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Asyndètes siciliennes. Affinités d’infinitifs à l'infini

20 Juin 2017 , Rédigé par pascale

A l’annonce de son retour, la Piazza Bellini dispose déjà les marches secrètes de ses deux églises. Dans quelques jours, dans quelques heures enfin, habiter un corps vacant abandonné à leur porte, en état de viduité. Et survivre à ces journées qui passent pour la seule raison qu’elles le préparent à cet enfantement inversé dans une chair primitive. Aimer Palerme au-delà de tout. Se soumettre à tous ses désirs, à toutes ses odeurs. Palerme appelle, comme un chien qui hurle la nuit dans la campagne. Alors, se jeter dans ses bras et son souffle chaud, à son cou se pendre comme personne. Et fermer ses yeux extasiés.

S’asseoir sur un banc ombragé de la Via della Libertà. Large et puissante, l’avenue avance d’un pas sûr. Elle a fière allure. Et cette façon crâne de devenir ardente. Trois heures. Le soleil dégouline. Se lever et marcher dans un délire halluciné pour passer d’un cauchemar à l’autre quand les arbres s’envolent au son des cloches de toutes les églises et que portés par un méchant sirocco, jasmin et glycine enivrent la rue, tandis que plus loin, la place Bellini se creuse. Il faut fuir Palerme. Descendre vers le Sud.

Agrigento. Coucher de soleil sur les temples. Etre bien dans ce bain de lumières. Devenir silence. Etre présence. Courir longtemps pour rattraper Empédocle au bord de l’Etna. Trop tard. Dans une main dolente reste la lanière de sa sandale dans la nuit glacée du volcan. Le lacet d’Empédocle autour du cou, redescendre de pierre de lave en pierre de lave. Ne pas poser ses pieds, revenir à Palermo. Et marcher dans la ville. Habiter des sensations hors de toute durée. Intensément. Transpercé de part en part, n’ être jamais en repos. Ne pas reprendre souffle. Demeurer dans un état hypnotique. Palermo, la barque et le nautonier.

Eglise San Domenico, à quelques pas du marché. La place pavée où les femmes entrent depuis les ruelles comme depuis les coulisses on entre sur une scène. A la terrasse d’un bar, à l’angle de l’une d’elle, manger avec maladresse une glace qui glisse entre deux gaufrettes et fond avec une célérité friponne, rappelant le temps passé d’une enfance gourmande et sage. A cet instant, un jeune homme long et brun, fin et musclé. Aux yeux verts. Transparents. Limpides. Traverse la place et disparait. Apprendre à recevoir le choc de ces regards qui charrient violence et tendresse. Celui-là. A tout jamais. Et comprendre que certaines villes ont une peau, une chair, une respiration. Insolentes dans leur désir, elles deviennent les mots de notre propre désir. Les mots par lesquels se dit la ville la déshabillent et nous mettent à nu.

Depuis tant de temps autour de San Giovanni degli Ermiti et voir enfin s’ouvrir le portail qui clôt son jardin. Il suffisait d’attendre et de le mériter. Etre dans cet état d’intense volonté qui transforme tout rêve en désir, tout désir en réalité, par sa force seule. Quelle volupté que ce cloître petit. Carré blanc recueilli au milieu du jardin. Mandariniers en fruits. Arums en fleurs. Les roses pâles, le silence qui tendrement chuchote aux pierres lisses et vieilles une couleur unique. Le cloître enfin. Pour n’être rien d’autre qu’une plénitude pensive dans l’insolente confusion des plantes et des arbres. Parfaitement désordonnés. Dans le cloître de Saint Jean des Ermites, dans le jardin qui s’ouvre après des années de démérite, dans l’église vide. Comme une obligation d’être. Et dans le piège des mots assassins, tenter une fois, encore une fois, le passage de l’émotion aux mots qui disent l’émotion, et repartir.

Scopello attendait dans la nuit. Inaccessible. Dormir dehors, l’espérer. Déposer ses pensers humains et l’éclairer faiblement depuis le chemin fouillis. Fautivement, observer les faraglioni qui reposent dans l’indifférence. Promesse d’un rêve qui se chauffe à lui-même. Et soudain, voir la peau de la mer frissonner. La soulever, s’y glisser. Sous la brume, Scopello attendait et délicatement la mer reforma ses plis.

Rentrer passant par les collines qui déroulent leur tapis vert et se répondent, lascives, courbes et douces, qui s’abandonnent. De village en village, s’éclairent. Passent du vert au bleu. Dressent les pointes de leurs seins. Retiennent des champs de luzernes en fleurs sur leurs flancs rouge sang. Traverser l’île par l’intérieur, par les Madonie, leurs routes impraticables, leurs villages inconnus et bordés de cimetières arabes. Entendre toutes les maisons qui appellent et font signe. La blanche, sa porte bleue et ses rubans de Pâques. La rose, porte verte et banc de bois. La beige, tonnelle qui croule sous la glycine en fleurs, toujours. Au bout d’elle-même. Entrer dans la cour d’une ferme et acheter des pains de figues, caresser le four à bois encore chaud où ils ont cuit. Le bleu si intense du ciel sur le porche d’entrée coiffé de quelques créneaux surplombés d’un clocheton en courant d’air. Rejoindre avec obstination et fureur les noirs villages au nord-est, leurs églises en pierres de lave. Des pleurs de cendre en corps à corps avec les mots qui ne peuvent se déployer. Au-delà, le volcan comme une écume imaginaire. Verser des larmes de feu. Une fois de plus, une fois encore, c’est à l’Etna qu’il faut revenir pour entendre toute vérité…

Taormina. Le soleil la caresse exclusivement. Il lui faut en passer par elle pour s’éteindre, et descendre en glissant les gradins du théâtre pendable où il finit toujours par disparaître. Aujourd’hui, comme hier. Lire. Ecrire. Ecrire encore. Tendrement le théâtre s’amenuise. Les pans des murs ruinés par tant de regards inassouvis et les colonnes usées par trop d’impatience. S’appliquer à chiffonner le velours du soleil, et le frôler ensuite en frissonnant pour défroisser la lourde étoffe crépusculaire et draper dans ses couleurs du soir toute la baie de Taormine.

Puis rentrer, une fois encore, une dernière fois à Palerme. Se blottir sous les racines des banians du Jardin public qui descendent au sol en rideaux d’ombre et de fraîcheur. Et toujours la glycine du regard bleu clair des filles de Palerme qu’entourent de leurs bras de bronze des garçons aux yeux verts. Rendez-vous au rez-de-chaussée du Palais Gangi.

 

 

 

Mon Aimée

17 Juin 2017 , Rédigé par pascale

   Mais comment donc les adjudants ignorants et féroces de l’usage des mots vont-ils supporter que cet adjectif possessif, diantre ! et masculin, précède un être féminin ? l’insupportable contre-argument de l’obsolescence, de la ringardise, en un mot de la loi naturelle (sic) selon laquelle tout évolue, donc la langue, va-t-il encore nous être opposé ? et que va-t-il falloir inventer pour éradiquer Mon Aimée

   Mon Aimée, que je lis à l’instant dans une Correspondance de la fin du XIXème siècle –pensez-donc ! est sûrement une insulte aux prescripteurs d’aujourd’hui - mon ne peut, ni ne doit, désigner une femme… et aux néo-précepteurs pour lesquels tout humain de sexe féminin a droit à porter son “e” en bandoulière, ce qui rime avec cartouchière et lanière. Le “e” pourtant si léger, le “e” dont le silence fait signe d’une présence mutine parfois, amuïe souvent, Mon Aimée, le “e” qui en dit long sans avoir besoin d’en rajouter…. Le “e” dorénavant malmené, brutalisé. Maltraitance pour une voyelle douce.

