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petite évasion mobilière

21 Octobre 2017 , Rédigé par pascale

    

     Une table n’est pas un tableau. Une bure n’est pas un bureau, une barre un barreau, une bise un biseau, ni une poire un poireau… j’arrête car si je sais d’où je pars, je ne sais pas où je vais. Je garde la table et le tableau, seuls. L’affirmation -par négation grammaticale- selon laquelle ces deux objets n’entretiennent aucun lien d’identité peut-elle être démentie ? en mathématiques il s’agirait de prouver la non-appartenance, relation non symétrique et non transitive.  Voilà l’opération à laquelle je me consacre mentalement, montrer qu’une table n’est pas un tableau ! ou comment les deux dernières voyelles qui me font voyager et  lui donnent des rallonges, la raccourcissent quand elles la pendent au mur. D’horizontale elle devient verticale. Peut-on faire une table d’un tableau, et, le décrochant, d’un tableau une table ?

     Mais comment peut-on en arriver là : inviter deux mots à la table d’hôte de ses extravagances,  dresser le tableau de la situation. Mettre son tablier d’écriture. Tenir son assiette.

 

     Tout commence toujours dans l’anecdote, rarement synonyme de fait accessoire ou secondaire pour un esprit philosophique, presque toujours suspecte de signification, pourvu qu’on veuille  bien l’élever au rang d’indice, voire d’index.

     J’entends cette phrase une table n’est pas un tableau, alors que j’assiste à une communication* des plus pointues, de celles pour lesquelles il ne faut pas relâcher son attention d’un iota, et pourtant ma tête se détache de mon corps, mon esprit abandonne la surface plane mais rugueuse du présent pour tenir table ouverte sans limite avec lui-même. Alors mes pensées deviennent volantes. Leibniz a fixé cette jolie expression fliegende Gedanken, pour indiquer ce laisser-aller-involontaire-mais-pas-trop. C'est comme dans une lanterne magique qui fait naître des figures sur la muraille à mesure qu'on tourne quelque chose au-dedans. Le fil des mots est détendu qui aurait dû maintenir l’équilibre funambule de ma raison raisonnante. Et la tabula rasa au menu de la démonstration philosophique qui se déroule, impeccable, devant moi, est renversée, détruite. La liste de mes divagations, le catalogue de mes digressions, le répertoire de mes errements, affichés au tableau meuble de ma folie ordinaire, qui danse d’un pied sur l’autre. Et invente des tables gigognes de la loi, bancales comme un vieux guéridon, une inconsolable console.

 

      Pour dire qu’on ne mange pas tous les jours à sa faim, on pouvait, il y a quelque temps encore, énoncer ce paradoxe à contresens : manger à table qui recule ! j’y vois une exigence philosophique supérieure, et double : n’être jamais rassasié, d’une part, se contenter de l’essentiel, de l’autre. La satiété est incompatible avec l’in-quiétude métempirique, qui ne débarrasse jamais le plateau et remet toujours le couvert. Le tablier de la cuisine métaphysique est un sarrau, un surtout, une souquenille qui rime avec guenilles, décousu, troué, usé, limé, élimé jusqu’à la trame, mais la machine à penser, jamais en panne, ne tombe pas dans le panneau…

     Le philosophe écrit à sa table. Il me paraît qu’en ce moment je suis assis sur une chaise devant une table d’une forme particulière… Cela suffit à Russell pour point de départ. Et de s’interroger (et son lecteur) sur le coefficient de certitude que l’on doit attribuer aux renseignements qu’une table peut livrer à qui la voit, la touche, l’entend en la frappant… Descartes l’avait déjà fait avec un morceau de cire sorti de la ruche. Initiation élémentaire à l’épistémologie ordinaire : l’objet, première preuve de l’existence du… sujet. Il n’y a pas de quoi renverser la table, c’est d’une logique confondante.

 

     Fin de la récréation. M’en vais casser la croûte. Du mauvais tableau. Du pain sur la volige. Des mots sur la tablette.

 

   *un Colloque international de Philosophie…brrgrrr, diantre, diable, fichtre (et Fichte aussi, pour les connaisseurs).

 

 

 

lecture inactuelle? pas tant que ça...

17 Octobre 2017 , Rédigé par pascale

Platon tient la plume. Ou le calame. Socrate et Théodore, protagonistes du passage qui mobilise mon attention ce soir. Sinon, il y a aussi, dans le désordre de leur apparition dans le texte, mais absents ici Théétète, Terpsion, Euclide (pas le nôtre, un autre…). Protagoras, également absent mais convoqué par l’intermédiaire de son livre La Vérité. Le plus célèbre et le plus fortuné des Sophistes. Même Socrate aurait pu flancher fléchir, mais malin comme un vieux singe sage on ne la lui fera pas. L’attirance n’est pas feinte. Nonobstant, l’admiration a ses limites, en l’occurrence l’argent et les bassesses courbettes.

Je me régale.

Socrate va s’appliquer à bousiller démolir Protagoras aux yeux d’un Théodore, qui, la première réplique passée, ne peut plus en placer une. C’est simple : ce que dit Protagoras est un parangon d’absurdités. Aussi, avec ironie et efficacité, il va détricoter délicoter  le contenu du livre. Non sans avoir averti son jeune ami qu’il doit faire effort. S’il pense qu’on peut lire en Socrate comme en un sac ouvert, il se trompe ! Tout le monde sait que Socrate ne sait rien ou à peu près, bien moins en tous cas que tous ces savants patentés qui sillonnent les rues et l’agora, amassent des fortunes et de la réputation. Venus de loin souvent, ils trouvent à cette époque à Athènes, toutes les conditions pour exploiter séduire la crédulité du chaland, surtout le riche.

Règle numéro 1, la seule : on n’examine aucun point de vue à compter de soi-même, mais seulement et précisément du contenu formulé. Gymnastique élémentaire d’exégèse explication pointue d’un texte, à partir et seulement à partir de ce qui se présente. Là, il faut dire que Socrate est épatant, épastrouillant formidable. Prenant Protagoras aux mots, il va infliger à Théodore, atteint de mutité admirative, une leçon de raisonnement. De philosophie. De rigueur. La célèbre thèse du célèbre et riche Sophiste est la suivante tout le monde le sait : chacun peut se prévaloir de détenir la vérité. Ne vaut qu’un seul critère, ce qui existe pour soi. Autrement dit, il suffit [selon Protagoras toujours] pour chacun de s’en remettre à ce qu’il ressent, perçoit, constate, dans son rapport individuel aux choses, envisagé comme certain puisqu’émanant de sa propre personne.  Une variation du ressenti. Au fond, tout le monde a des sensations, même les animaux, dixit le livre sophiste. Ainsi, non sans manier sa redoutable ironie, ses entourloupettes,  Socrate qui veut toujours avoir raison, montre que Protagoras est dans la contradiction la plus flagrante ! Tous ceux qui l’écoutent  comme un dieu et prennent ce qu’il dit pour argent comptant, se trompent. Protagoras  ne vaut pas mieux que ce qu’il affirme : comme tout être vivant animal pourvu de sensations, il serait à lui-même sa propre vérité, s’il est vrai  qu’est vrai tout ce qu’on ressent comme tel ! Ainsi, le plus riche célèbre des Sophistes est disqualifié comme dispensateur de sagesse. En effet ce que tout un chacun croit ou ressent  ne peut servir de criterium, et sa chacunière devenant la mesure de la vérité,  sans aucune autre mesure commune, celle-ci change selon les uns ou les autres, ce qu’ils sentent ou ressentent, les circonstances, etc. Une vérité qui  se modifie en raison de celui qui la porte ou la formule est-elle encore vraie ? Voilà ce que Protagoras n’a pas vu, ni lui, ni ceux qui l’écoutent.  Au contraire, Socrate pointe la difficulté, pire, le non-sens, et même la malhonnêteté d’une telle position, tout le monde pense comme il ressent, car  Protagoras n’est ni plus savant ni plus digne que quiconque, ni le mieux désigné pour prendre la parole, il est le plus riche et le plus influent auprès des plus riches, l’argument de la mesure individuelle de la vérité s’appliquant à lui comme aux autres. Si par hypothèse Protagoras a raison, alors personne n’a besoin de faire appel à ses services payants, à ses conseils tarifés, ni même d’aller entendre ses leçons. L’argument de Protagoras se retourne contre lui. Socrate en fait un pantin, un agitateur public, qui ne cherche rien d’autre que la reconnaissance de la galerie autant dire rien, du flan, et l’approbation de ceux à qui il va demander les drachmes de ses honoraires, ses jetons de présence. A ces manières honteuses, Socrate peut alors opposer sa propre méthode, dont il accomplit ici la brillante démonstration. La maïeutique. Patiente et humble mise au jour –par l’usage du raisonnement partagé- des fondements de nos savoirs, elle permet d’en éprouver la solidité, ou, au contraire, l’inconstance. C’est exactement ce qu’il vient d’infliger à Protagoras. Bel exemple d’une impeccable dialectique  nickel ! dont il fut pourtant moqué à tort mort. Le philosophe voué à être ridicule parmi les siens, a cependant raison quand il montre que les opinions des uns et des autres ne peuvent servir de fondement à la vérité sans l’annuler comme vérité, et sans en discréditer l’hypothèse même. A moins, dernière palinodie pirouette de Socrate devant Théodore toujours quasi muet, d’envisager que Protagoras s’est moqué de nous avec aplomb, qu’il n’est pas dupe de ce qu’il dit en ayant consacré un livre entier à répéter qu’il est vrai que la vérité est relative à chacun… mais il faut dire ce que la clientèle veut entendre.  Aussi, tout relativisme affiché irréductible devient illico presto immanquablement assertion absolue. Et Socrate triomphe : si la relativité du vrai est une affirmation valable pour tous, alors, Protagoras est juste un bouffon plaisantin. Et Théodore fondu transporté d’admiration.

A partir d’un célèbre extrait du Théétète de Platon

 

une sorcellerie évocatoire

13 Octobre 2017 , Rédigé par pascale

 [j’en demande pardon à Baudelaire… Et à ceux dont les lignes  qui suivent raviveront, peut- être, une lecture passée. Ici même. (pour l’amour de la langue française, 7 janv.2017). Mais l'arrogance des trissotins de service de langue -comme on dit service d'étage-  oblige à la récidive, voire la battologie. Bis repetita, donc, toute honte bue.]

Hommage à Alain Borer.

Dire, ce n’est pas mettre un mot sous chaque pensée*, ou comment une négation grammaticale est, pour moi, une conviction fondatrice, métaphysique et ontologique tout ensemble, osons ces mots qui renvoient au-delà du réel immédiat et de l’opinion communément partagée. Il faut revenir à Merleau-Ponty* pour l’essentiel : nous croyons naïvement –avant réflexion- qu’une langue (généralement notre langue natale) est parvenue à capter dans ses formes les choses mêmes*. Et qu’il n’y a pas plus juste…. ajustage de la chose au mot que le mot lui-même. Ainsi, passer d’un mot à un autre équivaudrait à changer d’étiquette devant un objet, puisque le monde est toujours déjà-là et que nous l’habillons de nos mots. Ce qui est faux.

