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Florilégères

4 Juin 2022 , Rédigé par pascale

 

 

 

 

Pour les natifs de Juin, avec & autour d’eux ceux qui leur sont chers

Broquille du lundi

30 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

En cet avant-dernier matin de Mai, il y a dans mon panier, Spinoza ;  le jasmin fidèle ; quelque mot perdu retrouvé ; une fâcherie comme je les aime ; des conjugaisons impossibles, curieuses et éteintes ; un nouvel exercice de style tout en monosyllabes ; un autre exclusivement en mots composés ; un autre encore tout d’ambivalence lexicale ; que je suis bibliophage plus que bibliophile, sinon par exceptions plurielles ; pourquoi j’aime la peinture métaphysique de Chirico, je ne suis pas la seule, mais nous ne sommes pas si nombreux ; qu’il existe un verbe inconnu pour parler de la pousse des premières plumes des oiseaux, on dit qu’elles druisent, aussi légères que flioques ou que fouailles qui volent au vent, telles des petites et brisées branches, que branchettes ne dit pas si bien, parce que tombées dans les étrequillons, les herbes sèches du champ d’à côté, tombées et non étreulées, ni même étrallées, qui n’appartiennent qu’à la chute dont on se gausse, celle d’un horsain, par exemple, alors qu’un oiseau aux plumes tant hérissées qu’il en paraît ou malade ou triste est hubi, adjectif qui lui est exclusivement réservé ; il reste encore de la place dans ma cloyère ce matin, partie de rien, un mot, suivi de deux, sans intention, qui en appellent et attirent d’autres et se déroulent et s’étendent et se déploient, et  contredisent mon envie de battre le Job après l’essentiel : saluer le jasmin au parfum croulé jusques à terre. 

Toujours en Juin, même s’il éclot parfois en Mai, il piquette des saccages de pointes blanches pour persévérer dans son être aurait dit Spinoza si seulement il l’avait vu et senti comme moi, et scruté dans le silence mystique de sa substance, dont j’ai du mal à penser, parce que j’aimerais tant croire le contraire, qu’elle n’est pas cause de soi mais en soi et conçu par soi – et un peu par moi, faisant pleuvoir chaque jour sans pluie, les quelques atomes d’eau dont il a besoin pour exister et poudroyer des arcs-en-ciel au creux de chaque feuille. Il est attesté que Spinoza ne connaît pas mon jasmin, ni le jasmin en général, peut-être – il vivait pourtant dans un pays tout de fleurs vêtu – mais on sait, de source sûre que le cachet de cire par lequel il fermait ses lettres de correspondance privée, représentait une rose. Cinq pétales, deux feuilles et épines, plusieurs et longues. C'était fort commun nous dit-on* et dans une intention très précise : écrire, ou même parler, sub rosa, suppose et impose le secret et signifie donc, sans divulgation**. Quant à caute, dans la partie basse du cachet, les latinistes soufflent aux autres qu’il signifie avec prudence. On se demande cependant si, par ces cinq lettres – tiens ? comme les cinq pétales de la rose qui scelle en cire pour faire cachette – Spinoza dit qu’il écrit prudemment ou qu’il veut être lu prudemment ou qu’il faut agir prudemment. Quel verbe sous-entendu – pratique latine courante – supporte la meilleure décision herméneutique, la plus spinoziste ? Sans oublier que la brachylogie – déjà au temps de Spinoza – exige brièveté et même un certain mystère, une ambiguïté, parfois une énigme. Si le latin est ici impeccable – caute / avec prudence, on ne peut pas faire moins – le français ressent quelque chose dans l’inachevé, probablement volontaire. Cinq lettres qui se lisent et s’entendent dans ce qu’elles ne disent pas plutôt que dans ce qu’on croit y lire, qu’on prendrait bien – par paresse et passivité de lecteur moderne – pour une phrase à elles seules, une formation syntagmatique parfaite en son économie maximale, ce qu’on appelle aussi un lexème.  Las ! c’est peut-être le contraire – si l’on peut toutefois le dire ainsi, il n’y a pas de contraire à un syntagme, ni à un lexème, autre qu’une absence de syntagme ou de lexème : de la prudence à la discrétion l'obligation s'impose entre lecteurs avertis, surtout si l’on est correspondant de Spinoza – dont l’écriture est toute spinosa, épineuse – n’en déplaise à ceux qui prétendent le contraire. La rose de cire est à elle-même sa propre signification ; ses épines, plus nombreuses ici que ses pétales, invitent à la première prudence, qui ne serait pas de censure philosophique – encore que Spinoza fût banni de sa communauté, on le sait – mais de difficulté heuristique. Il y a bien de quoi s’égratigner aux piquants mais se piquer aussi aux beautés des raisonnements du philosophe.

Cet avant-dernier matin de Mai, je me voyais vrédot – bouchon tombé dans le fond d’un tonneau – buette-si-bouit – propre à rien, tout au plus à regarder l’eau bouillir – je me retrouve en bas de page avec deux envies furieuses et parfaitement compatibles : retourner lire mon jasmin en respirant Spinoza.

 

* Jean-Claude Milner in Le sage trompeur – Verdier – 2013. ** employé encore – ou il y a peu – par les services secrets anglais, me dit-on, mais chut !

L’illusion d’être soi ou le bonheur mal-heureux.

24 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

 « Pourquoi le sujet s’aliène-t-il d’autant plus qu’il s’affirme plus comme moi ? »Lacan, in Les écrits techniques de Freud. (février 1954) 

 

Selon l’opinion commune qui aime relayer péremptoirement des généralités qu’elle prend pour des vérités attestées, il serait important de bien se connaître, de savoir ce que l’on veut, en d’autres termes d’avoir conscience de ce que l’on est. Gages d’équilibre, de plénitude, de vie heureuse et harmonieuse, ces formulations comme autant de vœux pieux font les choux gras des conseillers en tout genre, guides de vie et de carrières, qui opèrent le raccourci affligeant suivant : la conscience de ce que l’on est, le trop fameux « être soi-même » rendrait heureux, et supposant que la connaissance de soi est une hypothèse plausible et bien que l’expression ne soit jamais employée,  estiment pouvoir mener à l’autonomie du moi dans le même temps qu’au bonheur. C’est, évidemment, une erreur  grossière puisque la conscience de soi ne prend aucune option sur ce qu’elle pourrait découvrir et  la logique qui l’unirait au bonheur n’est ni garantie, ni établie, ni fondée, nous sommes aussi le « siège des illusions »  et « le lieu de nos passions », autrement dit, le centre et le périmètre de notre propre méconnaissance. A l’inverse et avant d’établir tout lien ou toute forme de nécessité entre conscience et bonheur, entre réflexion – étymologiquement, retour à/en soi – et eudémonisme, pourrions-nous établir que l’ignorance (nous) rendrait (plus) malheureux ? C’est une autre opinion tout aussi généralement répandue – les opinions ont ceci de fascinant qu’elles ne se font pas concurrence, mais s’entassent – : il vaut mieux ne pas trop savoir, ne pas tout savoir de soi, on évitera ainsi déception, désillusion, le bonheur a quelque chose à voir avec l’ignorance, l’indifférence. En quoi, cette autre logique, si paradoxale, serait-elle aussi l’assurance d’être heureux ? Comment se ferait-il, comme unique être vivant doué de pensée et de conscience réfléchie, quand il l’exerce sur lui-même et non plus le monde extérieur, l’homme y perdrait des chances de satisfaction ? Et, si nous déroulons l’hypothèse de la réduction de la conscience au seul usage du monde et des renseignements extérieurs, en quoi nous rendrait-elle plus ou mieux accompli que si nous la tournions au-dedans de nous ?

L’erreur de raisonnement est confortable, mais n’en reste pas moins une erreur de raisonnement : je ne peux pas ne pas savoir ce que je suis et savoir que j’en suis heureux. C’est une illusion, un sauf-conduit dangereux, car une réflexion eudémoniste ne peut faire l’économie de la conscience réfléchie, laquelle n’est pas une attention introspective. Là aussi, le risque est grand de se tromper de sujet d’étude en interrogeant, plutôt que soi-même, les conditions auxquelles on voudrait le bonheur, car elles constituent souvent la liste contingente et variable de nos désirs et envies, susceptible d’être remise en cause selon les circonstances. Nous touchons là un point sensible, bien connu du travail philosophique : quelles valeur, vertu, validité accorder à l’altérable, au changeant, au mobile, à l’inconstant, à l’instable ? Il est remarquable, par exemple, qu’à aucun moment de ses textes, Descartes n’indexe une interrogation eudémoniste à l’établissement de la conscience de soi – qui est, qui n’est que, la certitude d’être par essence un être pensant, non de manière détachée de soi, non en un sens défectif, mais dans la coïncidence parfaite entre Cogito et Sum, laquelle ne se peut hors d’un Ego cogitans dans les limites et par les moyens de la Raison. Cette connaissance métaphysique n’ignore pas les manifestations irrationnelles, obscures, mystérieuses de nous en nous, mais elle prend la décision intellectuelle, philosophique, de les exclure de la conduite du raisonnement.

Malgré tout, si nous expérimentons sans cesse notre résistance obstinée à découpler recherche du bonheur et connaissance de soi, c’est pour ne pas analyser, ni simplement remarquer, l’indistinction que nous maintenons entre ce que nous sommes et ce que nous voulons être puisque nous supposons – nous croyons – qu’il suffit de réaliser ce que nous désirons pour être heureux. Nous estimons qu’une satisfaction hédoniste est gage de vie heureuse, alors que nous avons seulement déplacé notre capacité à savoir, à connaître, à réfléchir, sur l’objet – au sens de la philosophie – que nous convoitons et non plus sur nous-mêmes. Aussi, nous poursuivons sans fin la recherche de ce qui nous satisfait momentanément, qui change sans cesse et cause ainsi en nous les plus grands troubles. Épicure l’a pourtant montré finement depuis plus de deux millénaires, et nous nous entêtons dans le contre-sens : le rapport entre satisfaction des plaisirs et bonheur est contradictoire, accéder à ses désirs rend malheureux, nécessairement. Ne pas avoir conscience de quoi/qui nous dépendons, ce qui nous rend serviles, soumis, déférents, voire courtisans, nous empêche de nous suffire à nous-mêmes. Et, vouloir peu est parfois déjà trop, si ce peu n’est ni raisonnable, ni constant. L’insatisfaction réitérée, le manque après avoir beaucoup désiré, le fait d’être joué par des forces étrangères, autant de conditions qui empêchent d’être heureux, chaque fois, on succombe au déséquilibre entre désirs et bonheur. Lacan ne dit-il pas quelque part que la croyance dans le moi est devenue une « folie », avec elle l’affirmation impérative de l’autorité de ses propres désirs ou l’insupportable formule « Je suis comme ça » qui se veut au sommet de la lucidité et n’est qu’au summum de l’impuissance captive. Le Sage, dit Épicure, ne l’est qu’en connaissant ce qu’il désire pour y mieux renoncer, et ainsi, être heureux. Le désir est par nature insatisfait et/ou insatisfaisant.

