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ce labyrinthe lumineux des mots

17 Juin 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Polissage du mot à mot d’antan

dans les plis de la parole d’ensuite.

 

*

Les lambeaux de ciel

qu’on appelle nuages,

traînent la beauté triste du monde.

 

*

Frôlée par l’aile du papillon

l’eau devint bleue

le long de mes yeux

*

Le tronc des oliviers

s’est tordu

à regarder la lune

depuis la nuit des temps.

 

*

Point de contact

du silence avec la chose,

le mot.

*

 

Visions

 

Aux derniers battements de son cœur sanglant,

au soubresaut ultime,

elle se vida de mots.

On vint manger sur son cadavre à livre ouvert,

faire ripailles de cette charogne.

De bien amères paroles sortaient de ses entrailles,

Et l’encre interdite

grossit les flots bouillonnants et noirs de ses insomnies.

 

D’elle, ne restèrent que bouts de peau claquant au vent,

que le vent lui-même finit d’abandonner,

dans le caniveau de son histoire sans importance

roulèrent des petits paquets d’existence

disparus avec l’eau sale

dans le trop plein de sa naissance.

 

*

Ma vie se couvre d’encre

depuis le premier mot

*

De ce côté-ci,

la porte ouvre sur l’abîme

Sur le ciel

Sur l’infini.

*

Les prés rendus aux adèles

accoisés par la lumière d’été,

au vent porteur de plumes

aux battitures du soleil en rayons,

lors, on entend des cabalettes tinter

aux petits cafotins cachés des arbres creux.

 

Trois lettres

12 Juin 2021 , Rédigé par pascale

 

                      de mon Maître Jerphagnon dont le souvenir puissamment intellectuel et nostalgique ne me quitte jamais. Un dimanche après-midi de Novembre de l’an 2017 (Cf archives, « il écrivait à l’encre violette » 12 nov. 2017) je vous avais déjà parlé de lui, exercice difficile sous l’apparente simplicité du résultat. Jerph. comme les étudiants le surnommaient, n’aimait ni la fanfare, ni les paillettes, ni le bruit ni la fureur ; il était sérieux avec détachement ; drôle avec érudition ; et d’une humanité dorénavant lettre morte – je pèse le poids de ces mots, tombés de mon inconscient au bout de mes doigts – à tous les étages du système de l'Éducation dite Nationale ; ici nous sommes au 5ème et dernier de l’Université de Caen, à l’Institut de Philosophie comme on disait alors (comme bon nombre d'enseignants à l'époque, L.J venait en train de Paris à Caen - on les appelait des turbo-profs !). On me pardonnera d’avoir biffé les dates et mis entre parenthèses des considérations familiales et/ou domestiques, les siennes ou répondant aux miennes ; elles auraient montré à quel point sa proximité affectueusement philosophique n’était pas feinte. Mais on me croira sur paroles ! Je reproduirai d’ailleurs d’autres lettres de Jerph. reçues par son ancienne étudiante (l’une des plus jeunes qu’il eût certainement) enseignant la philosophie à son tour, grâce ou à cause de lui, même aussi un peu comme lui.

Autres précisions petites et liminaires : je ne pense pas disposer de toutes les lettres que Jerph. m’écrivit en retour des miennes – probablement perdues dans les replis de la petite histoire encartonnée de la vie. Et, bien sûr, je ne dispose d’aucune des miennes. L’époque n’était pas à écrire sur un écran et enregistrer de suite pour archiver, ni à recopier avant d’envoyer, ni à demander à son destinataire quel destin il réservait à sa correspondance. Chacune faisait conversation, quelles que soient la durée ou les raisons des interruptions. Toujours manuscrites

(à l’encre violette, donc) et ne dérogeant jamais aux lois – y compris minimales – de la typographie, usage des ponctuations et tous signes diacritiques. Une fois, il dut prendre le clavier (de la machine à écrire, n’est-ce pas) il s’en excusa en commençant sa lettre.

Jugez-en. De la (modeste) liasse que je tiens près de moi comme un trésor, j’extrais ces trois-là de la même année, pour leur ton agile et leur précision tout ensemble. Les relisant, je revois son œil et sa moustache qui frisent. Et j’entends comme il prononçait et articulait, en grec ou latin, c’était selon,  le passage dont il allait faire l'exégèse sans concession, lumineux.

*

Le 12 avril 19..

Chère Pascale,

(…)

En tous cas, je suis ravi – et touché, vous le savez bien – d’avoir de vos nouvelles, et de tout ce petit monde. Effarant organigramme ; qui exclut l’une ou l’autre des langues anciennes, et qui dissout l’enseignement dans un bordel de sous-sections, affublées chacune d’une lettre avec un exposant*… Ma chère épouse** n’en a plus, dans cette galère, que pour un trimestre, et ce sera la quille. Elle qui adorait le métier croule sous le poids des conneries, des copies de Terminale où Fidel Castro vivait au temps d’Isabelle la Catholique ; où l’Espagne barbote dans le Pacifique (tout ça rigoureusement sic) et il y en a d’autres, l’Alhambra de Venise, etc. Mais la couche d’osmose, ce n’est pas mal non plus.

(…)

Moi ? Bof … Du boulot d’érudition, surtout : articles « pointus » pour des revues étrangères (avec les Français, nous avons divorcé, en quelque sorte, par consentement mutuel…) ; un laïus de temps en temps, généralement au-delà des frontières ; quelques bricolages sur des dossiers « sensibles » en consultation. Ah, si : toute une équipe de jeunes chercheurs E.N.S, Ecole de Rome etc., m’ont demandé*** un article sur Sénèque pour un gros bouquin collectif sur Rome 1er siècle avant et après J-C (Vos élèves diraient sûrement : avant Jean-Claude, j’imagine ?). Et puis les types du Livre de Poche voudraient des morceaux choisis de Plotin, avec une présentation. On verra.

Je vous envoie un mini-tiré à part, 1/134 d’un bouquin collectif, à l’initiative de mon copain Bluche (le Louis XIV de Fayard). Ça vous rappellera le bon (vieux) temps. Courage : ne vous balancez pas dans l’Etna. Et d’abord, vous ne portez pas, comme Empédocle, des sandales de bronze…

Vous les embrassez tous. Et vous avec.
Bien fidèlement à vous

L.J

*j'avais dû lui toucher un mot des "dernières nouvelles réformes" de l’Education Nationale ! **que je connaissais aussi, et qui parfois ajoutait un petit mot en bas des lettres. Une femme délicieuse. ***en marge : « m’a ? L’un et l’autre se dit ou se disent … »

 

*

Le 28 mai 19..

(la même année)

Bien chère Pascale,

 

Tiens, tiens on repique aux études ? * Cela ne m’étonne pas de vous ! Dites-voir, elle est jolie, votre idée. Seulement voilà, ça risque d’être un peu mince … D’abord parce qu’à part quelques vagues bois sacrés, les Grecs n’ont guère cultivé de jardins. On cite bien celui d’Akadémos, celui d’Epicure – dont on serait bien en peine de dire quoi que ce soit – mais ce n’est qu’à l’époque hellénistique qu’ils s’inspireront de l’Orient : la Perse, Babylone. Les Romains, eux, se lancent dans les jardins d’agrément – là voyez mon cher vieux maître et ami Pierre Grimal (j’avais un mot de lui la semaine dernière.)

Quoi encore ? Relire Théocrite (par endroits …), Columelle, De re rustica X, Aratos, Phénomènes… Il y a aussi un beau passage d’Augustin, Conf. VIII,8-19 (le jardin de Milan) ; et un plus beau encore à propos du jardin de Cassiciacum, en Conf. IX 3-5. Autrement … Si, bien sûr, l’iconographie : les jardins pompéiens, le thème du jardin d’Eden, le « Jardin des Délices » de Jérôme Bosch (détaillez-moi ça !). Vous trouverez sûrement des choses, comme ça, à mesure. Mais … Ah ! si, tiens, ces jardins qui appartenaient à Valerius Asiaticus, que convoitait Messaline, et le pauvre Asiaticus, condamné à se suicider, et qui avait tranquillement fait déplacer son bûcher funèbre, pour que la flamme n’esquinte pas ses arbres… C’est dans Tacite (attendez) Annales, XI,3 ;

Voilà tout ce qui me vient à l’esprit pour l’Antiquité du moins – à part Jérôme Bosch. Pour un coup d’œil sur Epicure, voyez de G. Rodis-Lewis, Epicure et son école, (Gallimard, 1975). C’est une de mes ennemies, mais c’est valable.

Pas épais, tout ça … Enfin, vous verrez à mesure. Bon courage. Embrassez toute la familia.

Bien affectueusement

L.Jerphagnon.

* ce n’était pas exactement cela, mais un vague projet, et même un projet vague.

*

 5 octobre 19..

Même année.

Ces quelques mots rédigés au dos d’une Carte postale ; (Saint-Germain-en-Laye : musée des Antiquités Nationales).

 

Chère Pascale,

Je rentre tout juste d’Italie et je trouve votre lettre, vos projets empédocléens, qui ne manquent pas d’air, mais vous connaissant depuis une vingtaine d’années, de vous, rien ne m’étonne… Mais je trouve aussi un paquet effroyable de courrier : je ne devrais jamais quitter mon bureau, si je comprends bien. Alors, plutôt que de vous saloper une vague réponse (à la façon de certains que je connais), je préfère la différer, le temps de me dépatouiller des urgences. Pardonnez-moi, mais mergitur, le vieux maître … Courage pour la fosse aux lions : au bout, il y a la palme et l’auréole. Embrassez les descendants. Bien à vous,

L.Jerphagnon.

