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Mélanges, miscellanées, miettes - 19

14 Septembre 2022 , Rédigé par pascale

 

Soudain, vous entendez ceci qu’on vous dit joliment :  J’écris comme celui qui jette l’ancre et, juste après, L’encrage des mots – qui sont de deux poètes. Et puisqu’en entendant vous écrivez dans votre tête, vous l’avez reporté ainsi dans le cahier de votre for intérieur : « j’écris comme celui qui jette l’encre », pour le 1er et « l’ancrage des mots » pour le second. Ce qui ne fait ni offense ni non-sens.

Mais, le premier est Italien. Et son ancre c’est l’ancora, celle qu’on jette à la mer. Et si l’on vous avait traduit le second en italien – il est Français – on aurait dit, son encre est inchiostro (notez le masculin) et l’inchiostrazione l’encrage. L’écho que l’homonymie autorise en français, est impossible en italien. Mais pourquoi fallait-il que, dans le même instant, D’Annunzio (Nocturne) et Ponge se retrouvassent sous ma plume ?

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Je sais que je pense ne signifie pas que je sais ce que je pense. Là est toute la distinction entre le raisonnement de Descartes, d’une part, et l’entreprise psychanalytique de l’autre. Nous avons besoin des deux, la seconde se pourrait-elle sans la première ?

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André Breton, in Clair de terre

« Nous n’avons pas fini de désespérer si nous commençons. »

« A cette heure où la nuit pour sortir met ses bottines vernies » ibidem – Ligne brisée (à Raymond Roussel)

« (…) le seul parfum aimanté de la rose grise. » Ibidem – Au lavoir noir

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Lu dans l’article d’un scribouilleur qui se pique de soigner les mots, le tout emballé dans un papier journal à parution hebdomadaire, l’étonnement dudit curé du vocabulaire qui n’y connaît que pouic, lu adonc, son étonnement – à sa place, moi, je n’aurais rien dit du tout – d’apprendre que le mot biberon, vient du verbe latin bibere qui signifie boire ; il croyait (!) et le dit à ceux de la France entière qui le lisent, qu’il venait de bébé. Soit ! on peut croire des fadaises, mais lâcher ses ignorances au monde entier, c’est quand même un peu fort de café, ou de lait en poudre.

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A trop fréquenter qui voit tout en noir, on repeint son propre monde en gris, surtout si l’on a tendance à ne pas voir la vie en rose

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« Pauline passa au confessional une demi-heure fort agréable. » (Remy de Gourmont – Mauve – in Couleurs). Voilà ce qui s’appelle bien commencer un texte.

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Ce n’est pas le cas de ce qui suit, récupéré de la « présentation » d’un recueil de poésies – je n’ai évidemment gardé ni où j’ai fait ce ramassage lamentable, ni qui l’avait commis : « Un instant de poésie, magique, qui l’espace d’un instant nous fait oublier les vicissitudes du temps » ! (le point d’exclamation est de moi.) L’adjectif magique devenu insupportable tant il est servi à toutes les sauces – cela fait une indigestion – coincé entre deux instants dans la même phrase, laquelle est assaisonnée – restons dans la métaphore cantinière – des vicissitudes du temps qui (me) donnent des aigreurs d’estomac ; et là je sature l’espace d’un instant, j’aimerais tant aussi pouvoir oublier ! Wittgenstein ne disait-il pas, qu’il faut taire ce que l’on ne peut dire ?

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Mesurons bien cette évidence fort simple, aux conséquences incommensurables : l’homme est le seul être vivant qui s’habille.

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Rareté du prénom Restitude. Déjà inaccoutumé au féminin, il est masculin dans un roman d’Angelo Rinaldi – La confession dans les collines.

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On reprend toujours avec plaisir un peu de Remy de Gourmont :

« Victor Hugo prétendait ne lire que les livres que personne ne lit. J'ai une tendance à la même dépravation » (in - Le Problème du style).

« La vie va devenir de plus en plus dure pour les hommes qui ont des nuances dans l'intelligence » (Epilogues).

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En 1910, Chirico joue avec la beauté, imagine et réalise ce qu’il veut : il peint « Le Chant d’amour » où l’on voit réunis des gants de boxe et le visage d’une statue antique. Il peint « Melancholia » dans un pays de hautes cheminées d’usines et de murs infinis. Cette poésie triomphante a remplacé l’effet stéréotypé de la peinture traditionnelle. C’est la rupture complète avec les habitudes mentales propres aux artistes prisonniers du talent, de la virtuosité et toutes les petites spécialités esthétiques. Il s’agit d’une nouvelle vision où le spectateur retrouve son isolement et entend le silence du monde. – Magritte in Les mots et les images. - éd. Labor 1994 –

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« Je pense parfois que les bons lecteurs sont des oiseaux rares, encore plus ténébreux et singuliers que les bons auteurs. » Borges.

En effet, mais ce n'est pas le cas des boulimiques, avaleurs de livres, – quelle que soit leur qualité littéraire – ils ne sont pas de bons lecteurs. Ce sont des affamés, dont la voracité remplit du temps devenu indisponible pour l’analyse, et l’insatiabilité favorise l’indistinction par risque d’étouffement. Le cumul systématique chez ces lecturomanes, ces dévoreurs de livres, est celui des compulsifs, qui lisent pour lire, prenant la fin pour le moyen et inversement. Paradoxalement, leurs lectures obsessionnelles ne les éclairent pas, mais les enferment. Jamais ils n’y font référence dans une conversation policée ou instruite, jamais ils n’en retiennent quelque passage éclairant, leur esprit, strictement occupé à mastiquer du contenu, s’est étriqué au point que leur capacité d’émotion et d’admiration, de réflexion aussi, a disparu.