   Sauf, et j’avoue que mon aimée, aussi soyeux et velouté que s’il fût distrait d’un alexandrin de Racine, mon aimée me sert évidemment de prétexte- pour attaquer cellezetceux qui ne comprennent toujours pas qu’unE auteurE ou unE écrivainE n’existe pas, tout simplement ! Ou alors, dans la Famille Surérogatoire je demande la danseurE, l’instituteurE… mais rappelle que les (quelques) noms français en -eure de naissance (la prieure, la supérieure….) proviennent des comparatifs latins en or, en plaqué or ? mais pourquoi l’auteure et pas l’autrice, puisque l’actrice est féminin de l’acteur, si j’ose dire… ou l’auteuse, comme on dit la danseuse.

  J’en appelle donc à nos bien aimés Amis, dont je ne comprends pas qu’ils ne la ramènent pas quand personne n’ose écrire, s’agissant d’une femme, la bandite, l’escrocque ou la malfrate, (parité ! parité !) mais qu’on ose encore s’agissant d’eux, parler d’une victime, d’une personne, ou d’une star, d’une canaille ou d’une proie, j’en passe, j’en passe. Ou comment suspendre le sexe à la conquête de la cinquième lettre de l’alphabet pour faire avancer la cause des femmes et soumettre le monde à cette injonction absurde ! et comment le bon usage, la correction syntaxique, morphosyntaxique, orthographique et grammaticale, deviennent fautifs. D’office. Voilà qui est tout simplement sidérant.

   Qui ne voit que cette idée ridicule selon laquelle une langue est vivante et doit ainsi se soumettre à l’air du temps, est juste un sophisme, un paralogisme, le contraire même du raisonnement, l’ignorance crasse de la philologie, pire l’inféodation au plus mauvais, à la paresse, l’assujettissement à un prêchi-prêcha détestable. Et que la parité(E?)et l’égalité(E?) se jouent dans la loi, et donc dans les luttes ? Nos amis anglophones n’auraient-ils donc plus de soucis à se faire, ni de problèmes à régler, n’en ont-ils jamais eus, bienheureux qui ne connaissent pas la distinction grammaticale entre le féminin et le masculin, a friend is a friend, et nos cousins italiens ont-ils perdu tout sens commun, qui disent La sabbia (fém.) pour le sable, ou Il mare (masc.) pour la mer… on me rétorquera (pan sur le bec !), qu’il ne s’agit point là d’humains, mais d’objets inanimés et non pensants. Certes, je crois bien que je vois la différence. Je veux juste montrer que la partition grammaticale et syntaxique du monde entre masculin et féminin dans une langue (à condition qu’elle en soit pourvue !) ne doit rien à l’idéologie des rapports entre les hommes et les femmes, et que l’on est typiquement devant une pitoyable récrimination d’aliborons analphabètes –là je fais pléonasme pour le plaisir de l’allitération, quand on exige sous peine d’immolation publique que soit dite et écrite la rapporteurE (il est vrai qu’une rapporteuse, hum….) proviseurE, procureurE. Fondre et confondre sexe, genre et fonction est devenu la règle, et résister, une faute contre la moitié de l’humanité, contre une nouvelle réglementation autoproclamée (et totalement … fautive), mais aussi, mais surtout une faute morale, une faute idéologique ! Ah ! où le jugement moral va-t-il se loger de nos jours, et au nom de quoi ? On a le combat féministe léger et court vêtu, qui s’en sort à pas cher, rétréci, sommaire et crapoussin s’il suffit de mettre en demeure quiconque prend une plume, pardon un clavier, ou un micro, de dire et écrire une écrivainE (qui compte, forcément), lui ajoutant un “e” en appendice –substantif masculin qui désigne une partie surajoutée à une autre, en complément, prolongement ou accessoire… pour marque de quoi ? du féminin ou de sa féminité ?

   Et tout le monde obtempère. Sans (se) poser la moindre question… Douce tyrannie de l’air du temps, qui flotte d’autant mieux qu’elle ne repose sur rien, sinon sur elle-même, qu’elle est sa propre justification, sa propre mesure, et qu’un peu de savoir est dorénavant compris comme beaucoup d’arrogance, et l’impéritie pour la norme. J’ai donc lu récemment ces formidables choses : les personnes auteures (devenu adjectif, dorénavant auteur s’accorde avec le nom !) d'agressions ; la pivot de l’équipe (pourquoi, mais pourquoi donc n’avoir pas écrit la pivote….) ; cette médecin (évidemment cette médecine n’avait pas le même sens, j’y reviens) ; sa sauveuse (tiens, point de sauveurE cette fois ?) et autres joyeusetés, comme chauffeure de taxi, la chauffeuse étant déjà occupée. Chacun fait ce qu’il veut.*

   Je voudrai juste rappeler que la marque du féminin, en français, n’est pas le “e”…. on se calme ! j’ai bien dit la marque. Tant de mots féminins le sont sans lui, notamment tous les mots dits de qualité (bonté, imbécillité, vérité, fausseté et sqq… et bonheur, malheur, senteur, sont féminins sans “e”) ; il ne suffit pas d’ajouter inconditionnellement un “e” à la fin d’un substantif pour réussir un changement de sexe indolore, et gagner ce combat. D’autant qu’à l’oral, l’auteure ne dévoile pas son intimité, et si par cumul des guignes son prénom est Camille, Dominique ou Claude… on est mal barré comme on dit aussi ! là, je sens que je me ratatine. Mais surtout, il existe des mots masculins qui portent (comme un fardeau, une punition) ce “e” insupportable, dont il faudrait peut-être les …. châtrer, ou les châtier, qui sait ? un macchabée doit-il s’arrimer un troisième “e” s’il est une femme, même question pour un pygmée, ou un sigisbée… athée ? Certes, voilà des mots qui ne font pas le quotidien de nos écrits, mais le lycée, le musée, le prytanée sont bien des noms masculins, affublés pourtant de ce “e” maudit mais adhérent !

   Restent les cas drolatiques où le passage du masculin à un féminin existant, s’accompagne d’un changement de sens, et confirme ainsi que lorsque l’idéologie l’emporte, le grotesque aussi. Je veux dire que l’obligation, l’objurgation qui nous sont faites de féminiser à tout-va tout ce qui peut l’être est un caporalisme indolore, insidieux, dormitif, de ceux qui rassurent mais abêtissent, puisque, n’est-ce pas, c’est devenu l’habitude, et qu’il faut bien être de son époque…

   Aussi, le manœuvre s’use à la manœuvre (!), le mousse dégage la mousse envahissante (?). Et la pluie menaçant, le pèlerin enfile une pèlerine….ok... Le concours est ouvert. Je me demande si c’est eu égard à sa soutane que le Pape est appelé Sa Sainteté. Suis-je de mauvaise foi ?

   ...et dans cette logique sans raison, il faut donc castrer, émasculer, amputer, tous les noms épicènes –et ils sont nombreux- quand ils désignent des hommes… pour les distinguer des dames. Ainsi, un philosoph, un artist, un mair… doivent renoncer à leur “e” pour mieux en revêtir les femmes. J’exagère ? ah bon?