   Certes, nous évoluons dans un monde déjà parlé et parlant*, puisant dans un réservoir disponible, les moyens de parvenir à nos fins. Vision mécaniste et utilitariste de la langue, qui convient à un usage limité et limitant dont nous n’avons pas conscience le moins du monde dans la vie de tous les jours. Mais, même dans ce cas, nous devrions nous émerveiller à tout moment de pouvoir choisir parfum, fragrance, arôme, effluves, fumet, saveur, remugle… pour dire une odeur plutôt qu’une autre. Le vocabulaire, le lexique, les glossaires, les dictionnaires, index, répertoires... sont, à cet égard, de formidables outils. Pour ne rien dire des trésors de guerre personnels que sont et font nos lectures infinies....

   Mais supposons un instant que, par ignorance, paresse ou suffisance, nous n’utilisions jamais ces ressources magistrales… Pire, supposons que le glissement de ce capital linguistique dans un autre, et à terme son remplacement, paraisse d’autant plus légitime qu’il n’est ni remis en cause, ni interrogé, ni corrigé, ni fustigé. Nous serions alors dans une soumission qui, non seulement ne dirait pas son nom, mais serait indolore, voire “exotiquement” admissible. Les amoureux (De quel amour blessée….**) de la langue française en général, les lecteurs et auditeurs d’Alain Borer en particulier, ont une conscience si aiguë que ce n’est ni acceptable, ni supportable, ni vivable, qu’ils en souffrent sans espoir de rémission.

   Cette hypothèse conditionnelle est une faute : nous sommes bel et bien dans cet état de servitude volontaire à l’égard de la domination par la langue du maître**, l’anglais, pire, l’anglobal**. C’est la thèse que soutient Alain Borer dans son livre, paru en 2014 déjà, mais c’est moi qui choisis de reprendre l’expression de La Boétie pour dire ce que cette analyse majeure a de politique, au sens le plus fort de ce terme. L’accoutumance à l’oppression*** est toujours un succès si l’on use d’au moins deux critères conjoints : flatter le dominé et/pour mieux l’accoutumer. C’est par l’intériorisation de la contrainte que se fait toute servitude volontaire, c’est précisément ce que la capitulation généralisée devant l’usage de l’anglobal réalise brillamment -osons cet oxymore du raisonnement- avec des conséquences irréversibles : métaplasmes et abruptions. Il y a toujours quelque chose d’irrationnel dans l’adhésion par flatterie. La Fontaine le dit en vers et en fable, le corbeau a cédé au renard ! L’usage de "coach" en lieu et place d’entraîneur, "casting" pour distribution, "dressing" pour vestiaire, sont dorénavant indolores, ce qui autorise tous les "deadline", "speed", "has been",  "smile","open space" devenus aujourd'hui la norme, au point que le retour au terme français existant passerait lui pour incongru. Un comble! Cela procède d’une illusion savante, un pseudo-positionnement de modernisme. Un parti-pris ridicule d'efficacité. Et ça marche !

   C’est l’une des grandes forces du livre. Dénoncer loin de la polémique, (qui convient à quelque article de presse, il y en a de fort bien tournés sur la question) et analyser, apporter ses preuves, prendre l’angle de l’histoire et de la philologie, manier comme personne les exemples littéraires, et porter l’amour des grands textes comme d’aucuns portent l’amour de la nature, comme une évidence. Aussi, Alain Borer parle à l’envi du projet de la langue française, constitutif de son essence et de son existence. Pro-jeter. Jeter devant soi. Ce que quelque chose dit de soi qu’il tient en lui. Et pour le montrer, il faut l’ex-poser, s’en saisir. Aussi Alain Borer ne cède jamais à la facilité de répondre aux récriminations et accusations qui font florès dans les faux et insupportables débats sur les soi-disant positions réactionnaires des acribiens, toujours suspects de préférer la pureté au métissage, ou la plume d’oie à l’ordinateur, un carnet de notes à twitter ! Alain Borer est au-dessus de cela, sans le moindre orgueil, avec la légèreté du papillon qui, si frêle, échappe pourtant à la pesanteur. Eloge de l’aglais ladakensis.

   Il m’a fallu quelques secondes à peine pour décider de ne pas reprendre ce livre à la manière d’un compte-rendu, d’une synthèse. Plus longue fut la rumination qui finit par poser ses mots ici. Démonstration s’il en fallait de la dimension heuristique de la langue française, qui trouve en disant ce qu’elle voulait dire. Alain Borer développe. Il faut y aller voir. Et comprendre aussi ce qu’il appelle le vidimus**. Trouvaille majeure pour ramasser en un seul terme la capacité unique d’en passer par l’écriture pour vérifier la parole. Allez voir ! Hommage appuyé, poétique et savant à l’usage du "e" muet. Explications de ce qu’est le genre en grammaire, et la nécessité de la double négation. Audacieuse mise au pilori de la mal-diction**. Attention il touche à l’icône Coluche ! Critique acerbe de l’usage du seul anglais comme langue de travail, en Europe et en France, dans la plus grande indifférence et par soumission à un pouvoir ignorant et soumis lui-même….Lisez-le ! Sans oublier les oubliés, dont la liste obituaire fait aux yeux venir les larmes…. Le Sylvain des spirées** ou la Vanesse des pariétaires** ne sont plus. Et le latin, le latin vous dis-je…  pour mieux parler français, soigner les racines pour faire pousser les plantes.

   Enfin, et là je cours, je cours pour... cheminer et même musarder à chaque page, chaque paragraphe, en compagnie amoureuse, Ponge, Barthes, Rémy de Gourmont (ah ! je vais m’empresser de le relire), Marguerite de Navarre, Théodore de Bèze, Henri Estienne, Du Bellay… Et je n’ai pas dit le quart de la moitié de ce qu’il fallait dire. Peut-être qu’on est touché par un livre, une musique, une œuvre d’art, quand ce qu’on en dit n’excède pas ce qu’il dit lui-même. Il me semble soudain, que beaucoup font le contraire. En cela ils se trompent.

   [Je termine en disant aux grincheux qu’Alain Borer, enseignant aux Etats-Unis, ne peut être suspecté de refuser de "s’ouvrir aux autres" (expression on ne peut plus ridicule…. à mes yeux inactuels) ]

*Merleau-Ponty : Signes, chap I et II **Alain Borer : De quel amour blessée, Gallimard, 2014*** Claude Lefort dans une étude sur La Boétie

le mirage vrai de sa songerie

10 Octobre 2017 , Rédigé par pascale

Il était poète. Fou, amoureux fou d’une folle sauvageonne qui traversait ses rêves et séduisait ses rimes. Les soirs de lune gibbeuse, elle hantait son sommeil, abolie de toute fatigue, ne venant que d’elle-même. Il croyait marcher dans son rêve, il ne faisait qu’errer dans sa folie.  Il souffrait, fou qu’il était de se contempler sans fin dans cet amour. Elle souffrait aussi, parfois avec volupté. Et posait à ses pieds toute candeur, toute innocence, toute résolution. Elle n’appartenait à personne pour toujours. Ni passé. Ni futur. Ni ailleurs.

Quand il avait un peu trop peur du bonheur, il allait s’asseoir sous un arbre, se laissait envahir par la douce sensation que procure immanquablement la solitude voulue, ou l’isolement volontaire, ou seulement l’éloignement, mesuré et limité à son incapacité à demeurer sans pensée, sans rêverie. Sous l’arbre, il acceptait de se laisser blesser par d’anciens souvenirs. Pour l’oublier. Mais tenter de l’oublier, c’était encore penser à elle. Elle était là. Quand il levait les yeux pour capter la lumière entre les feuilles, il sentait la tiédeur verte de son regard. Quand il froissait les herbes à portée de ses doigts, il chiffonnait la malice de ses cheveux courts. Il s’obligeait alors à ne plus faire le moindre mouvement. Emeraude, émeraude était son besoin de repos. La terre s’ouvrait devant lui. Il voulut se jeter dans le gouffre. Il pleuvait. Pluie de larmes. Son image qui aurait dû l’apaiser achevait de l’anéantir. Elle affolait sa raison. Elle tourmentait ses nuits. Troublait le silence. Ruinait l’espace. Attentait à sa solitude. Vagabonde. Sauvage. Toujours présente. Jamais en trop. Disparue, revenue, murmurée, chuchotée. Qui dit des mots si tendres que le monde en chavire et bascule. Et lui, emporté et roulé par la vague. Elle, aussi douce qu’un doux galet des plages, voletait dans sa tête, effleurant ses cheveux. Doigts d’écume et mains de sable. Elle était sirène alors. Elle. Sa tourmente.

Elle  marchait, lente et légère. Gouttes de pluie dans son regard tourné vers les nuages. Pour un peu sa mélancolie la porterait presque au bonheur, elle était parvenue à ne plus rêver. Dans le silence de son ombre modérée, ses secrets défilaient. Elle avançait à pas comptés. Sentait sa vie doucement disparaître. Devenir incolore, invisible. Elle qui voulait rendre transparente toute chose, devenait transparente elle-même. Captée et retenue sans violence par le vide, elle se voyait partir. Etouffée lentement, lentement. Une dernière fois son regard enferma le jardin secret à l’abri de ses paupières closes. Le reverrait-elle jamais ? Comment effacer l’absence infiltrée sous sa peau ? elle emplissait sa pauvre tête, la faisant claquer de souffrance. A la pointe de sa douleur, elle s’enfonçait dans une mort certaine. Affolée, perdue, elle accrochait déséquilibre et folie à ses journées, avec une détermination inquiétante et farouche. Elle se vidait de son existence, se chargeait de sa mort totale. Fracassée, elle n’était plus que larmes, et se roulait dans leurs vagues, qui déferlaient dans sa tête. Elle était si triste qu’elle aurait voulu devenir cruelle mais toute force l’abandonnait. Elle ne pouvait plus ni avancer, ni se retourner. Seulement attendre. L’atteindre. Infinité de sa tristesse absolue. Sa mort dans le silence d’un poète.

La douceur eut raison de toutes les révoltes, la douce pluie d’automne glissait de ses mains. Ses doigts pleuraient en recueillant l’eau triste et tiède qui perlait à son cou. Il était venu la chercher là où elle l’attendait depuis le premier jour, là où lui-même l’avait si délicatement blottie. Il était revenu la chercher en lui-même. Elle qui ne pouvait prendre existence qu’au creux de ses mots. Etincelée dans son regard, elle avançait dans sa lumière. Elle ne vivrait d’aucune autre vie que celle qu’il écrirait pour elle. Ni esclave, ni fantôme. Elle ne se soumit pas à sa volonté magicienne qui l’aurait fait apparaître ou disparaître au gré de son désir. Il y aurait eu alors le temps avec elle et le temps sans elle, l’espace avec ou sans elle, les jours de sa présence, les jours de ses absences. Non. Elle avait grandi dans ses rêves, avait pris corps dans ses mots, respiration dans son sang, transparence dans ses larmes. Elle n’existait qu’en lui et pour lui. Mais elle existait.

