiste du Moyen-Âge).

*

Enfin, dans l'interminable  rubrique « chasse aux pléonasmes » : Voir la vidéo !

On ne peut en effet voir (ni même regarder) une bande audio. En revanche, on peut voir (et surtout regarder) un documentaire, une illustration, une diffusion ou rediffusion (on se passera très volontiers de replay), un film, un reportage etc.  qu’en pensons-nous ?

*

   

Portraits minuscules (5) : le droit de rêver. *

19 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir eu pour jardin familial celui d’un horticulteur que, l’âge venant avec la fatigue et inversement, il se força un jour à vendre garni d’une maison érigée là, mieux, enracinée depuis longtemps ; et de remercier, bien plus tard, tous les dieux architectes ou leurs artisans de service de ne l’avoir pas plantée en son milieu, mais reléguée de côté ; ainsi,  dès le portail franchi, on ne la voyait plus, ni ses grandes baies vitrées irrecevables trouant carrément la belle façade de pierres d’où d’anciennes petites fenêtres harmonieusement distribuées avaient été délogées dans le fracas. Au moins, le jardin ne fut-il pas rénové au goût du jour, mais laissé dans sa composition ancienne.

La plus belle pièce du jardin, il faut le dire ainsi, était une exquise serre ancienne, subtilement délabrée, joliment vétuste, délicatement romantique à l’ingénu regard de la jeune et irréprochable lectrice de Lamartine que j'étais, ce qui ne se faisait pas beaucoup, même et déjà dans ces années-là, et ne se fait plus du tout de nos jours. Jocelyn et Raphaël me ravissaient, peut-être aurais-je dû leur préférer La vigne et la Maison : Regarde au pied du toit qui croule / Voilà, près du figuier séché/Le cep vivace qui s'enroule/A l'angle du mur ébréché, de meilleure harmonie avec le décor. La peinture blanche du châssis jamais rénovée, piquetée de rouille, et des bris de verre demeurés à terre suffisaient pour toute interdiction d’entrer. Envahie dedans-dehors par une vigne ensauvagée dont quelques grappes étiques et vert cru même aux jours de fin d’été – ce qui contrevient aux lois formelles de la viticulture, pas à celles de la réminiscence – la serre semi-enterrée de sorte qu’en poussant son portillon mi-vitré toujours entrouvert, il fallait descendre quelques marches instables, la serre n’avait pas d’autres visites que les miennes.

         Depuis l’intérieur d’où je n’entrevoyais plus le jardin que deux fois déformé – la première par l’opacité terreuse des bouts de vitrages restés en place, la seconde en raison du semi-enfouissement de son embasement de pierres – je rêvais. Je méditais. Songeais. Rêvassais. Je ne crois pas – mais comment en être sûre ? – que je réfléchissais, encore moins que je raisonnais. Au fond, il ne s’agissait – déjà – que d’échapper à l’emprise de ce dont on peut se dispenser, dans un usage instinctif, intuitif, des préceptes stoïciens les mieux connus : savoir ce qui dépend de soi et ce qui n’en dépend pas. Aller dans la serre dépendait bien de moi, j’aurais pu occuper mon temps à d’autres choses, dont j’aurais appris après coup leur rapport mortifère au temps qui passe, irréversiblement, pour l’avoir éhontément gaspillé à des broutilles. Bien sûr, il serait parfaitement insolent, faux et prétentieux d’affirmer que l’on sait toujours pourquoi l’on fait ce que l’on fait. Si l’on veut bien s’en saisir – obligation hélas aléatoire – cet escient n’apparaît que dans une commotion douce, lente, têtue, incorrigiblement relaps à l’égard du dérisoire et tête à claques envers l’in/signifiant. Il faut avouer qu’aller dans la serre plutôt que jouer – mais à quoi donc et avec qui ? – me plaisait tout simplement. Me plaisait infiniment.

Ainsi reléguée sans qu’on m’y forçât, j’accumulais des réserves inépuisables d’intolérance aux bruits, à l’agitation, au remuement, à la dispersion, au divertissement, en proportion d’une appétence jamais démentie au calme, au silence, au détachement et à la concentration tout ensemble, celui-là étant la condition de celle-ci. A moins que – quoi qu’il en soit de toutes les contingences adventices qui nous font être ce que nous sommes – ma nature, mon caractère, fussent de ce bois-là. De cette treille, ce pampre. Lambrusque devenue, par imprégnation de la vigne sauvage d’une serre abandonnée au milieu d’un jardin. Et si je n’ai aucune image souvenue d’y être restée dans l’obscurité, ni la nuit, ni même le froid, ce n’est pas que j’en eusse eu peur, quoique que cela fût bien possible, mais que, même dans le jardin, il était interdit de sortir dès la tombée du jour. Sans oublier les longues années de l’internat. La serre n’aura jamais été pour moi un jardin d’hiver et la lumière du soleil d’été, diffractée par les particules de poussière dansant dans ses rayons vibrés, me semble aujourd’hui la seule possibilité de sa clarté.

Le jardin était fleuri, et je m’étais autoproclamée bouquetière officielle. J’aimais – j’aime toujours – couper tout ce qui éclot au bout d’une tige et installer dans des vases des assemblages sans idée préconçue autre que ma fantaisie, soit un dégradé de couleurs, soit une harmonie de formes, de tailles, soit, plus fréquemment, le choix du laisser-aller. Dès le printemps pour les jonquilles, les tulipes, les narcisses, les renoncules, tout l’été, les glaïeuls, les dahlias, anémones, freesias, la maison comptait deux ou trois bouquets frais, renouvelés par roulement chaque jour… pendant les vacances. J’avais des préférences – les glaïeuls me semblaient plein de bêtise et d’arrogance, aussi je tâchais de les regrouper pour faire masse et les isoler pour ne pas gâcher de plus subtiles associations – et des règles implicites, pas de fleurs de rocailles, pas de fleurs d’arbustes, sinon de lilas et de rosiers pour lesquels j’avais décidé que plus je couperai de fleurs, puis ils m’en donneraient. Et une exception hiémale, le camélia.

J’étais seule à le voir, depuis la fenêtre de ma chambre, loin en contrebas de la serre, à l’entrée d’une allée de froidure et de vent. Ses fleurs rouges, rouges, aux pétales rangés si régulièrement, ses fleurs écloses d’un bouton serré, hermétique, verrouillé, d’un luisant légèrement plus clair que les feuilles vernissées au cœur desquelles il s’abritait, ses fleurs, les fleurs du camélia de ce jardin-là, poudroient encore dans cette mémoire qu’avec Bachelard je dirais bien végétale. Le surplombant de peu, un bouleau argenté dont le frissonnement des feuilles ondoyait le ciel de changeantes couleurs grises, vert-de-gris, verdet, perses, et un long cou de girafon blanc-gris qui lui servait de tronc.