  ... reste à dire deux mots du dictionnaire convoqué sans jugeote comme juge de paix, alors qu’il se contente d’entériner l’usage le plus fréquent, en nombre, puisque le nombre a toujours raison. Les dictionnaires courants sont des objets marchands, ils présentent ce qui plaît, ce qu’on est prêt à acheter. Ils enregistrent l’air du temps, et vous le vendent. Article “tendance” dont on ne manque pas de présenter le nouveau modèle chaque année, et les innovations qui vont avec. Comme au salon de l’auto !

 

*surtout les journaleux de la presse écrite  -mot sans la moindre épaisseur désormais- en passe de nous dicter nos conduites... l'éducation nationale laissant le champ libre au plus accessible, au plus facile, au plus "ludique" et considérant qu'il faut élever le niveau par le bas.

De la prose du monde* à la rage de l’expression** (III)

13 Juin 2017 , Rédigé par pascale

… mais le plus dur reste à faire. Car du monde pensé et écrit sans volonté affichée de produire des effets, à l'écriture qui enrage de toucher le mot au plus juste, on pourrait croire le premier du philosophe et la seconde du poète. Le philosophe use d’une écriture acribique, les grincheux diront pédante, absconse ou abstruse. On ne dit pas, pourtant, d’un compositeur qu’il est cuistre, fat ou prétentieux au seul prétexte qu’on ne sait le solfège ou l’art de la composition, ni de l’instrumentation… et là, je pousse un soupir –bien vu ! Le philosophe, pire, le métaphysicien, responsable de l’incompréhension de ses lecteurs au motif qu’il n’écrit pas clairement ! Pourtant il le fait. Ne s’autorise ni sous-entendu, ni polysémie, plurivocité, ambiguïté ou ambivalence. La charpente, et partant, le corps tout entier de son raisonnement s’en trouverait menacé et même faussé. [Qui a lu et ruminé l’Ethique de Spinoza peut en témoigner]. C’est pourquoi il faut lire les philosophes non point de l’extérieur, mais de l’intérieur, à partir d’une connaissance minimale de leur lexique propre. Les Idées platoniciennes ne sont pas les idées de mon voisin, la science ne recouvre pas le domaine scientifique, et les questions existentielles ne sont pas existentialistes….

Voilà pourquoi, on l’aura compris, la philosophie, la métaphysique et/ou l’ontologie requièrent l’usage de formulations explicites, -claires et distinctes dit Descartes, ici comme ailleurs, d’ailleurs ! Et plutôt que partir de définitions comme le suggère vulgairement la plupart des livres dédiés aux lycéens, c’est aux définitions, ou plutôt à des significations qu’il faut arriver, accostage qui parachève une navigation rarement tranquille… de l’importance des métaphores, qui ne sont pas le contraire de la précision, mais en sont l’ornement ; le philosophe est toujours (un) écrivain –affirme avec force Merleau-Ponty, rendant hommage à Socrate, le seul qui ne le fut pas ! Premier lieu commun à abattre : la poésie n’est pas réductible à la question des figures, pourtant si couramment posée par des commentateurs étroitement scolaires et scandaleusement bornés. Et le discours philosophique non seulement n’est pas exempt de procédés, mais il en a besoin. Il met en œuvre des stratégies*** pour que soit dit ce qui ne peut rester non-dit. Et bien que l’écriture philosophique relève du plus petit écart possible entre signifié et signifiant, et ne puisse disséminer plusieurs significations dans des signes uniques, elle rompt avec le langage ordinaire en recourant à des images, des métaphores, des analogies pour que le travail de la pensée s’accomplisse quoi qu’il en coûte. Mais le philosophe n’est pas économe. C’est un bavard impénitent. Il déplie et déploie des formulations qui s’enrichissent et se compensent, il revient, il recommence, il avance lentement. Il n’a qu’une obligation répliquée de mille manières, le principe de non-contradiction. Aussi, syntaxe, grammaire, lexique, rhétorique, tout a pour lui un pouvoir structurant. Il est l’ornemaniste de sa réflexion propre, qui a besoin de temps long et de rumination. Il lui faut remettre, déposer, faire tenir une prose du monde, serait-elle aporétique. Aussi, quand Heidegger affirme que le métaphorique n’existe qu’à l’intérieur de la métaphysique, il dit que l’énonciation, pour être signifiante, ne peut pas se passer de cette puissance sémantique, qu’elle profite en quelque sorte de cette vivification*** sans laquelle le discours purement spéculatif s’assècherait. Ce n’est pas la question irrésolue parce qu’irrationnelle –bien qu’artisanale et artiste- du style, c’est de l’usage des mots dont il s’agit. C’est de la structure linguistique de la pensée.

Difficile, impossible parfois même, tant les pré/jugés et les indignations résistent, d’expliquer que les mots font nos pensées. Que nous ne sommes pas des êtres parlant parce que nous pensons, mais des êtres pensant parce que nous parlons. On me dit “langage des gestes”, “émotions”, “sentiments”, “images” que sais-je encore qui traverseraient nos pensées “hors mots” comme certaines tomates de nos jours poussent “hors sol”. Merleau-Ponty, décidément notre référence sur cette question, emploie le très joli mot de sédimentation. La langue que nous parlons est parlante. Tautologie nécessaire pour tenter de rendre compte de ce rapport de quasi-corporéité que nous avons avec les mots, et même bon nombre d’expressions, tellement en nous et même tellement nous, que nous sommes incapables de réaliser qu’ils nous font être et non pas que nous les faisons exister : mes paroles me surprennent moi-même et m’apprennent ma pensée. Jusqu’au trébuchement pour trouver le mot juste, jusqu’à l’échec de l’expression, jusqu’au contre-sens, jusqu’à la rage de l’expression, qui me fait croire que ce que je tais, je ne le dis pas…. Ce serait ni plus ni moins que Le fantôme d’un langage pur ! quelle impudence, quel orgueil, quelle méconnaissance !

Dans cette impuissance grossière et coutumière, la poésie nous est indispensable. Elle esthétise notre regard et nous apprend le monde en nous faisant voir ce que nous ne voyions pas. O. Wilde ne disait-il pas que les brouillards de Londres nous sont un Turner, et non plus le signe d’un rhume de cerveau à venir, depuis…. Turner justement ! Nous savons d’un savoir puissant, irréfragable, exact et précis que les rosiers sauvages sont pleins d’une douce et inflexible volonté**** ; et que Le rauque incarnat d’une rose, en frappant l’eau (…) Me poussa dans l’avenir comme un outil affamé et fiévreux. Le philosophe aurait ex-plicité, donc expliqué, que les apparences sont trompeuses et peuvent faire illusion, au point que le vouloir s’affaiblit alors même que nous avons l’illusion du contraire… La Charogne baudelairienne pour nouvelle image de toute Vanité, comme une métaphysique implicite de la condition humaine. Epicure, Lucrèce, Montaigne et Pascal tout ensemble ; et un Parfum, respiré/Avec ivresse et lente gourmandise*****  dit mieux que Le Traité de la Nature Humaine de Hume ce que nous devons à nos sensations puisque nos connaissances sont d’abord empiriques….