 

Broquille du Mardi

8 Juin 2021 , Rédigé par pascale

         Détenu à la prison de Rouen au milieu du 19ème siècle, Arsène Fombert est convaincu de « délit de bris de clôture », jugement – deux ans de prison – pour lequel il a interjeté appel. La propriété privée est une affaire sacrée, si l’on peut dire, le Magistrat avait peut-être bien lu Rousseau : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire etc. … » * et sûrement Locke qui, sur la question, est encore plus clair. Mais Arsène, assurément non. Bien qu’il fût fils unique d’un riche fermier, son éducation resta assez frustre. Si l’on ajoute un caractère que les rapports des divers services pénitentiaires, y compris les médicaux, ont qualifié de déraisonnable et jaloux, une réputation de mauvais administrateur de sa ferme, d’ivrognerie et de paresse, et qu’il fut la risée de ses voisins parce qu’il cultivait en fou véritable – formule dont on aimerait savoir ce qu’elle recouvre précisément – mais surtout sur des racontars dont il n’aurait pas recherché le bien-fondé,  qu’il aurait maltraité sa femme possiblement infidèle, Arsène, ne pouvant accéder au divorce aboli en 1816, fut « séparé de corps » – il faut noter la tournure passive – par la famille de l’épouse, laquelle prenait avec elle leurs deux enfants. Arsène, la trentaine, désavoué et humilié, retourne vivre chez son père. A partir de là, il se laisse aller. On le dit malpropre, ne travaillant plus, tout déguenillé. Isolé, vivant en petit garçon. Il n’a plus qu’une idée en tête, la cultive avec obstination : il veut « reprendre sa femme ».

         Si les détails, les circonstances et les mots même de cette affaire nous sont connus, c’est en raison du rapport du docteur Vingtrinier, qui s’intéressa à la personne d’Arsène, en qualité de médecin en chef des prisons de Rouen, et le rencontra à plusieurs reprises, pauvre fou abandonné de tous y compris son père, ainsi parlaient le curé de la paroisse et un homme d’affaires charitable, inquiets pour lui.

         L’époque avait vu arriver les travaux des aliénistes Pinel puis Esquirol, et Vingtrinier connaissait et suivait ces travaux qui, entre autres, s’intéressaient à l’idiotie considérée comme un « vice de conformation du cerveau », jusqu’à envisager, pour notre pauvre Arsène, qu’il fût atteint d’une « démence aiguë » que l’on peut attribuer à coup sûr à son mariage ! On l’appelle « stupidité » et même « stupidité maniaque » ! Son état mental et/ou psychologique ramené à une seule idée, une idée fixe : reprendre sa femme. Comme tous les monomaniaques, Arsène se met consciencieusement à la tâche. Il escalade la clôture une fois, deux fois, trois, quatre, 5, 6 … les condamnations se suivent et se ressemblent un peu : il prend de plus en plus cher, comme on ne disait pas à l’époque. « Si la justice ne se lasse pas de le punir, Fombert ne se lasse pas de recommencer » écrit Vingtrinier dans un rapport. Dans sa dernière tentative, celle qui le mènera aux bons soins du médecin – sa détermination s’arme d’une hache, et son désir lui fait briser des fenêtres – il avait rôdé quatre nuits de suite avant de passer à l’acte, paraît-il. Ce dernier coup d’éclat lui vaut 2 ans et pendant cette incarcération le docteur Vingtrinier s’intéresse à ce qu’il envisage être un état d’aliénation, et agite experts et hommes de loi pour les convaincre qu’une septième tentative serait, évidemment, à venir s’il était libéré. On lui adjoint deux aliénistes chevronnés et voici comment Arsène Fombert devient un cas.

         Du rapport de ces trois spécialistes ès santé mentale, on relève un vocabulaire fort approximatif (sombre, taciturne, il pleure comme un enfant, il est stupide) mais une phrase finalement d’une logique implacable du côté d’Arsène et de bonne observation de celui du corps médical trinitaire : il ne peut concevoir que la loi, qui l’a uni à sa femme, ait pu être invoquée pour l’en séparer. Immense simplicité d’un raisonnement sans codicille, avec l’aplomb de ceux qui ne se méfient pas, il affirme tout net qu’il retournerai(t) voir (sa) femme si on le libérait. Aussi, les conclusions du rapport sont fort négatives et considèrent que ce malheureux est incapable de se conduire avec discernement et que l’intelligence a été trop faible pour dominer les instincts. A l’outrance de ces propos pour un lecteur actuel même ignare des connaissances les plus élémentaires de la psychiatrie, s’ajoute la sidération d’apprendre qu’Arsène pouvait être soit interné  soit soumis à une procédure « en interdiction » laquelle suspend ses droits civiques, ce qui en fait un mineur légal et social, au nom d’un article du Code civil (de l’Ancien Régime) qui inscrit dans les motifs d’internement un état habituel d’imbécilité. Il est passionnant de regarder de près l’évolution de ces législations entre 1838 et 1852, et de noter que la procédure dite d’interdiction nécessitait l’accord du conseil de famille. A quoi la famille de sa femme ne consentit point – elle était infamante socialement – et remit Arsène en prison pour 2 ans, selon le jugement antérieur à toutes ces manœuvres aliénistes et aliénantes ; il restait encore la solution de l’internement asilaire pur et simple. Selon le docteur Vingtrinier, Arsène Fombert monomane était dans un état de folie.  Et selon l’article 64 du Code pénal de 1810, tout crime ou délit en état de démence au temps de l’action n’en était plus. Arsène, ramené à l’état de folie, se trouvait, de facto, hors responsabilité pénale, hors prison, mais interné. Ce qui ne satisfaisait pas nécessairement la magistrature qui y voyait une manœuvre de défense et demandait que l’on se penchât aussi sur la dangerosité de l’individu soustrait à la loi. On apprend que le Préfet se rangea à l’avis de Vingtrinier, ce qui fit deux autorités à demander l’internement à l’asile d’Arsène Fombert, un furieux, un délirant, susceptible de mettre à mal la société tout entière.

         Il existe, dans le dossier Fombert une lettre autographe (du 10 juillet 1850) qui joua contre lui alors qu’elle fut rédigée sous la suggestion des aliénistes qui l’expertisèrent ensuite ! On regrette de ne pouvoir la citer tout entière. On ne sait pas vraiment à qui elle s’adresse (son père, sa femme …) mais Arsène y parle de sa honte, il demande mille fois pardon. Vingtrinier a cette expression inattendue pour parler des nouvelles tentatives de Fombert : il est bon de dire, une manière de justifier son expertise fort intéressée comme on va le voir car :

                               comment ce bon docteur Vingtrinier s’y prit-il pour que Fombert souscrivît en son nom une obligation de 4000 francs pour diriger ses affaires ?

Arsène, lui, ne cessa de dire qu’il voulait juste reprendre sa femme et s’il y a bien une chose qu’il ne comprit pas c’est tout ce qui lui advint pour une demande si simplement normale.

 

*in Discours sur l’Origine et les Fondements de l’inégalité parmi les hommes, autrement nommé aussi, Second Discours.

Une colère métaphysique.

2 Juin 2021 , Rédigé par pascale

 

                                         Cette expression fait-elle droit à la demande d’un sens ? De la colère – qu’elle soit mauvaise conseillère ou qu’elle puisse être juste, qu’il vaille mieux de saintes colères plutôt que rien, d’aucuns disent saines, croyant qu’en ôtant le « t » dirigé vers les cieux, toutes choses revenues à l’humaine dimension se désagrègeront, mais ignorant qu’une saine colère fait oxymore, puisque le cholera s’y enracine depuis le grec et le latin – de la colère, donc, il faudrait se prémunir, en privé pour agir en être respectable, en public en être social par souci éthique de son semblable. En trois lettres, la colère ressemble à la terminaison infinitive d’un verbe français du 3ème groupe – ire – dont on lute parfois trois cases blanches sur un damier d’inoccupation, histoire de boucher un trou, de faire semblant, d’écrire des lettres à la croisée de mots qui ne mènent nulle part. Mais on n’a pas envie de relire Heidegger à ce moment-là, on a peut-être tort, non que la colère fût pour lui objet d’analyse première, mais pour la Métaphysique, là, il y a matière ! terme messéant ici, sinon pour une table du même nom.

                  Nous ne remarquons pas, dit Descartes au début des Passions de l’âme (art.2) que ce qui contrarie (qui agit contre) notre âme (notre esprit) c’est notre corps. En effet, nous serions même prêts à parier l’inverse : tout bouleversement notable dans le cours de nos pensées produisant des effets somatiques, physiques : pleurs, pâleur, rougeur, halètement etc. Pourtant c’est bien l’action du corps qui entraîne la passion dans nos esprits, ce terme, nous ne le dirons jamais assez, désignant la passivité, le fait de subir, d’être agi. La jointure de notre nature spirituelle à notre constitution corporelle, ce dualisme unique dans le monde des vivants, nous éloignant autant de l’ange que de la bête, nous nous sommes perdus au milieu d’une surface sans circonférence ni centre fixes ; ni celui-là, l’ange, ne se mettra jamais en colère, ni celle-ci, la bête, l’animal-machine qui, par constitution instinctive, n’élabore aucune analyse, ne formule aucun jugement, mais fait usage sans conscience de ses réflexes biologiques. On ne meurt pas d’une défaillance de l’esprit, par la faute de l’âme, mais du corps, dit toujours et à juste titre Descartes (ibid.art.6). Reprenant l’une des métaphores les plus usitées de toute son œuvre, il rappelle avec finesse que la différence entre une montre ou un automate – i.e une machine qui se meut de soi-même – et une montre ou un automate rompus, est analogue à celle du corps d’un homme vivant et de celui d’un homme mort dont le principe de son mouvement cesse d’agir. Autrement dit, l’homme est un animal-machine, une machine animée de mouvement, mieux, l’homme est aussi un animal-machine, tandis que son Essence, son Être véritable, est d’être une substance pensante.

         On pourrait m’accuser – et certainement le fera-t-on – de métagraboliser, cette superbe variante de matagraboliser, mot inventé par Rabelais et revu par l’incomparable Pétrus Borel (in Rapsodies), jamais décevant. L’immense François me pardonnera, mais j’aime la reprise borélienne, qui passant à méta me tend la perche où me pendre, métagraboliser n’est-ce pas lutter péniblement (et peut-être luter) pour transformer une intuition, voire une conviction pour Pétrus, en raisonnement, en un mot comme en six, peut-on avoir des colères métaphysiques ?