Et le poète écrivait. Elle dépouillait le monde de toute laideur, lui dérobait toute utilité, lui arrachait toute offense et tout chagrin. Son image, frangée d’aurore guidait sa main et traçait la route sinueuse qu’il franchirait pour elle. Elle était l’arbre près duquel il attendait que le calme renaisse. Elle était le vent dans lequel il marchait, à l’heure bleue du souvenir. Elle était l’encre verte de laquelle naissaient ses mots. Elle était revêtue d’évidence mais dévêtue du monde. Elle était le sens de sa solitude, dont elle dévastait l’inhumanité mais l’emplissait d’éternité. Elle était sa certitude d’être qu’il avait sacrifiée tant de fois à la faiblesse de vivre.

 

une montée vers les profondeurs

6 Octobre 2017 , Rédigé par pascale

     Où et comment conçut-il ce désir de volcan, le jamais nommé des vers du poète agrigentin, que l’on voit depuis Centuripe, la petite cité sicule de la colline, célèbre pour ses vases, ses urnes, ses tanagras, vendus jusqu’à Katané, et jusqu’à Syracuse. Personne ou presque ne s’étonne de le trouver au sommet d’un mont haut et froid, où la neige persiste en toute saison. En petites flaques grisâtres il est vrai, au plus chaud de l’été. Personne ne s’interroge sur l’itinéraire, le temps passé, les souffrances endurées, qui portèrent Empédocle de sa ville brûlante, au volcan glacé. Serait-il parti même de Syracuse, la route est encore longue et difficile. Ou bien d’autres cités, d’autres villages plus au Nord. Il lui fallait, quoiqu’il en soit, réaliser une ascension.

    Quelle détermination, quelle force, quelle énergie habitaient ce vieil homme-là, dont on ne peut croire un seul instant qu’il se portait là-haut par désespoir. Comment gravir ces pentes, ces roches, ces blocs, lutter contre le vent, trébucher, s’arrêter et repartir, pour s’anéantir, seulement s’anéantir? Sauf à prendre le mot en son étymologie, il ne se précipitait (pas) dans l’Etna comme le dit Camus,

et le croient tous les autres, ne voyant dans le saut du vieux sage qu’une quête de vérité  là où elle est, dans les entrailles de la terre. Le philosophe existentialiste fait de la chute d’Empédocle un geste sensément universel, et résolument individuel. Comme si, dominé par un invincible courage, il avait échappé au vertige, s’engouffrant dans le cratère béant et frileux à la fois. Belle image de René Char.

   Comme si, par une volonté absurde, c’est-à-dire qui ne prend sa signification qu’en elle, le philosophe-marcheur se devait d’atteindre au sommet de lui-même pour mieux s’engloutir, fausse vision de l’inanité des choses et du monde que n’avait pas Empédocle, image en déperdition ontologique qu’il ne pouvait pas produire. Le volcan-mangeur-d’hommes n’est-il qu’un dieu colérique, cruel, convulsif, un être malévole, ou le dispensateur des vertus qui chantent dans ses plaies. (René Char? En son sommet luisant, le poète est parole saxifrage.

     Plus qu’un arbre, plus qu’une forêt, bien plus que toutes les plantes de toutes les surfaces du globe, un volcan, immobile dans son activité même, est le mieux enraciné des vivants. Ses violences, ses combats, ses bombes, ses ponces et ses pierrailles, ses crachats, ses colères, ses feux et ses laves, témoignent tous superbement de son implantation au centre de la Terre. Nul ne pourra l’en arracher. Pas même lui.

    Mais aussi béance, naufrage, danger, enchantement et bestialité tout ensemble. Chaleur de la terre, palpitations de la chair ignée. Léonard de Vinci parle de sa violence, de sa furie, de son impétuosité. Il désire le volcan comme on désire une œuvre tandis qu’on la conçoit. Il le redoute comme un enfant saisi de peur dans l’obscurité.

     Etre l’Etna, désirer être l’Etna dira même le héros sadien. Le mont sous lequel gît Typhéus, implorent les Cyclopes, aux flancs desquels le jeune Dionysos aurait planté la première vigne, au pied duquel Enée découvre le compagnon oublié par Ulysse. Etna nietzschéen au-dessus duquel plane l’aigle comme un long silence illuminé. Etna qui enfume l’île belle, l’île aux trois sommets, Trinacria aux pentes douces. La noire usine dantesque, enfer et paradis tour à tour.

    Au sommet de la montagne ouverte, décapitée, son regard humain est plus haut que tout regard mortel. Plus près des aigles que des hommes, il s’assoit au bord de sa dernière route. Le ciel est clair. A ses pieds, grises les cendres. Comme les fumerolles du volcan, légères les paroles des hommes, futiles leurs pensées. Délicates écharpes frangées d’insouciance. Ici, un peu plus proche des limites du ciel,  pourtant encore de ce monde puisqu’il ne peut regarder le soleil en face, et qu’au-dessus de lui, royal, tourne l’oiseau de Zeus. On raconte que le grand Pythagore en cueillit un, délicatement descendu en vol, le caressa et le laissa repartir vers les voûtes célestes…

     Qu’un aigle plane en traçant de beaux cercles, et c’est le ciel tout entier qui appelle l’homme. Oiseau de feu, oiseau solaire, son élément c’est l’air éthéré, son chemin le ciel cristallin, l’enveloppe incurvée et bleue comme une eau gelée qui clôt l’univers. Alors, contre la courbure, installé comme en un ventre rebondi, le Soleil roule et court d’un bout à l’autre de l’univers, reflétant une si vive lumière que seul le puissant oiseau ouranien peut la fixer. Le fier animal entre l’arche du Ciel et la courbe du monde n’est pas captif. Il est libre au contraire, parce qu’indéfiniment il retrouve son élan. Descendre ne signifie pas tomber, une chute est une fulgurance, un avalage, une disparition. Le volcan, puissance et émotion. Aussi, descendre avec lenteur, avec volupté, comme un immortel. Déjà délivré de la mort. Descendre en majesté.

 

J’en demande pardon à mes lecteurs, lecteures, et lecteuses, et salue les autres (hommes et femmes confondus, si j'ose)...

3 Octobre 2017 , Rédigé par pascale

…mais je reporte ci-dessous, comme une fainéante, ce que j’écrivais en Juin et ne peux modifier d’un iota, lisant dès potron-minet, l’article bien troussé d’une enseignante-en-colère*…. Mais jusqu’à quelles extrémités faudra-t-il arriver pour bouter les idéologies mal digérées, donc dangereuses, hors de la grammaire ? J’en rajoute une (petite) couche, en demandant ce que l’on fait de ces métiers –qui ne sont point nouveaux- couvreur... couvreuse ? plombier... plombière ? glacier...glacière ? jardinier...jardinière ? saucier...saucière ? moins présents sur les plateaux-télé, certes, que les autrices, désormais régulièrement citées aux oraux du baccalauréat-sans-gloire.

 

Le titre de Juin était Mon Aimée.

Mais comment donc les adjudants ignorants et féroces de l’usage des mots vont-ils supporter que cet adjectif possessif, diantre ! et masculin, précède un être féminin ? l’insupportable contre-argument de l’obsolescence, de la ringardise, en un mot de la loi naturelle (sic) selon laquelle tout évolue, donc la langue, va-t-il encore nous être opposé ? et que va-t-il falloir inventer pour éradiquer Mon Aimée

   Mon Aimée, que je lis à l’instant dans une Correspondance de la fin du XIXème siècle –pensez-donc ! est sûrement une insulte aux prescripteurs d’aujourd’hui - mon ne peut, ni ne doit, désigner une femme… et aux néo-précepteurs pour lesquels tout humain de sexe féminin a droit à porter son “e” en bandoulière, ce qui rime avec cartouchière et lanière. Le “e” pourtant si léger, le “e” dont le silence fait signe d’une présence mutine parfois, amuïe souvent, Mon Aimée, le “e” qui en dit long sans avoir besoin d’en rajouter…. Le “e” dorénavant malmené, brutalisé. Maltraitance pour une voyelle douce.

   Sauf, et j’avoue que mon aimée, aussi soyeux et velouté que s’il fût distrait d’un alexandrin de Racine, mon aimée me sert évidemment de prétexte- pour attaquer cellezetceux qui ne comprennent toujours pas qu’unE auteurE ou unE écrivainE n’existe pas, tout simplement ! Ou alors, dans la Famille Surérogatoire je demande la danseurE, l’instituteurE… mais rappelle que les (quelques) noms français en -eure de naissance (la prieure, la supérieure….) proviennent des comparatifs latins en or, en plaqué or ? mais pourquoi l’auteure et pas l’autrice, puisque l’actrice est féminin de l’acteur, si j’ose dire… ou l’auteuse, comme on dit la danseuse.

  J’en appelle donc à nos bien aimés Amis, dont je ne comprends pas qu’ils ne la ramènent pas quand personne n’ose écrire, s’agissant d’une femme, la bandite, l’escrocque ou la malfrate, (parité ! parité !), mais qu’on ose encore s’agissant d’eux, parler d’une victime, d’une personne, ou d’une star, d’une canaille ou d’une proie, j’en passe, j’en passe. Ou comment suspendre le sexe à la conquête de la cinquième lettre de l’alphabet pour faire avancer la cause des femmes et soumettre le monde à cette injonction absurde ! et comment le bon usage, la correction syntaxique, morphosyntaxique, orthographique et grammaticale, deviennent fautifs. D’office. Voilà qui est tout simplement sidérant.

   Qui ne voit que cette idée ridicule selon laquelle une langue est vivante et doit ainsi se soumettre à l’air du temps, est juste un sophisme, un paralogisme, le contraire même du raisonnement, l’ignorance crasse de la philologie, pire l’inféodation au plus mauvais, à la paresse, l’assujettissement à un prêchi-prêcha détestable. Et que la parité(E?)et l’égalité(E?) se jouent dans la loi, et donc dans les luttes ? Nos amis anglophones n’auraient-ils donc plus de soucis à se faire, ni de problèmes à régler, n’en ont-ils jamais eus, bienheureux qui ne connaissent pas la distinction grammaticale entre le féminin et le masculin, a friend is a friend, et nos cousins italiens ont-ils perdu tout sens commun, qui disent La sabbia (fém.) pour le sable, ou Il mare (masc.) pour la mer… on me rétorquera (pan sur le bec !), qu’il ne s’agit point là d’humains, mais d’objets inanimés et non pensants. Certes, je crois bien que je vois la différence. Je veux juste montrer que la partition grammaticale et syntaxique du monde entre masculin et féminin dans une langue (à condition qu’elle en soit pourvue !) ne doit rien à l’idéologie des rapports entre les hommes et les femmes, et que l’on est typiquement devant une pitoyable récrimination d’aliborons analphabètes –là je fais pléonasme pour le plaisir de l’allitération, quand on exige sous peine d’immolation publique que soit dite et écrite la rapporteurE (il est vrai qu’une rapporteuse, hum….) proviseurE, procureurE. Fondre et confondre sexe, genre et fonction est devenu la règle, et résister, une faute contre la moitié de l’humanité, contre une nouvelle réglementation autoproclamée (et totalement … fautive), mais aussi, mais surtout une faute morale, une faute idéologique ! Ah ! où le jugement moral va-t-il se loger de nos jours, et au nom de quoi ? On a le combat féministe léger et court vêtu, qui s’en sort à pas cher, rétréci, sommaire et crapoussin s’il suffit de mettre en demeure quiconque prend une plume, pardon un clavier, ou un micro, de dire et écrire une écrivainE (qui compte, forcément), lui ajoutant un “e” en appendice –substantif masculin qui désigne une partie surajoutée à une autre, en complément, prolongement ou accessoire… pour marque de quoi ? du féminin ou de sa féminité ?