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Wassingue est un mot masculin pour Colette (Paris de ma fenêtrePléiade IVp. 618 : l – « le wassingue  noir » … mot déjà usité dans Le Képi : « J’allais chercher des « wassingues » et le secours de Maria. ») qui avoue – quel bonheur ! – une certaine tendresse pour Madame Vigée-Lebrun. Aussi, quand une note bien venue – ibidem, note 3 pour la page 628 – rappelle que « Plusieurs photographies de cette époque montrent l’auteur de Chéri avec un ruban dans les cheveux « “à la Vigée-Lebrun ”, disait ma mère » (Sido, t. III, p. 513) ; j’en suis toute enrosie à l’intérieur. Enrosie est ici une pure invention de ma part, à force de lire Colette, forcément, ça déteint  …

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         Et syrinx – féminin pour les dictionnaires – est masculin pour Rimbaud. De la famille des flûtes, elle est aussi – orthographiée syringe – une sépulture thébaine. J’en profite – tout est bon sur ce terrain – pour rappeler que le mot Sphynx se dit et s’écrit Sphynge au féminin – il arrive que l’on voie ceci : la Sphynxe. Enfer et damnation !

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Aujourd’hui 14 septembre, je ne suis pas la seule à l’avoir trouvée, mais je ressors chaque 21 Juin, mais pas seulement, la douloureuse expression : défaite de la Musique. Ne peux pas m’en empêcher.

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Et toujours dans la presse (locale, régionale, nationale) : Untel soutient Untel sur telle circonscription. Quand je lis cela, je vois Untel porter l’autre à bout de bras au-dessus d’un pâté de maisons, d’un nid de coucous ou du vide, faisant effort pour qu’il ne s’écrase pas en-dessous. Ah ! comme je regrette n’avoir pas la pointe agile de Caran d’Ache. (1858-1909).

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Rapportées (ou citées) par Athénée in Les Deipnosophistes :

L’empereur Trajan, se trouvant en Parthie à bien des journées de la mer, Apicius lui fit parvenir des huîtres fraîches conservées par un procédé à lui.

Ce qui s’appelle rester sur sa faim, l’anecdote cessant là.

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Jusqu’à cet instant ou presque, j’ignorais que la serviette pliée que le garçon de café porte toujours à son bras s’appelle liteau. Mais en y réfléchissant bien, aucun garçon de café ici – qui n’est pas Paris – n’en porte jamais. Faut-il ajouter ce détail vestimentaire au portrait sartrien ?

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Dans le courriel – le mail bien sûr ! – qu’un proviseur d’un grand lycée de province envoie à l’ensemble des parents d’élèves à la suite de l’agression d’une enseignante, il « apporte tout son soutien au professeure » et termine par « Bien cordialement ». Serait-on dans l’émotion, on se doit de n’être pas négligent, c’est même le premier respect. Alors 1) apporter tout son soutien, ça commence à faire petite-mécanique-non-pensée-de-premier-ministre-fatigué 2) au est la contraction de à le, donc il faut choisir : soit ôter le « e » à professeur, soit écrire « à la ». Dans les deux cas, la formule n’est pas particulièrement chaleureuse. Enfin 3) la fameuse et insensée expression qui fait prendre votre correspondant pour celui à qui vous êtes lié par le cœur – cordialement – ici plus de mille cinq cents destinataires – est, elle aussi, le signe de mots non choisis, non voulus, non élus. Pour un représentant de l’Education Nationale, franchement … peut mieux faire !

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Une brève présentation de Lacenaire, bourgeois déclassé et poète à ses heures, tranche avec la clientèle ordinaire des cours d’assises. Quand on sait qu’il mourut sous la lame de la guillotine !

 

Broquille du samedi.

10 Septembre 2022 , Rédigé par pascale

 

 

Le principe de cruauté. En deux mots comme en quatre, voici un titre dont j’avais oublié qu’il se tenait là, entendez, bien à sa place. Mais parce que Le principe de cruauté comme livre, n’est pas très épais, il avait disparu de ma circulation visible sans être pour autant sur une voie de garage. Nous ne savons ni pourquoi ni comment, notre cerveau se substitue à notre personne tout entière, les jours de lassitude, et se souvient pour nous, de ce dont nous avions oublié de nous souvenir nous-même, il nous tend sa main pour sortir de l’amnésie ce qui ne devrait pas y être. Le principe de cruauté était un peu coincé entre L’école du réel et Le choix des mots. Clément Rosset – un nom qui, à l’oreille, désavoue son prénom, lequel, l’ayant anticipé, tient son mensonge par devers lui – l’auteur donc de ces trois titres et de bien d’autres, n’a pas toutes mes faveurs, mais enfin, il trempe un peu sa plume là où d’autres renvoient leurs crachats. De ces deux mots, principe-cruauté, que faire, tandis qu’à chanter un peu trop haut quelques oiseaux s’efforcent et que j’entends siffler le train ?  Clément Rosset peut-il me seconder un peu, ou le titre est-il à lui seul suffisant pour broder une broquille, babiller une babiole, brichebrocher une broutille ?

Dès l’entrée – mais pourquoi le mot introït m’est-il venu d’abord ? – Rosset pose que le domaine réservé de la philosophie ne peut être qu’une théorie du réel, en d’autres mots, le résultat d’un regard porté sur les choses. Certes, certes, mais Ponge n’a-t-il pas déjà tout dit et tout écrit là-dessus ? J’avance un peu, dubitative, tournant des pages durcies de jaunissures, annotées, surlignées, dans lesquelles je peux relever par l’artifice des traces, quelques états d’âme de mes réflexions passées, ce qui est à la fois contradictoire et vain, à quelques exceptions près. Je comprends dans un mouvement d’ensemble, que ce titre légèrement plurivoque, ne m’avait pas porté à la meilleure solution, en son temps. Mais les temps sont révolus et à la lumière sombre de mes sidérations présentes, je les entends autrement que dans les mots du philosophe, on n’est jamais trahi que par les siens ! Et je reviens aux sources. Il y a, par principe, dans toute cruauté, une composante sanglante, une réalité cruentée, une cruentation essentielle et inhérente, que l’étymologie révèle crûment, sans cuisson et sans mijotage. Par principe, la cruauté – convoquons Lévi-Strauss plutôt que Rosset – est la marque de tout ce qui n'a point été attendri par la chaleur, le foyer, l’humanité, laquelle est la seule, la seule, dans l’ensemble des êtres vivants à cuire ses aliments et les apprêter. Au risque de s’y brûler. L’accusation de cruauté est de crudité et jette l’autre dans l’animalité, ce qui est le meilleur moyen de le nier en tant que personne ; au moins, c’est simple, d’un mot, le voilà anéanti, renvoyé à rien, jeté dans le vide. On aurait envie de dire, si l’on avait soi-même ces intentions sanguinaires, que c’est celui qui l’dit qui y est, comme à la récré, la cour de récréation où les mômes font la bagarre, histoire de se prendre pour des grands (pft…).