         Avec la maîtrise des mots qui caractérise ses phrases – qu’il écrive en français ou en latin – Descartes distingue l’indignation de la colère (ibid. art.65). Si toutes deux ont en commun le mal fait par d’autres, la colère concerne le mal qui nous est rapporté, celui que les autres nous font. Problème moral pour Kant, mais Descartes ne peut le formuler en ces termes, même s’il sait parfaitement, lui le philosophe du ego-cogito-ergo-sum, c’est moi qui souligne et réécris la formule, qu’une défaite de la pensée de l’être pensant équivaut à l’anéantissement de sa nature propre devenu objet. Je est agi par la colère, miracle de la conjugaison à la forme passive ! La colère annule en moi toute capacité de réflexion, je suis (un) autre que moi puisque je suis ma colère. Elle me possède, elle m’a eu, je me suis fait avoir. Quelque chose d’autre en moi que moi se fait passer pour moi ; cette fois, la grammaire est implacable, le pronom sujet je est devenu complément, moi. Il n’est plus agent libre mais objet d’une passion, ergo, aucune colère ne peut être qualifiée de métaphysique, l’oxymore souffle en rafale.

         L’esprit, tout entier à considérer ce qui l’occupe et s’y fondre, ne peut installer une distance paradoxalement autoscopique nécessaire à sa manifestation. Dès lors que le corps défaille – ne dit-on pas qu’on a le cœur serré ? – l’émotion lui colle à la peau, en quelque sorte, cela s’appelle tristesse. Alors, ce n’est pas parce que je suis triste que je pleure, mais parce que je pleure que je suis triste. Pensons-y. Observons-nous. Les passions de l’âme titre de l’œuvre de Descartes (1649) se rapportent toutes au corps, et ne sont données à l’âme qu’en tant qu’elle est jointe avec lui (Art. 137) elles l’avertissent, la réjouissant ou non, en raison de la douleur ou de la satisfaction qu’il ressent. Ne dit-on pas aussi que tels chose ou évènement nous touchent ? Là où l’époque nous a (presque) convaincus que le psycho-somatique fait l’alpha et l’oméga – en un sens unique routier – de notre fonctionnement, Descartes décrit le sens inverse, le somato-psychique, parce qu’il prend soin de considérer ce que le stoïcisme antique, qu’il connaissait parfaitement, a établi avec tant d’évidence : il y a ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Certes, Descartes appelle Providence divine ce que les Anciens appelaient Fortune, mais cela ne change rien à l’affaire. Nous faisons comme si ce qui ne dépend pas de nous, en dépend. Cela s’appelle le désir. Nous ne désirons pas ce qui ne dépend que de nous, nous l’avons déjà en quelle que sorte n’est-ce pas ? (peu importent les conséquences, ce n’est pas le sujet). Pourtant nous nous trompons. Une première fois en pensant que nos émotions/passions nous font être ce que nous sommes, une seconde fois, en considérant que ce qui ne dépend pas de nous, nous contraint, ce qui est parfaitement illogique. Mais surtout, de quel nous parlons-nous ?

         De celui qui n’a point perdu, par lâcheté, les droits que lui donne son libre arbitre (ibid. Art.152-153) un mot fort, immédiatement compensé, pour le lecteur, par la question de la vraie générosité, qu’il ne faut pas mesurer à l’aune de sa signification contemporaine, mais à la résolution ferme et constante de toujours bien user de sa volonté. Le libre arbitre – i.e le recouvrement de nos désirs par notre entendement – n’est pas l’usage capricieux de nos volontés, mais leur usage vertueux, lequel mène à la … vertu. Le moyen est sa propre fin. Ainsi, les hommes généreux font peu de cas de leur intérêt (et pour cette raison) ils sont toujours parfaitement courtois, affables et officieux envers chacun. Aussi, de toutes les passions que l’homme généreux a éloignées de lui – dont la haine et la peur – Descartes nomme la colère, peu présente dans l’ensemble des 212 articles mais, comme les autres, qu’il ne faut et qu’on ne doit pas rattacher à ce qui ne dépend pas de soi : c’est donner l’avantage à ses ennemis en reconnaissant l’offense qu’ils nous font.

         En ce sens, il n’y aurait donc pas, stricto sensu, de colère métaphysique. Mais comme il s’agit de sauver (coûte que coûte ?) cette expression improvisée dans un moment d’immense … colère et que l’on sentait justifiée par la nécessité même de son dépassement, nous dirons, métagrabolisant une fois encore – ah ! Pétrus Borel qu’ont-ils fait de toi ? – que la colère métaphysique s’exerce contre ceux qui se croient grands de rabaisser les autres, formulation du commun que le philosophe traduirait volontiers ainsi : est métaphysique la colère de celui qui prend conscience d’avoir dépendu de qui ou quoi il ne devait pas : avidité, cupidité, méchanceté, bêtise, ignorance, égoïsme, arrogance, indifférence, chacun met ce qu’il veut, qui n’étaient pas les siens, ne dépendaient pas de lui. Une colère métaphysique vient toujours après coup.

le parti pris des fleurs

31 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

Dans le passage des jours, il y en a qui trébuchent, un peu. Voici un bouquet de pivoines  - et une rose qui se trouvait là -  pour égriser le cours du temps, ce qui laisse une chance à d’infimes poussières de devenir précieuses : il faut juste les vouloir re-cueillir & regarder avec des mots. Une fleur qui éclate au ralenti, dit le poète*, il me semble. Il me revient aussi qu’il écrit quelque part l’ef-fleurement, parlant du lilas.

 

 

 

*Francis Ponge à propos du magnolia, il est vrai, mais comparant sa fleur à une bulle, je lie & lis dans les replis mnésiques de mes savoirs dormants, ceux où les pivoines rencontrent pour s’y refléter, toutes les vanités du monde.

 

« L’insignifiance sacrée des coccinelles. »*

23 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Pour Mon Livre*, Patrick Laupin a reçu le Prix Max Jacob 2021.

 

 

Et si c’était un bâtiment, ce serait une gare. Une pièce, un parloir. Un morceau de la maison, sa fenêtre. Un objet dans la maison, un miroir. Le mystère, la mélancolie tendre de l’enfance. Oui, voilà, c’est cela. Peut-être, on ne sait pas vraiment. Ni comment le tremblé de ces mots simples nous touche à cœur, comment saisir une coccinelle et l’univers dans la même main, poser la plénitude du silence au centre de soi-même, avec des demi-mots effacer un peu de buée sur la vitre, porter toute misère au seuil de la bonté.

           

Où commencer et quand, la longue histoire des petites vies à jamais présentes en sa mémoire béante et blessée de souvenirs  ; et comment poser et retenir les mots qui peuvent vous lâcher à tout moment s’ils n’étaient maintenus par la puissante solitude de la maison des écritures, ouverte à toutes les paroles revenues d’où l’on ne parlait pas encore et arrivées où l’on a si peu à (se) dire – du parloir du devenir au parloir des égarés –  des enfants muets aux ouvriers mutiques ; comment avancer le long d'un filin ténu et résistant, tendu et retenu par la respiration pulsée de la phrase de Patrick Laupin : J’ai senti mon seul.

            Mon livre est de douceur – ce mot qui fléchit toute douleur – par le grain d’une voix dont la préface de contact et d’analyse d’Alain Borer, fait entendre les beautés sombres et les lumineuses, et dire comment pour mieux parler à l’âme, il faut les faire jaillir du sol, les éclairer et illuminer d’une réelle présence au monde. Seule l’écriture poétique peut toucher aux impalpables et d’une existence faire une apothéose, dans l’indénouable lien des mots à la conscience – terme si présent dans le texte – qui n’est rien d’autre, au fond, que nos infinies et variées visions du monde, traversées par cette double question qui n’en fait qu’une A quoi je tiens et qu’est-ce que j’aime au monde ? que Patrick Laupin se pose autant qu'à nous même bien sûr. La première personne fait une personne première, il n’y a que soi de soi à soi-même. Être ici me suffit. Entre la théière bleue – quelle beauté soudaine en ces trois mots qui résolvent ensemblement la terrible question de l’audace du simple ! – et ce trouble lancinant du vertige, Colette** et Baudelaire, déjà réunis en gardiens de ce livre qui, plus d’une fois, fera nos yeux s’embuer. Cela s’appelle aussi tendresse - merci à Alain Borer d’avoir nommé Renée Vivien*** la très oubliée.

On se trompera gravement – je me serais trompée, écrivant – si l’on pense que Mon Livre est porteur, portier, ouvre les portes, de l’accalmie paisible qu’il faudrait avoir atteinte tel le sage antique des sentences stoïciennes ; celui qui, après avoir parcouru les âges de la vie, revient à soi dans une contemplation que l’on dit pacifiée, alors qu’elle est juste devenue passive. Et, immobile, regarder le fleuve passer devant soi. Pour se prémunir de ce danger, le seul réellement mortel, Alain Borer prévient : « N’ouvrez pas Mon Livre dans un moindre but. »

Voilà un livre d’heures. Un Livre d’Heures majuscule. Le contraire d’un ouvrage pour occuper le temps vacant, pour se changer les idées, le contraire de ces moindre(s) but(s) que nous prenons pour des obligations, vanités des heures vaniteuses de nos vaines agitations. Quelque fois la page s’enlumine de ce qu’on appelle, en musique, une altération accidentelle, qui, l’espace d’une mesure ou deux prête à la mélodie une tonalité modifiée de diversion. Alors la page abrite un mot rare ou inconnu ou inventé ou emprunté – chevanceaquiger, silencier, je silencie en bergesouventement ; ou ce magnifique j’encielle qui enferme toutes les lettres du silence à l’exception de la première, alors doucement glissée à l’oreille en son centre. Du chapelet du temps égrené/égrainé au mot à mot des enfances souvenues, réparées, raccommodées, recousues et des vies mal-traitées, chaussées de godillots, aspirant la limaille dès l’entrée de l’usine, Patrick Laupin déroule et enroule le rosaire inachevé des très pauvres heures des ouvriers porteurs de musette, ou des petits, ainsi nomme-t-il souvent les enfants, ceux qui ont attendu toute leur vie que le marchand de sable vienne leur tenir la main.