Plus encore qu’aux Roses d’un Jour de Mai, c’est aux mots des poètes que je dois de savoir qu’une Rose noire peut être ensoleillée….

 

*Merleau-Ponty (repris pour titre du ch. 2 des Mots et les Choses de Foucault) ; ** Francis Ponge ; ***Paul Ricœur, La Métaphore vive ; ****René Char ; *****Baudelaire

poésie et philosophie (II)

9 Juin 2017 , Rédigé par pascale

… alors je suis allée chercher dans ceux de mes livres qui chapechutent à mon oreille intérieure, celle qui s’est constituée dans le silence très organisé mais invisible des lectures définitives. Et c’est à Bachelard que je suis revenue, l’épistémologue-poète. Je feuillette, je me souviens. Je cherche. Je sais que je vais trouver. J’aime ces moments que je pratique de plus en plus fréquemment où je m’en remets aux œuvres et aux auteurs sur la seule foi de mon intuition (ce qui est assez bachelardien disons-le) laquelle est évidemment informelle, mais assez sûre.

Instant poétique et Instant métaphysique, tel est le titre d’un texte publié par Bachelard en 1939 dans la revue Messages. Première phrase : La poésie est une métaphysique instantanée. L’excitation intellectuelle est de celles qui figent, pétrifient, consolident. J’installe confortablement mon cerveau. Bien sûr Bachelard déroule là une réflexion, une méditation, sur le temps -mais un philosophe qui médite le fait toujours avec Raison. J’avance. Cette instantanéité ne signifie pas que le temps étiré s’abolit, qu’il est in-sensible, im-perçu, ni que se juxtaposent des éclats de moments comme autant de points discontinus adossés les uns aux autres et qui finissent par dessiner la ligne, continue cette fois, que l’on croit voir. J’éloigne de ma lecture la destination bergsonienne de ces propos, et je m’engage dans le texte par une certitude in-forme mais solide. Et je comprends ce que cette métaphysique instantanée signifie pour Bachelard : si la métaphysique suppose et impose la clarté due à l’élaboration longue, interminable, de ses outils (ses concepts –seul usage licite de ce terme), si elle use du doute, c’est-à-dire des suspensions de jugement (ἐποχή) nécessaires à l’établissement et la formulation de principes vrais, (que valent des affirmations soumises à la fausse prudence de la relativité des opinions?), la poésie, quant à elle, se passe de ces moyens, de ces intermédiaires rationnels, elle refuse les préambules, elle est l’expérience, méta-physique en effet, de l’instant, elle abandonne, sans en formuler la volonté consciente, la nécessité de construire une pensée continuée, alors qu’elle laisse en nous ce murmure continu, la basse continue, d’un autre rapport au réel, à ce qui existe. Le poète, le poème, n’a pas besoin d’un rapport horizontal au temps que l’on appelle aussi, depuis Platon, le devenir. Il y a, dans sa relation sonore aux mots, un rapport aux mondes tout de remous, de mouvements, de chocs qui écrase l’élaboration d’un raisonnement dans la durée, sans l’anéantir, ni l’ignorer. Il s’agit de jaillissement. Et de convoquer Mallarmé. Et Baudelaire.

Mais c’est l’usage de la syntaxe, de la ponctuation, de la grammaire, du vocabulaire qui réalise ces pulvérisations. Sinon, quoi d’autre* ? Dans Le droit de rêver, dont je me saisis fébrilement, là, juste à côté, je lis que la poésie doit rompre avec nos habitudes, c’est-à-dire nos habitudes poétiques. Je souris. Je reconnais bien là la réflexion de l’épistémologue, je retrouve mot pour mot l’expression célèbre de La formation de l’esprit scientifique : refuser les séductions premières. Le chapitre intitulé “La dialectique dynamique de la rêverie mallarméenne” est mieux qu’une invitation à poursuivre. Il me tire, sans le moindre tiraillement car la chose est lumineuse. Une vibration ontologique, de l’ordre de l’être-même pour dépasser tout paraître –cette fois c’est Bachelard qui a souligné- traverse le poème.

Ainsi J’attends, en m’abîmant, que mon ennui s’élève,  ne dit ni mieux, ni plus, mais autrement, la possibilité différée du divertissement, la conscience de l’absurde qui l’accompagne, et l’un de leurs corollaires philosophiques, l’usage ou non du libre-arbitre. La métaphysique existentialiste (expression fautive puisqu’il n’y a pas d’au-delà de l’existence pour l’Existentialisme doctrinal) je veux dire le questionnement sur le sens de l’Exister- est ici submergée, ou engloutie, c’est selon, par l’envoûtant alexandrin de Mallarmé. Et Bachelard d’user par ailleurs* de l’adjectif dynamique pour qualifier cette ontologie. Gageons qu’il s’agit là du sens étymologique (δυναμικός) qui a à voir avec le mouvement, la cinématique, deux branches de la … physique, bien sûr ! Aussi, je ne peux empêcher un regard attendri vers Empédocle, le physicien-poète-philosophe, dans un mouvement d’émotion, ce qui fait pléonasme… et avec lui vers tous ces philosophes qui pour penser le monde, et le pensant en minuscules particules de matière, ont eu recours à des écritures poétiques, pour la puissance de leur dire..

Je tourne encore quelques pages. Et retrouve le verbe pulvériser. Cette fois je me souviens qu’un petit livre moins connu de Bachelard –Les intuitions atomistiques- a pour premier chapitre : la métaphysique de la poussière. Nouveau télescopage. Je cherche… oui, c’est bien le livre –magnifique- de Jean Salem à propos de Démocrite qui a pour titre… Grains de poussière dans un rayon de soleil. Je me rends. Quelle heure est-il dans la nuit ?….

Je suis, dit Bachelard, un rêveur de mots, un rêveur de mots écrits. C’est de ce dernier terme dont il me faut maintenant rendre compte.** L’implicite n’est ni l’absence de mots, ni leur défaillance, mais un autre dire, dont la philosophie formule l’explicite….

 

* dans l’Introduction de La Poétique de la rêverie - **dernier volet à venir de ma méditation depuis le Jardin des Roses d’un jour de Mai, et poursuivre là le partage des mots avec l’ami A.B -

Je me souviens des Possibles futurs de Guillevic*, et de quelques autres…( I )

5 Juin 2017 , Rédigé par pascale

     Duchesse de Montebello, Pénélope, Pierre de Ronsard, Cardinal de Richelieu... Rose est la première, blanche la deuxième mais ancienne et hybride, compacte et grimpante la troisième, pourpre foncé la dernière. Double la corolle doublement ailée de Chevy Chase ; blanche aussi la liane de Château du Rivau, tout exprès créée pour le lieu ; Vierge de Cléry, une centifolia vigoureuse ; Falstaff la discrète -un rosier oxymore en somme- et la persane de Damas revenue des croisades et tant croisée depuis. Mais The Dark lady, ma préférée bien sûr. Sombre et délicate. Comme une pivoine obscure. Au puissant parfum de l’antique.

     L’esprit des mots s’en mêle et emmêle ses pinceaux, s’envole et disparaît pour mieux se ramentevoir des rosiers du palais de Cnossos, qu’on a dit d’Abyssinie, ceux des jardins de Cyrène, ou ceux que Midas porta avec lui de Lydie en Macédoine. Les noms chantent les temps d’avant, les temps où les roses étaient les mêmes qu’aujourd’hui –cultivars- sous les mêmes chaleurs, les mêmes cieux. De Milet, le pays des philosophes d’avant Socrate, de Pangée ou d’Alabande, d’Egypte ou de Cyrénaïque, c’est toujours Virgile qui chante la même rose, de Paestum, la damascena, née d’Aphrodite, c’est attesté.