Il me revient aussi que Montaigne, en sa grande sagesse, a trouvé la formule. Une minute, je cherche. Voilà : Essais, Livre ii, Chapitre xide la Cruauté, duquel j’extrais cette expression remarquable : un essay à fer esmoulu (avec des armes aiguës et tranchantes, ce qui nous replonge dans un bain de sang !) – aussi, Je hay, entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l’extreme de tous les vices. Le bon Montaigne qui connaissait son latin, remet toujours les mots à leur place. Adonc être cruel, ce n’est pas un défaut qui s’entendrait par affaissement de quelque gentillesse ou bonté, c’est la négation même de l’autre, de l’humain. Toujours revenir aux sources : Des Cannibales i, xxxi où le principe de (la) cruauté est tout entier contenu : seuls les mangeurs de chair crue et buveurs de sang sont des êtres cruels, qui-vous-croquent-tout-crus, ce sont les ogres dans les histoires qui font peur aux enfants. Tandis que les Cannibales de Montaigne, eux, font cuire, rostir et mangent en commun leurs ennemis morts, et, signe suprême de leur humanité en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absens. (citations dans la graphie originale). Ne traitez pas trop vite vos amis de cruels, vous pourriez vous en mordre les doigts jusqu’au sang, il n’y aura que vous à en souffrir.

La Mort provisoire de Patrick Laupin

4 Septembre 2022 , Rédigé par pascale

 

 

Voyez comme les mots sont farceurs et mauvais plaisantin leur arrangement parfois. C’est pour mieux réparer la vie, tel un objet  ou un jouet,  un peu cassée, fêlée, disloquée , pouvoir la rétablir ; ils sont là depuis le Commencement, dit-on, mais on ne sait pas qu'ils sentent si bon le bois de charpente, l’atelier de réparation ; nous n’en faisons pas suffisamment ou pas assez bien provisions, et ne les gardons pas en réserve, mais les laissons filer et passer et trépasser et ne repasser pas, tandis que seule la vie, la vie seule n’est jamais réapprovisionnée. Patrick Laupin, en trois mots nous a tout chamboulé : il a poncé le vrai avec le faux, lustré le moche avec le beau, raboté la douleur par la douceur, mélangé les couleurs et les vernis, de ce qu’on croyait à jamais irréparable – la vie – il a Malgré tout, tel Baudelaire en exergue, fait merveille dans l’impalpable.

Si provisoire est la mort, nous ne pouvons ni ne devons y rester, lui élever des monuments perpétuels, sempiternels, éternels. Il faut la broyer non dans le noir mais dans l’air bleu, la jeter du haut d’une falaise bleue, cueillir le lys bleui, faire corps avec la couleur de phrase, la vie est un maître-verrier. Nous n’effacerons ni la douleur, l’injustice, le malheur, la cruauté ; nous ne renverserons ni l’idiotisme social, les faillites et les fardeaux, ni ne consolerons le petit enfant do qui pleure. Mais si provisoire est la mort, il se peut que, dans la vie, on la puisse détourner. Oh ! il ne s’agit pas d’une manœuvre, d’une tricherie, d’une ruse ou d’un pari. Les mots de Patrick Laupin sont bien trop beaux et doux et tendres, fragiles et pesés aux secrets du silence pour être confondus avec un exercice de style, une plastique de la volonté de puissance que serait la résistance à tout ce qui nous tue ; ou, peut-être pis encore, un aménagement des peines, un compromis avec nos chagrins, non. Il y a dans les mots dont Patrick Laupin se saisit sans aucune exclusive – les simples et les faciles, les connus et usagés, les graves, les pointus, les fins, les gros, les rares, savants ou spécialisés, inconnus ou inventés, souvenus ou retenus, les mots, tous les mots – une charge poétique intrinsèque, comme on parle de la charge d’un atome, qui font de ses phrases, de ses pages, de ses livres, une lumineuse théorie – on sait qu’en grec, ce mot signifie contemplation – du poétique, cet artisanat délicat et puissant qui métamorphose et transfigure ce que l’on voit, entend, touche, goûte, sent, en une esthétique – celui-ci, venu aussi du grec désigne la/les sensation(s) – renversante. La mort, à cette thaumaturgie fabuleuse, ne peut être que provisoire.

C’est dans les mots, dans leurs placements, rapprochements, les inattendus échos qu’ils n’avaient pas isolément, mais en les laissant se frôler, se frotter, se froisser et chiffonner, se consoler les uns aux autres, se prêter, s’offrir, s’aimer, c’est dans les mots que le monde existe – Il y a la terre et les arbres. C’est une phrase. Mais écoutez cela … le vent berce la sévérité janséniste des châtaigniers. Cher Patrick – vous permettez ? – la sévérité janséniste des châtaigniers ! Voilà bien, selon moi, mais qui suis-je ? le touché-juste, la note juste, le trait juste, ce qui fait que ces mots se devaient d’être dits-écrits, qu’il ne se pouvait pas qu’ils ne le soient pas, que leur inexistence sous cette forme n’était que contingence ou errance, et leur nécessité présente, une obligation d’être. Dorénavant, de tout châtaignier de par le monde, peut advenir admirablement une sévérité janséniste que personne, personne avant le Poète n’avait soupçonnée. Cette vibration de l’univers, du minuscule – Le petit bruit de la bouilloire qui fait venir le mourir ému jusqu’à soi – jusqu’aux génies des peintres – Marquet, Nicolas de Staël, mais j’entends Van Gogh dans Et qu’une chaise éclaire le repos de la chambre et Malevitch dans sur carré blanc, avec eux les profondeurs du ne pas – s’articule et se désarticule tout ensemble en clinamens verbaux qui se tiennent et se retiennent entre eux. Thaumaturgie de l’art de l’accrochage, du crochetage par le trait d’union, qui fait inséparablement distinguer et se compléter la vie hémisphérique du poète, qui toujours écrit dans le grand abécédaire mort-né des débutants. Contre-feu ; double-fond ; mi-dire ah ! ce mi-dire qui repassera avec des mi-mots ; entre-deux ; maître-verrier ; colin-maillard ; mi-dite ; demi-teinte ; mort-vie ; vie-mort ; sur-passeur ; mimes-réflexes ; mal-nés ; passe-muraille ; mi-prière ; contre-forme ; sous-parler. Pourquoi cette attirance – je parle de moi – pour ces petits arrangements qui n'ont rien à voir avec la familiarité de qui a définitivement lié sa vie et les mots, sinon parce qu’il y a là toute la puissance du simple, ou – supériorité magistrale du poète sur le philosophe – comment montrer dans la frugalité des mots un intense pouvoir, tandis que le raisonnement échoue à le développer : il suffit – car L’inspiration est une paroi précaire –  que le poète saisisse les petites lettres pour se faire ami avec une phrase.