A l’encre de ses mots, noire du charbon des mineurs de fond, ocre est le chagrin, pâles les roses d’automne, Patrick Laupin se disant pauvre de tout bagage fait de chaque atome de suie et de larme, un flamboiement dans l’univers. Que pour chacun ce livre soit le sien.  

 

*Mon Livre. Patrick Laupin, éditions le Réalgar, 2021. 15 € ; ** tout lecteur chronique jamais rassasié des textes colettiens, aura retrouvé -p.27- les sourciers chers à ses vœux ; *** de si belles lettres entre elle et Colette.

Étonnants attachements.

17 Mai 2021 , Rédigé par pascale

           

On se souvient des longues tribulations posthumes du crâne de Descartes*. On sait moins que dans le lot des hypothèses d’authentification, il y a le moulage en plâtre du crâne déclaré garanti et, à ce titre, engagé dans le buste réalisé par Paul Richer en 1912, lequel reproduit une célèbre copie du tableau original (vers 1649)  de Franz Hals, perdu. Soit une rocambolesque poupée gigogne constituée depuis le 17ème siècle aux Pays-Bas, arrivée à l’École supérieure des Beaux-Arts de Paris au début du 20ème. Parce qu’il le valait bien.

Qu’on ne croie pas cette aventure unique ni cette fascination exceptionnelle, car seules les circonstances diffèrent pour tant d’autres rapts, vols, amputations, découpages et conservations inattendus de fragments cadavériques humains de nos génies. Nous avons en magasin et en vrac si l’on peut dire, un cerveau, un doigt puis deux, une dent, un autre crâne, cela pour les reliques retrouvées ; mais nous cherchons encore la tête de Goya disparue on ne sait ni où ni quand, entre le cimetière de la Chartreuse à Bordeaux et l’Espagne, mais assurément à Bordeaux. Soixante-dix ans et quelques difficultés administratives après la mort du peintre (1828) **, le gouvernement espagnol réclame sa dépouille à la France mais la reçoit incomplète ; il transmet sur le champ le télégramme suivant : « squelette de Goya sans tête. Expliquez, SVP » – on aura beau dire, les moyens de communications modernes ont considérablement appauvri les correspondances diplomatiques ! – La réponse de la France fut à la hauteur : « Envoyé Goya, avec ou sans tête ». Cet échange pour le moins sommaire n’est pas attesté dans toutes les versions. En revanche, il est certain 1) que Goya fut inhumé auprès de son ami et beau-père 2) que lors de l’exhumation on retrouva, bredi-breda, deux dépouilles mais une seule tête 3) que le tout fut indistinctement envoyé au-delà des Pyrénées.

L’histoire est têtue, c’est le moins qu’on puisse dire ! celle des pillages de sépultures et enlèvement de leurs crânes. La même affaire arriva à Haydn dans son tombeau ; sous sa perruque il n’y avait plus que du vide, ce qui est fâcheux pour un si grand génie. Une fois encore, c’est à l’occasion d’un transfert des restes que le pot-aux-roses fut découvert, un cadavre raccourci, décapité. Pourtant, Joseph Haydn mourut à Vienne (1809) paisiblement nous dit-on, tandis que Napoléon occupait la ville ; il avait toute sa tête. Une dizaine d’années plus tard, son maître et protecteur, le prince Esterhazy, le voulut faire reposer en l’église du Calvaire*** – ce qui ne manque pas de sel pour épicer un peu ces récits funestes – et fit opérer le déplacement. L’affaire fut plus rondement menée et heureusement achevée que pour Descartes et Goya : la capitale autrichienne disposait d’une police secrète bien renseignée sur les mœurs thanatophiles des étudiants, dont un dénommé Rosenbau, chez lequel et contre toute attente elle ne trouva rien, sinon une épouse prétendument malade et assurément alitée... Grand prince et fine mouche, Esterhazy propose le rachat du crâne supposément sous la paillasse ; l’étudiant, décidément fourbe et déloyal, lui refila le crâne d’un inconnu inhumé le même jour que notre musicien. Voulut-il mettre sa conscience en paix ? Toujours est-il qu’il fit promettre à son complice d’alors de léguer à un Musée viennois et à sa mort, le véritable crâne de l’immense compositeur. Il y demeura jusqu’au milieu du 20ème siècle, quand un Esterhazy-nouvelle génération fit le nécessaire pour qu’on le rapportât à son corps ou ce qu’il en restait dorénavant.

L’admiration légitime que l’on doit à nos semblables si éloignés de nous par leur génie confine parfois au raffinement sordide. Le sort réservé à la cervelle d’Einstein en est, hélas, une illustration supplémentaire, soluble dans l’alcool … de cidre ! Commençons au commencement, c’est-à-dire, au décès de celui que ses contemporains et les autres jusqu’à la fin des temps, ont transformé en tic de langage, estompant au passage ceux qui, près de lui et souvent avec lui, ont fait travailler des neurones tout aussi puissants. Il faudra bien un jour leur rendre justice, non point dans les communautés scientifique et philosophique, c’est déjà fait, mais dans le (grand) public, celui qui sait tout ce qu’il ignore, capable sans avoir jamais fréquenté la moindre ligne du moindre de ses écrits – et il écrivit beaucoup et bien – de corner à la compagnie et à tout bout de champ que tout est relatif !  Donc la cervelle d’Einstein. Mot choisi à dessein, bien sûr, d’abord pour signifier une différence remarquable avec les pratiques précédemment rapportées, ensuite établir comment d’un mot – cervelle plutôt que cerveau, ce dernier que l’on trouve pourtant dans tous les récits – on change la représentation de ce que l’on dit. Il y a un côté charcutier et comestible avec cervelle, une carnation, un marquage quasi anthropophagique digne de sorcelleries sans âge et des mythologies les plus élaborées, pour lesquelles le corps de l’idole vaut pour réceptacle de sa puissance. Plus étonnante est la caution scientifique – de pacotille – qui fut attachée à la conservation de ce cerveau ; mais, en y pensant bien, s’en étonner ne convient pas, ce serait minimiser la part rugissante mais-enfouie-mais-latente depuis la nuit de temps de notre inconscient cannibale et collectif ; retenons donc cette hypothèse herméneutique.

L’acte initial et fondateur repose sur une transgression, une désobéissance à un tabou majeur : le respect d’une parole anthume pour le repos posthume de qui la profère. Einstein ou pas, personne ne devrait s’octroyer le droit de passer outre la volonté d’un futur mort – dans les limites de la raison humaine, cela va de soi. Celle d’un physicien, serait-il hors norme, ne doit être enfreinte. Albert avait tout simplement demandé et écrit qu’il voulait être incinéré afin que personne ne puisse idolâtrer (mes) ossements. Ces quelques mots d’une clarté élémentaire, n’avaient pas à être soumis au très relatif désir d’un imbécile, ils affichaient une lucidité parfaite, à moins que le cerveau ne fût pas considéré comme appartenant aux ossements – en matière de justification crétine et arrogante, le pire est toujours à venir. Aussi, après l’autopsie autorisée du corps par T.S Harvey, celui-ci dérobe le cerveau. Croyant n’avoir pas outrepassé les demandes du mort de son vivant, les restes sont retournés à la poussière du monde sous forme de cendres, peut-être dans les eaux du fleuve Delaware, mais les versions divergent. Harvey est convaincu de vol, mais Einstein Junior – Hans, 1904-1973 – se laisse berner par l’argument minable d’un usage exclusivement scientifique de l’encéphale paternel et l’abandonne aux mains du rapace. Pesé – 1230g contre les 1350 g d’un cerveau moyen – mesuré au compas, photographié sous tous les angles de ses circonvolutions, puis découpé en tranches, qu’on appelle des coupes histologiques, exactement en 250 morceaux qu’il fallut bien cacher en évitant qu’ils se détériorent. Et pendant 30 ans, les neurones d’un des esprits les plus puissants du siècle, furent répartis dans des bocaux, comme de vulgaires haricots de saison. Harvey ne produisit aucun article, ne fit paraître aucune étude jusqu’en 1985. Il est vrai qu’il n’était pas neurologue ! Il disparut de la circulation pendant des années, jusqu’à ce qu’un journaliste les retrouva, lui et ses bocaux, ces derniers dans une caisse portant la marque Cidre Costa planquée sous un petit frigo. La fièvre médiatique reprit un peu d’agitation et notre conservateur en chef se fit distributeur-répartiteur du cerveau d’Einstein, dont on ne peut pas dire, si toutefois Harvey eût quelque velléité semi-avouée d’en tirer parti, qu’il lui rapporta un iota d’intellect supplémentaire.

Avec un zeste ou une pincée de celloïdine, à portée de la main de tout médecin légiste, préparation contenant entre autres, un mélange d’alcool et d’éther, les morceaux de cortex pouvaient en effet se conserver. De là à penser qu’il s’agit de cidre, au si faible titrage … cela s’appelle élaborer une légende, même si nous savons que des thanatopraxies très élémentaires ont permis de maintenir des restes et des corps tout entiers plongés dans de l’eau de vie !**** les mots ne nous déçoivent jamais ! Profitons-en pour glisser que l’expression mise en bière, provient d’un mot franc bera, planche ou civière dans la circonstance. Passons. Enfin, une micro parcelle fut envoyée à une neuroanatomiste, et des photographies à un anthropologue. Il semble que la complexité moyenne de certaines zones spécifiques du raisonnement et/ou de la vision dans l’espace et de l’abstraction mathématique, soient, chez Einstein, plus élevée que la normale ; que la densité de certains neurones à certains endroits soit plus haute ; que certaines cellules soient plus larges etc. Il ne s’agit pas de remettre en cause ces mesures et ces ultra précisions, mais, qu’on veuille bien m’excuser de faire remarquer qu’il ne s’agit là que d’observations – seraient-elles très affinées par des techniques de pointes – a posteriori. Autrement dit on décrit ici, le cerveau – ou des bouts de cerveau d’un génie scientifique avéré ; ce qui ne permet en aucun cas d’établir le lien de raison entre ces éléments constatés et son génie, lequel nous était connu bien avant qu’il fût mort. La question du pourquoi est toujours pendante. Pourquoi, avec un cerveau dont on peut établir qu’il est comme-ci et comme-ça (ce qui n’est pas exactement parlant scientifique, relire Bachelard), Einstein put formuler (et non découvrir, mais c’est un autre développement) la théorie de la relativité restreinte puis générale entre 1905 et 1915. Fin de l’histoire, laquelle n’a jamais eu lieu.