     On dit que Duchesse de Montebello est d’un rose si tendre qu’il offusquerait presque son ancienneté par sa fraîcheur. Les roses n’ont pas leur pareil pour obliger les mots, égruger les verbes, briser les adjectifs, pulvériser les noms en autant de surprises lexicales. Elles sont défi pour l’écriture sûrement plus encore que pour le pinceau. L’affrontement est inévitable. La pâleur de la Duchesse de Montebello n’est point d’une malade, d’une livide, la rose n’est ni fade, ni anémiée, elle n’est pourtant ni rose soutenu, vif ou nuancé. La Duchesse est rose pâle… juste rose pâle, presque blanc nacré, ou opalin peut-être, et son parfum léger. Léger ? délicat, subtil, certes, mais infiniment léger, on le croirait vaporisé autour d’elle, léger dans l’aile alerte du papillon qui le frôle et le porte et l’emporte. Un parfum désinvolte au fond, qui ne deviendra ni fragrance ni senteur, par excès de souplesse, un parfum délié, mince et pénétrant comme un parfum de rose, une toile de Renoir.

     C’est à Théophraste que l’on doit le probable premier Traité des Odeurs. Surprenante inconsistance du corpus ancien sur la question, absence de lyrisme ou simplement d’admiration pour les roses qui ne sont que des fleurs, voire des plantes parmi d’autres, dont on préfère développer minutieusement les vertus, les usages, les cultures, comme le fait l’intarissable, inépuisable et généreux Pline l’Ancien. Description quasi clinique, entomologiste, botanique. Rien qui nous transporte au-delà du végétal, sinon ce que nous y mettrons nous-mêmes par rétrospective sensibilité. Au moins apprenons-nous qu’on élaborait du vin de rose, et que la tête du rosier sauvage mêlée à de la graisse d'ours fait merveille contre l'alopécie.

      Pourtant la rose est aussi fleur de légendes. Il ne fallut pas moins que Chloris, Aphrodite, Dionysos et Apollon s’employassent chacun pour soi et tous ensemble à sa confection pour que la rose inaugurât mille et mille voyages divins inachevés, ou que les mêmes devinssent Flora, Vénus, Jupiter… cela ne changea rien, les légendes non seulement ne s’arrêtent jamais, mais le temps, c’est-à-dire les poètes, les rapetasse et les ravaude à sa manière, cousant un tissu de rêves au fil de l’or des mots.

      Alors un jour de Mai, un jour de roses, me fut occasion heureuse de raviver et partager une intuition très ancienne, très tenace, très vivace et intime, une illumination, de celles dont un rude philosophe montra qu’elles sont aussi les plus fécondes** : il y a, de la poésie à la philosophie, non point une rupture, un changement qualitatif irréversible, un abîme d’abîmes infranchissables, mais juste une différence dans l’usage des mots. Je m’explique.

     En un Jardin tout de roses fleuri, plus une noire en boutonnière, deux poètes se promenaient avec leurs amis Chantant en vers/Chantant en prose/Venue de Perse ou de Damas/La rouge sang, la blanche éclose/Couvrant les murs et les terrasses/ je retrouve dans la fulgurance la formulation d’une conviction qui, au fond, ne m’a jamais quittée. Les poètes et les philosophes ne sont ni opposés ni étrangers. Ils ont les mêmes questionnements, les mêmes suspensions métaphysiques devant le réel, devant ce qui est, qui aurait pu ne pas être, ou qui aurait pu être autrement, les premiers choisissent, ou sont choisis, happés, entrainés, par les mots d’â côté, les mots qui pour mieux dire manquent la cible, et jettent mille feux, attisant le brasier, envoyant des étincelles et des flamboiements, nous plongeant d’aussi haut qu’il se peut dans la fournaise, l’aciérie, jusqu’au point d’incandescence, et nous y engloutir ; les seconds transpirant, prenant suée, sécrétant le goutte à goutte du terme pour l’exprimer au plus juste de son sens, ne point le tordre ou le blesser pour ne pas déserter. De l’implicite rayonnant de l’un à l’explicite lumineux de l’autre, nulle différence, nulle opposition, la même appréhension méta/physique de ce qui est, soit par ce qui n’est pas, détournement des mots –poésie, soit par stricte adhésion du contenu et du sens –philosophie.

     Toujours au-delà de ce qu’elle donne à voir, et disant toujours plus et mieux que ce qu’elle montre, existence et essence confondues, et les mots pour la dire distendus, distants, tendus, toujours échoués au bord de son image, la Rose comme une leçon d’ontologie méditative. Dans cet au-delà –μετά- des rosiers qui s’offraient à mes perceptions sensibles -φύσις, mais aussi de la poésie qui les exaltait tous sans en citer un seul, je me suis laissé aller entre tension et équilibre fragiles. Tandis qu’aux mots les rosiers se laissaient prendre, ce jour des roses, un jour de Mai.

*en hommage et remerciement au Jaseur, qui sait.

**Kant, parlant de Thalès…

Duchesse de Montebello

 

Jour de mon anniversaire

3 Juin 2017 , Rédigé par pascale

actualité inactuelle du temps qui passe

inactualité actuelle du temps passé

*le blog n'étant probablement pas sur le même fuseau horaire que moi (encore une affaire de temps...) la date officielle est bien le 4 et non le 3, d'ailleurs, c'est à 00 h et quelques étoiles que j'ai commis ce vaniteux forfait....

Les Gémeaux sont de retour

2 Juin 2017 , Rédigé par pascale

 

Plutôt deux fois qu’une…

J’en ai une brassée autour de moi, une paire en tout cas. A qui je souhaite tout ce qu’ils désirent pour eux-mêmes : des livres, des livres, de la musique, de la musique, du bon vin, du bon vin, du chocolat, du chocolat, et puis des fleurs, tiens des fleurs… de rhétorique. De beaux moments ensemble, je veux dire avec moi. Pas trop rares quand même ! F&F qui se reconnaîtront, que l’on reconnaîtra, et ne m’en voudront pas de les lier en ces anniversaires, même si je sais que quelques jours les séparent, cette fois, l’un de l’autre ; tout se passe au mois de Junon, c’est l’essentiel.

 

Plumes de Paon, l'oiseau de la Déesse

Laetitia est heureuse ! *

29 Mai 2017 , Rédigé par pascale

In extremis, elle vient de déposer son curriculum vitae. A priori ce n’était pas gagné. Mais elle a eu de la chance se disait-elle. Ajoutant, in petto, que si sa candidature n’était pas retenue, elle n’aurait pas à faire de mea culpa, le dossier était complet, elle avait joint les pièces ad hoc et les documents officiels photocopiés pro forma pour les uns, en fac simile pour les autres. Grosso modo tout allait bien.