Plus je tourne les pages et les reprends, après l’ordre ordonné de la première lecture, dans le désordre de leur propre décision à s’ouvrir là plutôt que là ou au hasard d’un feuilletage dorénavant aléatoire, plus je m’émerveille – ne devrait-on point décider de l’existence de l’adverbe alicieusement ? – de côtoyer des porcelaines et des commodores, des scribes et des buchettes, des caraques, une massette, ou de balèzes haltérophiles. Mais, mais, ne vous y trompez pas. Ce livre est d’abord et avant tout, celui des miniatures du silence, qui s’interposent si souvent entre les souvenirs et les mots. Alors, pour ne pas se taire, se taire ce serait mourir, il faut emplir un peu, beaucoup, de ces interstices, entre-ouvertes fenêtres entre soi et soi-même, il faut tenter, tenter seulement de les combler, si peu, pour n’être pas aphone du sans voix.

         Il faut s’arrêter aussi – et d’abord devrais-je dire alors que je termine – au premier texte, la première page, ce Malgré tout seul titre avec le dernier L’homme seul, lisible au-dessus de son texte, comme il paraît qu’il se doit, tous les autres, se sont rangés en fin de volume, par prélèvement des premiers mots pour effacer sans le faire disparaître le principe du titrage. Il faudrait que partout, son plaidoyer fort et puissant siffle sur les têtes de tous ceux pour qui un livre est désormais tenu pour du vent. Que celui-ci les fasse mentir, définitivement. Nos têtes sont plus têtues que les leurs.

Patrick Laupin – La Mort provisoire – Editions La rumeur libre -

le 23 Mai 2021, ibidem : L'insignifiance sacrée des coccinelles  pour Mon livre  de Patrick Laupin, préfacé par Alain Borer. Prix Max Jacob 2021.

Les 9 objets de l’été, fin.

31 Août 2022 , Rédigé par pascale

 

 

Si récapituler a bien quelque chose à voir avec « chapitre » donc avec chapeau, et si, empruntant au latin ce chemin de tête, il s’en éloigne de nos jours au profit d’un sens plus général — reprendre l’ensemble de ce qu’on a dit, en faire la synthèse — le verbe récapituler nous va comme un gant, mieux, un couvre-chef : il rattrape dans une sorte de dizainier chosiste, les objets qu’il m’a pris fantaisie d’égrainer ici : le dizainier, — ce billet d’aujourd’hui valant pour capitulation au chiffre 10 —  modèle réduit du chapelet, lequel mot vient de chapel, qui nous a donné … chapeau ! non point que l’on mît un jour le chapelet sur la tête, mais, en forme de couronne, l’objet de piété prit ce nom par contagion ; le chapelet, c’est d’abord et avant tout, un chapeau de fleurs.

La récapitulation commence sous de bons auspices, nous avons saisi d’un seul mouvement : des coiffures, des fleurs et le prie-Dieu – qui se présenta de lui-même à l’idée qu’un chapelet pût passer par là. Lui seul a quelque chance de nous forcer au silence, même si, pour marmonner son rosaire ou pour lire à l’infini, Fiez-vous au caractère inépuisable du murmure, qui fait d’abord contre-tapage : avons-nous la plus petite chance d’ouïr le moindre chuchotement si, autour de nous, le bruit bruit ? Ma tête un soir s’est ouverte au silence dit le poète, fenêtre intérieure, cérébrale ou réelle. Objet profond (…) mystérieux (…) fécond (…) ténébreux (…) éblouissant que toute fenêtre éclairée d’une chandelle. Nous connaissons ces mots, ils sont de Baudelaire, les autres de Jacques Réda et ceux qui les précèdent de Breton.

Que le rayon d’âme fuse par la fenêtre et les nuages gris rose (…) défilent et défient le ciel probable ; que la vie fasse signe dans l’échancrure (…) des fenêtres détruites, toujours pour le poète le mot le plus clair attend derrière la vitre. Ne pas s’arrêter trop aux choses qu’on dit sublimes, pour danser il ne faut que tendre des guirlandes de fenêtre à fenêtre (Rimbaud). Nous n’avons pas oublié L’Escalier de Supervielle, ni la ville, la rue, la maison dans laquelle il y a un escalier, une chambre, table, tapis, cage, quand tout se renversa, et montra qu’un escalier, on peut le dévaler ou le grimper. Ainsi parla Éluard. Mais le descendre nu, c’est à Duchamp qu’on le doit, n’est-ce pas ? Sans jamais sortir du cadre. Depuis Leon Battista Alberti jusqu’à Breton qui le maintient — in Le surréalisme et la Peinture : « il m’est impossible de considérer un tableau autrement que comme une fenêtre » — il faut « toujours tracer un rectangle, dit le premier, De Pictura, 1435  — en guise de fenêtre ouverte où je puisse voir le sujet. »

Alors, on se le demande, qu’allons-nous faire dorénavant de cet aveu de Kandinsky :  Je savais à présent très exactement que l'objet était nuisible à mes tableaux, mais pas le désespoir de l’éventail au poète, vers minuit, depuis le Clair de terre, Breton dixit ; Apollinaire en calligrammes s’il a raté toutes les marches, n’a pas oublié l’Éventail des saveurs, mais il s’était replié entre deux pages et nous l’avions manqué.