Avouons notre préférence pour la sentimentalité de qui, tel Anton Francesco Gori, un peu moins d’un siècle après la mort de Galilée et une fois encore à l’occasion d’un transfert, détache de sa main droite, son majeur. Le doigt passa de … main en main jusqu’à résider dorénavant en majesté – albâtre, marbre, verre et dorures – au Musée Galileo de Florence (anciennement Musée d’histoire des sciences) tandis que tous les autres ossements sont à Santa Croce. On ne sait ni pourquoi ni comment, deux autres doigts et une dent sont apparus dans une vente aux enchères. Mais l’histoire finit bien puisqu’ils sont tombés dans les … mains d’un acquéreur honnête qui les rendit au Musée. Le doigt de Galilée, celui que Gori emporta pour qu’il ne fût pas enfermé pour toujours dans le tombeau mais porté à l’admiration de tous, raconte l’histoire la plus émouvante et la plus symbolique : le doigt Majeur de Galilée, vainqueur du doigt, index, accusateur et inquisiteur, pointé sur lui par des doctrinaires péremptoires et pédants, dont il ne reste aujourd’hui que le déshonneur de l’avoir condamné à la relégation. Aveugle à la fin de sa vie, Galilée ne pouvait plus voir qu’au bout de ses doigts.

 

 

*Archives 8, 10 et 14 Mai 2017 ; **d’une attaque cérébrale, ça ne s’invente pas ! ***Calvaire : étymologiquement, le crâne. ****ainsi l’amiral Nelson, dont le cadavre pour être rapatrié sans trop de dommage fut plongé dans un tonneau rempli d’eau de vie (épicée de camphre et de myrrhe) hissé en haut du mât. On ne peut s’empêcher de penser que cela était inutile, Nelson ne succomberait pas au chant des sirènes ! Une fois à Gibraltar, on mit le corps de l’amiral dans un cercueil lui aussi rempli d’eau de vie – mais doublé de plomb ; il fallait qu’il arrivât le moins endommagé possible à la maison, en Angleterre.

Addendum : la dépouille de Lénine fait l’objet de soins constants et réguliers. Elle est conservée dans une solution d’alcool et d’acide d’une part, ses organes et viscères dans de la paraffine, glycérine et autres … de l’autre. Pour l’éternité !

 

 

le temps le long des mots

11 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

 

J’entends à chaque instant

le grincement aigu de la Terre

        sur son axe

*

 

L’isoletta

        posa sur l’eau bleue

        son nom de fruit rouge

       

*

 

Autour du rouet

tournent les heures

        filent les ans

        choient les fondrilles

 

*

 

L’étrange silence de la pluie

au-dessus des nuages,

certains matins d’hiver

même le vent est gris

*

 

Je regarde le mot passer par la fenêtre,

et vois le ciel brisé

filer vers l’infini.

*

 

J’ai mis plus de silence entre mes mots

Qu’il n’y a de bleu dans les ciels d’été.

*

 

Je n’eus pas le temps d’écrire

Le mot

              N

V e

                     T

Qu’il fila, ébouriffé

         P

                      ttttt

F

*

 

Chaque jour, proème de son lendemain

jusqu’au dernier.

 

*

 

Du sol au soleil,

je vais franchissant l’arc-en-ciel

 

*

 

Le temps,

un vieillard qui naît chaque matin

 

 

 

La langue verte ou l’éblouissante faconde

6 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

 

On ne pourra pas dire qu’il fait triste, gris, mélancolique, que les temps sont ennuyeux et les heures maussades ! Pourtant, ce futur cache un passé, et s’il arrive dans votre présent, vous êtes assuré de vous payer quelques bonnes tranches de relâche, sans recourir à aucune technique préalable, sinon celle dont nous avons oublié qu’elle a presque notre âge : savoir lire.

           

Voici donc pour la première fois réédité depuis 1930, par les éditions La Mèche Lente, le livre de Pierre Devaux – La langue verte – petit monument mentholé au poivre, à la gloire du parler argotique de ces années-là, qui ne manque pas de nous rappeler qu’un idiome parallèle, c’est comme un circuit du même nom, ça s’organise, disons que c’est tout sauf le chaos … ou le foutoir si l’on veut encanailler le propos, il faut bien se préparer. Pour nous, Devaux aplanit un peu le terrain et commence par une sorte de glossaire réjouissant, histoire de ne pas nous laisser nous dépatouiller avec des pratiques et des usages de paroles mal connus de certains – l’écrivant, je me demande s’il ne pensait pas qu’un jour il faudrait initier ceux qui n’entraveront que pouic à cette langue pourtant rutilante telle l’herbe rafraîchie par une pluie d’orage. Aussi, ce glossaire n’en est pas un bien sûr, il vous envoie directement dans le grand bain, lisez un peu : « Putain de moine, y a du linge ! » vous écriez-vous en apercevant une jeune femme élégante. On n’abusera pas des extraits, tel un fruit défendu, La Langue verte pour être dégustée doit succomber à ce qu’il faut de tentations – je m’y emploie – sans céder à la révélation, le plaisir en serait tout ramollo.

            Cela n’exclut pas de dire que ce baptême bien peu religieux, plus vaillant que verdelet, dans le ton vif intense de l’ensemble, est à lui seul déjà un régal. Les phrases y sont court vêtues sous lesquelles passent un petit zef malin-coquin. Il précède Les Propos de l’Affranchisous-titre « Aventures de Pierrot-les-grandes-feuilles » – concocté d’illustrations en saynètes, mises en musique, travaux pratiques et dirigés, et autres écritures d’application. Et là, on dira pour rester pudique, que Pierre Devaux, s’en donne à cœur joie. Chaque petit récit, aventure, chaque invention de son cru – vert cru – dédiée à un contemporain, ramasse sous un pinceau en double et triple teintes – cela pour faire obstacle aux mots en demi-teinte – des situations aussi abracadabrantesques qu’il se peut, cousues par un fil rouge qui n’est ni de honte ni de timidité, mais d’effronterie appuyée. Très alerte dans le maniement du parler argotique, cela va de soi, Pierre Devaux excelle dans l’invention écrite des mauvais accents étrangers, anglais et italien, tels qu’ils se parlent en français des faubourgs mais par des hommes politiques qui n’y pigent rien, autant dire que le seul effort à fournir est de se laisser glisser. Les évènements, circonstances et personnages s’y prêtent, ces derniers de chair, d’os et de condition réels – au hasard pas moins que la british family royale. Sur les tapis de Buckingham Palace, le narrateur appuie (ses) pingots comme vous et moi sur le sol de notre cuisine.

            Des anonymes célèbres, des célèbres oubliés et même des inconnus de tous, font de ce petit livre heureusement exhumé, un cortège magnifique de forts en gueule – non qu’ils seraient des braillards institutionnels, ou auto-proclamés, de ceux qui s’autorisent de leur propre vulgarité pour attirer d’hypocrites hommages – mais d’authentiques usagers d’une langue forte, aux règles établies, dont le louchébem est probablement la plus connue, mais il y en a d’autres, le javanais par exemple ou le larteaumic. Paradoxalement la langue verte de ces années-là est fragile, Pierre Devaux l’avoue, ses mots se démodent dit-il, ce qui sonne comme une perte, un appauvrissement, un déficit, quelle que soit par ailleurs leur crudité flagrante, laquelle est loin d’avoir été euphémisée dans ces pages, et c’est un euphémisme justement ; qu’on se le dise !

Il y a dégradation, dépérissement, voire extinction, si, d’une langue vivante on oublie les usages les plus créatifs, inventifs, qu’ils se rétrécissent au point de disparaître ; ceux de la langue verte sont indéniables, n’omettant ni les métaphores, elles sont légion, ni les déplacements de sens, ni les effets de sons, ni les redondances volontaires, les accumulations de synonymes (ah ! que de leçons d’abondance et de prolixité !) ou le surusage des écarts avec la norme instituée et apprise officiellement, leur caractéristique linguistique la plus évidente. L’argot phagocyté par le système, comme on dit de nos jours, n’est plus l’argot mais une affectation mal venue. Ce livre ressuscité a au moins trois mérites : le premier, celui de la bourrasque d’un jour d’hiver en bord de mer – clin d’œil au texte Le Grand Prix de Deauville – démontée, embruns, écumes et sable, cela ravigote ! et nous sort, si toutefois nous y mettions même un orteil, de l’univers raplapla des succès de librairie pré-servis. Le deuxième : nous rappeler qu’une langue n’est vivante que par création, créativité – et là, nous sommes en excès favorables – et non par abandon. Ceux qui me connaissent un peu savent que c’est mon combat absolu - je n’y reviens pas ici comprenne qui sait, qui peut, qui veut. Le troisième : montrer comme il faut maîtriser les règles pour pouvoir les dézinguer (contamination argotique !), ce que Devaux fait admirablement, voilà pourquoi en lisant ces pages, on en oublierait presque que cela est écrit ! Aussi, puisque j’ai tenu promesse de ne pas abuser des citations ni même des extraits, voici, juste pour finir, comment Pierre Devaux parle de Rome avec une lichette de tendresse qui ne dit pas son nom, au début d’un chapitre totalement iconoclaste, effronté, inconvenant, politiquement très incorrect ; bis repetita, qu’on se le dise !