   Et tout le monde obtempère. Sans (se) poser la moindre question… Douce tyrannie de l’air du temps, qui flotte d’autant mieux qu’elle ne repose sur rien, sinon sur elle-même, qu’elle est sa propre justification, sa propre mesure, et qu’un peu de savoir est dorénavant compris comme beaucoup d’arrogance, et l’impéritie pour la norme. J’ai donc lu récemment ces formidables choses : les personnes auteures (devenu adjectif, dorénavant auteur s’accorde avec le nom !) d'agressions ; la pivot de l’équipe (pourquoi, mais pourquoi donc n’avoir pas écrit la pivote….) ; cette médecin (évidemment cette médecine n’avait pas le même sens, j’y reviens) ; sa sauveuse (tiens, point de sauveurE cette fois ?) et autres joyeusetés, comme chauffeure de taxi, la chauffeuse étant déjà occupée. Chacun fait ce qu’il veut.**

   Je voudrai juste rappeler que la marque du féminin, en français, n’est pas le “e”…. on se calme ! j’ai bien dit la marque. Tant de mots féminins le sont sans lui, notamment tous les mots dits de qualité (bonté, imbécillité, vérité, fausseté et sqq… et bonheur, malheur, senteur, sont féminins sans “e”) ; il ne suffit pas d’ajouter inconditionnellement un “e” à la fin d’un substantif pour réussir un changement de sexe indolore, et gagner ce combat. D’autant qu’à l’oral, l’auteure ne dévoile pas son intimité, et si par cumul des guignes son prénom est Camille, Dominique ou Claude… on est mal barré comme on dit aussi ! là, je sens que je me ratatine. Mais surtout, il existe des mots masculins qui portent (comme un fardeau, une punition) ce “e” insupportable, dont il faudrait peut-être les …. châtrer, ou les châtier, qui sait ? un macchabée doit-il s’arrimer un troisième “e” s’il est une femme, même question pour un pygmée, ou un sigisbée… athée ? Certes, voilà des mots qui ne font pas le quotidien de nos écrits, mais le lycée, le musée, le prytanée sont bien des noms masculins, affublés pourtant de ce “e” maudit mais adhérent !

   Restent les cas drolatiques où le passage du masculin à un féminin existant, s’accompagne d’un changement de sens, et confirme ainsi que lorsque l’idéologie l’emporte, le grotesque aussi. Je veux dire que l’obligation, l’objurgation qui nous sont faites de féminiser à tout-va tout ce qui peut l’être est un caporalisme indolore, insidieux, dormitif, de ceux qui rassurent mais abêtissent, puisque, n’est-ce pas, c’est devenu l’habitude, et qu’il faut bien être de son époque…

   Aussi, le manœuvre s’use à la manœuvre (!), le mousse dégage la mousse envahissante (?). Et la pluie menaçant, le pèlerin enfile une pèlerine….ok... Le concours est ouvert. Je me demande si c’est eu égard à sa soutane que le Pape est appelé Sa Sainteté. Suis-je de mauvaise foi ?

   ...et dans cette logique sans raison, il faut donc castrer, émasculer, amputer, tous les noms épicènes –et ils sont nombreux- quand ils désignent des hommes… pour les distinguer des dames. Ainsi, un philosoph, un artist, un mair… doivent renoncer à leur “e” pour mieux en revêtir les femmes. J’exagère ? ah bon?

  ... reste à dire deux mots du dictionnaire convoqué sans jugeote comme juge de paix, alors qu’il se contente d’entériner l’usage le plus fréquent, en nombre, puisque, dorénavant, le nombre a toujours raison sur tout, même sur la grammaire. Les dictionnaires courants sont des objets marchands, ils présentent ce qui plaît, ce qu’on est prêt à acheter. Ils enregistrent l’air du temps, et vous le vendent. Article “tendance” dont on ne manque pas de présenter le nouveau modèle chaque année, et les 'innovations' qui vont avec. Comme au salon de l’auto !

*dont l’essentiel porte sur les nouvelles manies : cher.e.s enseignant.e.s et autres calamité(e ?)s, (in Telerama)

**surtout les journaleux de la presse écrite  -mot sans la moindre épaisseur désormais- en passe de nous dicter nos conduites... l'Education Nationale laissant le champ libre au plus accessible, au plus facile, au plus "ludique" et considérant qu'il faut élever le niveau par le bas.

Le parti pris des gants

29 Septembre 2017 , Rédigé par pascale

Octobre. Je mets mes gants. Pour six ou sept mois. Quel que soit le temps. C’est le temps des gants. En cuir bien sûr. Noir sans la moindre hésitation. Bien que je trouve du dernier raffinement de les assortir à sa toilette. Son manteau, sa voilette. L’élégante est gantée.

Point de mitaines, qui vous coupent les mains en deux et n’en réchauffent que la partie la moins habile, la moins utile, celle dont vous ne vous servez pas pour ramasser la monnaie,  tenir les clefs,  mitaines qui vous obligent à souffler sur le bout de vos doigts gelés, pour que le diable ne viennent les croquer. Point de moufles non plus. Perdre le nord nous font. A main droite, j’en suis toute gauche, à main gauche ne suis plus adroite et je ressemble à un manchot. Autant s’emmancher d’un manchon, sérieux !

Une main gantée paraît avoir pris la souplesse du cuir dont elle est revêtue. Elle devient fine, sans forcément l’être. On l’imagine. On l’envisage, on ne peut la dévisager. La main cachée se donne à deviner  par le gant qui la séquestre et la garde doucement recluse, l’embellit toujours, la signale à qui passe près d’elle. Un gant suffit. L’autre peut être tenu, retenu, nouveau reclus dans le premier. Nonchalance d’un demi-geste tout en souplesse, mise en abyme pelletière, le charmant abandon de cuir fin. Une grâce qui vient de loin, du portrait de l’inconnu renaissant sous le pinceau du Titien, il y a bien cinq cents ans.

Comme j’aurais aimé que Bronzino, à la même époque, ajustât des gants -ou un- aux mains graciles de son Jeune homme au luth. J’imagine, s’il l’eût fait, qu’il aurait, comme Léonard pour les corps tout entiers, dessiné les doigts, les ongles, les tendons, le tracé invisible des veines, qu’il aurait ensuite seulement, engantés.

C’est pourquoi porter des gants en Italie prend une signification particulière. A Rome. Chez Sermoneta regretter les boiseries à même les murs, tous les murs, fendus d’incisions si minces, que 3 ou 4 peut-être 5 paires de gants seules pouvaient s’y ranger ; de haut en bas, du rez-de-chaussée à l’étage, ce qui doit bien faire des dizaines de milliers de doigts, de paumes, de mains, d’empans. Toutes les nuances de toutes les teintes, de toutes les couleurs. Le magasin est aujourd’hui rénové, ce qui signifie à coup sûr qu’il s’est amoché. Mais les gants sont toujours là. Les gantières aussi.  Alors filer à Campo dei Fiori. Comme la coutume le veut, commander un verre de vin. Un petit sicilien blanc. Ne se lasser point de l’agitation. Ici elle vous va bien. Oter ses gants, devant Giordano Bruno qui croise ses mains nues l’une sur l’autre.

C’est un peu comme si l’on disconvenait du monde.

Une femme passe alors au bout de ma mémoire. Ses gants sont la seule chose dont je me souviens bien. Elle les porte avec autorité. Intransigeance et froideur. Peut-être l’Italie de ses ancêtres, mais l’antiphrase de l’Italie que j’aime. D’une paire en particulier je me souviens -elle en avait plusieurs. Mais celle-là, elle les appelait ses gants ‘marron glacé’.

(photo perso)

le philosophe et le champagne

25 Septembre 2017 , Rédigé par pascale

   Un déjeuner ordinaire, au XVIIème siècle, soit un dîner, c’est trois services. Chez un gentilhomme, évidemment. Le premier, juste pour exemple, comprend potage, c’est-à-dire un plat de viandes bouillies, précédé de quatre entrées et deux hors-d’œuvre, avec saucisses, tourtes de pigeons et perdreaux, poulardes en galantine ou cailles selon la saison ;  restent les deux autres services : pour indications, rôtis, gibier, légumes…. et les desserts : fruits à foison, compotes, blanc-manger… Tout s’accorde au pluriel, sauf raison grammaticale. Des sauces, des épices, et même des essences de fleurs…. pour couvrir et recouvrir le tout. Confusion et profusion. Arômes, fumets, parfums, saveurs. Estomacs à coup sûr bien accrochés. Plombés aussi. On comprend quand même un peu mieux, la place de la Faculté chez Molière,  il fallait ridiculiser les coquins incompétents certes,  mais d’autant plus qu’ils étaient en nombre ! il devait en falloir du monde pour purger les goinfres.

   Dans cette ambiance nutritionnelle et calorique plutôt épaisse, quelques raffinés émergent. On raconte que la Marquise de Sablé, une proche de Saint-Evremond, en fut une élégante prosélyte. Repas et bonnes manières vont de pair. On ne confond pas réception et garnison. Chez elle, fini de manger avec les doigts. Les fourchettes arrivées depuis un bon moment sont enfin de service. Il faut  les manières civilisées installer, bannir les mauvaises, qui ont la dent dure. Comme cracher par terre ou garder son chapeau, seulement quelques menus avant-goût de ce qui doit cesser. Plaisirs de table, relâchement et vulgarité sont antinomiques.  Appétit et repas ne sont point mêmes choses. Le premier assouvit la faim, l’autre apprend à vivre. Un restaurateur d’époque, nommé Renard, aurait contribué dans quelques salons, à modifier les us, non seulement dans l’art de cuisiner, mais aussi de se sustenter. On écrit même quelques ouvrages culinaires  non dénués de pédanterie, qu’on en juge par ce conseil moyennement avisé : attendre le gigot comme un premier rendez-vous d’amour … Mais enfin,  l’idée fait son chemin de table, qu’en allégeant les estomacs, on en devient spirituellement plus fin. Il faut comprendre que les plaisirs du palais, à l’époque, ne peuvent s’accommoder d’un usage expéditif du temps. Car du temps, on en a. La table,  préliminaire par la conversation, aux amours polissonnes, la ripaille pour la fripouille. Aussi,  les effets des vins épais très courus, alourdis par du sucre ou de la cannelle ajoutés, n’y seront pas étrangers, en favorisant les excitations en tout genre. Ils viennent, les vins, d’Italie ou d’Espagne pour l’essentiel. Les bordeaux, ni les bourgognes, en première moitié du siècle, ne sont d’usage ou de mode. On rapporte que Saint-Evremond, lors d’un de ces dîners qui emplissent tout un jour en engourdissant une tablée, aurait décliné l’honnête proposition de boire de l’eau, sous l’argument qu’étant la seule boisson capable d’étancher la soif, si l’on en abuse, on ne boit plus de vin… Imparable et implacable. Pas garanti évremondien pour autant.