« Alea jacta est » chantonna-t-elle en guise de satisfecit légèrement hésitant, et saisissant son agenda, elle vérifia l’heure du concert auquel elle assisterait demain, choisi en raison de la programmation du Requiem de Fauré, dont le De profundis et le Dies iræ la faisaient toujours pleurer. Tout va bien… elle allait s’offrir de facto un bout de journée de liberté, avant de reprendre ses activités ordinaires, en attendant la réponse à son courrier, laquelle pouvait arriver sine die

Elle venait de vivre une annus horribilis. Aucun de ses desiderata, les plus simples comme les plus intimes ne se réalisèrent. Pire, les ennuis s’accumulèrent : persona non grata un jour, victime d’un quiproquo aux conséquences fort désagréables un autre, d’attaques ad hominem auxquelles il fallut bien répondre, et ainsi ad nauseam. Elle crut que cela ne finirait jamais. Difficile, impossible même dans ce contexte de s’en tenir à sa devise favorite : carpe diem. Elle n’était pas croyante, détestait toute forme de pensée magique, mais pour un peu, elle serait bien allée mettre un cierge à quelque divinité improbable, en raison de quoi elle aurait même rédigé un ex-voto ou récité un Deo gratias si succès. N’importe quoi pourvu que les choses changent pour elle ! C’était une insulte à son prénom.

Fluctuat nec mergitur ! elle se surprit à s’appliquer la devise parisienne et se sentit, sur le champ, bien plus légère au point qu’envie lui prit de s’offrir une balade, nez au vent, sans autre excuse ni alibi que son propre plaisir, la condition sine qua non pour renouer avec soi-même, hic et nunc. Aussi, inutile d’aller très loin, qu’il lui suffise de rester intra muros. Cette ville qu’elle aime tant regorge de tentations pour la flâneuse qu’elle est. Elle allongea le pas.

A sa droite, un cinéma d’un autre âge, vestige inattendu, ruine moderne, décatie, nostalgique et désertée. Déchiffrant la dernière programmation à l’affichage, elle sourit. Quo vadis ? elle ne raffolait pas vraiment des peplum mais leur reconnaissait un puissant effet analgésique, donc bienfaisant. Il suffisait juste de se laisser porter, ce qui n’est pas toujours facile si, comme elle, on a un peu plus de mal que le vulgum pecus à lâcher prise, comme on dit familièrement…

Plus loin, à sa gauche, un cimetière. Lieu de déambulations s’il en est. Le portail est ouvert. La lumière blanche du bel après-midi d’été fait luire les pierres. Invitation à entrer en méditation. Vanitas vanitatum et omnia vanitas... L’évidence gravée dans le marbre ramena ipso facto à leur juste dimension les agitations de ces semaines passées. Et telle une héroïne dont la bravoure ignorée de tous viendrait ici à la rencontre de son destin, passé le brin de nostalgie, elle renoua très vite avec l’enthousiasme lucide qu’on lui reconnaissait volontiers. Morituri te salutant … peut-être, mais le plus tard possible ! Elle retourna vers l’entrée du Jardin, R.I.P –requiescat in pace- lisait-on encore sur les dalles les plus anciennes, les plus abandonnées, les plus émouvantes, toutes de vert-de-gris revêtues, qu’elle regardait rapidement. Et joignant le geste à l’intention à la parole et à la prière, elle repartit en laissant, en effet, la paix faire son œuvre aux royaumes oubliés.

Ce n’était pas vraiment son genre de forcer le destin, les bonnes choses finiront bien par arriver ! Elle avait le fatalisme optimiste : les sévères Parques et autres trancheuses de fils, vont l’épargner c’est sûr, et ajuster leur nom à leur mission, qui n’est pas, quoiqu’on en dise, de jouer seulement des ciseaux. Ragaillardie et revigorée en quelques secondes à peine, elle sautillait dans sa tête et ses escarpins, frôlant de si près les murs et les portails qu’elle dérangea un cerbère qui ne dormait que d’un œil et lança, à son passage, des aboiements terrifiants. Son cerveau, son pas et son pouls accélérèrent la cadence…. Rétablis dans un rythme acceptable quelques longueurs plus tard, ils retrouvèrent le calme et Laetitia aussi.

Je vais me désaltérer et me poser se dit-elle. Rien ne vaut une boisson fraîche sous une terrasse ombragée. Dans la petite liste des devises ajustables aux situations imprévues qui donnent une légère illusion de grandeur, elle ne pouvait quand même pas vérifier, in situ, l’efficace de celle qui lui trottait dans la tête : in vino veritas. Elle commanda donc un soda avec glaçons. Il lui restait encore un peu de temps pour lézarder avant de retrouver ses pénates. Lézarder, elle ne savait le faire sans ouvrir un livre, un œil sur la page, l’autre sur le monde environnant… Et elle avait même le choix, puisque sortant de chez elle, indécise, elle avait jeté dans son sac Les Fleurs bleues de R. Queneau, déjà commencé, et le dernier Houellebecq. Son petit côté Zazie l’impertinente l’emporta, et elle poursuivit sa lecture là où elle l’avait abandonnée la veille, au milieu d’un flot ininterrompu de "houatures”. Ah ! vraiment elle adorait ces jeux permanents et subtils avec les mots, entre langue savante et langue parlée, et qu’on puisse lire tout autant "itemissaeste" qu’apprendre qu’il y eut –mais y a-t-il encore ? des évêques in partibus, en l’occurrence le délicieux et épatant Onésiphore Biroton. Elle ignorait aussi qu’elle faisait un peu de parémiologie, comme Monsieur Jourdain etc….

Son téléphone signala l’arrivée d’un message. C’est vrai, elle devait retrouver son ami, Quentin -le bien-nommé, au cinquième rang de sa fratrie- qui la prévenait d’un léger retard, mais par un lapsus calami qui la fit sourire, il avait écrit : “un petit regard, désolé” ! Elle avait le choix entre s’attarder encore un peu avant de ranger Queneau ou se diriger vers le lieu du rendez-vous via les ruelles et les squares pour musarder. Elle préféra la lenteur à l’immobilité, une manière peut-être d’aller quand même vers son alter ego bien qu’il ne fût pas ponctuel. Elle emprunta un passage souterrain, s’étonna que l’on écrivît partout Exit mais jamais Incipit comme s’il eût été plus important de ne pas rater sa sortie plutôt que son entrée….. Etait-ce une contamination oulipienne ? et, bien sûr, arriva encore légèrement en avance.

Assise sur un banc, elle observait. A sa droite, à sa gauche, des quidam marchaient, couraient, avançaient, l’air grave. Elle ne pouvait, de visu, y reconnaître celui qu’elle attendait, il arriva derrière elle, et plaquant ses mains sur ses yeux lança un triomphal mais un tantinet déplacé Ecce homo ! c’était tout lui. «Tu as lu mon second sms, c’était un post-scriptum, j’avais envoyé trop vite.» Bien sûr, elle n’avait pas lu. Pointant l’index vers le ciel, il proposa : ciel dégagé, température idéale, je te propose un petit tour sur la côte ! Le nec plus ultra pour achever en beauté cette journée. Aucun veto, répondit-elle, ravie. Alors, idem pour moi ! on y va !