Les pièges sont là et notre réflexion, serait-elle toujours à l’affût, est faillible, c’est même le signe de notre grandeur affirme Pascal avec une audace intellectuelle dont nous avons, assurément, perdu et le goût et la pratique. D’Épicure, en revanche, le goût est devenu engouement, ce qui arrive quand on use des noms sans jamais avoir pénétré les écrits. Et de décréter se revendiquer épicurien et/ou hédoniste : contre-pied, contre-sens, incompatibilité crasse, contradiction totale, antithèse insurmontable, entremêlés à plusieurs niveaux. D’abord dans l’ignorance de ce qui fonde la philosophie d’Épicure, la physique matérialiste atomistique directement empruntée à Démocrite son grand prédécesseur : c’est parce que le réel dans toutes ses manifestations, y compris les moins visibles ou contestables sur ce terrain – nos sens, nos sensations, par exemple et pour aller vite – se compose d’éléments minuscules, de particules de matière, qui se réorganisent à la disparition de tout corps vivant, que la souffrance n’est pas une option de vie, ni l’angoisse une option de pensée,  puisqu’elles nous asservissent à ce qui ne dépend pas de nous,  à savoir un défilement du cosmos hors toute transcendance ; c’est parce que le plaisir est un leurre sitôt le désir satisfait, nouveau désir devenu ; que l’hédonisme est une réflexion rationnelle au service de l’eudémonisme ou le bonheur d’avoir renoncé à l’insatisfaction chronique et douloureuse de ses appétits. Ni de la mort à venir, ni du non-être précédant la vie, nous ne savons et ne saurons jamais quelque chose, nous n’y étions pas vivants, seule condition pour la connaissance. Nous n’existons donc qu’entre ces deux néants, desquels la métempsychose elle-même ne saurait nous donner la moindre idée, puisque nous ne serons plus jamais ce que nous avons déjà été. Si l’hédonisme épicurien a un sens, alors il pourrait se ramener à cette formule : seul le désir de ne pas subir le trouble de l’insatisfaction peut être satisfait en éloignant de soi tout désir du dispensable. Sachons y consacrer notre existence, en conséquence, nous bien connaître dans notre rapport à nous-même, aux autres, au monde (aux dieux ajoute Épicure, qui ne font que figuration sans pouvoir) et nous serons heureux. L’hédonisme bien compris est le contraire de l’hédonisme. Être épicurien est une tension ascétique permanente vers un eudémonisme débarrassé de toute illusion désirante, sur soi-même, sur les autres, sur le monde.

Je crois bien que l’idée de ces lignes – où l’on reconnaîtra pour les avoir déjà exprimées, mes obsessions terminologiques, philosophiques, sémantiques, d’acribies textuelles provenues de lecture entêtées de première main – m’est venue pour avoir lu, récemment, sur l’étiquette d’une bouteille de vin L’Épicurien ; comme on le voit d’ailleurs et ailleurs d’enseigne de restaurants ; ou l’entend à tout vat, lorsqu’un agité fait savoir à la cantonade qu’il est satisfait (jusqu’à la prochaine fois). Je me demande toujours 1) s’il mesure que l’insatisfaction vient, à cet instant, de se présenter à lui ; 2) s’il croit toucher là au bonheur, il ne vient que de faire une place à un nouveau manque ; 3) qu’il ne connaît sa dépendance ni à ses faiblesses, ni aux tentations ; 4) que cet hédonisme revendiqué est une hérésie dont je ne me remettrai jamais. En conséquence, que je suis, dans ce cas, bien peu épicurienne moi-même (évidemment pas du tout stoïcienne, mais c’est une autre histoire) non pour ne pas avoir adopté de tels comportements d’excès, mais avant tout, pour qu’ils aient sur moi un effet anataraxique.

Le monde du silence n’est pas le silence du monde.

18 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

Les deux, derrière moi, arrivés avant moi, parlaient fort et d’un unique sujet en déclinaison de puissance, couleur, consommation, prix et performances, pannes et réparations — la voiture — qui mérite bien son article singulier, devenue à ce point théorique, axiomatique, idéale qu’elle tangentait le doctrinal. Or, le doctrinal mérite un traitement capital, une transcendance qui s’ignore, un destin aristotélicien pré-mouliné par Platon : toutes les voitures réelles, empiriques, concrètes, pour image amoindrie, pâlie, effacée, imparfaite et approximative de La Voiture absolue, son être, son essence ! Les deux papotiers ignoraient qu’ils auraient pu, et dû, aller aussi loin. Aussi, ils finirent par se taire, et leur verre.

Le silence n’eut pas le temps de se faire entendre. Il n’a que des ennemis, il lui faut fuir, disparaître, devenir invisible, oui, oui, c’est le mot, imperceptible, insaisissable, il pourrait déranger s’il s’installait partout, toujours. Aussi, tel un carrousel infernal qui tourne, tourne dans une version girotapis, les jacasseries d’à côté ont tôt fait de rattraper mon ouïe que j’ai délicate et sensible, susceptible aux accents aigus, pointus, aciculaires si l’on préfère. Mille clous, fers, becs, pics me traversent. Eux sont touristes, totalement et tout à fait touristes, qui font avec détours tous les tours toujours. Ils sont touristes vous dis-je, ce qui signifie : quels que soient le lieu, le jour, le méridien, le parallèle, la distance des pôles et de l’équateur, la saison et le temps, la monnaie locale, ils cherchent et trouvent tout ce qu’ils ignoraient deux minutes plus tôt, chacun le nez collé au fond de sa main qui tient un téléphone dégueulant d’indications, de fiches, de dossiers, de documents, renseignements, avis, tuyaux et autres informations ; il suffit non point d’être le premier à avoir trouvé n’importe quoi, mais d’être celui dont le n’importe quoi sera clamé plus haut que les autres. Ainsi, les légendes et traditions de la ville où je réside et, bien sûr, des alentours. Touristes ils sont vous dis-je, c’est un état, une distinction, une spécificité. Mais pourquoi parlent-ils si fort ? Quelques centimètres – une vingtaine – les séparent les uns des autres. Pourquoi si fort parlent-ils ?

         Peut-être pour rivaliser avec des parasites et supplémentaires chambards et autre ramdams venus du Café d’en face qui annonce par haut-parleur quelle commande est prête à porter à quel consommateur ; lequel sera dûment ravitaillé dès que le serveur aura associé le prénom jailli du micro au numéro de la table concernée. Ce doit être une nouvelleté, une nouvelle nouveauté que de laisser son prénom au garçon de café pour être approvisionné. Je ne peux m’empêcher de relire in petto l’immortelle page de Sartre … qui est à la leçon de philosophie existentialiste ce que rosa, rosa, rosam est à la première déclinaison du latin. Rien d’étonnant alors, qu’à ce moment-là mes yeux rattrapent mes oreilles déjà détournées par des écoliers en paquets, je veux dire, en groupes, en grappes, pré-petits-vieux voûtés sous le poids universel et conjoint de leurs sacs à dos et de leurs mauvaises vannes.

         Deux Anglais très britishs – elle et lui – tentaient de calmer une appréhension monarchique – ainsi je qualifie leur inquiétude toute de retenue manifeste, puisque je l’aperçus et même la perçus – pour avoir osé commander une boisson jamais goûtée d’eux à ce jour, nous parlons d’un café glacé. Il faut dire que le préposé au service leur avait suggéré délicatement cette audace toute française, et que, me mêlant de ce qui ne me regardait pas mais que j’entendais trop, je levais un pouce approbateur et le sourire idoine qui dans mon langage intérieur signifiait beaucoup — ne vous inquiétez pas, tout est sous contrôle, le café français est italien en vérité et les glaçons dont on le gave, ce n’est pas la mer à boire ; voilà une expérience sartrienne pour le moins, ce serait même le bon moment pour relire votre presque concitoyen Hume à propos des émotions etc. etc. — et dans le leur, se ramenait à O.K. Et je revins au livre qui béait devant moi, béquillé par un crayon à mine de graphite, sans lequel – mais les marque-pages et les surligneurs – je ne sais plus lire avec mon cerveau et me contente de suivre les mots des yeux. Car au milieu de ce boulevari ordinaire, je lis. C’est même un test, un pari pascalien que je gagne chaque fois, une preuve toujours obtenue que la lecture est la seule activité cérébrale qui vous arrache au monde avec une surdose de satisfaction égoïste et mufle. Certes, il ne faut pas lire un roman, une intrigue, des histoires, le monde autour de vous fera tout ce qu’il faut, avec succès, pour nuire à l’attention intéressée et requise dans ces cas-là. Mais, qu’un texte ne soit pas consommable avec autant de facilité que la boisson bien fraîche que vous êtes venu chercher, quittant votre demeure pour entrer dans le monde, est pour moi la certitude d’une forme de paix, parfaitement paradoxale et messéante pour tous. Avec lui, un léger vent coulis et un verre de bière me font alors un monde largement mais passagèrement suffisant.

         Mes deux Anglais – elle et lui – devenus d’aventureux buveurs de café glacé se prenant pour des aventuriers canailles, passent devant moi en quittant le lieu. Elle s’arrête, sourit et, désignant mon livre dont elle ignorait tout, vous travaillez ? Comment dire et que dire ? Oui, euh, non, les deux … vous soulignez avec un crayon. Oui, euh, oui … Il y avait, en quelque sorte, un détournement de livre qui ne peut être objet de travail. Lire, ce n’est pas travailler… ah ! comme je bénis en cet instant mon très insuffisant niveau d’anglais – et qu’ils ne fussent pas italiens, je n’aurais pas résisté – au service d’une conversation policée ; et de bénir derechef qu’Il coupa court à cette difficulté internationale en, saisissant ma dextre qui tenait le crayon, y déposer les armes et un baise-main. 

[et, puisque vous voulez le savoir, je lisais, cet après-midi là, à une terrasse de brasserie en ville, un ensemble d'articles savants réunis en livre, à propos de l'écriture de René Crevel]

Une matinée au Musée – et retour.

12 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

 

I — « si collé au sol, si touchant et si lent » - Ponge

 

Il faut toujours faire amende honorable de ses défaillances. Entre l’escargot et la peinture, l’affaire semblait réglée depuis que nous avions donné quitus à Daniel Arasse de la rareté – pour ne pas dire plus – du gastéropode en peinture*. Pourtant, l’étonnant animal avançait lentement puisque et contre toute attente, je le retrouve au bord d’un tableau de l’École hollandaise de la fin du 17e siècle enjambant le suivant : une Guirlande de fleurs

de Willem Grasdorp vue au Musée d’une ville de province – lequel possède aussi la gravure restaurée de Dürer, Le fils prodigue et les pourceaux, magnifique !

Daniel Arasse tout en ne disant pas exactement les choses n’est pas homme à mentir, il parlait des Annonciations. Aussi le petit escargot sous le gros bouquet (bien plutôt qu’une guirlande) de fleurs, ne se voit pas, surtout si, comme moi, on passe assez vite … des fleurs, des fleurs encore des fleurs ! On me tira donc par la manche. Et alors, le regretté Arasse le dit bien, on ne voit plus que lui. Dans les (autres et quelques) tableaux religieux – des Résurrections – où il peut apparaître, comme et avec la rosée, il est signe divin de retour et de fertilité. Et, contrairement à l’escargot de l’Annonciation de Francesco del Cossa, il ne participe pas au travail méticuleux de la perspective ni aux symboles religieux, à ce point anéanti par l’énormité du bouquet devant lequel il passe, qu’on pourrait bien, cette fois, en faire le capriccio auquel le peintre italien s’était, à l’évidence, refusé.

*ibidem : Le regard de l’escargot – 2 Avril 2022 – (les dernières lignes pour les paresseux.)

II — Démocrite.

On ne compte plus les tableaux, les statues en buste ou en pied les livres, les textes à avoir cédé au rire de Démocrite. Mes préférés, ceux de Starobinski – in L’encre de la mélancolie, ici même sous le titre Le paysage me gêne dans mes pensées, 11 mars 2019 – évidemment celui de Jean Salem, le spécialiste. Mais que fait Démocrite audit Musée, pas loin de l’escargot, de Françoise veuve Scarron – j’y viens – mais assez loin de la gravure de Dürer susnommée ? On ne sait pas. Ni pourquoi ni comment. C’est un portrait de Charles-Antoine Coypel – 1694/1792 - de l’École française. Rien de remarquable, un lourd drapé de velours anachronique et rouge sur l’épaule droite fait premier plan et oblige le philosophe à une torsion du cou pour regarder bien droit l’éventuel observateur, en riant de toutes ses dents qu’il a mauvaises. On connaît la légende – Démocrite riait tant et de tout, que ses concitoyens le prenaient pour fou et tant malade qu’ils firent venir le grand Hippocrate lui-même. L’intérêt de ces portraits écrits de Démocrite, est d’avoir fait passer le rire – et non les pleurs et/ou la tristesse sans fin, le tædium vitæ – pour une maladie, une folie, ce qui contredit le sens commun.