Chacun de nous gagnerait à recenser cet herbier intime, au fond de l’inconscient, où les forces douces et lentes de notre vie trouvent des modèles de continuité et de persévérance. Une vie de racines et de bourgeons est au cœur de notre être. **

*Titre d’un livre posthume de Bachelard (1970) ; ** ibidem            

 

La fable des deux amants.

13 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Tout dans cette fable est posthume — sauf leur histoire. Cela s’appelle postérité ou célébrité, encore faut-il saisir la nuance pour, au nom d’une idée crasseuse de la seconde ne pas faire un sort à la première.

Mais fabulons, affabulons.

Deux amants s’aimaient d’amour pas toujours tendre. L’un violent et jaloux. L’autre aussi. D’un naturel fort doués tant pour la liberté séparément, que pour la prison des liens ensemble. Ni avec toi-ni sans toi, eût pu être leur devise quand ils se ménageaient une commune vie, pour quelques temps, de temps en temps, mais pas toujours. Ils eurent bien des orages, qui leur faisaient des semelles de plomb le long de leurs longues chevauchées et fugueuses, de leurs ivresses aussi. Captifs, reclus, détenus. Affranchis, buissonniers, vagabonds. Telle fut la vie de ces amants-là, telle est celle de tous les amants, pour qui l’amour ne dure qu’un temps, le temps de l’amour.  Et puis s’en va. Et puis s’en vont qui se sont tant aimés qu’ils se sont désunis. A tout jamais, pendant le reste de leur vie et tout le temps de leur mort. Cela ne fait pas une fable. Ni une Bonne chanson, pas même des Fêtes galantes. Tout juste une Saison en enfer.

Supposons — ce peut être le début d’une fable — que quelques coquins, fripouilles, arsouilles, réunis en conciliabules fissent le sot projet de déranger les morts, histoire de s’occuper ou de se faire valoir par les gens importants. Lesquels sont importuns aux affaires intimes. Ce ne serait pas tout à fait la première fois qu’ils décidassent d’un coup de dé, du lieu et du rang des dépouilles des nôtres comme si c’était les leurs. Une engeance pareille sévit à tout moment puisqu’elle se reproduit dans le seul souci de tirer avantage de ses méfaits. La déportation des morts* parfaitement organisée par un ami de Jupiter — ainsi appelait-on l’empereur Napoléon III — pour faire œuvre démocratique, fut narrée d’une plume brillantissime par Victor Fournel, et avec succès puisque le préfet plia et Jupiter aussi. Les morts ne furent ni dérangés ni déménagés. Requiescant in pace.

Au deuxième temps de la fable, le scénario peut s’affiner en prélevant quelques morts plutôt que d’autres, pour l’édification de tous — pour faire œuvre démocratique, bis repetita ? — il les faudrait exemplaires, édifiants, appelons-les des défunts pédagogiques. Un grand pays n’en manque pas. Ainsi on les ex-posera… à l’intérieur d’un bâtiment dédié, quelle qu’ait été sa vocation première, il sera détourné. Une église chrétienne devenue temple païen polythéiste, un panthéon donc, fera très bien l’affaire. Ainsi, aux grands voyageurs reconnaissants, le pays offrira la visite payante d’une sanctuarisation détournée avec obligation de se prosterner, dans un lieu sombre et froid, pire qu’un cimetière dans les courants d’air de Novembre. Défiler dans un même périmètre, devant tombeaux et catafalques divers et variés, évite d’avoir évité des morts célèbres qui seraient, on ne sait jamais, restés autour de leur église, ayant vécu en leur petit village le reste de (leur) âge ; ceux à qui l’ardoise fine plait plus que le marbre dur. Il est tout à fait certain que cette éducation ostensiblement macabre et concentrée a eu et aura les meilleures conséquences sur un peuple et son pays.

Au troisième temps de la fable, pourrait-on inventer pour l’élévation des foules, la déportation des restes de deux amants exemplaires ? Pour qu’une telle idée se réalise, il faudrait — et à l’impossible on est tenu quand il s’agit de fable — que les amants aient été irréprochablement amants ; qu’ils fussent inhumés ensemble dans une dernière demeure commune, de manière anthume, si l’on ose. C’est le minimum syndical pour une panthéonisation à valeur de symbole, pléonasme irrécusable. Ou, à défaut, avoir eu un si haut, péremptoire et notoire sentiment patriotique et partagé, que ledit choix panthéonistique se serait imposé à tous, à tous, pour y loger nos deux amoureux plus attachés encore à leur pays qu’à leur amour si possible, l’avoir dit et crié sous toutes les formes, y avoir sacrifié leur liberté duelle et individuelle, en avoir fait des livres ou des chansons avec obstination. Avoir vécu là où ils sont morts et être morts là où ils vécurent. Et si par la générosité des Muses, il se pouvait qu’ils eussent quelque talent de plume, nous ne serions pas loin de la béatitude, celle du visiteur bien sûr, car dans béatitude, il y a béat ! Pourtant, si grande une bouche puisse béer devant un tombeau, il n’y entrera jamais ni les vertus ni les mérites, les talents ni les prédispositions des gisants qui l’occupent.

Que nous reste-t-il, une fois tout le monde d’accord, n’est-ce pas, sur l’urgence, la priorité, l’impératif catégorique, la nécessité apodictique, en ces temps de grise-mine, de porter des nouveaux venus, un voisinage tout neuf, un entourage innovant, aux dépouilles sanctuarisées-là sans leur accord de leur vivant ? Quels sont les néo-candidats à l’exhibition marmoréenne et publique de leur invisibilité définitive ? On nous dit sérieusement, mais sérieusement nul ne peut le croire, que deux poètes ont été présentés à la postulation. Deux poètes qui déjà longtemps avant leur mort vivaient si loin et si fâchés l’un de l’autre qu’ils ne se virent plus ; que l’un mit des mers et même des océans, des pays et des continents entre lui et l’autre, et aussi tous les autres ; qu’un génie tel n’avait ni patrie ni nation, sinon la liberté ; que l’autre la sculptait dans les vapeurs d’absinthe où il trempait sa plume ; qu’ils n’auraient voulu, pour rien au monde, au ciel et sur la terre, qu’on les enterrât ni ensemble, ni côte à côte. Qu’aucun des deux n’y songea jamais, ni ensemble ni séparément. Mais qu’une poignée de capricieux imbéciles traînant dans leur sillage des ignorants impérieux et puissants, souhaiteraient pour leur propre gloriole que cela se fît en osant décréter qu’il y a là une mission (sacrée ?) à accomplir au titre du symbole.