Pour achever drôlatiquement – mais, un jour ou l’autre, nous reprendrons notre barda, c’est sûr, il y a autant d’objets à écrire et de mots pour le faire, que de nuages aux ciels d’hiver normands, d’escaliers dans la Tour de Babel, de silences dans un carmel, d’éventails dans l’histoire de la peinture, de fenêtres aux immeubles du monde, de tournesols dans les champs … de tournesols ou de chapeaux pointus turlututu ; le prie-Dieu n’est plus si répandu, avouons-le, mais nous ferons les brocantes et les vide-greniers des églises de campagne ; restent, restent les poires, tout le monde a compté, il y avait 9 objets pour les 10 doigts de la main ! nous manquent les poires. Certes, nous les avions déjà largement croquées avant même qu’elles ne fissent l’objet n° 2 de l’été et en trois occasions :  07/08/2020, Une poire pour la soif. 14 août 2021, Reprenons nos Ân(imal)eries ; 09 octobre 2021, Pyrus communis, mais revenons au début de notre phrase, abîmé dans les circonflexions et autres saltations de nos bavardages impénitents : achever drôlatiquement et avec des poires, espoir ! Je n’ai trouvé que – mais à tout seigneur tout honneur :

« A donc le Père Ubu hoscha la poire, dont fut depuis nommé par les Anglais Shakespeare » Alfred Jarry.

Les objets de l'été - 9 -

26 Août 2022 , Rédigé par pascale

 

Objet de nos surprises, parfois, l’escalier.

 

 

Si j’écris : l’escadron volant franchit la volée de marches de l’escadrin – en moins de temps qu’il ne faut pour le dire – vous allez penser que voilà un début, au choix : prometteur, rigolo, travaillé, relâché, stupide, intriguant, sauf pour les réguliers de la boutique qui se doutent que je trame là quelque chose dont je n’ai pas moi-même l’idée en démarrant. Ils ont raison, je suis sur la première marche ou, si l’on veut, je ne tiens pas encore bien solidement le fil que je vais tirer, et je crains même ne l’avoir pas encore saisi. Peut-être que l’objet de mon emballement m’effraie, ses vertigineuses déclinaisons ne seraient-elles pas légèrement hors de portée ; qu’il me faudra des marchepieds, voire des paliers, dans tous les cas, des rampes où m’accrocher. En y pensant encore, les escadrons volants n’ont vraiment rien à faire là, sinon une allitération comme je les aime auprès de l’escadrin qui, lui, a toute sa place, à condition cependant qu’il ne soit ni trop haut ni trop large. L’escadrin n’est pas de tous les textes ni de toutes les maisons, plutôt canaille non en son usage mais en ses contextes, il apparaît généralement dans l’argotique.

Objet calligrammaticable par excellence, il n’y a point d’escalier dans le recueil d’Apollinaire auquel tout le monde pense, tournant et retournant les pages qui ne tiennent plus au dos collé du livre et tombent sur le parquet, je retrouve, dans le désordre donc, La cravate et la montre, Jeunes filles à Chapultepec, Cœur couronne et miroir, Voyage, un sans titre, Il pleut, Visée, etc. mais aussi Ecoute s’il pleut écoute s’il pleut … Mon enthousiasme redescend. Pourtant, indispensable à tout lieu humain qui s’élève au-dessus d’une taille moyenne, qu’il soit échelle, gradin, ou simple degré, il nous faut un escalier, il nous le faut. Pour aller dans la chambre qui s’ouvre par la deuxième porte sur le couloir, même Ponge, Francis, montait par une sorte d’escalier de bois, dans La maison paysanne où, on ne se lasse pas de relire : par la fenêtre ouverte, le ciel tout à fait net. Et pour lui, jusqu’au silence effrayant de Pascal, rien ne peut troubler l’intérieur de la toile de l’araignée. Quelle étrange et douce et bienfaisante amitié des mots entre eux et en intimité avec soi, toute poésie familière dispense. A l’instant exact où il lit ces mots, le lecteur ignore que je viens de suspendre mon écriture pendant deux heures environ, un peu plus. Entre le point et la majuscule, il s’est écoulé le temps d’un livre, qu’en l’ouvrant je ne pensais pas qu’il m’immobiliserait de sa première à sa dernière page. Je savais seulement qu’il était impossible que quelques mots, lignes, paragraphes, ne me retinssent pas, pré armée d’un crayon noir à grise mine, la réserve d’autocollants à main droite ; je le connaissais, l’avais déjà consigné dans mes notes, et surligné, mais peut-être moins que d’autres ou plutôt, moins souvent. Les Ruines de Paris de Jacques Réda, n’ont pourtant aucun escalier remarquable. Des gares, des bâtiments, des café-bars, des magasins, des terrains vagues, palissades, encore des gares, des ponts ; des nuages parfaits, des silences plus-que-parfaits, mais d’escaliers, point. Quelques marches, bien sûr, de-ci-delà, il faut bien franchir les espaces, mais d’escaliers rien. Ce qui me fit réaliser que l’objet imprudent de mon choix – ciel ! mais comment peut-on en arriver là ? – est une possible erreur, voire une faute, une inattention de mon attention précipitée, à coup sûr. Je me voyais déjà – oui, je sais – parachevant d’échevelées formules dont l’escalier serait le monument central. Mais Réda, reprenant – lui aussi – l’adjectif métaphysique en plusieurs occasions de ses pérambulations poétiques urbaines, me rappela à mes fonts baptismaux – voire mes fondamentaux – philosophiques : tout objet en sa matérialité – mais aussi toute chose en tant qu’elle se présente comme objet pensable – est une image dégradée de ce que serait, si elle existait, sa pensée pure, son Être, indépendamment de son existence empirique.