   Le même, Marquise de Sablé et comtesse d’Olonne à ses côtés,  fit entrer le Champagne dans les hôtels du Marais. Le champagne est un vin déjà apprécié, mais trop peu connu ou servi. On peut gager que  notre philosophe normand, eût tôt hanaps ou chopines de cidre sur la table, ou mieux, se souvenir qu’il entra dans la carrière militaire par le régiment Royal-Champagne, dans une région où il retournera plusieurs fois. On sait par des Mémoires privés que la soldatesque en campagne  fréquentait les caves, sans aménité ni galanterie, ni sans  régler le montant des consommations, lesquelles étaient plus immodérées que tempérantes…. Peut-être  ces pillages alcooliques ont-ils favorisé la connaissance de ce vin, non encore mousseux à l’époque, la première moitié du siècle dix-septième. Il semble que notre gentilhomme-soldat ait visité les celliers de quelques abbayes au point d’y trouver sa préférence. Les vins d’Aÿ, non pétillants redisons-le, mais authentiques crus de Champagne lui feront, dans son exil anglais, une nostalgie si vivace qu’il demandera qu’on lui en expédie. Ainsi le Champagne de France arrive à Londres. Et s’y trouve bien.

Saint-Evremond écrit au comte d’Olonne, son ami : Il n’y a point de province qui fournisse d’excellents vins pour toute la saison que la Champagne. Elle nous fournit les vins d’Aÿ, d’Avenay, d’Hautvillers, jusqu’au printemps ; Taissy, Sillery, Verzenay, pour le reste de l’année. Ce qui montre une familiarité de bon aloi, et un palais exercé. N’a-t-on pas surnommé l’ordre des Coteaux, le trio formé par Charles et ses deux amis, le susnommé Comte d’Olonne et le marquis de Bois-Dauphin, en raison de leur réputation exigeant de ne boire que du vin provenant des trois coteaux préférés. Nous sommes à l’époque encore en France, où Boileau et Molière dînent au champagne, ou vin de Reims : huîtres, perdrix, fromage de Brie, comme en atteste la note d’un cabaret très fréquenté de la capitale. Et Chrysale le moliéresque, dans Les Femmes savantes, revendique : Qu’importe qu’elle manque aux lois de Vaugelas/Pourvu qu’à la cuisine elle ne manque pas. /J’aime bien mieux pour moi, qu’en épluchant ses herbes/Elle accommode mal les noms avec les verbes/Et quelle redise cent fois un bas et méchant mot/Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot. Qui peut se lire autrement qu’en voyant en Chrysale un affreux misogyne hors d’époque…. mais bien plutôt un aveu fort habilement négocié dans la rime, de l’intérêt supérieur d’une cuisine parfaitement confectionnée. Si (ou puisque) d’aucuns prennent soin de la grammaire, que ne prend-on soin des accommodements culinaires… cette proposition ne me semble pas honteuse. Peut-être  faut-il savoir qui dîne avec qui, et boit et mange quoi, pour décider du sens d’une phrase….

   Quand Saint-Evremond s’en fut  et s’enfuit de France, bien averti que les  ennuis de son ami Fouquet pouvaient devenir les siens, il finit par s’arrêter à Londres, où il ajustera son goût des plaisirs simples à son aspiration au bonheur dont il a compris, par sa fréquentation précise d’Epicure, qu’il est un état d’équilibre, loin des souffrances et des peines tout autant que des excessives jouissances. Dans ce programme d’équanimité résolue, le vin de Champagne tient une place de choix. Aussi comme signe  nostalgique envers les amitiés restées en terre de France, arrosées, on l’a vu, de ce vin qui fait offense volontaire à l’ascétisme janséniste. Saint-Evremond ne comprend pas, ainsi l’écrit-il, qu’on puisse vivre de pain et d’eau.

   Il n’est pas seul à Londres. Il y a même, à la cour des Stuart, un groupe d’exilés de France, et d’exilées aussi…. La vie s’organise. Et Charles, infatigable écrivain, qui pratique la fidélité en amitié, ne cesse  de maintenir une proximité épistolaire remarquable. Devenu, par la grâce d’une facétie du roi Charles II, “gouverneur de l’île aux canards“ du parc Saint-James, il s’adapte à presque tout. Sauf, on s’en souvient, à la folie des jeux qui prit l’Angleterre, disons l’aristocratie tout entière. Et très moyennement, à une pratique inavouable des Anglais qui aiment le vin de France, mais pour le rendre effervescent,  ajoutent sucre et mélasse, à ceux qu’ils font venir de la région de Reims… Saint-Evremond semble  s’accommoder de cette anglaise nouvelle coutume, où la mauvaise mousse l’emportant sur le breuvage, emporte aussi avec elle les esprits enivrés. Il préfère, c’est certain, revenir aux vins d’Aÿ…. Le vin rendu pétillant par ces usages anglais assez frustres, éclabousse de mauvaise réputation les celliers champenois, qui décident, business oblige peut-être, de répondre au nouveau goût de la clientèle d’outre-manche. Mais à la manière française, raffinement, méthode, application, savoir-faire… Les bouteilles nouveau cri, et cru, dûment bouchées de liège venu tout exprès d’Espagne, ne seront  ni une tocade, ni une passade. Nous en savons tous quelque chose. Et si Pierre Pérignon n’a quand même pas tout fait, loin s’en faut,  il bénéficie, en revanche, et pour l’éternité, de la reconnaissance pétillante et pétulante de tous les amateurs que nous sommes. Progressivement le (bon) champagne est bu à Londres, peut-être à l’époque plus encore qu’à Paris. Un temps inquiet des pratiques de vente à bas prix des vignerons champenois, Saint-Evremond peut se rassurer. Il boira, jusqu’à la fin, ce grand vin. Et nous, en souvenir de lui.

les cendres des poètes

21 Septembre 2017 , Rédigé par pascale

    Sur la colline lointaine s’échappaient aussi, mélancoliques, les lumières rares alors de la petite ville qui voulut s’approprier ma naissance. En ce temps-là, une grande épidémie meurtrière y sévissait. Parmi tant d’habitants qui chaque jour mouraient, un qui naissait était comme une réparation, insuffisante et dérisoire, mais à tenir d’autant plus en considération (...) Une lanterne à la main, un de mes oncles allait en ... quête d’une paysanne.  Phrase de Pirandello achevée par Sciascia. Les deux Siciliens sont écrivains de la région d’Agrigente. Comme Empédocle, ils voient le même azur ardent du ciel, donnant sur la mer africaine. Eternité de la double présence de l’eau et de l’éther. Eternité des pestes et autres choléras épidémiques. Des lanternes pour toute lumière quand la nuit l’emporte.

    Au lieu-dit le Chaos, Pirandello inaugure son Séjour Involontaire sur la Terre, où pousse l’olivier, l’arbre de la mémoire, Mnémosyne, Μνημοσύν, muse du poète agrigentin qu’il dit terrienne et enracinée par la grâce des métamorphoses dont son île natale est le paradigme depuis l’origine des temps. Pourquoi ne pas oser ce qu’Empédocle ne cesse de dire, ouvrir ses yeux et son intelligence à l’instinct du sage qui nous rappelle avec insistance, et notre errance et le caractère provisoire de notre passage dans cette vie. Les vents acides venus des soufrières sont plus immortels que nous. Et les collines qui s’enlacent dans leurs courbes à l’heure où le soleil cherche sa nuance violette, et finalement se saisit de la sanguine.

     Taciturne, solitaire, Pirandello arbore le sourire qui éclaire le signe lumineux des enfants de son île. Ses cendres, après être passées enfermées dans un cercueil dans les rues d’Agrigente s'en furent, entre apparence et réalité, dit encore Sciascia. Cendres de celui qui donna là, dix ans après sa mort, la dernière représentation de son involontaire séance terrienne. Et puisque toute chose revient toujours en son lieu, que la belle certitude empédocléenne de l’unité d’un monde résigné aux palingénésies ne s’est pas démentie, Pirandello repose en ses cendres, dans un vase grec, au lieu-dit de sa naissance, Caos, Chaos, Χάος, Cavasu en dialecte sicilien : ce qui est, avant toute origine pensable. Une béance, un gouffre, un quelque part sans lieu, un vide dans lequel on tombe sans fin…..

     Peut-on rêver kaïros, καιρός plus éloquent, théâtral et tragique, que ces rendez-vous de poètes à jamais présents en terre de Sicile -le plus proche  ayant exprimé ce que les autres avaient déjà compris. Qu’il y a pire sur cette terre que d’y séjourner contre son gré, c’est d’y être distingué. Tel Empédocle tournant le dos aux fastes agrigentins parce qu’un homme célèbre ne peut plus vivre sa propre vie comme il l’entend et comme il lui plaît  mais comme les autres la font pour lui.  Ainsi devient-il à la fin statue de lui-même. Image sublime de la désespérance qui suffit à justifier la tentation époptique, c’est-à-dire suspensive à l’endroit du monde et des hommes, pour qui n’est plus le sculpteur de son œuvre propre. Comme dans une métensomatose inversée, Empédocle oublieux par avance de ses vies futures, alors qu’il connaissait ses existences antérieures. Le Caos pirandellien est un lieu pacifié, un signifiant, un signal du cosmos d’Empédocle, mieux, il est l’image, la métaphore pérenne, le rejeton de l’éternité, de la bouleversante harmonie du monde. En sicilien, consumari signifie ruiner. Et comprendre et reprendre alors le langage mystérieux des poètes où les cendres d’un Pirandello voisinent avec les temples désormais en ruines de la fastueuse Akragas.

     Il reste encore bien des mystères en terre de Sicile. Qui saura jamais ce qu’Ettore Majorana est devenu? Physicien contemporain de Pirandello dont il aimait les œuvres, nul ne le trouva plus... Plus de corps, point de traces, pas la moindre cendre...

 

(ici-même, article du 23 Juillet)

 

La brièveté d’une île

17 Septembre 2017 , Rédigé par pascale

 L’italien isola a ma préférence, parce qu’il tient l’isolement comme une condition, une définition, et aussi parce qu’il permet cet art si poétique d’aménager les mots au plus juste sans les quitter pour autant. Je pense à ce délicieux angolino, sans équivalent en français, sauf à dire platement ‘un petit coin’. Mais c’est tellement mieux angolino, sorti sans chichi de la bouche de qui veut faire profiter de ‘son petit coin’ de soleil. Je reviens donc non point à  l’isola, bien qu’elle le soit, mais à l’isoletta, qui concentre au moins deux avantages : isolement et modestie, au sens d’effacement. On comprendra.