Paul et Arthur symboles devenus de tout ce qu’ils n’ont jamais été. Oui, c’est bien une fable, une mystification, un cauchemar, une tocade, folie, doublés d’ignorance, d’arrogance et d’affront pour le moins. Une descente aux Enfers.

 

*Cf, Archives, Les entreprises funèbres d’un affairé Préfet, 12 mai 2019 

Une histoire célèbre mais inconnue

10 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Au fond, nous avons tous lu les auteurs grecs sans le savoir, ou presque.  En ayant fréquenté les bancs de l’école et quelques cours d’histoire dans notre jeune âge, nous savons que les Grecs pratiquaient le sport, ou dans un sursaut de précision, la gymnastique. Peut-être nous souvenons-nous que le terrain dévolu se nommait palestre, que toutes les villes avaient un stade, que la lutte (palé justement) y était favorite et le disque, (merci le discobole !) et le javelot les accessoires par excellence – que nous avons oubliés comme arme de chasse et de guerre pour le second. Certains aiment le joli mot de pancrace dont la réalité est pourtant celle d’un affrontement particulièrement brutal où presque tous les coups étaient permis, sauf les doigts dans les yeux ! Mais avec Marathon et Olympie, c’est à peu près tout…  Autant dire quasi rien, juste ce qui fait écho à nos mémoires scolaires, peut-être filmiques aussi, prolongements souvent déformés des premières.

         Commençons par revenir aux temps imprécisés où les récits relèvent de la légende, de la légende poétique, où les comportements, les idéaux, les exemplarités font référence. Patrocle, Ulysse, sont des combattants, des athlètes, des guerriers tout ensemble. Ajoutons, comme pour tant d’autres choses, des mythes, et gardons le pluriel ! Qu’ils aient été institués pour expier un crime 1 – un certain Péplos aurait obtenu la main de sa prétendante par la double faute d’une ruse et d’un meurtre – ou, selon une autre légende, par Héraclès lui-même pour rendre hommage à ce même jeune homme valeureux, ou qu’ils aient été fondés antérieurement à ce premier mythe, les Jeux Olympiques ont une origine supra-humaine. Ils s’enracinent dans le divin.

Ces Jeux qu’aujourd’hui nous appelons, à tort, olympiques étaient « installés » dans un sanctuaire réservé à des cérémonies religieuses toujours prédominantes : à Olympie, c’était celui de Zeus. Processions, rites et gestes sacrés accompagnaient les épreuves avec sacrifices et remerciements. Sacré et profane inextricablement mêlés. Paul Veyne2 fait à cet égard, une intéressante distinction entre ce qui est « consacré » à un dieu, qui permet la solennité pour le public qui ne vient pas nécessairement dans un acte de piété, et ce qui est « en l’honneur » d’un dieu, qui permet la religiosité, plus contingente en revanche et pour satisfaire aussi le plaisir du spectacle. Leur succès, dans le temps et dans l’espace, est total jusqu’au début du VIème siècle après J-C et ces origines légendaires ont fondé l’indistinction positive – donc culturelle – du sport antique. C’est la « même antiquité » dit toujours P. Veyne.

         Nous croyons que les Jeux Olympiques ne se déroulaient qu’à Olympie. Mais quatre sanctuaires très célèbres organisaient des Jeux à partir du VIème siècle avant J-C, époque où le déroulement des épreuves est quelque peu stabilisé : Olympie (en Élide) ; Delphes (Jeux pythiques) ; Corinthe (Jeux Isthmiques) et Némée (en Argolide). De tous, les premiers sont les plus prestigieux. Un seul vainqueur.  Être le premier ou rien. Seul il a droit aux honneurs, à l’acclamation de la foule, aux fleurs qu’elle lui jette, au bandeau de la victoire, à la palme enfin, et au dernier jour à la couronne d’olivier sauvage, coupé par une faucille d’or. Banquet est offert au Prytanée où un poète peut célébrer l’exploit, Prytanée qui l’entretient jusqu’à la fin de ses jours s’il est athénien. Certains, s’ils en ont les moyens, peuvent demander leur effigie à un sculpteur et la mettre dans le sanctuaire. Les anecdotes ne manquent pas qui rapportent comment telle ou telle magnificence fut faite par la cité à son champion, dont la gloire devient alors la sienne.

« Un concours de force, une émulation de richesse, un déploiement d’intelligence » dit Lysias (Discours, V-IV siècle). C’est toute la question : de la force à l’intelligence, nous parlons bien d’éducation et même de culture. En effet, la place du sport dans la Grèce antique et le lien que les Grecs ont avec lui, relève d’un très haut coefficient culturel.  C’est l’idéal de la paideia c’est-à-dire l’éducation. On honore ainsi et aussi sa famille et sa cité3.

La Grèce comme pays agonistique, c’est une évidence qu’il faut mettre au crédit de cette dimension paradoxalement culturelle. Organiser, dans leurs aspects religieux, matériels, humains, sociaux, tant d’occasions très précisément « institutionalisées » par le calendrier, les rites, les rencontres, les déplacements, les arts, les techniques, et tout ce qui les rend possibles, que ce soit, les banquets, les odes, les sacrifices, les accessoires, le personnel spécialisé ou non, les préparations des lieux, sur place, aux alentours… tout cela, dans sa dimension générale et détaillée, est bien la marque d’une culture. Paul Veyne (ibid) en parle même en termes de dignité sous le double point de vue social et culturel. Ce qui lui confère, au-delà de la diversité des pratiques, une certaine unité. Là où nos contemporains voient un « phénomène de société », autant dire une pratique grégaire, les Anciens en faisaient une activité porteuse de dignité au sens où il en va très précisément de leur honneur. Dans la Grèce antique, on vit plus souvent en état de guerre qu’en état de paix, contre les envahisseurs, contre les cités voisines.  Aussi, même si les Jeux doivent se dérouler en temps de paix, – il faut permettre aux participants et aux spectateurs d’y accéder sans risque –, même si cette trêve (un mois environ) se déroule dans la joie, il ne faut jamais oublier qu’il s’agissait surtout d’y entraîner, former et exercer les soldats aux dures épreuves de la guerre. Ou de leur ménager une pause. Impossible en effet pendant ce temps d’aller en expédition. On trouve même des témoignages de punitions, d’amendes infligées aux cités qui ne respectent pas la trêve. Sparte, par exemple, fut exclue des Jeux pour cette raison pendant la guerre du Péloponnèse. On le comprend, ce mois est sacré.  Il participe à la fois de la fête, de la foire, du pèlerinage, de la fréquentation des sophistes – hommes cultivés – ou des écrivains, des poètes, de la contemplation de peintures, sculptures, toutes choses quasi impossibles autrement pour les spectateurs venus de loin. Pour éviter tout anachronisme, Paul Veyne insiste : il ne faut y voir aucun caractère « national » mais un fort sentiment hellénique qui ne lui est pas substituable. Il ne s’agit pas d’aller à Olympie, ou ailleurs, pour constituer ou reconstituer une identité, mais une citoyenneté « œcuménique », « pan-hellénique » à la seule mesure du mérite ou du courage de quelques champions venus de partout, devant un public heureux, venu lui aussi de partout. Fierté, ferveur, honneur, voire privilège d’être là. Olympie – avec Homère – est une composante immarcescible de la « culture » collective des Grecs, deux points d’ancrage, deux phares.