 

Il n’est que 10 plombes et déjà, protégé par des légions de salade romaine, ce trèpe* moitié mandoline et moitié limace noire s’écrabouille sur les sept collines de la Ville Éternelle, au risque de les faire s’écrouler dans le Tibre, cours d’eau crachoteur et triomphant, témoin des horreurs de Néron et de la môme Pompeïa. *public, attroupement.

*

 

La langue verte, les éditions La Mèche lente, 2021, 96 p. 16 €, port gratuit.

On peut s’adresser directement à l’éditeur, en allant sur le site : https://editionslamechelente.fr/ ; (ou me joindre ici par le courriel de « contact » je ferai le nécessaire pour que ce livre vous parvienne.)

On lira avec grand plaisir la présentation de l’éditeur, Vincent Dutois, qu’on remercie vivement de son abnégation pour avoir mené à bien cet herculéen travail par les temps qui courent … (et m’avoir permis de commettre quelques très très modestes lignes en avant texte dans l’ouvrage.)

           

Broquille du lundi. Le doux son d’un « e » muet et masculin.

3 Mai 2021 , Rédigé par pascale

 

Les élèves se préparaient à la prochaine visite culturelle. Claude, qui les accompagnait, ne goûtait guère les animations qui les sortaient du lycée, on ne savait jamais comment cela pouvait tourner. Il était loin le temps où, pour échapper un peu à la morosité des cours, on se contentait d’attraper des scarabées pour leur arracher les ailes. A l’apogée de sa carrière, l’illusion avait bel et bien disparu. Après avoir passé l’essentiel de son temps à enseigner les sciences naturelles, rebaptisées plus tard biologie… androcée et gynécée n’avaient pour lui plus aucun secret, ce qui n’était pas tout à fait le cas pour ses élèves. Mais, qu’importe ! Sigisbée honnête de l’instruction publique, pas question d’en être aussi le coryphée, ni mourir au colisée de l’ignorance… encore moins qu’on lui érige un mausolée. L’empyrée qu’on lui avait promis en entrant dans la carrière, était un mirage définitif pour l’athée de l’enseignement qu’il était devenu, ne croyant plus à rien, renonçant à peu près à tout. Il fallait, dorénavant, emmener les élèves à l’athénée, au musée… que sais-je encore ! Toute son éducation au prytanée lui avait au moins appris à jeter un conopée pudique sur ses ambitions, et se sentant doucement glisser dans le ténébreux hypogée de la rancœur et des regrets, véritable macchabée de la cause enseignante devenu, ses cours demeuraient tout aussi inconnus à son auditoire que le lépisostée à spatule au commun des mortels, ou la machine à laver au pygmée de forêt équatoriale.

 

Reste impossible à caser tout un petit inventaire (non, qui n’est pas à la Prévert, Claude n’est pas prof de français grrrrrr et même !) je dirais mieux, un tout petit inventaire des noms masculins porteurs de ce ‘e muet’ final qui fait la gracieuseté même de notre langue française, sans condition ni genre. Mais voilà, autant je peux agrafer un camée au revers de ma veste en pongée de soie et en remonter le col pour ne point subir les attaques glaciales du borée hivernal, autant je ne sais pas quoi faire du caducée qui me tombe des mains, un trophée ? du trochée claudicant, une longue/une brève, du spondée qui se traîne, une longue/une longue, et quelques autres encore qu’on m’accusera à juste titre de maltraiter pour le plaisir de ma juste cause… laquelle est en train, doucement, doucement, de tomber à son périgée. Certes, je ne suis pas futée futée, de mener jusques en mes propylées vos périssables bonnes volontés.

 

[comme tout Exercice de Style, celui-ci exige charité et indulgence de la part de ses lecteurs ; l’idée – détournée – m’en vint à la question que me posa l’autre jour Éléonore - bientôt 7 ans-  : pourquoi le mot fleur, qui est féminin (bravo !) n’a-t-il pas de « e » ? (in petto, je me dis : ciel ! qu’a bien pu te dire la maîtresse pour en arriver là ?) ergo, par esprit de curiosité (autre mot féminin sans 'e' final) constructive, j’ai cherché des mots masculins – non épicènes – porteurs de ce « e » si mélodieux.]

 

Mélanges, miscellanées, miettes - 10 -

29 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

δο, χελιδν ! Regarde, une hirondelle !

*

Rabelais – grâces lui soient toujours rendues pour ceci comme pour le reste – nous aurait donné le terme agelaste, à partir du grec gelos qui signifie rire, l’accrochant au privatif : celui qui ne rit jamais est donc agelaste. Aussi, Déméter, n’ayant vraiment pas le cœur à rire, épuisée de chercher sa fille de par les mondes, se serait arrêtée sur un rocher qu’on appelle en Attique, agélaste, pour se reposer un peu. Mais, dans la famille des agelastes, d’aucuns qui n’ont à l’évidence envisagé aucune filiation avec Déméter, ont classé la pintade, classification supérieure s’il se peut ! Nous voici au carrefour de trois chemins – ce qui se dit trivial n’est-ce pas, du moins dans une traduction de l’Œdipe-Roi de Sophocle (quelle merveille !) – sémantiques : toute pintade juchée sur une pierre ou un rocher ne va ni ne sait rire. On peut s’autoriser, sans rire, à donner à la pintade une interprétation anthropomorphique. Il reste qu’agelaste, noté comme terme « littéraire », cela doit faire mourir de rire François Rabelais !

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Merleau-Ponty, (in Résumés de cours au Collège de France-1952-1960 - Gallimard) dont les réflexions philosophiques sur les rapports entre langage et pensée ont toujours été pour moi un guide, affirme que  le travail de l’écrivain reste travail de langage, plutôt que de « pensée », ce qui me conduit à saisir en quoi la littérature s’effondre : l’écriture n’est plus travaillée, cet aspect risquant d’être répulsif pour le lectorat contemporain, et les avis et autres opinions personnelles passant pour de la réflexion, le malentendu (euphémisme) est total. La « littérature » terme qui, dorénavant, englobe tout ce qui s’écrit sous la forme conventionnelle d’un livre, se vend et s’achète comme telle, peut s’exonérer de style, pourvu qu’elle permette de s’évader ou de s’ouvrir l’esprit ; formulations qui relèvent plutôt de la réclame pour un circuit touristique à bas prix, en aucun cas, rien qui n’approche, même de loin, ce qu’écrire veut dire.

*

       Des nouvelles de nos amis les animaux : après avoir passé un sale moment – chasses et piégeages de masse – la loutre d’Europe, Lutra lutra, a repris du poil de la bête. On le devrait à une opération nationale venue de Bretagne il y a trente ans, qui n’a échappé à personne : « Havre de paix pour la loutre ». Le plus important, à nos yeux ébaubis, est que notre lutra a acquis ses galons dans la régulation des populations d’écrevisses américaines, qui, comme chacun sait depuis peu, sont, à l’instar de certaines plantes, tellement invasives qu’elles occupent indûment et ignominieusement un terrain qui n’est pas le leur. Mais, que ne ferait-on pas pour se faire remarquer ?

*

« Le français est devenu une langue provinciale. Je ressens cette dégringolade comme un deuil. Une perte dont je ne parviens pas à me consoler. La mort de la Nuance. » (E. M. Cioran, Cahiers 1957-1972.)

(Cioran, le seul qui nous console d’être inconsolables).

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On appelle mulquinier l’ouvrier qui s’occupe de la préparation des plus beaux fils, notamment pour les dentelles. Aussi, tout écrivain de belle langue n’est-il pas un mulquinier ? 

*

Et l’huître, toujours au menu :

Savoir que du côté de Bayeux, on appelle caqueux le couteau à huîtres, qui, les écalant, permet de les extraire de leur caque. Je suis suffisamment huîtrière dans mes mœurs pour, portant des bourriches plutôt que des fleurs, prendre toujours avec moi le caqueux avec lequel je vais les ouvrir. Celui qu’on achète là-bas, le seul acceptable, bien sûr !

Savoir aussi qu’on mangeait des huîtres aux 15 et 16ème siècles à Venise. (F. Braudel in Civilisation matérielle, économie et capitalisme).

Et que pour Athénée – 2-3ème siècles – les huîtres sont les truffes de la mer, (in les Deipnosophistes).

*

Bachelard (in Poétique de la Rêverie) cite Colette : « J’aime à faire le petit ménage de mes mots familiers (…) J’imagine que les mots ont des petits bonheurs quand on les associe d’un genre à l’autre – de petites rivalités aussi dans les jours de malices littéraires. ». Ah ! si seulement l’on se préoccupait un peu de la malice littéraire des mots, je parle du point de vue du lecteur, car pour ce qui est de l’écrivain, cela ne s’apprend pas ; en effet, comment rivaliser : (Colette) :  « Mon petit Vial, quel beau temps ! Écoute l’hydravion en ton de fa, le doux vent placé entre l’Est et le Nord, respire le pin et la menthe du petit marais salé, dont l’odeur gratte au grillage comme la chatte. »

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Mais relire, de temps à autre, et à haute voix, une grande tragédie classique, il n’y a que là qu’on puisse scander : « Son sang criera vengeance et je ne l’orrai pas ! » (Le Cid, III,3).

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Michel Chailloux : « Mon père est rouge imbécile : il aime le sport » (in Jonathamour.)

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Du côté de Lisieux, on sait pourquoi on appelle mioche un petit enfant : celui qui ne mange encore que de la mie. C’est ce que l’on dit par là-bas. J’aurais tendance à le croire.

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L’été, la saison qui s’écrit au passé.

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Dans les livres, les mots se couchent entre deux couvertures.