Ce Démocrite-là, accroché en province et décrochant un regard vernissé à qui passe par là – est-ce cela se tordre de rire ? – arrêta le mien non point pour sa qualité picturale, mais pour m’avoir rappelé, en quelques nanosecondes, le tableau d’un Empédocle tout aussi improbable et de plus de deux cents ans son aîné par Signorelli dans la chapelle Saint-Brice de la cathédrale d’Orvieto. Celui-ci se tordait aussi le cou, le dos, la tête, enturbannée, et le corps tout entier dans une posture intenable stricto sensu.

Le Démocrite du Musée de province, nonobstant une sorte de ressemblance avec un philosophe du 18ème qui aurait perdu son chapeau, ce Démocrite était, finalement, bien plus sage.

III — Françoise de.

Il y a 370 ans Françoise d’Aubigné épousait le contrefait Scarron. Devenue veuve et après des épisodes romanesques mais point romantiques, elle fut faite Madame de Maintenon. Tout le monde le sait. Il faut relire Michelet ou mieux, pour les détails et le style légers et croquignols un petit livre de 1936 – de Georges Girard dans une collection disparue – sous-titré celle qui n’a jamais aimé. La petite fille d’Agrippa d’Aubigné qui a bien des attaches avec la région poitevine et le Marais qui la sillonne à l’Ouest, s’affiche en deux portraits distincts au Musée. L’un en buste attribué à Pierre Mignard – toute de rubans, de dentelles, de perles et de tissu drapé couvrant l’en-dessous de son décolleté pour mieux laisser visible l’au-dessus. L’autre, datant du 19ème siècle, toute de noir vêtue, assise sans s’appuyer au dossier d’un noir fauteuil.

Près d’elle, sa nièce, dans une robe de tissu lamé, captant à lui seul, toute lumière possible et la renvoyant en reflets, moirés, chatoyants. Entre les deux tableaux, les années – on ne parle pas de celles des peintures, mais de Madame de Maintenon – ont passé.

 

IV — Retour

Quel rapport entre un évêque mort en 1493 à Séez – dans l’Orne, ce n’est jamais innocent – et le Callistemon lævis ?

Les deux s’appellent Goupillon – ce qui est quand même un peu fort d’eau bénite pour un représentant du culte – : le premier, prénommé Etienne, le second surnommé aussi rince-bouteille. Très vite leurs chemins se séparent, se seraient-ils même jamais rencontrés si le maniement des mots ne faisait thaumaturgie – l’ai-je suffisamment seriné ? – et mettre bras dessus bras dessous un évêque et … une jolie plante laquelle pour autant ne fréquente pas les églises, les rosières lui préférant le lys entêtant et royal ou un faux arum qu’on prend pour un vrai, alors qu’il n’est qu’un modeste zantedeschia réservé au vulgum pecus de bénitiers. La beauté du callistemon vient de son nom –καλός – « beau » en toutes ses variations, parfaitement adapté à son lignage de racine grecque. Nous effleurons la perfection.

Aussi, un Callistemon lævis ne pouvait pas ne pas prendre place en ma demeure, par la délicatesse avisée de l’amitié. On se reconnaîtra.

 

Mélanges, miscellanées, miettes - 17

5 Mai 2022 , Rédigé par pascale

 

De Tapon-Fougas, l’un de ces délicieux Excentriques disparus de Simon Brugal (alias Firmin Boissin 1835-1893) – chez Plein Chant, Imprimeur-Éditeur dont on ne louera jamais assez le travail magnifique, amoureux et nécessaire – cette imparable formulation à propos de la parution hebdomadaire de son pamphlet Les Taons vengeurs : « Nos abonnés ne sont pas encore très nombreux ; mais nous en avons un ».

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Dans la presse récente et locale : « Les Amis de la bibliothèque peufinent (sic) leur programme d’animations. Après avoir annoncé un nouvel évènement mis en place par un nouveau comité de lecture (un grand prix des lecteurs dont le Portugal est invité (re-sic !)) ; rappel des horaires de la bibliothèque : mercredi de 16 h à 18 h et samedi de 10 à 12 h. » Tout est donc nouveau et renouvelé, sauf les amplitudes horaires et les progrès à l’écrit.

Un peu plus loin : « Les daims de – ici le nom de la localité qui a quelques-uns de ces ruminants – sont sauvés de l’abattage suite à un élan de solidarité ». J’hésite entre crédulité et incrédulité. L’élan était-il volontaire ?

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Très en colère, il sortit de ses gonds et exigea que l’intrus prît la porte.

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Entre l’éphéméride du jour et la pandémie mondiale, je choisis la 3ème roue du carrosse … trois expressions entendues de visu oserais-je dire – et séparément, il est vrai –mais on me taxerait de mauvais esprit. Moi ? jamais !

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Il est formidable, en français, que le verbe nier et le mot rien usent des quatre même lettres en désordre – encore un effort et c’eût été un palindrome – pour se faire écho ; j’ai la faiblesse de m’en étonner toujours, avec tant de choses ordinaires ou simples qui ne surprennent plus personne. Comme enfoncer un bouton lui-même enfoncé dans un mur et obtenir que la lumière soit. Et encore ! d’aucuns me diront que je suis en retard d’un demi-siècle puisque, dorénavant, il suffit de taper dans ses mains.

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Nous avions perdu l’écrevisse, sans que je m’en rendisse compte ; elle fit tout pour revenir me demander que j’écrivisse quelques mots, quelques signes pour lui rendre son honneur. Aussi, j’ai le plaisir de faire savoir que l’écrevisse, qui en bas-latin se nommait Scrophula, se disait aussi en vieux français Écrouelle – mot dont la corruption a probablement donné Écrière (qui désigne aussi un tout petit crustacé d’eau douce du côté de Valognes (Manche) où l’on prononce même Ecrelle).

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Dans l'inachevée série, au journal « on a laissé la plume au(x) stagiaire(s) » :

  • « Le locataire des lieux a réussi à sortir avant l’arrivée des Secours. Compte tenu de la fumée, tous les résidents ont été invités à se regrouper en bas de l’immeuble. » Je propose : le locataire a pu sortir avant l’arrivée des secours. En raison de l’épaisse fumée, tous les résidents ont été regroupés en bas de l’immeuble. (Je veux bien remplacer le stagiaire.)
  • « Le groupe « Bien vieillir » du Centre socioculturel de (bip) organise à nouveau un ciné-seniors jeudi 7 avril à 14 h 30 précises. Le film de Thomas Gilou, « Maison de retraite » a été choisi par le collectif. Il retrace avec humour la vie au sein d’un Ehpad. Le tarif reste inchangé, 4 €, film et goûter. » Choix parfait ! Et le goûter pour souvenir d’enfance. Formidable ! Et là, je manque de mots, c'est tout dire.
  • « Ce déstockage a été suivi avec attention par Simone M. qui gère la bibliothèque avec passion et beaucoup d’attention : le mercredi et le samedi, jours d’ouverture, les salles n’ont pas désempli. Des amoureux du papier de tous âges ont fait leur choix et le stock a diminué de jour en jour. »  Qui sont « de tous âges » les amoureux du papier ou le papier lui-même ? J’ignorais qu’on allait à la bibliothèque pour le papier. Je pensais, naïvement, que ce pouvait être pour les livres. L’art de la synecdoque n’est pas donné à tout le monde. Pas aux bibliothécaires à l’évidence.

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Mon esprit vétilleux, pointilleux, un tantinet sourcilleux se demande toujours si l’on ne fait pas une faute de logique en remarquant que tel ou tel a fait des efforts insurmontables. S’ils sont insurmontables, comment a-t-il bien pu y parvenir ? L’expression ne devrait-elle pas être un peu rabotée ?

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Si un tire-laine est un voleur de manteau, comment un voleur de porte-feuille pourrait-il s’appeler ? un tire-arbre ?

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J’aimerai tant que l’on emploie un peu plus le doux verbe douer : je doue etc. ils douent … serait-il désuet, comme on se plaît tant à qualifier la rareté dans les dictionnaires. Mais surtout, pour avoir quelque chance – comptant sur la concordance des temps et des modes et pour agacer ceux qui la piétinent et s’en moquent – de le conjuguer au moins une fois, à l’imparfait du subjonctif. Par exemple : bien que les enfants douassent [non, j’ai vérifié « douassassent » n’existe pas ; douer, verbe du 1er groupe, c’est très simple !] donc, bien que les enfants douassent de spontanéité naturelle, leur maladresse l’emportait. Comme il ne nous reste plus qu’un adjectif, doué – à peine un participe et toujours avec être – être ou n’être pas doué – nous voilà tout chamboulés !

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in Rue de l’Odéon d’Adrienne Monnier, déjà signalé ici même : « Donc, Fargue avait sorti des poches d’un vieux paletot deux des fantaisies qui devaient figurer plus tard dans les Ludions et qu’il avait modestement intitulées : Écrits dans une cuisine. L’une, c’était la fameuse Grenouille du jeu de tonneau que Satie avait mise en musique. On l’entendait partout et toujours avec un plaisir nouveau. »

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Il faut écouter les mots, ils nous apprennent à lire en nous prenant par l’oreille ; un texte véritablement grand, et seulement celui-là, infuse en nous une plénitude musicale absolue. Les autres se contentent de l’agitation bavarde des touristes qui piétinent les mêmes passages obligés et regardent à peine : les traîne-savates de la lecture.

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A-t-on déjà remarqué que de Baudelaire à Rimbaud l’un achève ce que l’autre initie ?

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Il n’y a que le langage pour s’étudier lui-même par lui-même et pour lui-même. Il est « l’objet de sa propre analyse ». Jean Bollack – l’empédocléen magnifique – in Parménide.

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« La fonction de l'artiste est ainsi fort claire, il doit ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. Non pour autant qu'il se tienne pour un mage. Seulement un horloger » (F. Ponge in Méthodes).

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Dans un recueil d’Actes de Colloque, ceci, rédigé par un universitaire lettré et lettreux, j’ai juste barré ce qui devait être supprimé à la relecture, qui n’apporte rien au sens mais tout à la lourdeur :

On peut se demander pourquoi l’artiste a -t-il choisi ce texte qui est souvent jugé, dans les notes critiques et les commentaires sur Alfred Jarry, comme étant un texte presque auxiliaire.

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Les goélands du Groenland ne manquent pas d’air, contrairement aux apparences.

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« Où est la plume du pigeon de velours ? » - Éléonore – pas encore, mais bientôt – 8 ans. Et Armance – 2 ans tout juste – en écho : Youppie !

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Le 14 juin 1907, le journal Le Matin organisa au Trocadéro une manifestation avec pour ordre du jour : « Tous pour le vin, contre l'absinthe ».

La séance fut ouverte par le Pr. d'Arsonval très éminent scientifique : « Le but de cette séance est de dénoncer au public un péril national : l'absinthe et l'absinthisme. L'utilité des boissons alcooliques n'est point en cause : l'absinthe, voilà l'ennemi ! » à quoi fit écho un académicien non moins illustre à l’époque : Jules Clarette : « Faisons que les marchands de vin, qui ont bien le droit de vivre, vendent du vin, du vin français, du vin naturel et sain, celui que le roi gascon faisait couler sur les lèvres de son nouveau-né. Alors, ils auront bien mérité de la France ».

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Les authentiques normands et ceux de cœur et les solidaires qui passent ici, savent qu’en Normandie on dit parfois encore – assurément dans la campagne – chanir pour moisir. D’un fruit par exemple : des pommes chanies, qui veut dire pourries. Une source tout à fait sérieuse et érudite – qui a pris ses renseignements auprès des parlers locaux – nous apprend qu’arrivé au Canada, le chanir normand est devenu canir avec la même signification. [Tout cela, c’est, bien sûr, la faute au latin … canus, cani, ayant à voir avec le blanc et/ou le gris.].