 

1)Pindare : Odes, les Olympiques ; 2) Paul Veyne : Pourquoi Olympie, Varia n° 8 ; 3) Ce qui permet aux fils de souscrire à l’idéal de leur père lequel ne leur était pas souvent compagnon de vie. Cl Bernand in Guerre et violence dans la Grèce antique rapporte qu’à Athènes par ex, un citoyen est appelé à faire la guerre de 19 à 49 ans, et 10 années de réserve à suivre…

du bord de l'eau aux bordures du monde

4 Septembre 2020 , Rédigé par pascale

 

Tourbillonnante au jour premier du monde, une eau blanche et gelée cède au feu d’un soleil aussi lourd que le plomb. De brefs coups d’un pinceau primitif griffent l’espace, plissent la pierre, froissent la terre, sous la colère hurlée de tous les dieux jaloux. Tournesols à venir fissurés de béances et de sillons secrets, arrivés bien avant l’eau à la mer, les sables aux rivages, les nuées aux nuages.

Avant, il n’y avait rien. Avant les trombes sculptant le vide, avant les typhons vomissant sans fin déluges et allevasses. Seul, le silence enflé de tous bruits à venir, hourvaris des chasseurs de tempêtes, tohu-bohu des égarés informes, monstrueux maléfiques errants dans un néant échevelé. Boucaniers de dragons et de drées et de guivres, avaleurs à l’horizon de la courbe qui sans cesse s’éloigne, tous, longs serpents de glaise abandonnés des vouivres devenues folles.

L’eau lourde retenait encore un peu ses vagues dans des laves épaisses, laineuses, ténébreuses et grasses opacités, traversées de barbilles luminescentes ou de chevelures océanes arrachées à d’invisibles noyées-là.

Il n’y avait personne pour le dire ni le chanter, nul ondin pour pleurer, ni ange ni démon, nulle terre, monts ou bois, vals ou puys. L’eau lourde couvrait tout.

 

 

Un étrange lendemain parut dans les lointains. Calme, il recouvrit d'un chatoiement inabouti les sols encore dépourvus de mousse. A son passage, les pierres s’adoucirent, micelles et bryacées invisibles encore, avançaient leurs reflets. Une brillance nouvelle empaumait les cahots. Et les cailloux devinrent des galets d’or.

 

Une peau écailleuse les protégeait de tout, rêche au regard seul, penaillon d’un instant, peausserie, parchemin, pelure pour les temps à venir, pour les temps à écrire. Pour les mots, tout entiers enchâssés d’un reliquaire inconnu et précieux. Recouverte d’une eau fine insaisissable, une ligne de calcins dessinait en mosaïque de verre la fragile disposition des fragments d’un monde disparu, arrivé là depuis les cendres et les lavis d’avant le temps des hommes.

 

 

Un large et doux frisson saisit la main du peintre, repentie. Sur l’eau déposa une lumière vibrée, bleue, ombrée, respirée, finement ocrée de terre par le ciel reflétée ; se fit ambrée, piquetée d’émaux et de flocons de plumes, de bouquets fleuris blancs, sables d’argent, sinoples échiquetés d’azur. Mince glacis diaphane, calmé.

 

 

 

 

 

[saisis au même endroit et successivement

dans le même court moment,

quatre clichés photographiques non modifiés]

une petite philosophie imparfaite et illusoire du poireau

31 Août 2020 , Rédigé par pascale

 

(et pour Gauvain)

 

       Il fallait faire un peu le planton. Attendre est dans la nature du poireau, qui se fait verbe et se conjugue à tous les temps inattendus de l’impatience. L’allium porrum, son nom savant, son appellation botanique, de celles qui autorisent les acoquinements malins pour briller entre la poire et le fromage (de Brie, forcément, c’est un clin d’œil) ; encore faut-il pouvoir placer dans une conversation ordinaire être porrophage, pari à tenir au risque de raconter des salades, les porrophages assumés ne sont pas si nombreux. Pourtant, dès le IXème siècle — la documentation dit même l’an 812 — la consommation du poireau est chaudement recommandée par le Capitulaire de Villis*, même si, dans certains cas, c’est-à-dire s’il est jeune, il se peut consommer cru, donc froid, à la croque au sel. On passera très vite sur le champion de la porrophagie, quasi seul nommé dans les références à bas clics — Néron — qui en avalait tout son soûl, pour se clarifier la voix, qu’il voulait puissante, tonitruante mais chantante… on connait la suite et la fin qui résonne déjà comme une morale provisoire : il ne suffit pas de parler le plus fort pour avoir raison, et que l’on peut moduler ainsi : les vertus dormitives des chansons ne durent qu’un temps, surtout à la fin.

         Dans le Capitulaire susnommé, la recommandation officielle et légumière pour les jardins, (Volumus quod in horto omnes herbas habeant,) place le poireau entre les appétits** et les raves, au milieu des aulx, des pois, de la sarriette, choux, échalotes, ciboules, sans oublier le fenugrec, la badiane ou la joubarbe, à laquelle une phrase entière est réservée pour en recommander la plantation sur les toits. Bien qu’elle réponde au joli nom de famille des Succulentes, elle ne se consomme pas. On la dit frugale et résistante, ce qui — si la joubarbe fleurie était notre sujet — pourrait valoir une nouvelle maxime de morale provisoire : les contraires ne s’annulent pas toujours. Rappelons que Descartes les limitant à trois, dans le Discours de la Méthode, nous n’en grillerons pas une avec la joubarbe, adonc, nous occupons de nos oignons, qui sont ici des poireaux.