  Cette isoletta n’a aucune date de naissance. Certains textes disent bien qu’elle était déjà signalée dans l’Antiquité*, mais omettent juste de donner des références, un nom aurait suffi. Aussi je m’y suis collée : rien chez Diodore de Sicile, ni chez Pausanias (pour les lecteurs fidèles, il y en a, ne pas le confondre avec le confident d’Empédocle) ni Athénée de Naucratis, ni Elien, qui parle de tout et de tous, comme Lucien. Rien chez Hérodote, Plutarque qui lui aussi parle de tous et de tout ; me suis demandée s’il fallait reprendre –bien qu'en fragments- l’Histoire de Polybe, je n’ai relu, ni Hésiode ni Homère! Seul Strabon, (dans Geographica, XVI-3, 6) avance quelque chose d’intéressant, mais hors-cadre, une forêt sous-marine qui émerge à marée basse. Cela se passe en Erythareum mare, alors que mes  pas, si je puis dire, me mènent en Méditerranée. Inutile aussi de chercher chez Flavius Arrien, mais heureuse d’avoir effleuré au passage L’éloge de la calvitie de Synesius de Cyrène pour en rapporter que, de Jupiter, il dit la chevelure parfumée d’ambroisie… Je m’éloigne, je m’éloigne. Je reviens.

  Tracez un trait plus ou moins régulièrement circulaire de sept mètres de circonférence. Faites, si vous le pouvez, s’élever la surface désormais enclose de soixante-neuf mètres et trois cents millimètres de haut (69,300m). Après l’avoir copieusement empierrée de roches laviques, engloutissez-la de sept-huit mètres environ au-dessous du niveau de la mer. Du côté de Pantelleria, l’île aux câpres douce et sauvage au sud-est de la Sicile, et face à Sciacca, au large mais pas trop. Aujourd’hui, nous sommes chanceux. Il ne faut qu’un masque et un tuba pour en toucher le sommet. Lui caresser le crâne en quelque sorte… Synesius si tu nous entends ! Il y a un peu moins d’un siècle, en 1923, il eût fallu descendre à soixante-dix mètres de profondeur, deux ans plus tard, à vingt-cinq mètres ! en 1999 à cinq fois moins… L’île monte. Indéniablement. Visiblement. Et même elle remonte. Car, posée sur l’eau et non en-dessous, elle le fut déjà. L’épisode le plus fameux date de 1831. Au mois de Mai, accompagnée d’une forte odeur de soufre portée par le libeccio, surgie des flots en colère, Julia sortit de l’eau, nouvelle Aphrodite des temps modernes. Julia, c’est le nom que lui donnent les Français parce qu'ils appareillent en Juillet depuis Malte pour voir l’île prodigieuse, dont on n’est plus sûr de la date de naissance à l’air libre… entre Mai et Juillet 1831 ne serait-elle pas, selon certains, apparue-disparue ? il est sûr, en revanche, que nos amis les Anglais, qui ne sont jamais loin sur l’eau, plantent le drapeau à son modeste sommet, début Août. Jamais en reste non plus pour décider de l’anglicité d’un territoire déserté-isolé, quelle qu’en soit la taille. Le véritable mauvais goût fut quand même de la (re)baptiser Graham. Et pour Julia, de s’enfoncer à nouveau, en Décembre de la même année.

  La nouvelle guerre franco-anglaise ne dura pas cent ans. Elle dure encore ! Accompagnée comme il se doit des légitimes revendications italiennes, pour ne pas dire siciliennes, vaguement plus chatouilleuses ! D’autant qu’en 1930, soit 99 ans plus tard –la durée d’un bail emphytéotique- Antonio Fauri, humble pêcheur de Sciacca, affirme l’avoir vu ressortir quelques heures… Julia est facétieuse. Ferdinandea espiègle. Ainsi (re)nommée par les Italiens, l’île mystérieuse arbore, sans les montrer, pas moins de trois drapeaux, trois nationalités possibles, trois prétentions gouvernementales. Trois fois trop. Pour une terre (momentanément) invisible, un angolino en quelque sorte, planté dans les eaux trinacriennes, elle n’en est pas moins sous très haute surveillance. Encore une huitaine de mètres disent les spécialistes cette année, alors qu’en 2003, il ne lui en restait que cinq pour aquatir. Elle monte et redescend. Notre isoletta s’encanaille. A moins qu’elle ne subisse des aléas qui ne soient pas de son fait. Et qu’elle doive se soumettre à plus puissant qu’elle. Les géophysiciens et volcanologues italiens veillent au grain. On peut leur faire confiance. Une équipe en particulier suit les bulles et les colonnes de fumées sous-marines de la zone. Aussi, elle découvre en 2006, autant dire hier, l’existence inconnue à ce jour, d’un immense massif volcanique (30 km de long sur 25 de large, haut de 400 m environ). L’apparition ou la disparition de Julia dépend des tribulations de cette vaste structure qui lui infligent les convulsions et saccades de sa vie, essentiellement immergée, exceptionnellement émergée. **

Rendons grâce à l’équipe de  Giovanni Lanzafame . Qui a très officiellement nommé ce colossal  ensemble éruptif sous-marin, Empédocle !***

*Bruno Fuligni : L’île à éclipses. Nouvelle édition remise à jour 2017. Collection Biblis, CNRS éditions. Pour la modique somme de 8€ ! Petit livre alerte, vif, qui présente cependant un autre défaut que d'avoir tu les sources antiques, les trop longues citations de J.Verne

.**dès que Julia, mais quand ? repointe le bout de son nez, la guerre des fanions reprend de plus belle !

***passionnant documentaire Un volcan sous la mer. (Le nom d’Athanase d’Alexandrie y est cité pour avoir parlé dans sa correspondance de ce que les scientifiques, aujourd’hui, prennent pour des phénomènes volcaniques et telluriques sous-marins. Mais je n’ai pas ça en rayon !)

l'exaspérante question de l'origine

13 Septembre 2017 , Rédigé par pascale

        Qu’il s’agisse d’un mélange gazeux où apparaissent des acides aminés ou de toute autre hypothèse, la question reste, têtue, comment passe-t-on de l’inertie primordiale au premier organisme vivant, fût-il très simple. D’un tas de briques, dit Trinh Xuan Thuan*, on ne peut déduire, ni garantir, l’édification d’un (beau) château. Aussi, “nous ne savons pas exactement comment”, “vraisemblablement”, “voilà qui reste un mystère” : trois expressions qui caractérisent tout à la fois ce que nous savons et ce que nous ignorons.  

      L’immense découverte de Crick et Watson, connue du grand public sous les trois/six lettres d’ADN/ARN, permet de nombreuses explications, dont celle de l’évolution des espèces à coup de mutations ; la reproduction à l’identique, la réplication parfaite, n’autorisant ni différence, ni différenciation. Dans l’uniformité il ne se passe rien, le désordre est thaumaturge en biologie. L’erreur est Humaine, l’aléatoire est créatif, le hasard est fécond. Pas toujours, pas souvent, mais il suffit qu’il le soit quelques fois. Remarquons au passage, que l’intention, la téléologie, ne sont plus facteurs d’apparition des êtres vivants, notamment humains. Les chiffres de ce Hasard Essentiel** donnent le vertige : une seule cellule vivante contient plus de molécules qu’il n’y a d’humains sur la planète et chacun d’entre nous, hic et nunc, est le dernier, momentanément, d’une chaîne qui compte, au bas mot plus de 70 milliards d’ancêtres, à ce jour ! et ça n’est pas fini !

       De Lucy, 3,2 millions d’années, à tous les nouveau-nés d’aujourd’hui, même constitution biologique, et pourtant tout diffère, parce qu’aucun nouveau-nouveau-né n’a à refaire le parcours. Nous ne sommes pas australopithèques à la naissance, mais d’emblée jetés dans un monde où tout est déjà là, alors que rien ne le garantit au sens strict. Nulle hérédité des caractères acquis affirment les biologistes, ni évidemment des faits de culture que nous n’avons qu’en héritage précaire. Et pourtant, le nouveau-nouveau-né ne mettra que quelques mois, quelques années, pour être à niveau de ce que l’espèce a mis au point pendant  des millénaires depuis son surgissement… marcher, fabriquer, créer, parler… avec 350 grammes environ de cerveau, et quelque chose comme 150 grammes de plus un an plus tard. Un jour, l’espèce humaine a achevé son évolution biologique, à quelques aspects près, mais elle n’a jamais arrêté d’évoluer dans ses comportements, ses connaissances, ses savoirs, ses pratiques, ses rites et ses modes…. Chaque nouveau-nouvel-humain est déjà à hauteur de ce qu’il doit savoir, et enjambe, sans avoir eu à le parcourir, tout le chemin franchi par l’espèce, dont il est, pourtant,  le représentant à l’identique du point de vue de ses composantes biologiques, et bien que son cerveau soit, environ, deux fois plus volumineux que celui de son ancêtre Homo habilis, et son anatomie significativement différente. Aussi, tout nouveau nouveau-né n’a pas seulement réussi avec succès l’épopée individuelle initiée par la rencontre de deux cellules, qu’on pourrait croire advenue ex nihilo tant nous sommes pétris de l’idée que toute naissance est un commencement, mais a parcouru brillamment l’itinéraire phylogénétique, chaque fois recommencé. Démocrite ne disait-il pas que, de simples variations dans la composition, tout peut advenir.

       Pourtant, nulle génération, pour emprunter le vocabulaire de l’ancienne scolastique, ne se peut sans altération, voire disparition.  Naître, c’est advenir par “mélange et dissociation du mélange” dit Empédocle. Pour le philosophe, poète et physicien sicilien, tout ce qui est, ne vient pas d’un incréé. Quatre éléments, comme principes irréductibles, permettent, dans une subtile et complexe organisation, l’existence de toute diversité, laquelle n’échappe pas d’ailleurs à des associations imprévues, un hasard en quelque sorte, des mouvements de fortune. Comment alors, s’interroge un peu plus tard Aristote “d’une pluralité d’éléments proviendront les chairs, les os …?” **** Peut-être Aristote n’est-il pas assez poète, s’il ne peut concevoir qu’un corps composé est plus, est mieux, que l’ensemble de ce qui le compose. Qu’un mur, par exemple, est et n’est pas en même temps le tas de briques qui l’a rendu possible. Aristote, qui critique Empédocle pour qui il n’y a aucune autre cause à la génération (la naissance) et à la disparition que le double effet de la Discorde et de l’Harmonie, nous dirions aujourd’hui de l’ordre et du désordre, l’entropie ou l’absence d’entropie. Tout est semblable et tout change en même temps. Une fois encore, Aristote manquait-il d’un brin de lyrisme, de celui dont même nos biologistes moléculaires et nos paléontologues patentés ne sont pas dépourvus ?  et ne posera jamais la question dans les termes du  philosophe d’Agrigente, à qui les anciennes traditions  avaient appris que l’ordre succède logiquement et chronologiquement au désordre et que c’est à partir d’éléments éparpillés, de brisures du monde, de miettes égarées, que l’union se forme, le cosmos, comme Pythagore le premier appela la belle enveloppe organisée de l’univers ? Se souvenant des récits des poètes, Empédocle savait que dans la Sphère primordiale les divisions donnèrent naissance à des monstres, des géants, qui de haute lutte gagnèrent leur paix et leur viabilité. D’Empédocle ou d’Aristote, nos savants actuels préfèreraient, à n’en pas douter, l’explication du premier bien moins irrationnelle qu’il n’y paraît, pour qui toute diversité vient d’une même substance initiale, serait-elle  étoilée en quatre éléments primordiaux et incréés. Pour lui, l’homme ne vient pas au monde, il vient du monde. Quelle force dans cette conviction, qui comprend que création n’est pas la même chose qu’enfantement et que le nouveau-né-nouveau-venu n’est pas là ex nihilo,  ni comme individu, ni comme partie de l’univers, mais enfant de tout ce, et de tous ceux, qui l’a/ont précédé, tant sur le plan chronologique qu’ontologique, évidemment biologique. Nous naissons tous les uns des autres.