Une heure plus tard, ils couraillaient comme deux mômes sur la plage à marée basse. Certes ce n’était pas Capri, la Corse, la Sardaigne ou les îles grecques, ce n’était pas Mare Nostrum, tout juste une petite évasion pour se donner a minima une poignée d’heures libérées du bruit et de l’agitation, en attendant demain. Les petites communes normandes de la Côte de Nacre font cela très bien. Elle grimpa sur la digue et, lançant ses bras vers le ciel s’écria ex cathedra : Fiat Lux ! Interdit, Quentin se demandait ce qu’elle voulait véritablement faire accéder au jour par cette incantation. Mais rien, rien du tout, répondit-elle. J’adore cette formule depuis que j’ai compris qu’elle n’a rien à voir avec la marque italienne de voiture… je l’envoie Urbi et orbi c’est mon côté prédicateur d’un autre âge ! je t’épate hein ? Puissent les forces invisibles peser sur les évènements ! Quel est ton vœu le plus cher dans l’instant? demanda-t-elle à son ami. Etre du bon côté du numerus clausus, répondit-il sur le champ, retombé aussitôt dans la gravité de ses soucis. Il attendait les résultats des examens. A l’évidence, l’appel joyeux aux forces surnaturelles n’avait pas eu l’effet attendu, et la légèreté s’en fut.

Lætitia et Quentin, après une gaufre, un beignet, une crêpe, un bol de bon cidre et d’air iodé reprirent la route et le cours de leurs pensées. Mais ils ne pouvaient demeurer bien longtemps sans se parler. Tu sais quoi ? Hors de question de se laisser abattre… Demain est un autre jour dixit ma grand-mère ! pour aujourd’hui, il nous reste, au choix, un petit restau, un ciné, une terrasse, un dvd… Le contraire serait un casus belli entre toi et moi ! Elle blaguait bien sûr, mais tenait vraiment à rendre son sourire à son ami. Aussi, ils bousculèrent juste l’ordre des propositions, pas d’option a minima : une terrasse, suivie d’un petit restau, un ciné, et même un dvd à suivre, enfin ce dernier seulement si l’épuisement ne l’emportait pas. Après tout, demain il fallait reprendre le rythme, dura lex sed lex. La journée, l’après-midi, la soirée, les heures, furent, in fine, à la hauteur de leur éphémère insouciance.

* ceci est une rediffusion.... à la demande amicale de Stéphanie.

 

 

 

 

 

 

 

être là, simplement être là

25 Mai 2017 , Rédigé par pascale

     Yangshuo ma brumeuse embrumée, chuchotant dans la bruine une grisaille propre, une poésie simple. Et murmure dans la douceur les mots palpables de toute la peinture chinoise. Yangshuo qui impose son contact ouaté à mon corps ruiné de fatigue, réceptacle consentant pour toutes sensations, pourvu qu’elles le sollicitent sur le mode de la bonté. Comment dire un brouillard fulgurant mais tendre, une lumière blanche mais attendrie, la caresse douce mais ferme du petit matin, où je n’ai su voir pendant plusieurs minutes qu’un immense rideau de nuages tombé du ciel jusqu’au sol, dont le tissu par endroit usé, un peu plus translucide, un peu moins opaque, faisait deviner les masses vert sombre, vert-noir, des innombrables pics plantés là autour de la petite ville pour en dessiner le décor idéal.

     Je sais ce que l’épuisement ajoute à la beauté simple pour en faire une vision de rêve, une vision touchée par la grâce. Un jour, elle finit par se déliter, sans douleur, et insensiblement reprend sa place dans la grande affaire de notre mémoire sensuelle, exotique, distinguée, aux côtés de tous nos voluptueux Etna, ou autres délicates fleurs de jasmins, ou de charnels et puissants temples d’avant les temps du raisonnement. Alors, par une violence contraire à tout ce qui m’enveloppait, je me suis défléchie de ce qui me câlinait, me cajolait, et je me suis laissée suffoquer, noyer, anéantir par les ténébrantes brumes de Yangshuo.

     Après un moment que je crus très long sans avoir pu le vérifier, j’ai accepté le jeu de la séduction naturelle des lieux, de la conquête consentante du spectacle superbe, magnifique, unique, dans le registre de mes émotions paysagées, car je le savais gagné de haute lutte par un combat sauvage, primitif, archaïque. Le regard apaisé, la chair humanisée, calmée, repue, je pouvais découvrir Yangshuo qui, progressivement, entrait en mouvement aux rythmes de l’animation matutinale, et des occupations domestiques. Peu à peu, des vivants, hommes et femmes, animaux, entrèrent dans le réel ; des véhicules, des maisons, des panneaux, des rues, et autres artifices meublèrent le décor. Il me fallut résoudre l’urgence du manger, du repos, de la gestion du temps ordinaire, même dans une situation aussi extraordinaire que ma présence dans cette petite ville du Sud-Ouest chinois. Je suis passée devant le Bâtiment de la Poste et du Téléphone sans même l’avoir cherché. Il ouvrait à huit heures. Je m’étais donc retrouvée : dans moins d’une heure, je pourrai laisser quelques mots sûrement banals sur un répondeur.

     En deux heures les brumes se sont estompées. Toute chose semblant reprendre une place abandonnée pendant la nuit, ce matin dont je ne peux pas dire qu’il s’est levé mais qu’il est arrivé, m’apparaît comme la suite normale du précédent que je n’ai pourtant pas vécu là. Reprise de l’animation, au sens cinématographique du terme, après interruption de la machinerie, ce moment toujours un peu magique où, à l’arrêt sur image succède le mouvement, quand le moteur tourne à nouveau, rendant aux gestes suspendus leur vraie destination.

     Des femmes sont entrées, isolément, dans la rue principale où le bus m’avait jetée, ahurie, quelques heures plus tôt. Elles ont installé leurs cyclopousses, leurs cyclomoteurs, leurs vélos à louer. De vraies garnisons en rang serrés et obliques, roues coincées dans les caniveaux encore humides. Des camions, des bus, toujours klaxonnant, se mirent à rouler, des stores de magasins à être relevés, des échoppes, des tables, à être installées sur les trottoirs. J’assistais à cela en spectateur docile mais conscient de sa place. Je n’étais pas dans la pièce, ni sur la scène, mais bel et bien devant, dehors, à distance, et je pressentais d’emblée ce recul comme impossible à réduire. Tout s’offrait à moi sans que je puisse y pénétrer. La réalité, choses et gens, n’était pourtant pas virtuelle, elle était bien réelle, mais étrangère. J’y lisais comme dans un livre d’images, de peintures et de poèmes chinois, et m’émerveillais que le monde autour de moi fût conforme au livre : hommes et femmes portaient les chapeaux pointus, les pantalons amples et les chemises longues, droites, bleues, auxquels je m’attendais, ils traînaient bruyamment les pieds qu’ils avaient nus dans des sandales qui ne quittaient pas le sol. Certains marchaient en poussant leurs bicyclettes chargées de paniers tressés, remplis de fruits, de légumes, de fleurs. D’autres supportaient de part et d’autre d’un long bâton souple passé sur une épaule, la double charge de plateaux débordant d’herbes ou de fourrages. Petite ville dans la campagne, Yangshuo m’émerveillait.

     A cinq kilomètres environ de là, le petit village de Fuli, signalé dans tous les dépliants comme “pittoresque”, me servit, ce matin, de promenade initiatrice. Je réalisai, dès que le cyclopousse au maximum de sa vitesse eut passé les dernières maisons, que je retrouvai le paysage embrumé de l’aube, dévêtu, déshabillé et séché, mais qui n’avait rien perdu de sa captivante beauté. Elle avait seulement changé de tons, de teintes, d’intentions, comme si le peintre, dans un geste de repentir profondément pensé, l’avait recomposée autour des seules nuances du vert et du jaune.