         D’aucuns ont peut-être visité le Musée de l’Asperge, à Argenteuil, ou ici même, *** et se souviennent que le luxueux légume, chose très étonnante, s’y faisait rare, pour ne pas dire plus. Que n’a-t-on édifié un Musée du Poireau, autrement nommé asperge du pauvre, qui aurait vu ses collections admirées par d’authentiques porrophiles, et fréquentées ses salles entièrement dédiées à ce légume charitable, celui de la soupe des internats, des monastères, des prisons, des hôpitaux, des indigents, toujours accompagnée de la pomme de terre terne, pâteuse et collante, fréquentées donc par d’incontestables nostalgiques de la dureté des temps. Il n’y a que Francis Ponge pour trouver que Peler une pomme de terre bouillie (…) est un plaisir de choix. Encore que, pour l’affirmer, il fallut faire disparaître qu’elle dût être de bonne qualité ! N’empêche, j’ai beau chercher : aucun porrum près de ce tubercule chez le poète, dont le texte (in Pièces) s’achève par ces mots : Reste ce bloc friable et savoureux, — qui prête moins qu’à d’abord vivre, ensuite à philosopher. Pas l’ombre d’une barbichette de poireau non plus, dans le Plat de poissons frits ou L’Assiette, (ibidem) encore que le premier s’accompagne très judicieusement d’un petit phare de vin doré qui n’aurait pas fait tache ni faute de goût avec notre légume ci-devant louangé. On notera enfin, car pour être porrophage on n’en est pas moins rigoureux, qu’il reste au fond de L’Assiette pongienne d’identiques paroles : Voilà tout ce qu’on peut dire d’un objet qui prête à vivre plus qu’il n’offre à réfléchir.

         Reprenons cependant le doux usage de la scrutation fine qui fait aller où l’on sait que l’on va trouver, et non où on l’ignore. Plutôt creuser son sillon qu’effleurer les surfaces. Et pour les plaisirs légumiers et gourmands des mots, pour en exsuder tous les sucs, en brasser les parfums, en décrire les incessantes et minuscules métamorphoses animistes, en colorer des phrases irisées de mots sauvages, voluptueux, câlins, onctueux, dorés, miellés, rocailleux, rigoureux, précis, exacts, salés, sucrés, des mots tout bossués d’obstination appliquée, inépuisablement et insolemment justes et parfaits, pour tous les plaisirs vagabonds, ingénus, savants, inventés, méticuleux, instinctifs dans la brûlure et la fièvre d’écrire, ce glaçon enrobé de cendres chaudes, je n’ai jamais, jamais trouvé une exaltation semblable à celle des textes de Colette. Ici, je crois bien que tout le monde le sait. Rien ne résiste à sa plume, rien. Le poireau ni les châtaignes. Balzac****. La vie, l’amour, la mort. Tous les bruits du monde déprisés puis éteints sous la puissance harmonique de sa phrase, la scansion mesurée à l’équilibre cosmique de son écriture. Comment mieux dire qu’en autant de mots que les doigts d’une seule main : tu écoutes les figues pleuvoir. (in Lettres à M.Moreno) !

         Dans cette maîtrise inégalée de l’écrire au service des fragrances, des senteurs, des sons et des silences, de l’équivalence absolue entre l’odeur de terre labourée et les parfums troubles brassés dans des jardins méditerranéens tout en roses, menthe, jasmins, daturas, chèvrefeuilles, mélisses… l’allium porrum n’est pas le mieux servi, disons-le tout en corrigeant sur le champ, c’est le mot. Ce n’est pas que Colette — panthéiste increvable et grande prêtresse païenne de toute célébration sensuelle des mots, des êtres, des objets, de la nature, des sentiments et du monde — en fasse litière, elle ne manque, ne néglige et n’omet rien de ce qui existe hors et en elle, où la bourguignonne l’emporte sur tout. L’allium porrum n’est tout simplement pas le plus présent, en quantité, si l’on peut dire, car quand il passe près de son encrier, il a, comme toute chose, droit à un traitement colettien, celui qui lui fait écrire à Proust : « Monsieur, vous divaguez, je n’ai l’âme pleine que de haricots rouges et de petits lardons fumés. »

         Aimant de passion le bouillon de légumes, on ne peut envisager que Colette n’eût pas un adjectif pour le porrum dont il est le personnage principal. Elle broute le radis noir, le concombre, l’artichaut et surtout (mon) bien-aimé l’oignon. J’en sais qui se/me demandent, et les cornichons ? L’enquête commence. Je me concentre sur l’allium, pour l’instant. Colette, dévoreuse jardinière, ogresse de tous les plaisirs de table, Colette était-elle porrophage ? Ainsi passe-t-on d’une question à un questionnement, puisque la réponse n’est pas accessible d’emblée ; ainsi, une petite philosophie porréiste pourrait bien se constituer, par son goût inconditionnel des nourritures terrestres. Aussi, tournant, retournant, lisant, relisant, revenant, repartant, recommençant encore et encore, posant et déposant les pages noires de notes de mes lectures colettiennes, je débusque enfin, au milieu d’une longue phrase tout à l’honneur de la soupe de lait sucrée-salée-poivrée et ses radeaux de pain rôti jetés au dernier moment dans la soupière (entendez-vous et les voyez-vous ces « radeaux de pain rôti » ? quel talent !), je débusque donc cette déclaration d’amour étique et clairsemée tel un rang au jardin après le ramassage, et j’aurai toujours mon mot d’éloge sur la tarte aux poireaux.

         Ce que Colette dirait de l’allium porrum si elle l’aimait autant, c’est-à-dire à la folie, que la châtaigne, les huîtres ou le cidre, est hypothèse hasardeuse. Car enfin, on a beau traverser son œuvre tout entière de toutes les façons, on la sait inépuisable et même multipliable comme le pain et le vin de la fable évangélique, et forcément le carré des poireaux est un carré magique. Il faut le retourner pour le faire triompher, la leçon cette fois est bien de La Fontaine, légèrement vrillée pour l’occasion. Par ailleurs on nous dit — ciel ! dans quel aplatissement de l’usage des mots — que l’espèce manchote du poireau (de Carentan dans la Manche, le meilleur sable pour les carottes aussi) se nomme le Monstrueux, qu’il fut connu des Egyptiens anciens, et pourquoi parlant des Egyptiens omet-on anciens pour ceux qui vivaient vers le 3ème millénaire (à la louche…) avant notre ère ? On affirme que ses feuilles gainantes, peuvent être vert bleu ou bleu franc ; qu’Apicius, c’est du moins ce qu’affirme l’inévitable Pline, se prend le chou pour cuire le poireau qu’il recouvre de ses larges feuilles avant de le cuire sous la cendre (c’est dans L’Art culinaire, bien sûr) ; que les Romains raffolaient du minutal, une sorte de hachis dont le poireau était le roi. Mais j’avoue que la plus délectable information, je la dois à la bonne fortune d’une errance aveugle : le poireau contient des atomes de soufre ! Affirmation redoutable qui nous ramène aux temps bénits de Démocrite et Leucippe pour qui tout, absolument tout, tout vous dis-je, est réductible à de si petites particules de matière qu’elles tournoient à l’infini dans l’univers, s’agrégeant et se désagrégeant tour à tour, s’accrochant et se décrochant les unes les autres. Aussi et donc, le soufre. Nous le savions : l’allium porrum, et conséquemment tous les porrophages et porrophiles de l’univers, passés, présents et à venir, sont, pour toujours d’infernales créatures.