Et de renoncer – de mauvaise grâce – à un raisonnement métaphysique à propos de l’escalier en général, parce qu’il est non seulement un objet dont toutes les existences sont variées, multiples, différentes, plurielles, mais aussi parce qu’il n’est jamais, jamais un objet sans finalité (merci Kant) mais qu’il sert toujours un but, un intérêt, monter, descendre, rejoindre et qu’il n’existe pas d’escalier qui ne mène nulle part (merci Heidegger) quelles que soient sa vétusté, son actualité inutile, son inefficacité, son insuffisance – sinon en art et justement pour cette raison. Et, je me suis alors cognée à un très vieux souvenir, à défaut de m’être jamais cognée à ses marches :

celle qui montait à l’étage, devait prendre le chiffon doux au coin de la première marche et le passer sur la marche devant elle, cela jusqu’en haut. Un impératif apodictique qui ne disait pas son nom. En redescendant, bien sûr, se positionnant en marche arrière, il fallait repasser le chiffon sur le degré juste devant soi, et retrouver le rez-de-chaussée. Remettre le chiffon à sa place – à droite – pour la suivante, c’est accordé au féminin, nous étions quatre filles. Les parents s’étaient exonérés de cette tâche, forcément. Ainsi, plusieurs fois par jour, l’escalier en bois blond et sans contremarche, était nettoyé jusqu’au dernier atome de poussière (ou d’impureté ? interprétation tardive de ma part), en montant, en descendant, et gardait l’aspect d’un premier jour du monde pour un escalier. Il faut dire que notre père – qui avait une tendance minuscule à l’inventivité et se prétendait moderne – en avait dessiné le tout d’un coup de crayon révolutionnaire, qui avait donné des sueurs froides au menuisier du coin. Chaque marche tenait résolument au mur à gauche en montant, et s’arrimait à celle qui la surplombait exactement – une fois un grand palier-plateau franchi à angle droit à mi-hauteur – par une barre de métal vernissé-doré à son tour arrimée au plafond, sans pour autant s’appuyer au sol. Il est difficile de se représenter cette affaire, je n’ai aucune photographie. Impression de flotter dans le vide garantie, nonobstant une réelle solidité et pas le moindre balancement. Je ne sais si l’on comprit tous à l’époque, l’ironie qu’il y avait à nous appeler – authentiquement – les Quatre filles du Docteur March. [Même si notre père n’était pas médecin, que le titre original, comme chaque fois, n’a rien à voir, mais personne ne le connaissait, et qu’il parut pour la 1ère fois en français en 1880. C’est-à-dire sans nous.]

A mon palmarès – j’en assure tous ceux qui passent par là – les escaliers que j’affiche ci-contre ou ci-dessous, bien que célèbres, voire très célèbres, viennent de clichés personnels, sauf le dernier,  donc tellement peu réussis techniquement parlant, d’autant que j’ai pris des photographies d’anciennes photographies. Mais, qui n’a jamais péché …

 

On trouve très facilement, des photographies des escaliers aux contremarches de mosaïques de Caltagirone, petite somptuosité baroque au sud-est de la Sicile, infestée dorénavant de touristes. Celle-ci toute vieille et mal fichue est la mienne,

se reporter si l’on veut mieux aux sites ad hoc.

 

 

 

 

 

Mêmes remarques pour ces escaliers vaticanesques.

          

 

 

 

 

 

 

 

 

Piccolo villagio, piccole stradine, piccoli gradini. – Sicilia costa orientale (tournée vers la Grèce)

On remarque, au fond, deux bleus différents, la mer et le ciel !

Selinunte, Sicilia. Ruines

On a tout dit de la Villa « Come me » de Curzio Malaparte, son toit terrasse, son escalier pyramidal ; le mobilier créé par Alberto Savinio, frère du peintre De Chirico ; décor inoubliable du film Le Mépris.

 

    De Raymond Guérin – par ailleurs, ami et correspondant d’Henri Calet – dans un petit livre intitulé Du côté de chez Malaparte (éditions finitude), invité par le Maître des lieux en mars 1950 : dans la plus étonnante maison qu’il nous ait jamais été donné de voir. Et plus loin, (…) insolite comme une architecture de Chirico, avec son escalier-terrasse de trente-deux marches en forme de trapèze, montant vers le ciel, impressionnant comme un temple aztèque (…)

Les objets de l'été - 8 -

20 Août 2022 , Rédigé par pascale

 

L’Objet avoué de mon animadversion.

 

Combre, combrieu, combriau, sig-de-bord, baigneuse, carbeluche, galucé, tromblon, claquart, feutre, borsalino, bicoquet, panama canotier, bicorne, melon, toque, tricorne, sombrero, cabriolet, calotte, bousingot, stetson, forme, bicorne, manille, bavolet, capeline, charlotte, fédora, béret, galurin, bibi, bonnet, galure, escoffion, bob, caloquet, montera, calot, toque, canotier, képi, doulos, tholia, galerus, haut de forme, boer, caudebec, faluche, estafier, coquebin, capon, bachi, aumusse, barrette, cloche, charlotte, toque, chapka, mortier, sombrero, camauro, kamilavkion (chamilauque), gibus, chèche, chechia, coiffe(s), dastar, doulos, fez ou tarbouche, gatinelle, hennin, escoffion, mitre, némès, ouchanka, pétase, pilos (pileus), quichenotte, suroît, turban … tous unis contre l’insupportable casquette, portée à l’endroit à l’envers depuis le berceau bientôt, du matin jusques au soir, jamais lavée, jamais levée, support de publicités en langue laide – sommes-nous des panneaux d’affichage ? –  flanquée de son maillot accompagnateur, pas non plus un modèle d’élégance, de discrétion ni de bon goût, mais nous n’irons pas plus loin dans les tenues qui ne se tiennent pas, tenons-nous en à la tête, alouette.

Justement, la casquette est au casque ce que la fourchette est à la fourche, la biquette à la bique, la languette à la langue, la cigarette au cigare, la pochette à la poche, cordelette à la corde, gaufrette à la gaufre, gouttelette à la goutte, jupette et jupe, trompette et trompe, bouclette, chaussette, fleurette … hachette, ce que plus petit est à plus grand. Ce casque à visière en modèle réduit devenu universel, fait offense à toutes les coiffures du monde, passées et présentes : nous ne prenons plus aucun pari sur l’avenir.

En feutre de laine, en castor, en lièvre, poil de chameau, toile, paille,

soie, velours, à plumes et plumets,

d’ici ou d’ailleurs, tyrolien, chinois, mais d’ici, de chasse, de pêche, de brousse, couronne de laurier, de fleurs, et ses accessoires obligés, épingles, gros-grain, souris, voiles, voilettes, rubans, bourdaloues, suivez-moi-jeune-homme,

galon, aigrettes, nœuds, plumes (ou « pleureuses » quand elles sont d’autruches), les couvre-chefs, tous écrabouillés par la désastreuse casquette, la calamiteuse, mitée sans mite, sans mythe, sans mystère.