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Toujours au Canada – nous n’aurons pas fait le voyage pour rien – on appelle ou plutôt on appelait – il semble que ce soit de plus en plus rare – marionnette une aurore boréale. Encore dans les années 70 du siècle dernier, certaines cartes de l’Atlas linguistique de l’Est du Canada utilisaient ce terme.

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On ignore probablement que la 1ère loi réprimant l’outrage aux mœurs fut votée en 1819. On aurait pensé qu’elle l’eût été bien avant. En réalité, il s’agissait de rectifier celle de 1810 qui visait les « chansons, pamphlets, figures ou images », où l’on constate que le livre ne figure pas : la censure avant impression étant passée par là. Dans les faits, bien des œuvres paraissaient cependant en franchissant l’obstacle – tout le monde pense à Sade ou à Parny. A l’origine, la Cour d’Assises avait seule compétence pour juger ces « procès de mœurs » intentés pour « outrage aux mœurs » à l’écrit, car, composée d’un jury populaire, elle refléterait au plus près l’opinion publique, et serait libre de toute pression politique. Dès 1822, ils furent transférés aux tribunaux de police correctionnels. On ne sait si compétence professionnelle versus compétence populaire fit progresser la liberté d’expression. On rappelle la date des procès de Flaubert et Baudelaire : 1857. L’admirable Paul-Louis Courier avait comparu, en 1821, devant la Cour d’Assises : deux mois de prison, où il fut visité par ses amis, pour sa Lettre à Messieurs de l’Académie. Il faudra bien y revenir.

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« Dans un pré dont le confin se marque d’un rang d’arbres plumuleux, une femme bleue et un enfant cachou, adossés à l’ellipsoïdal tas, se décolorent. » Superbe ! Félix Fénéon « le terrorisme en trois lignes » selon l’expression d’un … authentique inconnu ; mais, Jean Paulhan – qui ne l’est pas – le comparaît à La Rochefoucauld et Saint-Évremond. Que du beau linge !

L’instantané petit portrait d’une ruminante.

2 Mai 2022 , Rédigé par pascale

Les bonnes occasions viennent toujours d’ailleurs : si nous avions pour nous-mêmes et sans hésiter la mesure de ce qui (nous) convient, nous ne les autoriserions ni à nous provoquer ni à y consentir, et si nous ajoutons le zeste de procrastination qui avantage souvent les surprises fructueuses et avec elles l’énergie et la concentration pour nous y adonner, nous passerions plus de temps à ne rien faire qu’à nous agiter. A la seule condition, cependant, que ce temps – cet usage de soi – fasse réceptacle pour un travail en soi en dépit du monde ; à condition, disons-le autrement, que tout – ou partie, bien sûr, l’inconscient choisira – de ce que nous avons appris, retenu, oublié, enregistré, accumulé, fasse acharnement silencieux, entêtement incessant, activité permanente. Je pars de loin tandis que ces remarques liminaires (me) viennent à l’instant et procèdent assurément de ce que je décris.

         Je pratique méthodiquement l’absence de méthode : ouverture simultanée de chantiers multiples, près d’une dizaine de livres béent à portée de ma main, ici ou là, des paperolles partout à la fois sur les bureaux et les tables, des rangements toujours provisoires de documents ou autres textes – ce qui annule le principe même du rangement – des dossiers en attente et en vue de, des notes à lire, à relire, à rerelire, sans oublier la saisie incalculée – du moins le pensè-je – d’un volume qui se présente per se, sans que rien – n’est-ce pas ? – ne l’ait provoqué, dussé-je le sortir de force d’entre deux autres.

L’absence de méthode est un alibi formidable pour, en ratissant large, ne retenir qu’un peu, abandonner beaucoup sans jamais abandonner ; nourrir obsessionnellement la volonté insensée – incomblable et impossible à contenter – de toujours occuper mon esprit, de le nourrir, gaver et gorger sans jamais le rassasier. Ce qui exige non point un emploi du temps, ni un emploi de mon temps, mais l’inemploi volontaire du temps ordinaire, le dessaisissement du temps commun qui commence – horresco referens – par le refus de gaspiller les heures à lire les recommandations des librairies et autres médiathèques clientélistes et grégaires. 

         Aussi, l’inactualité est mon rythme, que je ne confonds pas avec le démodé, l’anachronique, le vieilli, le vieillot, le ringard, l’usagé, je laisse à d'autres le choix de ces mots qui font cache-misère. J’essaie de cultiver, cette force qui permet à quelqu’un de se développer de manière originale et indépendante, de transformer et d’assimiler les choses passées ou étrangères, ces mots sont de Nietzsche in Considérations inactuelles, II. Distinguant, quelques pages plus loin, les savoirs de l’homme moderne de ceux de l’homme ancien, il précise que la culture (prudence pour la traduction française de ce mot à partir de l’allemand) du premier est une sorte de savoir sur la culture ; nous autres modernes, nous ne possédons rien en propre et nous (r)emplissons cumulativement. Il propose cette image efficace d’une encyclopédie qui par destination contient l’ensemble des savoirs constitués, mais dont le titre, autrement dit, ce qu’on lit sans ou avant de l’ouvrir, serait « Manuel de culture intérieure pour barbares extérieurs ». Il y a là deux volontaires ambiguïtés. La première est de penser cette culture intérieure à l’égal d’une profondeur, alors qu’elle est à l’intérieur d’un contenant auquel on va soustraire du contenu, le puiser, voire l’épuiser. La seconde, est d’oublier – ce qui ne risque pas d’arriver pour Nietzsche – le sens premier de barbare ce qui fait quasiment pléonasme en le qualifiant d’extérieur, on n'y revient plus. Aussi, l’usage instrumental des livres et des textes – y employer son temps en vue de le remplir quantitativement, quand il n’y a plus rien d’autre à faire – fait contre-sens. Dans Considérations inactuelles III et à cette aune, Montaigne est placé très haut – aussi haut que Schopenhauer – pour cette qualité qu’ils ont en partage comme écrivains : ils apportent la sérénité à l’existence. Du fait qu’un tel homme (Montaigne) a écrit, le plaisir de vivre sur cette terre en a été augmenté. Lisons bien, justement, Nietzsche ne parle pas de passer de bons moments, ni de se changer les idées, comme on peut l’entendre si souvent, mais du plaisir de vivre, la différence entre l’extérieur, même savant, auquel on est profondément indifférent  quoi qu'on en dise – sinon pourquoi cette boulimie de livres commerciaux ? –  et l’intérieur, le soi-même, ce qui nous rend définitivement des humains ruminants.

Fredons

28 Avril 2022 , Rédigé par pascale

 

Les petits points de croix

de ce chemin de mots

où je marche à l’aveugle

écris à la venvole

pour la quantième fois.

 

 

Avec eux je suis née

à 36 000 ans

autant de jours & d’heures

des chevaux de Chauvet

d’une trace d’une empreinte d’un fragile dessein

qui envoûta le monde

 

 

Du miroir les éclats

taillent en pièces

sa voix sans tain

 

Brume rampante

épaisse trouée

grise

 

Des armoires vieilles

empoussiérées

tiroirs de nos mémoires

semés de graines d’or

Au fond de l’œil

le monde se voit

à l’envers.

 

Le nom de la glycine glisse & longe

la glace teintée de lilas de violette de bleuets

écroulé son parfum

oubliée du myosotis la tige petite cachée

 

 

Mes mains sont deux poignards dans l’ombre du printemps

 

 

              Porcelaine à peine déchirée

de ce beau ciel de traîne

l’avion,

sa blanche ligne

à tire d’aile de neige

 

Sphaïros

Un cri

creusé

dans mon crâne

 

dans les plis du papier,

& la froissure du monde

sommes bibus.

 

 

Tout le monde aime Hypatie

22 Avril 2022 , Rédigé par pascale

 

Ne la cherchez pas dans votre Diogène comme on dit — pas le Cynique, l’Athénien originaire de Sinope, qui aurait occupé en ville une grande jarre semi-cassée et renvoyé Alexandre le Grand à sa suffisance, le priant de le laisser jouir des rayons du soleil sans l’occulter de son ombre — mais Diogène Laërce, compilateur inlassable et insatiable du début du IIIe siècle, celui par qui l’histoire de la philosophie antique ne serait certainement pas ce qu’elle est, non qu’il fût toujours exhaustif et précis, il le fut même rarement, mais précieux parce qu’un des rares, parfois le seul, à rapporter des témoignages et des textes sans établir de hiérarchie, auxquels il n’hésitait pas à mêler des allusions pas toujours évidentes pour un lecteur moderne. En quoi il faut aborder ces pages – plus de mille dans l’édition collective de la collection « Pochothèque » du « Livre de Poche », une des meilleures qui soit de nos jours — avec prudence, méfiance et respect tout à la fois. Prudence et méfiance parce que Diogène n’est pas toujours un modèle d’exactitude, sa copie est pour le moins médiocre aux critères des exégèses moderne et contemporaine. Pour autant, il a droit à notre respect pour le travail accompli, l’acharnement, l’entêtement à ne rien omettre. L’auteur de l’Introduction générale de l’édition susnommée n’hésite pas : sans Diogène Laërce, notre vision de la philosophie grecque serait irrémédiablement tronquée. Irrémédiablement disparues des dizaines de noms et des centaines de titres, avec eux des éléments de doctrines fondamentaux. C’est le cas d’Épicure dont les seules trois Lettres qui nous sont parvenues – alors qu’il aurait probablement écrit 300 rouleaux – c’est à lui qu’on les doit.

Hypatie ne pouvait apparaître dans les Vies, comme on dit entre connaisseurs, parce que née au IVe siècle, mais on ne sait pas trop à 15 années près, tandis que Diogène serait né au siècle précédent, disons au début, puisqu’il cite Sextus Empiricus – on ne peut être plus précis, l’on ignore aussi quand il mourut. La géographie ne fait pas mieux que les dates, de très sérieux travaux ont établi que Diogène serait Laertius, c’est-à-dire de la ville de Laerta, Laërtes si l’on veut. De celui qui nous apprend tant, nous ne savons rien, sinon qu’il écrivait en grec, qu’il était poète et érudit, qu’il avait un goût prononcé pour les anecdotes et les détails – il ne manque rien de la mort des philosophes – et si, la plupart du temps, il ne porte aucun jugement sur les doctrines, il lui arrive cependant de laisser passer quelque sévérité à l’égard de certains. Bion de Borysthène, Héraclide le Pontique entre autres, en firent les frais.

Peut-on imaginer un seul instant les conditions dans lesquelles Diogène travaillait ? Surtout s’il habitait, non point Rome ou Athènes mais Laërtes ; avec quel accès à quels documents et sous quelle forme ? Une seule minute de pause pour l’envisager et nous voilà pris d’un vertige inversé, celui du manque, des béances, des difficultés, entraves et autres tracas qui ne nous affectent plus. Manifestons une indulgence infiniment infinie pour cet acharné de la copie de copie, de la compilation savante sur des rouleaux de papyrus ; on comprend mieux qu’une même anecdote puisse se trouver en divers endroits de divers récits. On ne sait pas plus s’il a lu tout ce qu’il raconte ou rapporte, ou si sa propre lecture est de plusieurs mains, si l’on peut dire. On a parlé d’une conception « gigogne » de ces biographies. Nietzsche s’y serait collé sans succès.

Quoi qu’il en soit, Diogène de Laërtes est le roi de la chrie, cet art d’écriture biographique qui doit tout au concentré remarquable et mémorisable, et si peu, voire rien, au délayage. La chrie n’est pas sans risques : confondre la vie et la doctrine, rabattre la première sur la seconde, donner aux anecdotes plus d’importance que nécessaire, ou à l’exemple le rang d’exemplarité quand il n’est qu’illustration. Conforter quelques-uns – en réalité beaucoup trop – dans l’idée que la philosophie est un art de vivre. Croire que la conceptualisation, l’abstraction, la réflexion abstraite et désintéressée, sont, aux mieux, secondaires, et qu’il suffit de quelques maximes bien retenues pour être philosophe ; in fine qu’un Diogène Laërce dispenserait de la lecture des textes, laquelle doit être lente, rabâcheuse et radoteuse et le lecteur ruminant ; qu’un Diogène Laërce serait un sauf-conduit philosophique, l’alibi magnifique des paresseux, comme si un Gradus philosophicus pouvait remplacer une bibliothèque.