         Et puisque ça n’a rien à voir, je succombe, en ce dernier jour d’un mois qui ne fut pas toujours auguste, ni lui ni ceux qui l’ont précédé, je succombe à l’incommensurable beauté simple de cette phrase de Colette (dans une lettre à Hélène Picard) :

« Les criquets scient la chaleur en petites braises. »

 

 

*Par des ordonnances (dignes de Colbert bien avant l’heure) régissant l’élevage, les cultures, le jardinage, les fruits, les légumes, la vigne, la chasse, la pêche, l’entretien des animaux, des chasses, les règles du boire et du manger, Charlemagne entendait lutter contre la famine qui tourmentait gravement l’empire. Le Capitulaire s’occupait aussi bien du miel, que des céréales, des forêts, de la volaille et des poulaillers, des chevaux et des élevages, des troupeaux : tout, absolument tout ce qui permet de venir au secours des hommes, libres ou serfs, pauvres, vagabonds et mendiants, prescrivant à qui le peut de nourrir ceux qui n’y parviennent d’eux-mêmes. On y trouve, notamment, la liste des 90 espèces à planter obligatoirement, dans les jardins et cloîtres impériaux. **malgré un mien travail assidu de recherche, l’appétit, pourtant nommé dans le Capitulaire, n’a pas pu être identifié. *** cf. Archives, 2 Août 2020 : « Les petits musées d’Henri ». **** « Balzac ardu ? Lui, mon berceau ma forêt, mon voyage ? … »

N'ayez plus peur !

30 Août 2020 , Rédigé par pascale

 

Chers lecteurs, abonnés, non abonnés, fidèles, infidèles, passants du soir ou du matin, tous aimés,

j’eus l’occasion, il y a peu, de constater — à partir d’un ordinateur qui n’est pas le mien — que le surgissement rugissant de publicités au milieu, autour, à côté, au-dessous, au-dessus des textes par moi postés sur Inactualités et acribies, en rendait la lecture totalement inconfortable. Pour ne pas dire plus. Aussi, je viens d’opérer la manœuvre qui devrait, en rémunérant Overblog, les supprimer totalement.

         Je ne peux le vérifier sur ma propre machine, qui a la malice de se suffire d’un bloqueur de publicités ordinaire. Aussi, quelques-uns pourraient-ils me signifier si l’invasion a réellement cessé. Cela me siérait grandement.

                   Pascale

 

BRINS

26 Août 2020 , Rédigé par pascale

 

 

Invisibles là

et si blanches fleurs

que silencieux livres

et souvenus ici

sur l’eau de terre posée

lune enclose et ciel orbe

forclose la nuit.

*

 

Au flot blanc de la brume le bœuf blond,

les bondrées du soir au fil soyeux de l’air,

pastèque colorée, ses pépins picorés,

hellébores et mandragores ombrées,

le poète, matassin des mots.

 

*

Entends le temps qui passe

Etends l’espace

Allume les chandeliers de mes ressouvenances

             durée en équilibre durée

                                                                en équilibre

                                                                                            mes paroles

 

 

*

 

dans les reflets d’une lumière sucrée

effrangée l’ombre d’une écharpe,

l’infinie pâleur d’un demi-jour inachevé

au sol.

 

 

A la recherche de mots perdus (3)

22 Août 2020 , Rédigé par pascale

 

 

  Amusoire, qu’on se rassure, bien qu’il fût usité chez Montaigne, était encore lisible au début du siècle précédent. Mais pas trop souvent. Ce mot joli parce qu’il rime avec écritoire, peut avoir, dans certaines circonstances, affiquet pour synonyme, que jamais plus on ne lit, lui. Est-ce parce qu’il n’est plus écrit, ou parce que là où il pourrait l’être — et l’est assurément — personne ne va plus ? On lui préfère colifichet, encore qu’on ne l’entende guère ; il sonne avec ficher, qui pourrait faire accroire qu’il se visse dans les têtes coiffées ou les vêtements ; ce qui n’est pas très agréable, convenons-en, même à la lecture. Usons donc de colifichet métaphoriquement et sobrement, pour désigner, par exemple, tout honneur, distinction ou faveur, de ceux qui n’ont pas plus d’importance qu’un petit nœud dans les cheveux. Ou un hochet pour calmer les enfants nerveux. Un affiquet, une breloque, une fanfreluche vestimentaire ; un brimborion, une bricole plus généralement. Avec amusoire pour remplaçant élu, si l’on ne sait pas trop ce que l’on veut en faire.

 Amusoire nous saisit par l’oreille un soir, quand des muses musardant, récréées, diverties, guéées au petit ru de lumière qui passait là, – bouche bée de joies simples, agréées d’un soupir, quand, d'une murmuration vibrée à peine, quand des muses musaient, chapechutant tout près. D’un mot, donc, amusoire, s’il vous plaît de jouer.

 

Mélanges, miscellanées, miettes -III-

18 Août 2020 , Rédigé par pascale

 

 

 

Il y a peu, j’écrivais une contine - je veux dire que je traçais le mot contine -quand on me fit remarquer que cela s’écrivait comptine Je suis atterrée !

*

On ne demande pas à un amateur de vins s’il préfère le Bourgogne au Bordeaux, surtout s’il préfère le Bordeaux.

*

J’attends que quelqu'un ait la bonté d’éclairer ma lanterne : mais pourquoi donc faut-il éclairer une lanterne ?

*

De l’avantage de vivre dans sa tour d’ivoire : celui que l’on vient de sortir par la porte ne reviendra pas par la fenêtre.

*

" C’est par une brumeuse matinée d’hiver, le 7 Janvier 1892, qu’il nous fut ramené de Cannes où, dans un premier accès de délire, il avait tenté de se suicider. La face blême et déjà maigrie, l’œil hagard, il se laissa glisser hors de son vagon, comme hébété ; et (…) nous le vîmes s’acheminer, sans dire un mot, d’un pas raide d’ataxique, le corps enveloppé d’un plaid dont le collet dissimulé mal sa blessure, vers le fiacre qui l’attendait pour le conduire rue Berton, chez le docteur Blanche." (Emile Berr, 8 juillet 1893, article de journal, jour de l’inhumation de Maupassant, parce que les journalistes savaient écrire.)   

                             *                                              

Si les petits poissons rouges c’est parce qu’Alice a fait merveille.

*

Agacement d’Edmond de Goncourt : « Nous descendrions à parler le langage omnibus des faits divers ! »

*

Il y a quelque temps encore, on écrivait dixaine pour dizaine.