     La petite route étroite mais goudronnée me sembla posée là au milieu des champs, des rizières, eux-mêmes tranquillement installés entre les pics rocheux, plantés et dressés par dizaines à l’horizon, comme autant de monuments formidables dans cet ensemble organisé autour d’eux et pour eux par la nature. Un vert profond qui se confond avec un noir étrange pour l’arrière-plan, des vert-jaune multiples pour les aplats du premier plan, et des verts tendres et brillants pour toute la végétation en bordure du tableau, à portée immédiate de la main. Toutes les perspectives horizontales, les étendues planes, les carrés de terres et d’eaux mêlées me ramenaient à la grande douceur des dégradés de bruns et d’ocres dans certaines toiles de Paul Klee. Par quel mystère la mémoire peut-elle opérer ces associations bien au-delà des mots, et les garder en réserve d’expression, mais pas de sensation, pour finir par les imposer plus tard, un peu plus tard ce soir, au détour de l’écriture?

     Ce relief si original en pain de sucre aurait dû d’abord capturer mon regard pour ses allures olympiennes, ses formes imposantes et élancées, une énergie minérale qui ne m’avait jamais pénétrée, ni avant, ni ailleurs. Mais la saisie de ces centaines de pilotis karstiques me ramenait à une autre force, tellurique celle-là, à cette terre même d’où ils surgissent, plantés par qui? Ce contraste entre verticalité rocheuse et horizontalité végétale, cette démonstration parfaite d’une géométrie naturelle qui réplique un espace euclidien aux droites parallèles qui jamais ne se rencontrent, loin de m’obliger à un étourdissant va-et-vient entre le haut et le bas, le ciel et la terre, me rendent la terre, et la terre seule, irrésistible dans l’instant. Comme une envie de poésie simple, dont je sais que m’y risquant elle sera simpliste, je formule mentalement des évidences, puisque les rizières miroitent en quelques éclats ternis, que les mottes de boue ont goût et couleur de premier jour du monde et le dégradé des verts, délicatesse et fraîcheur sans égal. Ce que la physique élémentaire des Grecs doit à son expression poétique me paraît être illustré là, si loin pourtant de toute l’aridité du sol hellène. Des harmonies et des correspondances minimales jaillit toute force cosmique. Il suffit de toucher les feuilles qui luisent de toute l’humidité de la terre, et de surprendre la gigantesque virgule d’un bambou qui s’élance au ciel en triomphe.

     Fragments de physique poétique

    Je ne sais rien de la poésie traditionnelle chinoise, mais il revient à ma présence ici de croire qu’elle n’est sûrement que métaphore, cette saisie de mots qui se déplacent dès qu’on les touche et les veut fixer, glissant tel un morceau de soie échappé d’entre des doigts malhabiles.

     Dans la campagne qui abrite Yangshuo, et maintenant Fuli, alternent les principes les plus simples de tout rapport au monde : abondance et solitude, immobilité et impulsion, air et terre, pierre et eau, vide et plein, force et délicatesse. La nature est calligramme et l’artiste calligraphe. De ce contraste naît un équilibre, de cette tension, une paix. De ces atomes d’immanence, une puissance extraordinaire.

     Je risque le mot d’holothéurgie...

 

 

 

 

 

 

Dionysos, le dieu par qui vint le vin...

20 Mai 2017 , Rédigé par pascale

 

L’histoire commence sans origine, sans certitude, sans témoignage fiable, sans date. C’est une légende. Au 1er siècle avant JC, Diodore de Sicile disait déjà que les récits des anciens mythographes et poètes à propos de Dionysos sont incompatibles entre eux et qu’il est difficile de parler clairement de sa naissance et de ses exploits.

Dionysos, c’est sûr, est fils de Zeus. Mais tout se complique sur son enfance et son éducation. Certains récits ne lui attribuent pas toujours la même mère. Déjà les circonstances de sa naissance sont nécessairement exceptionnelles mais surtout miraculeuses, puisqu’il survécut et à l’apparition foudroyante de Zeus au milieu des flammes et des éclairs et à la disparition de sa mère, Sémélé, dans l’incendie provoqué par ce même père à cause de la jalousie d’Héra, [Héra, on se souvient, sœur de Zeus et l’une de ses épouses !]. Quelles que soient les versions, Dionysos devient alors un rejeton caché : dans la cuisse de Zeus, sous des vêtements féminins, gardé par les Nymphes, éduqué par les Heures et/ou instruit par les Muses, avec Silène pour précepteur, à moins que ce ne soit Aristée, un mortel dont on dit qu’il fut l’inventeur du pressoir, ou comment le vin fait sa première, timide et constestable apparition.

Une chose est certaine : autour de sa naissance tout est à la démesure de la colère d’Héra, dont on ne sait pas très bien ni où ni comment arrivent et se manifestent les excès. Une version en fait la dispensatrice d’ordres auprès des Titans aux fins de mettre Dionysos en pièces et le faire bouillir en morceaux. Mais pour contrer les profondeurs de la cruauté d’Héra, il se trouve toujours une créature divine ou une poétique anecdote qui redonne à Dionysos une part d’humanité et de grandeur. Ainsi un grenadier poussa-t-il là où son sang fut versé. Ainsi son corps déchiré fut-il reconstitué et réanimé par les soins attentifs de sa grand-mère Rhéa, pour les uns, et pour d’autres, Déméter -autre sœur de Zeus et d’Héra, bienveillante celle-là. Cette deuxième naissance -après découpe- fait déjà double symbole : la vigne taillée chaque année permet la récolte des grappes et la vendange. Toujours est-il qu’après avoir passé une enfance à l’écart mais protégé, il aurait voyagé loin et longtemps. On parle des Indes, de l’Egypte. Quoiqu’il en soit, c’est de là, l’Egypte, que la vigne et le vin arrivent dans les légendes de Dionysos, soit qu’il y plantât la première, soit qu’il enseignât à faire le second. Mais l’adoption en Grèce de nombreuses variétés de vignes arrivées depuis l’Egypte est en revanche bien attestée.

Comme dieu voyageur, Dionysos ne se déplace pas seul. Il rassemble des troupes d’hommes et surtout de femmes, les thiases qu’il arme de thyrses ou de bâtons enlacés de feuillages, de ceps de vignes, de couronnes de lierre. Revenu en terre grecque, on rapporte son passage à Naxos, où il épouse Ariane abandonnée par Thésée ; en Thrace, où capturé sur un bateau en vue d’être réduit en esclavage, il aurait frappé de folie tout l’équipage qui, se jetant à l’eau, se transforme en dauphins ; en Attique aussi, il provoque la folie des femmes de Thèbes et la mort du roi. Ce dieu répand la folie, récolte la sagesse, sème l’excès, calme les douleurs. Il a double visage, double personnalité. L’ambivalence est son trait caractéristique, comme elle est celui du vin pour la quasi-totalité des auteurs, que les textes soient des compilations ou des propos savants –d’histoire naturelle ou de médecine par exemple.

Et Dionysos est sans âge même si la mémoire collective et populaire a superposé et confondu plusieurs de ses images, celle d’un géant barbu, celle d’un adolescent, d’un éphèbe et même d’un enfant. Son culte, comme celui de tous les dieux, est public, c’est-à-dire social et politique, on dit aussi poliade –protecteur de toute la cité.

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