« Nous pourrions parler de Musset et de ses chapeaux cambrés … », « du chapeau de castor » de Balzac – c’est Lamartine qui parle, colportant les propos de l’éditeur pour ce dernier. De Jack l’Éventreur, dans son petit livre éponyme, Robert Desnos, qu’on n’attendait pas forcément là, relève son chapeau de soie (et ses souliers vernis) : l’époque est soyeuse et poétique pour les têtes coiffées – les plus nombreuses – Breton écrit superbement Un chapeau de soie inaugure de reflets ma poursuite (in Clair de terre ou dans le texte dédié à Max Ernst – Silhouette de paille – on rencontre, joie ! « la marotte des modistes ») ; Daumier, il fallait s’y attendre, mord le bourgeois avec sa sottise, laquelle se niche aussi, dans ses chapeaux tuyau de poêle.

Mais, pour la débauche de chapeaux, il n’y en avait qu’une à l’œil précis et pointilleux, sans chichi mais sans concession pour tailler dans une plume alerte, aigre-douce, ironique sans morale ni arrière-pensée – puisqu’elle écrit tout ce qu’elle pense comme elle le pense – il n’y en avait qu’une pour s’alarmer de l’état de la chapeauté – comme on dit de la société – et en faire l’objet de plusieurs chroniques.  

Dans Paris-Soir, en 1941, mieux valait parler de n’importe quoi que de tout. Colette, qui ne manqua jamais une occasion de faire mentir sa détestation d’écrire, attaque les chapeaux – c’est-à-dire celles qui les portent, synecdoque – sur le registre du bon goût. Elle confirmait ainsi des propos tenus trois ans plus tôt – dans La Jumelle noire – mais aussi en 1940 dans Marie-Claire, enfin, et c’est le plus savoureux dans le Figaro en 1942 dans l’inévitable, mais probablement alimentaire, « page féminine », propos qui, sous un titre moliéresque annonçant que « Le petit chapeau est mort », salue le retour du volume oublié ; qu’on aimerait qu’elle eût raison avant l’heure quand elle affirme « c’en est fini du petit feutre sport, bon pour toutes les têtes » et du « petit canotier mal équilibré sur un œil ».

Ah ! il ne faisait pas bon être sous le coup de ses détestations. Voilà ce qu’elle répondit alors qu’une lectrice lui fit le reproche du ton de ses lignes : vos outrecuidants, minuscules, plats, pointus, sans fond, sans bord, sans dessus, vos inexcusables chapeaux.

 

 

Rendez-nous les capelines d’Audrey Hepburn,

le borsalino d’Alain Delon,

le bibi de Jacqueline Kennedy,

tous les chapeaux de la reine d’Angleterre,

l’inoubliable haut-de-forme noir et sa noire voilette de Marguerite Chapman, acmé de l’élégance et de la distinction,

la casquette de Bourvil –

la seule vraie, authentique, celle de l’ouvrier ou du paysan, dont on tolère une déclinaison urbaine en tissu de velours ou de laine, uni, écossais ou à chevrons.

 

 

 

 

Modigliani

Picasso

Les objets de l'été - 7 -

15 Août 2022 , Rédigé par pascale

 

Si je pose le mot silence

sur la courbe du monde,

soudain, tout se tait.

(in Ce beau silence de flocons et de plumes)

 

 

L’orage, fort, sec, tranchant, affligeait la nuit. Tout vibrait au rythme cadencé des explosions. Entre chaque déflagration, un désert de silence impénétrable, jusqu’au coup suivant, fort, sec, tranchant, entré dans l’épaisseur nocturne avec la force d’une massue pour la tailler en pièces. Ce tohu-bohu infernal mais scandé avec une régularité presque parfaite, n’en faisait que mieux percevoir les plages sans bruit, sans écho et sans vibration qui lui faisaient réfutation. Ainsi perçoit-on les effets sonores de la foudre, une alternance de conflagrations et de répit qui, progressivement, s’espacent et apaisent. Le calme revenu, alors nous n’entendons plus rien, sinon le mutisme habituel de l’objet – Ponge que nous nommons la paix, le repos, le silence.

Ce décor acoustique, nous l’avons tous expérimenté, et plus d’une fois ; il découpe le monde audible en deux zones qui se contredisent mais s’obligent, deux sensations nettement distinctes mais indissociables, étant nécessaires l’une à l’autre pour être perçues séparément : le bruit et le silence. Ce dernier n’étant « entendu » si l’on peut dire, qu’à la condition que le premier cesse. L’un et l’autre ne se pouvant supporter ensemble, il leur faut s’exclure mutuellement. Ainsi nous croyons – manquant d’habitude pour étudier finement les renseignements auditifs, nous sommes moins chiches avec notre vue – qu’il n’y a guère d’intermédiaires entre ce que nous entendons et ce que nous n’entendons pas, tout juste quelques nuances d’intensité, lesquelles, de moins en moins sollicitées, sont d’ailleurs en grand danger. Le bruit, les bruits, l’emportent : Le silence affleure à travers les trous du perpétuel vacarme. (Vladimir Jankélévitch in La musique et l’ineffable). Objet d’inattention et de peu de soin, le silence est devenu dans l’univers du son, l’équivalent du vide dans celui de l’espace, du néant pour l’indifférent, un rien dont on ne sait ni d’où il vient, ni de quoi il est fait et lui donne, au moins dans le discours, une certaine existence, disons une existence relative à la « norme » de laquelle il dépendrait – le bruit – dans un jeu d’exclusion totalement déséquilibré. Dans le vocabulaire atomistique, nous dirions que les particules élémentaires du bruit et du silence sont inégalement réparties, et, dans celui de Kant, que le silence devient une « grandeur négative ». Voilà un objet de réflexion venu à nous par la force de frappe et la malignité de Zeus.