*

Le latin est si beau : « dum per mare magnum Italiam sequimur fugientem et uoluimur undis » ! Virgile, Énéide V, 628-629

  *

J’aime le mot sainfoin, il sent bon la campagne sèche.

  *

Écrire, faire tomber les mots restés sur le bout de la langue.

    *

Parlant des premiers temps de la chrétienté à Rome, Lucien Jerphagnon, mon Maître en Philosophie sine die, eut cette formule, comme toujours lumineusement espiègle : « et le ciel changea de propriétaire ! ».

      *

En moins de deux pages -de la main de Proust il est vrai- je trouve : de la marceline, de la batiste, guipure, étamine, mousseline, du basin ; des couvre-pieds, courtes-pointes et couvre-lits… une véritable mercerie à l’ancienne !

       *

Le même, de la lecture (en note) : cette jouissance à la fois ardente et rassise.

            *

Un viédaze -ou viédase- est soit quelqu’un d’idiot soit une aubergine. Mais enfin ! on ne devrait pas avoir à choisir !

            *

Qui suis-je ? on peut me manger en salade, dit-on, mais je sers, ou je servais, à polir les métaux précieux ; on me trouvait chez les luthiers aussi.

Réponse 

                                                                                                             

Je ne me souviens plus d’où j’ai repris sur un bout de feuille, perdu au milieu d’autres, saturés de mots, dans tous les sens, de phrases, de noms, qui me font un petit édredon de papier froissé sur le bureau, lequel a disparu, englouti dessous, ceci : De bonne foi il s’est cru mort. D’un livre de Giono, n’est-ce pas ? Et à côté : Ses lèvres minces fendent à peine le buis rasé de sa figure, à vous rendre jaloux, ou vous faire taire à jamais.

     *

Racan -Honorat de Beuil, marquis de Racan, Académicien bégayant mais point bafouillant- rapporte cette anecdote passée : le bon roi Henri s’inquiète auprès du grand Malherbe pour savoir si l’on écrit cuiller ou cuillère. Le Béarnais, venu du dessous de la Loire tenait pour cuillère, l’autre, né bien au-dessus, à Caen… pour l’autre. Un tantinet flatteur, il aurait ajouté : que le roi cependant n’a guère les moyens de faire dire cuillère au-dessus, sauf à peine de cent livres d’amende.

Balzac -Jean-Louis Guez de Balzac, contemporain exact de Descartes- dira de l’incomparable normand, qu’il était venu dégascogner la cour ! Il se pourrait bien que cela fût vrai.

 

                                  *                                     

Épandue de silence

Couverte rouge sang

Panthea d’Akragas

Souvent je pense à toi.

 

« Baille-moi de tes nouvelles, s’il te plaît. »

15 Août 2020 , Rédigé par pascale

 

 

Samedi 15 Août 2020

 

   J’accède à ta demande si bellement formulée ; en quelques mots te narre un petit morceau de mon temps.

   Je voulais vérifier si la ville était fériée, les bruits du monde reclus, les humains forclos. Et pensais, un peu sottement, que je serais déçue de ne trouver pas ce que je craignais de voir – le principe de contradiction n’est pas le moins présent dans l’âme humaine – la brasserie ouverte à tous les passants, sa terrasse où je pourrais, nonobstant les conversations, les cris et les rires, me concentrer sur ma lecture, un verre de bière bien fraîche devant moi.

   Au moins ai-je fait une double expérience, on ne tombe pas dans les livres de philosophie un peu trop jeune pour tout à fait rien : d’abord qu’il faut une satanée, ou une sacrée – pour le second terme le latin permet de gommer l’oxymore – faculté de concentration pour résister aux rumeurs, et que non seulement j’en suis fort bien dotée, mais encore qu’elle semble se conforter avec les ans. Ensuite, qu’il n’est pas exactement vrai, tout en n’étant pas tout à fait faux – réitération du principe initial, la non-contradiction n’est intangible que pour Aristote et ses émules, pas pour moi hic et nunc – que les troubles sonores avec lesquels je m’accorde si mal, me parvinssent en me dérangeant. Avec un peu d’habitude – j’en ai un peu plus qu’un peu moins – on peut s’abstraire des incommodations et obstacles extérieurs. J’insiste, extérieurs. Ceux qui parviennent, malgré soi, à nos sens. Ici, l’ouïe, quoique la vue fût largement sollicitée. Je passe.

   Justement, le livre porté jusques en cette placette bruyante, resté à la page 97 quand je pris cette décision ahurissante d’affronter dans le même instant, et la chaleur accumulée du jour le long des pierres blanches et des noirs bitumes, et la cacophonie ambiante, justement, ce livre me servait Descartes, en version relue et réinterprétée par un universitaire de haut vol. J’étais bénie – et deux fois maudite, la chaudière extérieure et le tapage – devant moi la promesse d’une  approche difficile, crayon en main et cerveau en alerte. J’ai toujours les deux à disposition. J’ai eu beau regarder tout autour de moi, je ne vis personne d’autre avec un livre, ni, évidemment une pointe graphite… Je ne vis non plus personne d’autre, seul(e) à sa table : un samedi qui compte pour un dimanche, c’est enfants- parents-sans-oublier-les-chiens à tous les étages, en l’occurrence au rez de la chaussée suffocante.

   Juste te dire, pour finir, que je réussis à me concentrer, nonobstant les langages inscrutables qui m’entouraient, les mots qui n’entraient pas dans mes usages, les insondables sources d’intérêt dont je ne percevais rien de ce qu’elles contenaient, les cabalistiques échanges d’informations. Tandis que le rude soleil commençait d’envahir – lui-aussi – mon espace, je réussis à saisir quelques bribes d’explication sur la validité d’une hypothèse de lecture ontothéologique de Descartes, je me dis qu’il faudrait que j’y retourne – à ce Descartes-là, celui des Regulæ – que je recommence le temps long de la rumination des feuilles de papier imprimé. A l’abri du monde.

 

 Voici pour témoignage – mais je sais que tu me crois sur parole – un cliché de cette petite aventure du jour, de celles dont on dit qu’elles sont au bout de la rue. Une fois achevée  la lecture de ce livre passionnant, dru et ardu, je t’enverrai, comme tu sais, un petit laïus.

            Je t’embrasse

Pascale

 

 

De qui est cette lettre ?

12 Août 2020 , Rédigé par pascale

 

 

Monsieur le ministre*,

 

C’est chez mon ami (…) **, à (…) **, que j’ai appris l’insertion au Journal officiel d’un décret qui me nomme chevalier de la Légion d’honneur. Ce décret, que mes opinions bien connues sur les récompenses artistiques et sur les titres nobiliaires auraient dû m’épargner, a été rendu sans mon consentement, et c’est vous, monsieur le ministre, qui avez cru devoir en prendre l’initiative.