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Il faut quand même oser écrire – dans la presse, dont on va dire qu’elle agit dans l’urgence ? – qu’il y eut (et non "il y a eu", agrrrr !) des violences urbaines à Paris ou ailleurs, tel jour, telle nuit, à telle heure. L’usage du pléonasme a, décidément, la vie dure, car, des violences en ville ne sont-elles pas toujours urbaines ? Il faut dire que le latin manquant, on ne sait plus le sens de ce qu’on écrit. Mais on l’écrit. J’aimerais d’ailleurs qu’on m’explique aussi le sens de l’expression légende urbaine, tant entendue sans raison, et par comparaison, ce que serait une légende rurale.

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La force des faibles, ou le pouvoir du minuscule, commence dans les lettres des mots : selon que l’on emploie μοούσιος, homoousios ou μοιούσιος, homoiousios, on ne dit pas la même chose, et chacun remarque qu’un iota sépare les deux termes dont le premier signifie « de même substance » et le second « de substance semblable » ce qui est très différent. En effet, pour avoir soutenu que le Fils (de Dieu) était de substance semblable au Père et non de même substance, les Ariens furent excommuniés. Cela s’est passé au cours du Premier concile de Nicée, mais serait tombé aux oubliettes s’il n’était resté de cette controverse tragique au moins une expression – qui tend il est vrai à disparaître – ne pas bouger d’un iota. D’un millimètre aurait-on tendance à traduire, sauf que traduttore traditore.

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Réviser ses classiques : Ésope, Le jeune prodige et l’hirondelle.

 

Un jeune prodigue, ayant mangé son patrimoine, ne possédait plus qu’un manteau. Il aperçut une hirondelle qui avait devancé la saison. Croyant le printemps venu, et qu’il n’avait plus besoin de manteau, il s’en alla le vendre aussi. Mais le mauvais temps étant survenu ensuite et l’atmosphère étant devenue très froide, il vit, en se promenant, l’hirondelle morte de froid. « Malheureuse, dit-il, tu nous as perdus, toi et moi du même coup. »

Tout ce qu’on fait à contretemps est hasardeux. C’est la leçon de l’apologue.

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Nous collaborateur·rice·s de l’association (on ne fera pas de publicité !), artistes, chercheur·euse·s, auteur·rice·s, curateur·rice·s et travailleur·euse·s de l’art, nous déclarons profondément choqué·e·s (blablabla…)  Et nous donc !

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« C’était une heure creuse (il pleuvait dedans). […] Tout se rouillait peu à peu. » (Henri Calet in De ma lucarne). Inégalable !

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Broquille* du samedi.

24 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

 

« A une époque dont la date est perdue ». Des marais, une rivière et un ruisseau. Ici l’on construisit et fonda une abbaye, il y a environ mille ans, en des lieux si humides que l’ensemble fut nommé Aquiscinctum. Et parce qu’il fallait bien une légende liminaire, on trouva sans grand mal qu’un ermite y vécut deux siècles auparavant. Ajoutons une fontaine et une source, retenons que ces quelques arpents formaient une île au milieu des eaux, et oublions les fondateurs aux fondations fantasques, d’un autre il est dit sans sourciller – mais dans un texte du 19ème siècle il est vrai (1852) : « La légende n’en dit pas long sur la vie de ce saint personnage, non plus que sur sa mort. Lorsqu’il s’en est allé au ciel, il ne paraît pas qu’il ait laissé son corps sur la terre ; du moins, on n’en a pas retrouvé trace … ». De l’investigation de très haut niveau, si l’on peut dire !

Cinq cents ans plus tard, soit, selon un article savant, à une date relativement récente, les Jésuites y installent un Collège en plein seizième siècle. On notera que l’Abbaye, devenue bien national en 1790, fut adjugée en monnaie sonnante et trébuchante à un laïc deux ans plus tard, qui eut la délicate attention de transférer en une collégiale voisine son grand orgue et son buffet, puis la démolit. Nous n’en savons pas le motif. Seuls restent des documents d’inventaire de la bibliothèque – scriptorium – témoins de l’intensité de la vie intellectuelle qui régnait, ici comme ailleurs, dans toutes les abbayes de l’Europe médiévale, celle -ci au nord de la France.  Certains sont fragmentaires – il faut déjà se réjouir qu’ils nous soient parvenus, parfois dégagés de la reliure d’un manuscrit, sur feuillets de vélin.

Dans ladite abbaye bénédictine dont il reste à ce jour moins que des ruines, on doit plutôt envisager deux bibliothèques – ce qui était courant dans les grands monastères : l’une que l’on dit scolaire, l’autre théologique, autrement dit, la première dédiée aux auteurs profanes, la seconde aux auteurs sacrés. Séparation des genres et des publics, au point que les œuvres d’un même auteur écrivant sous les deux catégories, ne seront pas dans le même lieu. Plus de quatre siècles avant la fondation de notre abbaye-témoin, les ouvrages étaient déjà rangés selon qu’ils servaient à l’usage des moines ou à la disposition des maîtres ; et dans cette dernière répartition, il fallait encore dissocier ce qui était réservé aux novices et aux oblats, admis dès l’âge de sept ans ! (schola interior claustri) de ce qui était ouvert aux séculiers (schola exterior, ou canonica) ici mêlés dans l’énumération : Virgile, Horace, Terence, Cicéron, Salluste, Juvénal, Lucain et quelques autres ; les commentateurs de Platon et d’Aristote ( Porphyre et Macrobe) ; à la meilleure place, toujours Saint-Augustin, Cassiodore, Boèce … des grammairiens, des commentateurs ( gaulois et/ou byzantins – Eutychès) et le manuel scolaire de référence pendant tout le Moyen-Âge, les Catonis Distichapour ne rien dire de sa diffusion imprimée généralisée à venir.

On apprend qu’un service de prêt interne à l’abbaye était mis en place ; que chaque moine d’une abbaye bénédictine, en début de Carême, se voyait doté d’un ouvrage pour lecture et méditation ; que le bibliothécaire distribuait une liste annuelle pour chacun. Et si, dans la bibliothèque dit « scolaire » on trouve, plus qu’ailleurs, des manuscrits inachevés ou imparfaits, c’est que les élèves de l’école abbatiale s’exerçaient à la transcription … sans y mettre peut-être, le haut degré de persévérance et d’assiduité de leurs aînés cloîtrés. Dans ce cas, l’inventaire porte l’indication per se qui signale cette dimension « individuelle » de leur travail.

La copie des ouvrages manuscrits est, depuis les premiers âges du monachisme chrétien, l’occupation principale des cives religiosi ainsi nommés au monastère de Vivarium – fondé par Cassiodore, en Calabre, dans les années 540 – probablement l’un des lieux les plus importants consacrés à la copie, la correction et la transmission de textes tous genres confondus. Lui aussi à ce jour disparu,  il avait vue sur la mer. Cassiodore, qui vécut sous Théodoric et le servit, mourut très âgé, certains n’hésitent pas à en faire un centenaire. Au moins, centenaire ou pas, il passa les dernières décennies de sa vie – aux environs de trente – à transcrire, en les corrigeant, un nombre phénoménal de manuscrits antiques, de ceux qu’aujourd’hui nous appelons classiques et former les moines à cette besogne zélée. On estime, à la mesure et la qualité du travail accompli, qu’il impulsa, et même sans le savoir, cette vocation dans la vocation, à l’ensemble des couvents occidentaux, les ateliers d’imprimerie nouvellement arrivés, y trouveront alors des pépinières incomparables.

 

*broquille, ou – dans l’une de ses acceptions – quelque chose de très peu de valeur, une babiole en quelque sorte, une broutille.

                Dans toutes les picorées dont je me fais des festins, certaines me retiennent plus que d’autres. A cela, il n’y a aucune raison majeure. L’occasion en est un mot, le nom d’un lieu, un clin d’œil à la philosophie, la littérature, un lien détendu depuis trop longtemps avec un sujet de passion, de curiosité, d’intérêt.

                Les broquilles de ce genre, ne préviennent pas. J’ai décidé d’en faire aussi des occasions d’écriture. Nulle règle, nulle obligation, nulle promesse, nulle astreinte.

 

 

 

« … les statues apparurent et (…) je fus saisi d’un sanglot » *

19 Avril 2021 , Rédigé par pascale

(et en clin d'œil à Stéphanie)

 

A ceux qui n’ont gardé ni un pied, un orteil, ou seulement un atome enté aux antiques époques qui nous constituent, l’apparition inattendue par une poussée soudaine des forces chthoniennes, d’une statuette revenant des fêtes olympiques d’antan, n’a pu faire évènement. Dé/couverte par les formidables pluies de ce mois de Mars** dans le célébrissime site raviné par l’eau du ciel, on la vit dépasser à ras de terre en une excroissance inattendue – exactement parlant, une apophyse en forme de croissant. D’un petit taureau de bronze s’en était l’une des cornes, affleurant en raison du travail têtu de creusement de la terre par une fâcherie météorologique inaccoutumée – probablement venue de Zeus lui-même.

Aucun œil archéologique ne se fermant jamais tout à fait, celui qui passait là*** – accompagnant en visite une de ces délégations ministérielles qui se disent culturelles – l’avisa dans l’instant, chaque grain de la poussière du sol lui étant familier, chaque brindille, chaque caillou. Un bourrelet en forme de quartier de lune, d’une évidente solidité, ne pouvait qu’appartenir au monde merveilleux des miracles polythéistes en terre hellène. Dégagé prestement de sa gangue – ainsi font les enfants avec leurs jambes qu’ils ensablent à marée basse – l’objet se présenta avec tous les signes d’une parfaite conservation : ce petit taureau de bronze, même multiséculaire, avait eu deux raisons au moins de ne pas disparaître : sa nature taurine et sa constitution d’airain. Voilà de quoi réjouir gracieusement des esprits inactuels, ceux pour qui l’agitation bavarde des temps ne mérite pour seule considération qu’un éloignement consterné à l’égard non solum de qui la propagent sed etiam la nourrissent et s’en gavent névrotiquement.  