Hypatie aurait plu à Diogène. Peut-être aurait-il parcouru ses ouvrages dont il ne reste aujourd'hui que des titres, lesquels font tous référence aux mathématiques et à l’astronomie que son père – Théon d’Alexandrie – lui enseigna. Sûrement nous aurions eu quelques détails inoubliables à propos de sa mort en 415 – ni plus ni moins qu’un assassinat perpétré par des moines ! La tradition doxographique la « classe » dans la catégorie des néo-platoniciens – Jamblique ? Porphyre ? ce n’est pas tranché. Cette païenne, d’une tolérance peu fréquente à l’époque, aurait peut-être enseigné dans ce qu’on appelle l’école d’Alexandrie, mais aussi et à coup sûr, en public et en ville, où elle aurait expliqué à qui voulait l’entendre, les philosophies de Platon, d’Aristote et de quelques autres. Un enseignement déambulatoire versus un enseignement statique, mobile versus immobile, est-ce le plus important ? On pourrait croire que non, les faits vont nous donner tort.

Si nous étions du genre Diogène de Laërte, nous préférerions nous arrêter aux circonstances exactes de son trépas. Une source – qui risque de s’avérer fausse – raconte que Cyrille, patriarche d’Alexandrie, entra dans une grande fureur en voyant la foule attroupée devant la maison d’Hypatie, ce qui aurait suffi pour qu’un groupe de chrétiens vînt la massacrer. Pour avaliser une telle version, il faut savoir que Théophile – prédécesseur de Cyrille – qui poursuivait les païens avec une grande dureté, faisait preuve d’une certaine complaisance pour l’enseignement d’Hypatie. Cyrille, en lui succédant, dut en concevoir quelque agacement : une femme enseignant la philosophie à ciel ouvert à la manière du Socrate d’il y a plus de 600 ans, voilà de quoi attiser la misogynie chrétienne hiérarchique. On peut admettre, dans ce contexte, que l’attitude d’Hypatie, ne faisant pourtant de tort à personne, passât pour une provocation, après le temps révolu de la curiosité – celui de Théophile. Il suffit de peu pour basculer de l’une à l’autre. Nous devons cette interprétation à Damascios, laquelle fait de l’assassinat d’Hypatie – pour les siècles à venir – un contre-récit de la tradition des chrétiens des premiers siècles : non-violents et supportant jusqu’à la mort les persécutions, ils auraient pu, ou du moins quelques-uns, faire preuve de brutalité, de cruauté, de férocité. La mort tragique d’Hypatie, érudite et savante païenne reconnue, dont l’un des disciples, Synésios, deviendra évêque, Hypatie, sous les coups d’une meute enragée, contredit absolument l’image du christianisme de cette époque.

Nous disposons d’un autre récit, plus précis, plus cruel, plus véridique aussi, hélas ! d’un certain Socrate le Scholastique. Dans son Histoire ecclésiastique,  il rapporte que c’est en rentrant chez elle qu’Hypatie fut brutalement attaquée par une horde de moines fanatisés ; après l’avoir traînée dans le kaisareion, un ancien lieu du culte impérial transformé en église, ils la dévêtirent, l’écorchèrent vive, la démembrèrent et la brûlèrent. Nous avons tous bien lu : des moins chrétiens ! Tous les éléments sordides sont là pour une légende à venir, une hagiographie anticléricale – Voltaire – et avant lui, une place de choix dans l’Histoire des femmes philosophes de Gilles Ménage (1613-1692), le grammairien, rédigée d’abord en latin, qui reprend pour l’essentiel la version du Scholastique prénommé Socrate, y ajoute quelques pincées d’autres récits fort moins connus, reprend à juste titre des éléments de la correspondance d’Hypatie et de Synésios – les plus authentiques – y mêle des anecdotes peu sûres – Suidas – dans une lettre apocryphe dont il confirme le caractère controuvé.

Les recherches et travaux récents font droit du contexte de la société alexandrine de l’époque. On n’avait pas hésité, sous l’impulsion de Théophile, à mettre le feu au grand temple païen – le Sérapeum – avant tout un lieu de culture, puisqu’il abritait une partie de la bibliothèque de la ville, celle que tout le monde appelle d’une expression qui fait dorénavant cliché, « la grande bibliothèque d’Alexandrie ». La population, la société, particulièrement la plus cultivée, sont déchirées entre hellénisme – tradition et grandeur – et religion nouvelle – teintée, il faut le redire, d’un certain fanatisme. Il était peut-être  difficile pour beaucoup – pour Hypatie, ses élèves, ses disciples – de ne pas être anti-chrétiens, ne pas renoncer à la philosophie et ne pas se convertir. Alors, Hypatie symbole d’un possible syncrétisme entre ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas ? C’était sans compter sur l’inflexibilité absolue du nouveau patriarche, Cyrille, neveu du précédent. Entre les deux personnalités officielles de la ville : le nouveau représentant de la nouvelle Eglise et le préfet augustal, Oreste, celui du pouvoir impérial. Le premier, entre autres exactions, n’hésite pas à persécuter et exiler les juifs ; l’autre à condamner l’un de ses proches ; on a vu des moines, venus tout droit du désert, attaquer le préfet qui fera exécuter le meneur, etc. C’est l’escalade ! Dans ce climat, Hypatie était en bonne relations avec Oreste. Certainement Cyrille, tout chrétien et patriarche qu’il était, ne pouvait admettre cette connivence, elle était connue de l’empereur lui-même. Pour autant, rien ne prouve qu’il fût à l’initiative directe du meurtre d’Hypatie.

Mais la vie – c’est-à-dire la mort – d’Hypatie sont une fois pour toutes gravées en lettres de feu dans des récits d’autant plus édifiants qu’ils seront transmis sans véritable travail de reconstitution historique et textuelle, et même sans vergogne, totalement déformés. On raconte que le pape Jules II, lorsqu’il vint contempler le tableau qu’il commanda à Raphaël – dorénavant célébrissime L’école d’Athènes – s’inquiéta de l’identité d’un personnage d’apparence androgyne aux vêtements immaculés. Jules ne goûtant point la réponse du peintre – il se serait agi d’Hypatie – exigea qu’elle disparût. Raphaël se contenta de le travestir en neveu du pape. C’est un cas unique, mais pictural, où la mort tragique de la philosophe ne fait pas le sujet ; la récupération, essentiellement littéraire, fut prolixe, chacun y trouvant ce qu’il y mettait lui-même. L’anticléricalisme voltairien ne fut pas en reste qui ne craint jamais l’abus d’anachronisme ni l’emphase – la liberté de pensée assassinée par l’obscurantisme – ou, mieux encore, les dogues tonsurés à l’attaque de la pureté féminine. Succès garanti. Leconte de Lisle, fait d’Hypatie le sujet d’un de ses Poèmes antiques ; devenue Vierge de l’hellénisme, elle est le souffle de Platon et le corps d’Aphrodite. Maurice Barrès en fait une Vierge assassinée. Ce qu’il y a d’épatant avec les idoles, les icônes, les symboles, les emblèmes et autres stars de l’histoire et de la culture, c’est leur extrême flexibilité, elles sont des images à tout faire, les couteaux suisses de la récupération : trop païenne pour les uns, trop savante pour les autres, Hypatie a servi (à) toutes les causes, y compris celles dont elle ignorait la possibilité même, le féminisme version contemporaine.

Oui, dans ce lacis d’interprétations, de vrais-faux portraits, de faux-vrais témoignages, d’absence de texte, de propos de seconde main, de trépas d’exception, assurément, Diogène de Laërte aurait aimé Hypatie.

Broquillette pascale

17 Avril 2022 , Rédigé par pascale

                                

 

                                  ou comment — un dimanche matin de Pâques — se souvenir que les œufs poussent au sol et en Réunion, même si l’oiseau solitaire qui les pond habite le plus souvent en altitude. Il faut prêter l’oreille, il parle. Tec-tec, minuscule, discret mais peu farouche, lève un sourcil blanc s’il vous sent un peu trop près. Ne pas le confondre avec le pitpit qui, lui aussi, nidifie par terre tout près de chez nous, ni le tuit-tuit, également très timide, voisin invisible du tec-tec tout là-bas mais exclusivement dans la forêt de Roche écrite. Par cette invitation à graver dans le marbre une fugace broquillette dominicale et pascale, poursuivons.

                              Sont-ce ces œufs-là qu’il faut s’en aller cueillir l’air bête dans l’herbette et mettre en son panier ? S’est-on jamais demandé quel oiseau, quelle oiselle, osait cette folie annuelle d’accepter que des enfants terribles, menés par leurs parents plus intrépides et gourmands qu’eux, pourchassassent en meute de fragiles œufs non garantis du jour ? Et si certains échappent à l’halali – on accepte hallali avec deux ailes – ce n’est pas en se métamorphosant en lapin, ni blanc ni vêtu d’un gilet bleu, lecteurs de Lewis Carroll soyez à l’heure ! mais en s’enfuyant loin et haut, majestueux tels les pailles-en-queues encore appelés Phaéton, beautés pélagiques que les marmots de là-bas ne peuvent déranger au-dessus des flots. Nul n’est Icare impunément, ni fils de Clymène et d’Hélios. Phaéton ou le brillant, c’est une tautologie. Le petit paille-en-queue n’en sait rien qui pourtant, de la terre au soleil, tire le fil invisible d’une trace fugace et si légère que personne n’en parle plus, ou presque, depuis toujours et à jamais. Et pleurent des larmes d’ambre tous ceux qui s’en souviennent.

 

 

  

Il était une autre fois,

11 Avril 2022 , Rédigé par pascale

Le département – l’Orne – est prolixe en célébrités natives toutes catégories et dans le désordre : Thérèse dite de Lisieux, Jean-Pierre Brisset, Fernand Léger, André Breton, Vauquelin des Yveteaux, Remy de Gourmont, Alain, Charlotte Corday, pour ne rien dire de la Basse-Normandie tout entière selon une appellation aujourd’hui disparue, et la liste s’allonge avec Alphonse Allais, Malherbe, Henri de Régnier, Eugène Boudin, Erick Satie, Guillaume le Conquérant, Dumont d’Urville, Eugène Poubelle, Barbey d’Aurevilly, Le Verrier, Monsieur de Saint-Évremond, et taire les non natifs qui s’y sont installés, et ignorer ceux qui, pourtant natifs, n’ont aucune raison qu’on les cite. Avec ces gloires, nous avons depuis peu mais pour toujours découvert un fé amoureux qui, selon la légende, se fit rôtir l’arrière-train par un mari jaloux, victime d’un nom qu’il prit pour un passe-droit, au moins un passe-partout mais n’était qu’un trompe-l’œil – lecture cyclopéenne, odysséenne si l’on veut (voir article précédent). Ajoutons-lui ce jour, une autre créature non moins étonnante qu’ultra-séculaire au sens où elle pourrait trouver place par-delà les temps, dans un recueil de mythologie grecque, au moins s’y ranger à la rubrique des analogies ou autres rapprochements … lointains. Voyons un peu.

Il était une fois encore, dans les champs normands à gauche de la route d’Almenesches – aujourd’hui Almenêches – un rendez-vous de garous à l’endroit d’un village de nos jours disparu. Là-bas, on appelle garou tout homme qui ne se présente pas devant le juge pour avouer un crime ou délit commis sans témoin, mais se confie ou confesse au curé et sera par lui condamné à errer à moitié nu pendant sept ans dans la campagne environnante : c’est sa punition ou plutôt sa pénitence pour n’avoir pas obéi au quérimoni ou monitoire demandé par l’homme de Dieu, savoir, se livrer à la justice des hommes. Alors, il devra revêtir une saye de poils – une haire. Excommunié, voué au diable, son errance dorénavant à la merci du Malin, le seul à diriger son destin et ses pas. Dans la tourmente, à une heure et un jour connus de lui seul, le démon l’envoie retrouver d’autres compagnons d’infortune dans une sorte de sabbat des contumaces. A leur passage, chiens et chats se sauvaient, on dit que loups garous devenus, ils les dévoraient tous. On raconte aussi que de nombreuses épouses ont assisté à la même étrange scène : rentré d’une longue absence, recrus de fatigue, leurs maris s’arrachaient des pattes de chien du fond de leur gosier.