Mes opinions de citoyen s’opposent à ce que j’accepte une distinction qui relève essentiellement de l’ordre monarchique. Cette décoration de la Légion d’honneur que vous avez stipulée en mon absence et pour moi, mes principes la repoussent. En aucun temps, en aucun cas, pour aucune raison, je ne l’eusse acceptée. Bien moins le ferai-je aujourd’hui, que les trahisons se multiplient de toutes parts, et que la conscience humaine s’attriste de tant de palinodies intéressées. L’honneur n’est ni dans un titre ni dans un ruban, il est dans les actes et dans le mobile des actes. Le respect de soi-même et de ses idées en constitue la majeure part. Je m’honore en restant fidèle aux principes de toute ma vie : si je les désertais, je quitterais l’honneur pour en prendre le signe.

Mon sentiment d’artiste ne s’oppose pas moins à ce que j’accepte une récompense qui m’est octroyée par la main de l’État. L’État est incompétent en matière d’art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe le goût public. Son intervention est toute démoralisante, funeste à l’artiste qu’elle abuse sur sa propre valeur, funeste à l’art qu’elle enferme dans des convenances officielles et qu’elle condamne à la plus stérile médiocrité. La sagesse pour lui serait de s’abstenir. Le jour où il nous aura laissé libres, il aura rempli vis-à-vis de nous tous ses devoirs.

Souffrez donc, monsieur le ministre, que je décline l’honneur que vous avez cru me faire. J’ai cinquante ans et j’ai toujours vécu libre. Laissez-moi terminer mon existence, libre : quand je serai mort, il faudra qu’on dise de moi : Celui là n’a jamais appartenu à aucune école, à aucune Église, à aucune institution, à aucune académie, surtout à aucun régime, si ce n’est le régime de la liberté.

Veuillez agréer, monsieur le ministre, avec l’expression des sentiments que je viens de vous faire connaître, ma considération la plus distinguée.

Paris, le 23 juin 1870.

 

*l’absence de certaines majuscules est de la volonté du signataire, bien sûr.

**ces indices volontairement tus, bien sûr

 

Une poire pour la soif.

7 Août 2020 , Rédigé par pascale

 

De tous les fruits que la littérature ou la tradition écrite cueillit pour en faire symbole ou succès, la poire n’est pas la mieux placée. On ne s’attardera pas sur la prospérité infondée de la pomme édénique — probablement une figue — qui mit le monde sens dessus dessous avant même qu’il le sût. La pomme de reinette, celle d’api – joie des cruciverbistes débutants –, la pomme rousseauiste – dans ses Confessions, qu’il fallut mériter d’abord et expier ensuite – bien après Augustin – dans ses Confessions – lequel chaparde des poires qui nous sont occasion d’une leçon de latin élémentaire, aussi de traduction, d’herméneutique c’est sûr.

Augustin écrivait en latin, comme chacun sait. Comme chacun l’a oublié, le neutre pluriel poma désigne tous les fruits en général, même à la fin du IVème  siècle, et non la pomme en particulier, exclusion qui arrivera bien plus tard. Voilà pourtant une explication simple pour qu’une édition apocryphe latine de la Bible ait gravé la pomme dans le marbre de la chute d’Adam ; et voilà pourquoi dans son autobiographie édifiante Augustin rapporte, à juste titre, un vol de poires, tandis que le texte dit bien poma. Mais sur une pirus (les arbres en latin ont un nom féminin en -us) poussent des fruits, or tous les fruits sont des poma, sans être nécessairement des pommes. Ici donc, des poires. Personne n’a encore vu des pommes sur un poirier. Quant à se souvenir que malum – en ligne direct du grec – signifie bien la pomme, le fruit du pommier, les italianophones y ont plus de facilité, mais c’est valable pour tous ; cela n’empêche pas de porter à cette pomme-là, malum donc, une charge maléfique depuis notre rupture avec le Jardin bienheureux adamique. Ou comment faire une salade de fruits à l’antique. Sans oublier les figues : Augustin, reprenant pour l’interpréter un passage du Nouveau Testament à propos de la condamnation christique d’un figuier à la stérilité, Augustin écrit sans la moindre faute de vocabulaire que in fici arbore il y a bien des poma (ou plutôt il n’y en aura plus désormais.)

Certain exégète a finement fait remarquer que les occurrences associées de la vigne et du figuier, sont nombreuses dans l’Ancien Testament – tandis qu’il n’y pousse aucun poirier. Dans les Confessions (II, 4), le poirier (pirus) d’Augustin voisine avec les vignes (in vicinia nostra vinea) ; il se pourrait bien que la salade de fruits devînt de la compote. Tous les goûts y sont, aucun fruit n’y est plus décelable seul. D’autant que, du fruit, fructus, directement venu de fruor – jouir, profiter – à furtum – vol, larcin – les trois premières lettres sont identiques à un petit désordre près. L’exégète devient malicieux, astucieux, taquin. Le fruit furtif est aussi le fruit d’un vol ou le vol d’un fruit. Pour Augustin c’est tout un, voler une poire est… le fruit d’une nature pêcheresse, s’en repentir c’est entrer en voie de rédemption pour tous ses péchés, pire ses crimes, (facinus). Plus surprenant, en revanche, est le mot condimentum dont il ne faut pas retenir l’envie qu’on a de le rapporter au français le plus proche – le condiment – ce qui donne du sel, de la saveur, du piquant. Des poires volées auraient un goût bien meilleur que n’importe quelle autre poire (ou fruit) ; le gain de goût est, à l’évidence, fructueux. Le chapardage fait la dégustation. Augustin ne disait-il pas, à l’entrée de ce récit, petit par la forme, immense par la signification, que, d’ordinaire, ces (fameuses) poires n’avaient pas un goût si fameux… Il fallait bien que le crime les rendît meilleures, ce qui signifie, sans changer les mots mais en changeant l’organisation de la phrase : est rendu meilleur ce qui fait l’objet d’un crime. Que la loi, la règle, l’ordre, soient bravés, que la faute soit accomplie, et le petit monde de la volupté individuelle en sera augmenté. Il y a tout dans le latin condimentum pour pousser cette interprétation sémantico-morale : il vient du verbe condire qui tient à soi seul toutes les opérations courantes et indispensables pour confire et conserver des fruits afin de les savourer mieux. Qu’on les mette dans du vinaigre, du vin ou des épices et/ou ce que nous appelons de nos jours, des aromates. Ce dont les Latins et les peuples antiques en général, ne se privaient pas.

Et l’on ose dire que les plus grands esprits ne s’intéressent pas aux choses de ce monde ? pfttt !

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>