Revenons donc à notre idole – i.e ce qui fait l’objet d’un culte. Il fut facilement établi, pour qui se déplace à Olympie telle une fourmi en sa fourmilière, qu’elle reposait précisément dans l’espace situé entre l’enceinte sacrée des premiers Jeux – le bois de l’Altis – et le temple de Zeus. Une première datation la vieillissant un peu trop en la ramenant à des siècles où les compétitions olympiennes n’existaient point encore, elle fut délicatement rapprochée des siècles VII et VI, ceux de leurs débuts****. Même si nous savons – ou apprenons – que ces statuettes votives survivent aujourd’hui à raison de plusieurs milliers d’exemplaires, nous ne pouvons retenir – enfin, moi assurément – une émotion réelle pour tout signe, matériel ou immatériel, venu de ces époques, ayant traversé sans dommage ou presque, les siècles, les légendes, les guerres, les catastrophes, les destructions et toutes les sottises qui nous ont précédés. Ce témoin-là tient entre pouce et index de qui lui fait un toilettage aussi méticuleux que nécessaire sous l’œil avisé d’un microscope (deux mots grecs pour le prix d’un !), d’une loupe et d’un scialytique (même remarque). De ces statuettes, il s’en vendait beaucoup aux abords d’Olympie, il se peut même que certaines fussent des imitations d’authentiques laconiennes, fabriquées au Sud du Péloponnèse me dit-on dans l’oreillette. Peu me chaut, contrefaçons ou originales, pourvu qu’elles arrivent de là-bas, des lointains d’une géographie historico-mythologique, pourvu qu’elles soient de ces époques et de ces lieux et qu’une ait abordé par le bout de sa corne à nos temps désormais barbares (ne parlant pas grec n’est-ce pas ?) en des lendemains de pluies qui font rouler toutes terres aréneuses si doucement qu’il lui fallut au moins deux mille et sept cents années pour qu’elle en revienne, minuscule et trapue, élégante et vigoureuse, simple et belle, épurée et sublime, calme et triomphale. Une consolation matérialiste *****irrésistible.

 

 *Francis Ponge, in La rage de l'expression

**de cet an 2021 post JC, mois un peu trop romain pour la circonstance mais on ne chipotera pas, d’autant qu’on se souvient aussi que le taureau est l’un des animaux consacrés et/ou sacrifiés au dieu Mars ; tout est dans tout comme diraient certains ; *** le 19 mars exactement – jour de la Saint-Joseph au calendrier chrétien - ne pas oublier, paraît-il de tailler les lauriers roses ; ****cf Archives sept. 2020 Une histoire célèbre mais inconnue. ***** Francis Ponge in Pièces (La figue (sèche))

Jules et sa chibatrée

15 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

 

On décida d’aller faire un tour à la ducasse. Tout le monde s’entassa dans la charrette, d’autorité Jules se saisit de l’avaloir, il y fallait la force d’un homme. Jules était haricotier*, certes, mais il était costaud. Il vous aurait sorti les roues du sable boulant ou des chemins dossés à lui tout seul, ou transporté sans la moindre perte une encrouée entre ses bras, ce qui en faisait un costaud délicat. Il gravissait les raidillons en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, là où tous les malpiétés du hameau s’essoufflaient bruyamment. Aurait-il eu des raisons de s’ensauver que personne n’aurait pu l’attraper. Jules n’en avait point. Tant qu’il ne s’agissait pas de vendre ses bêtes ou de s’assoter tous les quat’matins au passage d’un jupon, il était le meilleur des hommes. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un ton besaigre, jamais un geste déplacé, et même en affaires dans les comices agricoles, il répugnait à brétailler, préférant corroyer les arguments jusqu'à endormir son acheteur qui, de guerre lasse, finira par mésoffrir. Pour réaliser une bonne vendition il ne faut pas bretauder le client, on le perdrait, il faut l'embobiner par une roublardise honnête, telle était sa devise.

Pour se rendre à la ducasse, les hommes avaient sorti leur plus jolie gapette et la plupart des femmes et des filles pouillé un jupon de calemande et par-dessus un mantelet blanc, une tenue si répandue au « Carillon de Dunkerque » qu’on en fit une chanson, ce qu’elles ignoraient du tout, étant de Normandie, mais montre que d’une province à l’autre il y a plus de différences dans les parlers que dans les vêtures. Et qu’importe s’il faut traverser des varennes, rouler dans les chasses** ou les charrières embues, pourvu qu’on soit areuné avec Jules pour duire les chevaux, le voyage se fera sans encombre mais pas sans émotions : quelques étrequillons ou fouailles pour ralentir les roues, des petits groupes de gallefessiers à pied qui chantaient à tue-tête, faisant fuir les guiris les plus effrontés en leur ruchant des cailloux, ou le franchissement délicat d’un passage de ronchailles pour faire plus court.

Avant d’y être, la fête avait déjà démarré dans la charrette : les plus gourauds avaient emporté avec eux plusieurs portions de galot***, histoire de se faire une raincie en cours de route, accompagnée d’un petit boire**** pour les femmes et les enfants, d’un goutte-militaire pour les garçons et les hommes. Le tout sans la moindre mitourie ! Une légère brindesingue commençait à poindre, qui se devinait aux échanges de brotillons jusque-là sans excès ni effets sur la joyeuseté générale. Seul Jules n’était pas débistrac. C’était à se demander s’il valait bien la peine de poursuivre sa route. Aucune écouée n’y faisait rien, il avait beau protester, les voyageurs n’entendaient pas plus que vieux chiens empouquis, il transportait des bons à rien, des ferlampiers.

Le nervent venait de se lever, ossite Jules s’inquiéta. S’il se mettait à pleuvoir dru, personne n’était en état de courir pour s'abriter. Et puis, il ne voyait aucune ferme à l’horizon. Fallait-il avancer ou retrousser pignole ? Une simple querreterie ferait l’affaire en attendant que le grain passe. Une bonne dabée, une daquoire franche et nette valent mieux que crassinages sans fin. Après, il faudra bien repartir par les chemins tout boués. Les voyageurs haoutés au dernier degré ne disaient mot, certains ronflaient déjà, entassés comme pouques les uns sur les autres, sûr qu’ils n’avaient pas bu de l’amourette des champs mais ajouté rinchurettes aux rincettes et recommencé jusqu’à tomber ! Aussi Jules prit une décision inattendue : au milieu du chemin, arrêta tout net la charrette, prit son sac, déboulina de son siège, se cala dessous, sortit ses provisions, les mangea toutes et but, et but, et but, s’endormit, protégé de la pluie. Les voyageurs, trempés comme des soupes, finirent par s’éveiller, étonnés et ragachés d’être abandonnés là, appelèrent Jules qui n’entendit rien et ne se réveilla qu’en fin de remontée, tandis que le buhan s’étendait au-dessus des champs.

 

Les voyageurs avaient tant gobelotté qu’il ne leur restait plus une seule goutte pour, après faites vot’café, faire rincette et surrincette, ensuite le gloria, juste avant la déchirante, et enfin, le coup d’pied au cul ! les six rasades coutumières par lesquelles tout finit toujours bien en pays bas-normand.

 

*marchand de bestiaux trop discuteur ; **petits chemins ; ***tourte aux pommes ; **** cidre mêlé d’eau  

La Mèche lente reprend le flambeau

11 Avril 2021 , Rédigé par pascale

 

 

Quelle belle annonce, en ce dimanche de la Quasimodo (quasi modo) autrement nommé aussi dimanche de Pâques closes (ou close, c’est admis) : la revenance des Éditions La Mèche lente ! dont quatre livres furent, ici même et en leur temps, par moi célébrés* inconditionnellement. Soumise aux vents mauvais des temps qui prétendent chérir lecture et littérature mais servent toujours la même soupe — les mêmes parutions aux mêmes moments sur les mêmes étals dans toutes les librairies de France — La Mèche lente dut combattre bien des difficultés et ne compter que sur elle, ce qu’elle fit avec l’obstination des passionnés. Disons pudiquement que les obstacles ne se sont pas dissous mais qu’une insistance à toute épreuve – il y en eut – finit par l’emporter. Remercions sans limite Vincent Dutois pour sa pertinacité.

Mode d’emploi. Sur le nouveau site – élégance, simplicité, sobriété – vous trouverez : les titres toujours disponibles à la commande ; un indisponible et un absent (respectivement Cadastre des misères de Vincent Dutois – La déportation des morts de Victor Fournel, pour lesquels vous pourriez formuler une requête de réédition, mais … je n’ai rien dit) ; et le premier de la nouvelle livraison, le bien-nommé Bagage premier de Gérard Chaliand, voyageur-lecteur-engagé sur les terrains de guerre et déjà auteur, dans la même maison, de Le vent du hasard. Il faut aller voir et lire les présentations, s’abonner pour avoir les nouvelles. Commander à des conditions très douces. Indiscrétion : on nous promet, à venir, un ouvrage insoupçonné, saisissant, poivré – salé … Vous en apprendrez le jour et l’heure, par exemple, par une notification dans votre boîte à lettres électronique pourvu que vous ayez laissé votre adresse.

Les mots de l’Accueil disent tout. Les éditions La Mèche lente, à rebours des engouements communs et fugaces, aiment les écritures soignées des textes méconnus, oubliés, ignorés, délaissés. Nous aussi.

Il se peut que les plâtres de la Maison ne soient pas tous secs, aussi, quelques petites modifications sur le site pourraient advenir, rien de grave :

 

https://editionslamechelente.fr/

 

 

 

* Ici et par ordre chronologique : Denis Montebello qui, à partir d’une brique du IIème siècle, nous en conte de belles ! 21 Février 2018. Ce vide lui blesse la vue.

Louis Dubost cultivant ses légumes philosophes dans la joie : 26 Avril 2019. Diogène ou la tête entre les genoux.

Victor Fournel disant vertement son fait au préfet Haussmann, le tout à la pointe de l’élégance : 12 Mai 2019. Les entreprises funèbres d’un affairé Préfet. (La déportation des Morts)

Vincent Dutois dissolvant toute misère dans une écriture sublime et en fait de l’or : 16 Juin 2019. « il se peut que la vie ordinaire grinçait déjà » (Cadastre des Misères)

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