            Naître. Une rupture d’attention à l’ordre des choses. Il me plaît qu’un prix Nobel de Médecine et de Physiologie ait l’avant dernier mot : “Dans l’ontogenèse d’une protéine fonctionnelle, l’origine et la filiation de la biosphère entière se reflètent (c’est moi qui souligne) et la source ultime du projet que les êtres vivants représentent, poursuivent et accomplissent, se révèle dans ce message, dans ce texte précis, fidèle, mais  essentiellement indéchiffrable (id.) que constitue la structure primaire (…) tel est, justement, le sens le plus profond, pour nous, de ce message qui nous vient du fond des âges.” **** Ainsi en est-il à chaque naissance. Pas plus qu’un texte n’invente l’alphabet, la grammaire, la syntaxe qu’il va pourtant suivre, aucun texte n’est possible hors de ces structures antérieures. Avec elles, ou contre elles aussi, il va s’écrire sans bien savoir avant son achèvement ce qu’il sera. Avec elles, pour être compris dans l’ensemble de tout ce qui va lui donner du sens, et au-delà d’elles, pour créer du sens nouveau, de nouvelles significations, bousculant les règles sans pour autant les supprimer. Ainsi Bach connait-il à la perfection son solfège

et le poète ses conjugaisons… et pourtant la possibilité de la musique de l’un, celle du recueil de l’autre n’y sont pas contenues avant que d’être audible, lisible. Le texte, étymologiquement le tissu, la trame, d’une existence n’est pas plus donné d’avance que n’est écrite la symphonie, la sonate, la poésie de l’artiste. C’est à quelque chose de semblable que l’on peut comparer l’incroyable évènement d’un nouveau-nouvel-être….

*Trinh Xuan Thuan. Origines. La nostalgie des commencements. Folio ; ** magnifique expression de Jacques Monod ! et **** in Le Hasard et la Nécessité ; ***in De la génération et de la corruption

 

 

 

... suite du portrait de Charles

9 Septembre 2017 , Rédigé par pascale

Il fut quand même embastillé deux fois. Puis, sorti de France définitivement. Histoire banale du pouvoir de ceux qui n’aiment pas qu’on les chicane ou qu’on médise. Pourtant Charles de Saint-Evremond n’a rien d’un extrémiste, qu’on en juge : éduqué par les Jésuites -ce qui ne forme pas toujours des rebelles mais assurément de beaux esprits… limés et entraînés à la rigueur et la précision, l’acribie quoi !- il est au siège d’Arras, rejoint le Grand Condé, est à la bataille de Rocroi, pour ne donner que des noms qui,  un jour, ont traversé nos petites leçons d’histoire du XVIIème siècle, au point d’en avoir laissé une vague trace. Charles fréquente donc assidûment le beau monde de la noblesse et des états-majors où, à l’époque, on est assuré de se frotter à des parlers audacieux, arrogants, intrépides, ce que n’est pas exactement parlant notre bon monsieur, mais impertinent, oui, ironique aussi, ce qui le rend imprudent. Et c’est une lettre sur La Paix des Pyrénées qui signa sa chute. Précisément, les choses ne se déroulent pas dans la précipitation à laquelle ce rappel peut laisser croire. Précisément, l’affaire le confronte tant à Mazarin qu’à Colbert. Et précisément, elle fut induite et provoquée par des faits indirects. Donc, rien ici d’assez déterminant pour décider de ma fréquentation ininterrompue des œuvres de Saint-Evremond, encore qu’un esprit élégamment indocile n’est pas pour me déplaire.

Je ne sais plus qui a dit qu’il avait les yeux bleus, vifs et pleins de feu, une physionomie spirituelle, un souris malin. Comme quoi le choix des mots change le portrait ! Saint-Evremond était fort laid, et souffrait de la loupe, un stéatome bénin et indolore, fiché entre ses deux yeux et qui faisait disgracieux son visage, mais n’eut jamais aucun effet ni sur la vivacité de son esprit ni sur le rayonnement de ses propos. Ni sur l’affection et l’amitié que beaucoup portaient à cet honnête homme. [Jugez un peu, il fit entrer le Champagne à la Cour d’Angleterre ! ce qu’il me faudra bien narrer par le petit.] Même Voltaire -ce cabotin qu’il ne fait pas bon égratigner- se força littéralement, on peut dire s’obligea, se fendit, à reconnaître son amour de la liberté. Ça ne mange pas de pain !

Revenons à notre homme -pour le dire à la manière de Montaigne, dont j’ai déjà assuré à quel point Charles le normand l’avait en admiration*-  qui a lu Descartes, connaît Hobbes et Spinoza, a rencontré et célèbre le génie de Gassendi, ** voilà pour ses contemporains les plus illustres. Du dernier, il apprend son Epicure, comprenant qu’il n’y a aucune sagesse à se livrer aux excès, ni à l’austérité qui est aussi un excès. La politesse, la galanterie pour tout guide de bonne conduite, voire de morale, car il y a une différence entre être voluptueux et être sensuel. Dans le premier cas, on fait effort (oui) pour garder une justesse (…) qui n’est pas connue de tout le monde. Eloigner de soi l’ennui, le chagrin, proposition antinomique à celle de Pascal, parce que le spectacle du monde, en général et en particulier, n’est pas vraiment supportable et qu’il vaut mieux se divertir, pratiquer l’usage modéré et calculé de plaisirs simples. L’hédonisme se mesure à l’eudémonisme qu’il induit et non à l’étourdissement qu’il produit. Lecture fine et exégétique d’Epicure, on ne le dira jamais assez.

Qui s’attèlerait à la confection d’un spicilège sur la question de la douceur comme concept philosophique***, devrait faire la part belle aux textes de Saint-Evremond, mais surtout les compléter d’analyses montrant qu’il ne s’agit point là d’un mot à tout faire, d’un fourre-tout, mais d’une véritable proposition éthique. Sa signature. A ne pas confondre avec l’insipide bienveillance qui a cours de nos jours, à tout propos et même hors de propos, une manière de décider a priori qu’il n’y aura rien à redire, et que tout est, in fine acceptable, au nom de rien, et interdire ainsi à ceux que l’on ondoie de bienveillance, tout dépassement de soi. Au contraire, Saint-Evremond manie la raillerie, la moquerie, n’est pas tendre avec ceux qu’il chahute, rudoie les médiocres, les envieux, les dévots et les dévotes. Irrésistible, pas un mot de trop, cette phrase extraite de Sur les précieuses, un texte écrit en 1656, donc avant sa disgrâce et son exil. Il ne changera jamais de ton. Sarcastique et pondéré. Ce n’est pas si facile. C’est aussi une écriture. On ne peut être si drôle et fin sans tenir ses mots et ses phrases en bride. Et peser ses effets au trébuchet de l’élégance : Si vous voulez savoir en quoi les précieuses font consister leur plus grand mérite, je vous dirai que c’est à aimer tendrement leurs amants sans jouissance, et à jouir solidement de leurs maris avec aversion.

 

*ibid. archives 30 Août ; **contemporain mais mort en 1655 ; ***je ne connais, sur la question, que l’admirable travail (qui n’est pas une anthologie) de Madame de Romilly, elle ne concerne que –excusez du peu-  La douceur dans la pensée grecque, travail philologique très pointu. (1979)

Le bon air latin*

6 Septembre 2017 , Rédigé par pascale

 

(authentique lettre d’anniversaire, rédigée pour fêter une Doucette qui venait d’avoir… 1 an !)

Saturni Dies, Maius, XXIII

Doucette,

Il y a un an, le monde entier se réjouissait de ta venue. Habemus filiam, dicunt. Gaudeamus !  Aujourd’hui c’est latin pour tout le monde, puisque quelques imbéciles qui décrètent du sort de tous, ont trouvé l’idée innovante de le supprimer**. Reductio ad absurdum ! sapere aude ! Doucette, sur ce point il faut désobéir.

Quel rapport -se disent et s’inquiètent déjà tes parents-  avec ce jour glorieux de l’anniversaire de ta naissance…. Tout, mais tout, bien sûr. Je n’allais quand même pas faire comme le vulgum pecus alors que les piliers de la connaissance sont en train de vaciller. Ergo, j’eus l’envie, sitôt le pied par terre, de te célébrer en des mots si inattendus que, dans quelques années, je l’espère, tu en seras encore tout ébaubie. Et parce que verba volant, scripta manent, les voici inscrits dans le marbre de la postérité, qui s'appelle de nos jours, écran, nihil obstat. Finalement et, nolens volens, ou peut-être mutatis mutandis, Cicéron lui-même n’y verrait rien à redire, et murmurerait dans sa toge, nec plus ultra !

Quæ cum ita  sint, Doucette, perge quo cœpisti…. A quoi j’ajouterais bien, Urbi et Orbi, et, nunc reges, intelligite... erudimini, qui judicatis terram, mais là, peut-être que tes parents vont trouver que je pousse un peu…. Revenons à nos affaires. Il ne faut point trop n’en faire. In medio stat virtus ! Gloups !!! pas pu men empêcher.

Pour fêter au mieux ce jour de gloire, j’espère que tes parents lèvent, lèveront, ont levé déjà le coude. In vino veritas. Et que tu as soufflé la  bougie, mangé le gâteau, post prandium, of course ! Mais comment peut-on dire  chocolat dans une langue qui ignorait la fève bienfaitrice ? Nescio.

Puisque les meilleures choses ont, paraît-il, une fin (sauf le gâteau au chocolat, qu’on reprendrait bien ad infinitum sans aller ad nauseam) revenons,  in concreto, à l’objet du jour. Trois cent soixante-cinq  levers du soleil pour toi seule, déjà ! Personne nen revient encore. C’était Fiat lux tout le long du jour, ce jour-là, et depuis, tous les jours… Nihil addendum !

C’est pourquoi je te fais d’énormes bisous, Doucette ! -alors là, tu vois, il n’y a pas d’équivalent, ce qui montre bien que tu es unique- bisous qu’il faut partager avec ton Pater familias et ton alma Mater.

Qu’ils te protègent de l’ignorance, mère de tous les vices. Fassent de toi une belle personne, c’est en très bonne voie. Mens sana in corpore sano !

Vale ! disaient-ils, achevant leurs missives. Ce qui peut se traduire, cum grano salis : d’énormes bises à tous !

Pascale, qui s’est quand même un peu amusée….

*titre emprunté à l’ouvrage collectif édité chez Fayard, par l’Association le Latin dans les littératures européennes. (2016) ; **nous sommes en pleine ‘réforme’ des collèges….