L’arrière-grand-mère du conteur narra avoir vu une pauvre femme revenant d’Argentan, la nuit, portant un paquet de chandelles, être accostée par un garou et dévorée. Toute légende quand elle est cruelle, l’est toujours un peu plus qu’il ne faut. Celle-ci, en sus d’être cannibale est déchirante à tous égards : l’obscurité empêchant l’infortunée de distinguer son propre mari dans le loup-garou qui sur elle se jeta, reconnut, le lendemain matin, le suif et les mèches des chandelles entre les dents d’icelui. Cette histoire serait antérieure au XIIIe siècle, ce qui expliquerait son inexplicable dénouement : comment peut-on être dévorée une nuit et vivante le lendemain étant à soi-même sa propre preuve et ses propres indices ? Si les contes et légendes – surtout ceux de la paroisse et des seigneurs de Sai dans les années 1200 – étaient pénétrables par la logique ordinaire, ils s’anéantiraient d’eux-mêmes, devenant simples chroniques des temps anciens. Les histoires en métamorphoses ont la vie dure au contraire, même enfouies pendant des siècles dans les vieilles paperasseries de sacristies d’églises désormais humides et désertées de tous. Pourquoi donc avoir retenue celle-ci sinon par réminiscence — inconcevable, métaphorique, semblable et si différente aussi — de la dévoration d’Actéon par ses chiens ?  

Il était une fois,

7 Avril 2022 , Rédigé par pascale

                         il était un Fé, bien connu en certains hameaux normands, un fé champêtre et amoureux, ce qui est un peu rare mais pas tant que ça puisque l’histoire vint à nous, nous qui croyons que seules existent les fées douces et belles.

Mais la belle et douce, en réalité, était une femme de la campagne à laquelle le fé venait rendre visite chaque soir tant il en était fou et tandis qu’elle filait, seule, au coin de l’âtre. Il venait s’y asseoir en silence, en silence il la contemplait A force de la regarder et bien qu’il ne fît aucun mouvement, ni ne dît aucun mot, petit à petit, en son cœur elle sentit de durs tourments. Était-ce l’amour, était-ce la lutte contre l’amour pour qu’il ne devînt pas un piège, était-ce une hésitation dernière à parler à son époux des clandestines visites de l’amoureux fé et fou ? La vertu féminine l’emporta : elle fit part à son mari de ses silencieuses présences nocturnes lors de ses absences. La perfide savait qu’il se vengerait.

Un soir, il revêtit la tenue de sa femme, s’assit à sa place, l’imita filant comme elle ; il avait porté au rouge la galetière – ce gril de tôle sur lequel cuisent les galettes – et placée sur le siège habituel de l’amoureux muet et transi. Mais – les yeux de l’amour sont si précis parfois – le fé ne reconnut pas sa belle, sa belle qui atourolait – dévidait son fuseau – toujours, tandis que le travesti tournait, tournait sans atouroler. Il resta, certain qu’il lui suffirait d’attendre, nonobstant sa défiance, et prit sa place accoutumée. Il s’assit. On imagine ses cris et à quelle vitesse il se releva et s’enfuit. Le piège scélérat avait parfaitement fonctionné. L’amoureux venait de se faire griller.

Cependant quelques compagnons curieux et fés eux-mêmes, postés dans le haut de la cheminée, lui demandèrent ce qui pouvait bien le faire hurler ainsi. — Je me brûle leur dit-il. —  Eh ! qui donc t’a brûlé ? — C’est Moi-même ! Étrange réponse si l’on ignore que le fieffé paysan avait en sorte fait que sa femme dise que « Moi-même » était son nom. La compagnie des fés se moqua bien de celui qui confessait s’être cramé tout seul et l’abandonna, triste sire à son triste sort. Ainsi l’époux avait évité une vengeance collective, dont personne ne sait comment elle se serait manifestée, le fé, et particulièrement le fé normand, est trop peu connu pour que ses réactions soient prévisibles.

         Mais ici chacun — sur le fondement de ce conte véridique — peut affirmer que si les légendes ne datent pas d’hier, l’un de leurs mécanismes le plus usité ne s’est pas rouillé qu’on appelle aussi fonction performative : ou quand dire, c’est faire, et même, c’est être. Les enfants gringottent « c’est celui qui l’dit qu’y est » : ainsi Polyphème lui aussi abandonné de tous, son œil incandescent comme la gueule d’un volcan, quand, à la même question — c’est qui ? — répondit c’est « Personne », nom qu’Ulysse lui avait dit être le sien. De la légende odysséenne au conte normand, même artifice, même ruse, même leçon, même puissance d’être le nom qu’on porte quand on l’énonce, ou comment l’onomastique fonde ici l’ontologie. Polyphème n’y vit que du feu. Le fé amoureux s’y brûla les ailes.

"Le regard de l'escargot"*

2 Avril 2022 , Rédigé par pascale

Jules, socialiste comme on devait l’être au 19ème siècle, féministe comme on ne l’était pas encore, fils d’un quincaillier de province comme il se pouvait en Vendée, accusé, jugé et condamné pour avoir comploté avec 26 autres complices contre l’Empereur et le Gouvernement, comme on le risquait à l’époque, Jules eut le bannissement plus chanceux que d’autres : il s’en fut à Jersey chez son frère, lequel était l’ami et médecin de Victor, Victor Hugo pas moins. Un exil dans lequel tournent et parlent les tables, c’était tenter son esprit exalté. Revenu en la capitale après qu’il a été amnistié, et bien qu’il montrât quelques signaux faibles d’aliénation, Jules Allix fut de tous les combats, agitations et projets, tant politiques que personnels, de science, d’éducation et de militantisme avec une fougue et un culot peu communs, on peut même dire extravagants : ainsi Milon de Crotone en lieu et place des crucifix dans les écoles, l’apprentissage de la lecture en 15 heures ou inciter les dames à porter le « doigt prussique », un dé contenant une aguille et du cyanure pour se protéger de l’assaut des Prussiens ! De l’ensemble de sa vie – qui comprend plusieurs séjours à Charenton – emplie d’activités et engagements militants, on a retenu seulement ou presque, l’invention de la « boussole pasilalinique sympathique ». On a certainement tort et cela pour au moins deux raisons : parce que Jules Allix n’inventa rien du tout et que, si ladite boussole réussit quelque chose, ce fut de lui faire perdre le nord.

On trouve le nom de Jules Allix sous la rubrique Les Candidats toqués du livre de Simon Brugal (alias Firmin Boissin) Les Excentriques disparus – 1890, quelques lignes indiquant clairement qu’il était connu, célèbre et « pris très au sérieux par les insurgés du Dix-Huit-Mars » autrement dit les Communards, pour avoir trouvé, en substituant des escargots sympathiques à des bobines électriques, un moyen de transmission de la pensée. Outre que cette trouvaille avait déjà vingt ans passés en 1871, il n’y a pas le commencement du début d’une explication et aucun document, il faut passer à d’autres témoignages.

De Charles Chinchole dans Les Survivants de la Commune – 1885 – on peut lire un petit portrait d’Allix qui commence ainsi : Un fou. /Tel est l’avis de ses meilleurs amis. /Un fou qui parle toujours. / Et c’est terrible. /On ne le connaît guère que par sa Théorie des Escargots sympathiques, où nous apprenons qu’il suffit de gratter un escargot mâle à Paris pour qu’il dresse ses cornes tandis que sa femelle – quelque part n’importe où – fait de même [ l’hermaphrodisme de l’escargot est balayé d’un revers de main ] ; il suffira, à cette coïncidence de donner une ou plusieurs significations, c’est une affaire de convention, dit notre rapporteur d’un ton bonhomme. Les quelques notes se terminent ainsi : Aujourd’hui l’ancien membre de la Commune – grandeur et décadence ! – est le modeste secrétaire d’une association de bas-bleus qui rêvent l’égalité absolue de l’homme et de la femme !  Un fou chez les folles !

Dans La Revue Blanche – 1900 – Alphonse Allais ne fait pas mieux. Jules Allix lui explique ce qu’est cette invention fameuse, qui suppose l’existence innée donc préalable chez les escargots d’une sympathie naturelle à un degré inconnu chez toute autre espèce animale laquelle engendre un synchronisme parfait entre deux individus pourtant distants voire séparés. Il suffit de passer de cette télépathie à sa télégraphie en attribuant des lettres et des significations aux déplacements synchrones des gastéropodes. Ainsi conclut Allais, Allix put échapper aux sbires de Thiers. Ceci sous le titre Ne nous frappons pas. En effet ! D’autant que le texte s’interrompt brutalement par un artifice gros comme une ficelle.

Raymond Queneau règle la question en traitant Jules Allix de simple excentrique (in Les enfants du Limon) ce qui n’aide pas pour en savoir plus mais nous avertit qu’il ne faut pas le compter au nombre restreint mais remarquable des fabuleux « fous littéraires » qu’avec tant d’autres – ne jamais oublier Blavier – il traque, recense, résume et fait connaître à la condition d’avoir conservé suffisamment d’adaptation sociale pour ne pas se faire interner (ibid.) ce qui n’est pas le cas de notre vendéen communard.

 

Faut-il reprendre le texte originel, tel que l’auteur l’envoya à quelques journaux pour promouvoir ce mode de « Communication Universelle et instantanée de la pensée » pour en garantir une meilleure compréhension ? Rien n’est moins sûr.

Ce que Jules Allix – 17 octobre 1850 – transmet aux journaux et revues qui en voudront bien, sous le titre ronflant de « Communication universelle et instantanée de la pensée, à quelque distance que ce soit, à l’aide d’un appareil portatif appelé Boussole pasilalinique sympathique » est la relation d’une obscure expérience, qui serait due à deux non moins obscurs pseudo-savants que le nom d’Allix a effacés – sauf pour les mordus. Notre exalté de l’impossible se défendant de toute admiration et enthousiasme – il l’écrit – et après bien des précautions pour laisser penser qu’il est parfaitement impartial et calme – c’est son terme – entre à pas comptés dans la description du système mis au point pour la communication instantanée des hommes entre eux, sans recourir au fil conducteur de la communication électrique, ce qui, à l’époque, pouvait passer pour un déni du progrès, une avancée à reculons.

Nous enjamberons le rappel pseudo-historique – dans tous les cas, fort peu rigoureux – des origines scientifiques de cette affaire, à la seule exception que le rappel des expériences de Galvani, à la fin du 18ème siècle, commença par l’observation des convulsions de grenouilles disséquées, laissant penser qu’elles étaient traversées par un fluide particulier que Volta, un peu plus tard, attribua à l’électricité jaillie des deux lames disséquantes, et adapta sa conclusion à l’invention de la pile (voltaïque). Ce petit détour batracien pour clin d’œil à ceux qui n’oublient pas la place que tiennent les raines et rainettes dans la formation du monde et du langage – ce qui se confond – dans l’esprit aussi prolifique que subtil et combinard de Jean-Pierre Brisset. En 1850, Brisset est à Paris ; lui aussi très occupé par les questions d’apprentissage, fera paraître en 1871 La Natation ou l’art de nager appris seul en moins d’une heure. Que l’on croise les dates, tout ceci est contemporain.