 

le revolverlaine

3 Septembre 2017 , Rédigé par pascale

Le revolver fabriqué par Monsieur Le Faucheux, le si bien nommé armurier français, a parlé. Mais n’a fait taire personne. Surtout pas les absents. Ils sont deux dans cette affaire, où les chiffres l’ont momentanément emporté sur les lettres. Qu’on en juge : Monsieur Montigny qui tenait armurerie à Bruxelles, ne se savait pas appelé aux six coups de l’histoire. Comment l’aurait-il su ? L’histoire ne se retourne pas et elle tire un seul coup. Ou plutôt deux, à 14 heures. Un jour de très grande chaleur. En Juillet, le 10.

Personne n’a préservé la scène de crime. Il ne fut relevé ni empreinte, ni indice. La victime, Arthur, 19 ans, fut mené à l'hôpital par son assassineur, Paul, de 10 ans plus âgé, accompagné de sa mère. Il avait une balle au poignet gauche, il aurait pu avoir deux trous rouges au côté droit.

Voilà, à quelque chose près. Car il n’y eut aucun témoin. Et l’on doit juste s’en remettre aux déclarations formulées un peu plus tard, devant la maréchaussée. Paul V. ayant eu à nouveau une attitude menaçante, Arthur R. interpella un agent et tout le monde se retrouva au poste. L’enquête put commencer. Et mettre l’accent sur le révolver. Les gens d’armes ne sont pas des poètes : il leur faut, le nom et l’adresse du magasin – Montigny, 11, galerie de la Reine-, le prix d’achat -23Francs-, le modèle –un Le Faucheux, 7 millimètres à six coups, comme on vient de vous le dire. D’ailleurs vous pouvez voir par vous-mêmes….

Deux ans ferme. Pour deux balles. Dont une. Confiscation de la pétoire. Numéro de série 14096. Fin de l’histoire. C’était en 1873. A Bruxelles.

Mais sans compter sur l’immense pouvoir dont les objets inanimés sont capables. Et un rigolo ne peut demeurer silencieux trop longtemps. Et du bruit, il y en fit. On va résumer en quelques chiffres, car l’essentiel est ailleurs : l’armurerie fut vendue en 1952 à Monsieur Chaudron, et son pistolet-Le-Faucheux-six-coups avec, rendu depuis longtemps par les enquêteurs et soigneusement rangé dans un coffre-fort. Soigneusement oublié dans les sinuosités de la petite histoire,  il fut revendu. Et par d’autres tours et détours revendu encore. Et  là les chiffres reviennent. Avec le flingue. En Novembre 2016, 434 500€ (frais inclus) pour ce calibre très courant. Une arme de poing qui, une fois pressée la détente, après engagement d’une balle dans la chambre fit passer une

scène de la vie conjugale de simple fait divers au temps des Assassins.

Et les chiffres tournaient, tournaient comme chevaux de bois… Est-ce là la perfection des générosités vulgaires ?

Mais il y a une arme bien meilleure qui fait mouche à tous les coups, les mots chargés de leur sens. Qui ne mentent jamais. Et nous tiennent en joue. Aussi un revolver, avec ou sans accent, revient toujours de loin et sur les lieux de son crime. Celui qui manqua volontairement Arthur n’a cessé de tourner, comme son sens originel le rappelle obstinément. Et même s’arrêta un jour pour dire qu’au tournant de la vie, on feuillette et déroule les choses. Qui ne sont pas forcément des objets. Mais qu’un objet peut représenter. C’est une synecdoque. Le revolver de Verlaine, si malmené en Salle des ventes l’hiver dernier, a tant fait tourner la tête aux oublieux pourvus, mais pas tourner la page aux autres.

L’autre c’est le rimbaldien de toujours qui d’un coup de feu, d’un coup de foudre, fit une métamorphose, et d’un revolver un objet d’amour. Pour avoir manqué avec autant d’application et d’acharnement une cible si offerte, si proche, si facile, il fallut le vouloir, que cela fût déterminé ou non… il y a tant de façons d’appeler à l’échec de ce qu’on croit avoir prémédité et que l’on refuse pourtant de toutes ses forces obscures. Ou obscurcies. Verlaine a délibérément raté son coup. Et plutôt deux fois qu’une. Il n’atteint qu’un poignet, ce n’est pas vital. Sauf pour un poète. Mais c’est le gauche et le poète est droitier ! Ecoutant avec grande attention l’admirable démonstration d’Alain Borer* je pensais un instant –j’espère qu’il ne m’en voudra pas-  à Magritte.  Le peintre du ceci n’est pas… Le revolver qui fit se dé-tourner tant de têtes et se re-tourner tant d’amateurs d’anecdotes, le revolver de Verlaine n’est pas une arme. L’année précédant ce fol aveu d’amour blessée**, Rimbaud écrivait : Fi de mes peines. /Je veux que l’été dramatique/Me lie à son char de fortune. Lui aussi en quelque sorte, tenait le pistolet qui, d’un seul coup, aurait pu l’anéantir. Deux ne suffirent pas. Merci pour cette lecture lumineuse.

*intervenu dans l’émission ‘Au fil des enchères’ sur Arte le 27 Août.

** évidemment le féminin est une révérence.

le philosophe normand

30 Août 2017 , Rédigé par pascale

Et gentilhomme. Ce qui écarte d’emblée le portrait d’un contemporain, si le doute avait éraflé les mots…

Si m’en croyez et me faites l’honneur de me suivre, je vous mène en terre de brouillards, de chemins creux et grasses glèbes, là où le bocage enclot de petites surfaces et les nuages bas et gris achèvent d’enclaver un paysage toujours alors à portée de main mais pénétrable, brumailles, crachins, frimas, autant de déclinaisons effilochées de vapeurs et de gouttes. L’humidité mange les troncs et les feuilles, les branches esquissent des abrégés de formes, des ossatures noircies par les eaux engorgées dans leurs fibres. Il en est toujours ainsi de nos jours.

Aussi, quand l’ire royale, très ombrageuse à l’égard des paroles affranchies, exige par la voix de Mazarin, que Charles Le Marquetel  quitte la France, on veut bien croire qu’arrivant en Angleterre après un court séjour en Hollande, ce n’est pas le climat qui lui fit misère. Le Marquetel de Saint-Denis, pour être précis.

Du village de Saint-Denis-le-Gast (aujourd’hui département de la Manche) celui de son enfance normande, où le domaine familial à l’abandon existait encore il y a peu, je peux en attester. Monsieur de Saint-Evremond (Charles Le Marquetel) en était le seigneur. XVIIème siècle.

Pendant plusieurs années j’ai cortégé Saint-Evremond. Lu et relu et décortiqué et désossé tous ses textes, correspondance comprise. Soit on l’avait oublié, soit il était de bon ton de le déprécier, pas assez philosophe pour les uns, trop peu rigoureux pour les autres. C’est tout pareil. Pourtant notre homme a de quoi plaire. Lecteur affamé de Montaigne, et très bon lecteur au risque a posteriori du mimétisme d’écriture, admirateur insatiable de Corneille, correspondant attentif et fidèle ami de la belle mélomane musicienne et femme de Lettres Ninon de Lenclos,

amoureux transis dans la froideur londonienne d’Hortense Mancini (duchesse de Mazarin, nièce du Cardinal) contempteur infatigable de la mode des jeux   auxquels on se livrait sans compter dans le salon de la dame et de sa sœur la duchesse de Bouillon, mais sans lui. Il faut le lire décrivant la fureur de la bassette qui ôte à sa douce la raison pure et tranquille.  Révérant les vrais héros, capables de passions hors du commun, les seules qui vaillent à ses yeux, Alexandre, Hannibal, Condé –sous la bannière duquel il combattit- pour lequel il écrit un Eloge de Monsieur le Prince admirable, comme le reste. On comprend à ses mots, à ses affirmations, qu’il connaît bien  son Machiavel. Il y a des formulations qui ne trompent pas. Il a lu et relu le Don Quichotte de Cervantès. Les grands anciens. Ecrit par exemple un Jugement sur Sénèque, Plutarque et Pétrone. Mais surtout, il a compris la portée véritable des propos d’Epicure. C’est une rareté. Rédige un Sur la morale d’Epicure et revendique l’indolence et la volupté termes qui mènent droit au contresens si l’on en ignore les étymologies, faute que Saint-Evremond qui lisait latin ne pouvait commettre, ni dans laquelle il ne pouvait se commettre. Il est commentateur très exigeant. Et fin lecteur.

La question de la vieillesse, ou plutôt du vieillir, il s’en saisit comme peu le font. Charles de Saint-Evremond parle d’expérience, sa vie a couvert le siècle.

Né en  Janvier 1614, il mourut en Septembre 1703 à Londres où il est enterré. A l’abbaye de Westminster. Pas moins. Il faut dire (ce qui fera l’objet d’autres billets, maintenant que j’ai vaincu ma résistance à le retrouver, je ne vais plus le lâcher) qu’il avait décliné depuis plusieurs années l’invitation officielle de revenir en terre de France qu’il avait quittée des décennies plus tôt, sans jamais y retourner. Aussi, sa vie londonienne mérite qu’on en reparle. Une vie à la cour sans être tout à fait vie de cour. C’est toute la subtilité de cet homme, qu’on accuse (certains) de nos jours d’euphuisme, d’affectation, de préciosité ; c’est l’avoir fort mal lu,  être tombé dans le piège des écritures dorénavant infréquentées, étrangères dans leur propre maison parce que redevables de la période latine, son rythme et son équilibre jamais donnés d’avance, qui se découvre en toute fin de formulation, et même -cela m’a toujours frappée dans sa ressemblance féconde avec l’écriture de Montaigne-  constitue son sens en s’écrivant. Montaigne, dit Saint-Evremond, fait partie de ceux qui se sont établis comme un droit de me plaire toute ma vie.

Pertinence et impertinence du titre d’une thèse devenue incontournable, comme j’aurais préféré ne pas dire : Le libertinage érudit (René Pintard, 1943)* dans laquelle Saint-Evremond n’a pas une place de choix. Mais les deux termes, qui feront presque oxymore au siècle suivant, et totalement de nos jours, désignent la capacité de s’affranchir par le/les savoirs et le raisonnement,  ce en quoi son contemporain Descartes, que notre Normand n’aimait pas trop, cochait pourtant et étonnamment la plupart des cases, dont celle de se fier à soi avant de s’en remettre aux autres… Je résume évidemment, et René et Charles. Juste pour échantillon de son ironie mordante, calme et tranquille, une manière bien à lui de dire tout ce qu’il se doit et rien d’autre que ce qu’il faut :    La maxime de Monsieur le Cardinal **est que le Ministre doit estre moins à l’Estat, que l’Estat au Ministre : et dans cette pensée, pour peu que Dieu luy donne de jours, il va faire son bien propre de celui de tout le royaume. in Œuvres en prose tome I : Lettre sur la Paix p. 134 ***

*même si, depuis et enfin, les choses ont vraiment bien changé et Saint-Evremond fait l’objet de travaux universitaires de haut vol, c’est à R.Pintard que l’on doit ce premier travail fondateur sur cet aspect du XVIIème siècle inconnu des classes terminales….

**remplacer par tout nom à votre convenance.

***les Œuvres en prose, et les Lettres (6volumes) sont éditées chez Didier, Paris. Les Opéra, Genève, Droz La Comédie des académistes, Paris, Nizet.

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