Les escargots selon Allix – ou plutôt ses deux expérimentateurs brindezingues – auraient sur l’électricité un premier avantage économique : éviter la dépense de tous les fils conducteurs nécessaires, sans oublier leur remplacement. L’autre gain s’avère plus subtil, par l’analogie supposée évidente avec les récentes découvertes de Mesmer – à rassembler, pour faire vite, sous l’appellation commune de Magnétisme. Là, en revanche, il faut avancer à la vitesse de l’escargot : Allix nous invite – euphémisme – à passer du magnétisme minéral – l’aimant – à l’animal puis à l’immatériel lequel est la seule explication aux phénomènes de sommeil factice, somnambulisme lucide et extase magnétique. Comme notre ami Brisset, Allix ne manque pas d’en appeler à Dieu lui-même et à l’ordre prophétique, ce qui obère considérablement le sérieux de ses propos, mais à l’inverse de Brisset – qui a toute notre considération – il ne forme ni ne construit aucune grammaire anthropologico-cosmique pour donner à l’ensemble une cohérence, serait-elle un parangon de loufoquerie selon l’expression de P. Delbourg, déjà cité par nous par ailleurs pour Les Désemparés, dans lequel il nomme Jules Allix comme en passant, au milieu d’autres foldingues, dans les pages consacrées à … Brisset, lequel eut la reconnaissance de Breton, Queneau, Foucault, Duchamp, entre autres.

Dans sa longue communication de presse, Jules Allix en appelle à Lacordaire pour conforter son interprétation théologique et pour tout dire adamique : Dieu a répandu le magnétisme en tout être, ce qui fait raccourci pour comprendre les Prophètes, peut-être même devenir prophète soi-même. Mêlant dans le même mouvement mystique l’électricité, les influences, pressentiments, aspirations et même répulsions instinctives sous le seul facteur commun qu’ils abolissent la distance pour réaliser une contemporanéité atemporelle, Allix rappelle que attraction ou sympathie [il est dommage, mais cela ne se faisait pas, qu’il ne fût pas repris le sens exact par l’étymologie de ce dernier terme qui échappe à tout le monde de nos jours] fait se tourner vers le Nord, l’aiguille aimantée de la boussole.

Après de très nombreux détours, dont ce qui précède n’est qu’échantillonnage minuscule, Jules Allix en vient à la commotion escargotique, qui n’est que l’expression pour ainsi dire électrique du désir de l’animal – nous passerons outre la contradiction patente avec de précédentes assertions dévolues à l’attraction dépourvue de tout désir des sens – et nous inflige des lignes poussives et épuisantes, qui ne sont rien encore comparées à la description de la boîte – deux en réalité, une pour émettre, l’autre pour recevoir – dans laquelle les escargots, auxquels personne n'a demandé leur avis sur ce changement de milieu, vont être introduits. J’en appelle à Francis Ponge, seul habilité à parler en leur nom, comme en celui des grenouilles, huîtres et écrevisses au hasard, quoique … Francis Ponge qui pour toujours et à jamais pose les questions fondamentales et exprime les vérités primordiales : ils préfèrent la terre ferme, mais à condition qu’elle soit grasse et humide. Et un peu plus loin : La colère des escargots est-elle perceptible ? (c’est dans Le parti pris des choses, bien sûr). Pour la terre ferme, c’est foutu, les escargots seront introduits dans des boîtes de deux mètres de haut – aux fins d’y entrer possiblement l’alphabet universel pasilalinique et tous les signes afférents – aux formes et aux matières non fixées. Ne manquant jamais aux lois du ridicule, Allix envisage qu’elles puissent être meubles ou bijoux, trouvant place qui dans les cabinets administratifs, qui dans les chaumières, qui dans les boudoirs de dames. Tout le monde a compris la manipulation – aux deux sens du mot : la première consiste, en touchant un escargot, le faire remuer et avancer devant une lettre, ce qui induira, bien sûr, qu’en un point du globe éloigné dans tous les cas, l’autre escargot fasse de même, et ainsi de suite. Il y a suffisamment de « bonnes réponses » pour que le message soit transmis et l’expérience validée. Inutile de préciser qu’on ne peut transmettre – à supposer que l’on transmette quelque chose – ni des plans secrets et stratégiques, ni des explications subtiles ou complexes, ni régler, quoi qu’en dise Allix, les relations générales des gouvernements et des peuples, ni même des familles ou des particuliers. Il est savoureux de lire que l’époque – le milieu du 19ème donc – exige que la circulation des savoirs et des messages se fasse vite ! mais qu’à cette fin il faut réquisitionner des escargots et leurs sympathies naturelles, qui auront pour l’humanité plus d’importance que la boussole, l’imprimerie et la vapeur réunies ! Allix oublie que si les escargots permettaient, à l’avenir, un tel miracle, il n’aura été rendu possible que grâce aux inventions précédentes – nous n’évoquerons que l’imprimerie qui lui permet et de la faire connaître par voie de presse, et d’en publier les espérances ; de transporter les journaux et autres publications par les trains et leurs locomotives à … vapeur. Quant à installer une boussole pasilalinique sympathique dans la Chambre des Représentants et une autre dans chaque mairie de France aux fins d’entendre en temps réel et partout à la fois ce qui se dit en haut lieu, Allix ne mesure pas, tandis qu’il emploie l’adjectif « miraculeuse » pour qualifier cette opération, à quel point il dit juste ! La fin de l’article se volatilise en déclarations hésitant entre la présomption et la naïveté, l’audace et l’absurdité, l’emportement mystique et l’assurance saugrenue.

 

J’en appelle aux mânes de Desnos, Remy Belleau, Prévert, Ponge et les autres,  Matisse – ses papiers collés L’escargot  ; Pline, Hippocrate et Galien, qui pour chanter les lignes courbes de l’escargot, qui pour nous convaincre de ses vertus thérapeutiques, mais là, on prévient : recettes et préparations ne sont pas ragoûtantes. On trouve même en 1855 – cela faisait cinq ans déjà que Jules avait produit son texte – un document vantant les bienfaits de la pâte et du sirop d’escargots contre les difficultés respiratoires. Mais c’est dans le livre de Daniel Arasse (*On n’y voit rien – 2003) que l’on rencontre un escargot véritablement inattendu. « Que fait-il là, cet escargot ? » se demande l’auteur. Là, en bordure de tableau où il semble se promener, en avant-scène, en avant premier plan. Un escargot dé-placé, im-pertinent, in-opportun dans l’Annonciation de Francesco del Cossa – circa 1470-1472 – un cas unique à plusieurs titres : aucune Annonciation ne contient d’escargot, animal dont le coefficient eschatologique, théologique, mystique est nul ; et sa taille, rapportée à celle du pied de Gabriel l’archange, est improbable sauf à être énorme ou disproportionnée. La conclusion d’Arasse « cet escargot est bien peint sur le tableau mais il n’est pas dans le tableau. ». Suivent, avec ce ton de légèreté incomparable, les diverses propositions de l’auteur qu’on vous laisse aller voir, c’est le mot. Vous vous demandez, bien sûr, le rapport avec les escargots sympathiques de Jules Allix ? Ce qu’on apprend à la fin du chapitre, les gastéropodes y voient mal. Rien à "voir" avec Marie ou Gabriel, mais tout avec notre affaire : les deux yeux au bout de leurs cornes bien tendues ne leur servent quasiment pas, ils fonctionnent par l’olfaction. Jules Allix – qui pouvait l’ignorer – n’hésita pourtant pas à les mettre en odeur de sainteté.

actualité 1918.

26 Mars 2022 , Rédigé par pascale

 

       En Octobre 2018, les éditions Gallimard publiaient un très beau livre pour commémorer le centenaire de l’Armistice, c’était son titre. Plusieurs écrivains – trente et un exactement – avaient trempé leur plume dans les tranchées de l’histoire. J’en disais tout le bien [cf. archives, l’adieu aux armes, 28 Octobre 2018]. Quelques jours plus tard, le 18 novembre, touchée au cœur et à l’intelligence par l’un des textes en particulier, j’y revenais pour tenter de montrer comment, par son regard panoramique et les oreilles aux aguets, l’auteur avait porté jusqu’à nous les bruits de la guerre (…) ceux qui nous assourdissent et les abominations (…) insupportables. Mais aussi, si tout cet enfer est inconcevable (que) seule la littérature, la littérature seule permet de penser cet impensable. C’était son Hommage à tous ses géants.

Le hasard de mes flâneries — celui qui fait parfois bien les choses et nous arrive chargé de grâces — me fit relire ces lignes aujourd’hui. Chacun comprendra, les lisant à son tour dans le tremblé des heures, la raison puissante qui me fait les reproduire ici – à quelques nécessaires corrections près.

 

 

- ENNEMITIÉ

 

Les fortes pages d’Alain Borer dans Armistices ont cette qualité d’infuser lentement en dépit de leur intensité. Pour se poser comme feuilles d’or et d’automne, dans le silence retardé qu’impose la réflexion et l’éloignement nécessaire d’avec toute agitation mondaine et domestique. Qu’elles fussent lues dans l’empressement de la découverte, faisait contrat pour une relecture, et le titre, l’unique mot du titre, portant à lui seul la charge de cette obligation.

   

          L’Ennemitié ou l’éblouissante illustration de la force de surgissement du sens par la maîtrise du verbe, mieux, par l’invention d’une évidence de ce qui, pourtant, ne s’était jamais dit ainsi, ne s’était encore jamais ainsi dit, pour avoir trop entendu d’autres mots proches, répartis le long d’un axe paradigmatique dont la double propriété est d’être commun — la meilleure garantie pour se mieux comprendre dans une langue donnée — et parfaitement individuel — la meilleure garantie pour éloigner l’infécond psittacisme. Il fallait comprendre de suite, que L’Ennemitié ne se substitue ni à l’« inimitié » ni à l’  « inamitié », un terme qui lui non plus n’existe pas, alors qu’inamical s’emploie, comme si l’on pouvait manquer à l’amitié mais non l’amitié.

          De la mise en forme — la formation — vient la signification ; de la formulation vient le sens ; de l’inventivité vient le signifié, ou comment la force d’un mot oblige au développement de la pensée du lecteur porté alors à une sommation d’intelligence et d’application à n’être ni paresseux ni passif. Cette multiple et réciproque contrainte qui en appelle à toutes nos mémoires vives mais lointaines, compose un vrai moment de grâce, elle en est même la condition.  Aussi, prendre d’abord le train des pages en paysages des jours qui passent à rebours, qui passent à l’envers. Dira-t-on jamais assez ce que l’écriture d’un lieu doit à celle des temps vécus, la géo/graphie à l’histoire qui s’y est inscrite. Ici même, ce que l’Armistice doit à L’Ennemitié disparue dans le silence des armes tues, comme elle était venue par leur fracas. On avait des ennemis/Sans savoir pourquoi dit Guillevic quelque part.

Si l’Ennemitié était l’exact contraire de l’Amitié, « inimitié » y aurait pourvu : en absence de, en trahison de, en insuffisance de, bref, en manque. Ce serait l’amitié en manque d’amitié. L’amitié serait la mesure, l’inimitié sa démesure en creux, sa négation. Entre les peuples, entre les individus. Le contraire, l’opposition, dans la logique binaire et tellement usée du tiers exclu : on ne peut tenir dans le même ensemble, une chose et son contraire. Pour que l’une soit, il faut que l’autre ne soit pas. Un modèle qui suppose et impose non point de la rigueur mais de la rigidité : la première a la précision pour guide, la seconde mène à la simplification, ce que font la plupart en déclarant que la guerre qui oppose des ennemis exclut, de fait et de droit, tout rapport non inamical. Mais pour l’affirmer il faut poser le principe d’une amitié nécessaire, d’une nécessité de l’amitié avant, ou hors la guerre : ce qu’Aristote attendait de tout Athénien pour accéder à la vraie citoyenneté, qu’il appelait Philia — souvent trop vite traduit par Amitié, oubliant que le philosophe écrivait alors que la décadence démocratique d’Athènes était bien entamée ce qui justifiait aussi un tel propos. Alors la Philia, cette accordance ou l’énergie pour y parvenir, serait un état de paix, un état de non guerre, un état de non hostilité.

Mais, de même que l’amitié n’implique pas les désaccords, l’ennemitié n’est pas faite d’inimitié obligée. Si elle la contient, évidemment, elle n’en est pas l’inverse, l’avers de son revers. Et ce long et profond texte d’Alain Borer ne dit pas qu’il y a un rapport aigu de contradiction entre amitié et ennemitié, mais de contrariété. Il faut peut-être oser une autre entrée herméneutique pour mesurer cette féconde distinction, il faut revenir à un modèle de pensée qui ne s’inscrit pas dans une argumentation binaire, dialectique, serait-elle subsumée par quelque ruse de la raison hégélienne. Et l’on aurait tort de ne pas lire en pesant au trébuchet de la psyché collective qui nous assigne à domiciliation intérieure et tenace,  ces mots d’Alain Borer, presque les derniers : l’ennemitié, la fabrication inconsciente de l’ennemi ; par une énergie active que l’on ignore être en soi, cet entêtement inconnu tant qu’il est contenu, qui s’expose et explose comme force négative mais active, si ou dès que l’autre, qui fait se tenir entre eux les principes de vitalité, d’ordre ou de vertu collectifs, si ou dès que l’autre force fait défaillance.

          De cette fragilité, de ce Malaise* mal aisé constituant toute civilisation, proviennent les guerres, les conflits et les crises. Déjà, de la lointaine Grèce d’avant la stricte rationalité platonicienne, on eut cette audace de penser le devenir non point dans une ligne — serait-elle chaotique — mais suivant des cycles, des cercles qui se repoussent les uns les autres pour mieux se manifester. L’Harmonie et la Discorde empédocléennes procèdent de cette féconde confrontation où seule la faiblesse de l’une amène l’autre à paraître. Elles se contrarient mutuellement.

 

          Le texte d’Alain Borer participe de ces pensées-là. Mais aussi, mais surtout, par l’extrême richesse et intelligence de savoirs éblouissants et d’une plume magnifique, osant le dépassement de la simple linéarité historiciste, il montre per facit ce qu’il dit. L’ennemitié, force toujours latente et en quelque sorte autonome, surgit ou surgira, par faiblesse, par infirmité, par défection i.e par manque d’attention et de soins à ce que — depuis toujours — les hommes ont créé de plus intense, de plus infini, de moins utile, que l’on peut tenir sous le nom d’art et dont la littérature est, ici, l’une des formes les plus achevées.

* au sens de Freud dans Malaise dans la Civilisation, autrement traduit aussi Malaise dans la Culture.

[Armistice. Editions Gallimard. Octobre 2018. Alain Borer – L’Ennemitié p. 39-57]

 

« Il est assez rare d’arriver à connaître le prix exact d’un rêve. »*

21 Mars 2022 , Rédigé par pascale

*(Henri Calet, in Poussières de la route.)

 

[Rêver à la Suisse, suivi de Bref retour en Suisse]

 

Il y a toujours une phrase d’Henri Calet pour illustrer Calet. Il ne faut pas s’en priver, il est inépuisable.  Dans Peau d’ours – ses notes pour un roman, inachevées ou plutôt achevées par sa mort – il écrit, c’est environ à la moitié du livre et au milieu d’une page : Tout de suite, je déclare que mon point de vue sera peu élevé — comme presque à ras de terre. J’aimerais dire : à ras d’homme. Ici, hic et nunc, on le prend au mot, au pied de la lettre, au pied de la montagne, d’ailleurs il le fait lui-même. Revenant en Suisse huit ans après un premier voyage, il écrit — À Jean Paulhan, son complice — en réalité à tout le monde, que l’air des sommités — le col de la Faucille (1 223 m) lui paraissant préjudiciable, il choisit de redescendre quasi au niveau de la mer, c’est-à-dire à la hauteur médiane entre l’Observatoire – 60 m – et la place de la Concorde – 34 m – soit, 47 mètres, altitude qu’il prend la décision de ne plus dépasser, et l’annonce depuis Gex, tout près de Genève, d’où, peut-être, il pourrait bien voir le mont Blanc ! Cet « arpenteur du merveilleux approximatif, écrit dans la marge étroite d’un éveil » ; on ne peut mieux dire que Patrick Delbourg dans Les désemparés, ni faire autrement que commencer par ce retour en terre helvétique, qui éclaire le premier voyage : il pourrait passer pour une réparation, un pansement, peut-être un pharmakon au double sens grec de poison et remède, si l’on comprend que le premier voyage ayant été marqué par une faute, oblige à rédemption. Interprétation à peine effleurée par Calet qui sait si bien ondoyer entre les contraires : il se dit à la fois dans l’émotion, la fièvre, attiré par quelque fantôme ancien, mais assez convaincu que tout lui fut pardonné. Pour autant, le retour se fit sans tambours ni trompettes – celles de la fête nationale lors de son premier passage – et même le plus discrètement possible : Il ne s’est rien passé, faisant croire que le héros détesté qu’il fut jadis avait obtenu le pardon ou même nous faisant croire qu’il fut un anti-héros malgré lui, qu’il s’était rabonni. Calet ne peut être plus calettien que dans ce genre de matoiserie. Nous nous souvenons aussi — nous l’avons lue avant, alors qu’elle fut écrite après — de l’escapade nonchalante en Italie où, là aussi, il ne se passa rien. Et nous n’oublions pas qu’aller à une quinzaine de kilomètres de Paris – et en autobus – pour visiter le musée de l’Asperge le saisit tel un grand besoin de voyage.

         A l’été 1946, poussé par une foucade, Henri Calet est en Suisse. L’époque peut sembler légère – fin de la guerre, espoir de la paix et de la levée des restrictions alimentaires. On se dirigeait vers le bien-être, la sécurité, la démocratie, sous les ailes de l’onu. Bien que généraux, de tels propos confinent à une dimension politique, une réflexion sur l’état du monde que Calet s’empresse de quitter. Ce qu’il aime c’est la confrontation simple avec les choses simples, l’observation des paysages et des hommes, leur présentation en mots. Le petit pays neutre et toujours prospère, fait locomotive pour un train de clichés passant à petite vitesse tranquille devant nos yeux, avec ce détachement que nous connaissons et aimons tant, sans oublier l’air, l’air de la Suisse (qui) est très pur. Bien sûr ! Tout y passe, absolument tout – les tissus de pure laine ; le chocolat ; les distributeurs automatiques ; les débits de tabac – à ce point intériorisés dans l’imagerie collective et individuelle que Calet en parle avant même d’être parti, pendant les préparatifs – nous nous souvenons aussi de la part qu’ils avaient prise dans le récit Mes impressions d’Afrique, un peu comme si Calet rechignait à entrer dans son texte. Toujours est-il qu’enfin Le train roulait et nous avec lui et même si la proximité de la guerre fit advenir les souvenirs du train de 1941, dans la balance entre son horreur du drame qu’on a bien du mal à prendre à la légère, et la gare-frontière en terre suisse, un vrai, vrai petit déjeuner emporta tout. À partir de là – le moment du texte et le récit tout ensemble – Calet devient l’aventurier faussement modeste et inhibé dont les mots simples nous kidnappent et enchantent. Or, un aventurier – c’est lui qui le dit : il m’advint des aventures assez singulières – n’est pas un voyageur comme un autre ; il combat l’inattendu, l’adversité, doit faire preuve de ruse et de courage, fait face à des dangers. On se doute, le connaissant, que rien de tout cela ne l’effleure. Je rêvais, je fumais une cigarette après l’autre, devant le lac Léman.

C’est peut-être la seule fois où paraît le verbe « rêver », et encore, ici, Calet rêve en Suisse (devant le lac) même s’il rêve à « la suisse », ce n’est pas la même chose et fait l’objet d’un malentendu. En effet, rêver à la suisse signifie ne penser à rien ce que précise la 4ème de couverture de l’édition Héros-Limite (2020) – ce qui fait un peu tard – tandis que Le Dilettante (1992) reprend la précision venue de Calet lui-même, en début de texte. Dans les deux cas, et dans tous les cas, la majuscule n’est pas de mise, ni dans le titre, ni dans le corps du texte, et fait contre-sens si l’on entend par là que la Suisse est un pays de rêve. Calet ni Paulhan ne l’idéalisent, ne s’attachant qu’aux choses les plus ordinaires, les plus simples, voire les plus basses – le lecteur comprendra – l’écriture seule fait le tout, Le Tout sur le tout pour le dire comme lui. Une écriture dans la distance, une écriture décalée, désenchantée et à vif.

Jean Paulhan avait écrit – qu’il publiera en 1947 – un Guide d’un petit voyage en Suisse, que Calet avait lu et dont Rêver à la Suisse se fait l’écho à sa manière, inimitable, à tel point qu’il ne fut pas bien pris par le lectorat helvétique qui le fit savoir. La polémique fut assez rude. Paulhan vola au secours de son « complice », Calet fit repentance – notamment par le Bref retour en Suisse – ci-dessus évoqué, mais ne convint pas les offusqués se disant offensés. Il faut dire qu’Henri y était allé un peu fort dans la maîtrise de l’ingénuité verbale, ce qu’on a appelé son humour très désespéré, si désespéré qu’on ne sait plus quoi l’emporte, de l’humour ou du désespoir. Aussi une scène d’une mort au grand air en fâcha plus d’un, un modèle d’audacieuses apathie et insensibilité qui choqua, et sur laquelle, bien sûr, on fit erreur, par inadaptation et méconnaissance de l’écrivain Calet. De la scène proprement dite, il ne faut rien révéler. Sa relation par Calet fut prise pour cruelle alors qu’elle est une éblouissante démonstration, par une économie de moyens exceptionnelle, que l’écriture peut l’emporter sur le réel au point de le négliger comme vécu, — d’aucuns diront « au risque » — quand il donne l’impression que les mots « tombent à côté » et du mauvais côté. Calet toujours à contre-pied ou à contre-poil dans cette manière silencieuse bien à lui de sourire à tout propos et de nous tirer par la manche pour partager son jugement sur l’inopportunité de tout. Jamais il n’a l’inélégance d’être désespéré, là est sa conception tragique de l’existence qu’il mesure à la nécessité absolue d’écrire sans drame ; ainsi cette remarquable concision dans la frivolité :  Les catastrophes helvétiques gardent toujours un certain caractère d’intimité cantonale. En cela il nous ensorcelle.

Pour autant – et bien que ce soit l’une de ses marques d’écriture la plus puissante – Calet n’est pas réductible à ce seul double jeu – quasi dialectique – de la profondeur et de la sobriété. Ses images, très sobres elles aussi (… le lac … survolé – comme incessamment applaudi – par les mouettes ; voilà des métaphores que je n’ai pas trouvées dans mon encrier ; cela fondait dans la bouche comme un remords etc.) et ses juxtapositions blanches, optimales dans Les murs de Fresnes, en sont deux autres.

Ne croirait-on pas qu’Yves Bonnefoy (in La Vérité de parole) parle d’Henri Calet plutôt que de son ami Georges Henein, quand il écrit qu’il pratiquait avec une ironie amusée ce « manque de discernement » qui est « une forme devenue nécessaire de la lucidité » – où l’on comprend qu’il y eut entre Henein et Calet une belle et grande amitié jusqu’à la mort de celui-ci. Ce « manque de discernement » nous donna les plus inattendues, singulières, fines, irréprochables et abouties chroniques de voyages. La Suisse l’obligea cependant à un repentir d’écriture et de retour, peu commun chez lui, pour ne pas dire unique. Le texte de 1954 s’achève par la mise au point supplémentaire suivante : Notre raid était accompli. Je dis bien « raid » et non pas : « rêve », bien que, par quelque côté, il en eût toutes les séductions. Or personne, à l’écrit, ne peut confondre « raid » et « rêve ». On se dit que Calet dut être blessé bien plus qu’il ne voulut le dire – le condottiere des petits chagrins mouillés comme dit P. Delbourg – pour qu’il sentît l’obligation d’une telle précision tout en paradoxe, car il ne se résout pas pour autant à opposer radicalement le côté expéditionnaire de l’un à la douceur de l’autre.

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