Toujours reprendre la question pongienne – Qu’est-ce que le soleil comme objet ? – et la décliner tant en ses variétés, ses pentes que ses réfutations, en saisir le clinamen tel un kaïros négatif : « – non(le soleil) n’est pas un objet ; c’est un trou, c’est l’abîme métaphysique : la condition formelle et indispensable de tout au monde. La condition de tous les autres objets. La condition même du regard. ». Maintenant, remplacer et replacer soleil par silence. Et regard par écoute, ouïe, audition, sonorité, vibration, résonnance, retentissement, notes, musique, musique … musique, dont la condition de possibilité est qu’un certain silence soit, un silence certain, le contraire d’un silence incertain, gêné ou fiévreux, impur, osons le mot. Jankélévitch a tout dit des rapports de la musique avec le silence : elle impose silence aux bruits par l’épreuve – une terrible épreuve pour l’homme seul détenteur du logos – du mutisme obligatoire ! Il y a peu de cas, où nous sommes assignés à résidence mutique, la prière, la méditation, la concentration de l’artiste, de l’écrivain, supportent ou peuvent supporter, quelques bruits, quelques sons environnants, qu’ils n’entendent pas d’ailleurs … Seule la musique vit de silences, celui qu’elle exige du monde extérieur, et ceux qui articulent, écrivent et n’existent que pour rythmer et scander les lignes mélodiques, les mesures, la grammaire solfégique, harmonique : soupirs, pauses, demi-pauses, decrescendo, diminuendo, pianissimo, point d’orgue … La musique ne procède que par la double obligation d’un silence exogène profond, absolu, et de ses silences propres, endogènes, par elle et elle seule élaborés, créés, composés. Née du silence, elle se replie dans le silence. Seule à occuper l’espace vibrant. Entre brachylogie et silence méontique, il y a l’espace immense du bruit mélodieux, mesuré. Oui, lire Jankélévitch qui tient une double parole, celle du mélomane – il connaissait la musique qu’il pratiquait au piano avec un art exercé – et celle du philosophe – et métaphysicien. De Fauré qu’il aime tant, je m’étonne qu’il ne cite pas l’immensément immense Requiem, tonitruant de silences retenus, retardés, résonnants, palpitants, de retentissants silences qu’on voit, impondérables, monter jusques aux voûtes et leurs ombres portées, en toute plénitude.

Bousculade, clameur, cohue, branle-bas, chahut, désordre, hourvari, barouf, chambard, vacarme, fracas, raffut, hurlement, tumulte, agitation, tintamarre, jacasserie, criailleries, tant de bruits qui offusquent et massacrent le silence dont, bien sûr, je ne suis pas la seule à penser et dire qu’ils sont en proportion inverse de toute capacité à réfléchir. Pascal, deux fois dans l’élégance terrifiée : le silence des espaces infinis et l’incapacité à être inoccupé, i.e seul et silencieux ; Schopenhauer, plus direct, chacun peut s’y retrouver : lorsque j’entends, dans la cour d’une maison, les chiens aboyer pendant une heure, sans qu’on les fasse taire, je sais déjà à quoi m’en tenir sur l’intelligence de leur propriétaire. C’est rude, ce n’en est pas moins indiscutable.

Lié aux arts « sonores » parce qu’il est la composante essentielle de notre sens auditif – sans lui, aucune distinction entre les sons, y compris les bruits – le silence est, conséquemment, particulièrement difficile à saisir en peinture, la poésie, quant à elle, la belle mensongère, y compris en prose, use de toutes les ficelles de la langue, qu’elle fait fines dentelles, brocarts soyeux ou brocatelles, texture lamée de fils d’or et d’argent pour dire l’informulable. L’horloge rimbaldienne qui ne sonne pas. On se souvient avec émotion du recueil de poèmes de Gilbert Trolliet, Le Fleuve et l’Être, dans lequel nous avions compté pas moins, mais peut-être plus, de 85 termes ou expressions connotant le silence.

Y a-t-il une cécité des peintres au silence, pour paraphraser une formule de Nietzsche ? L’insonorité est-elle soluble dans l’aquarelle, la gouache, les lignes, la toile, le crayon, le fusain ? Silencier le monde – pour reprendre un joli verbe de Patrick Laupin – est-ce geste pictural ? Comment peut-on tracer, faire ou laisser trace de ce qui n’apparaît que par disparition d’un excès ? Les bruits, les raffuts et autres vacarmes sont-ils saisissables sous le pinceau, par réfutation ou contradiction, ce qui imposerait que le silence soit. Peut-être la difficulté est-elle mal posée, encore que nous lui opposerions bien ce choix absolument subjectif :

Le Cri, déchirant parce que silencieux 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ou la mutité du piano fermé  de HammershØiun peintre du silence, ou dans le silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et ces mots de Breton : – la peinture contemporaine, une aventure unique au pays du silence, non qu’il n’y ait rien à en dire ou qu’elle ne dise rien –  si les bavards pouvaient au moins se taire ! – mais parce qu’elle a réduit au silence le discours des objets, à l’immense exception près, Magritte, qui sut et réussit génialement rester fidèle aux moyens de la peinture dite naturaliste – un combat pourtant d’arrière-garde pour les surréalistes – dans une critique radicale de la signification, au sens d’une mise en échec de l’herméneutique redondante classique. Briser l’attendu, voire l’entendu, pour rendre compte de l’inattendu, inentendu. Remettre l’objet au silence de toutes interprétations a priori, le détacher du bruit des significations anciennes. Laisser le spectateur dans le silence du non-encore-dit.

Si l’on prend ces mots au sérieux : l’art, un mode de connaissance de la réalité différant de celui que nous procurent nos perceptions courantes – formulation volontairement générale pour ne pas trop effrayer – et si l’on sait qu’il fut lecteur de Nietzsche, le philosophe se saisissant de la modernité – alors on entre dans la peinture de Giorgio de Chirico avec un double parti pris favorable. (Grands dieux, parviendrai-je un jour à faire aimer ces œuvres – celles que l’on dit métaphysiques ?) et l’on est saisi, immanquablement saisi, par ces paysages urbains figés dans un épais silence, le silence gelé par l’arrêt du temps, celui qui passe et celui qui a passé : coprésence de l’antique (cet italien était né à Athènes, faut-il le préciser ?) et du moderne, du classique et du contemporain dans les objets, l’architecture, les monuments … 

Chirico lui-même, n’avait-il pas débaptisé l’expression consacrée « nature morte » par nature silencieuse ? même si ses « natures » furent d’abord des espaces citadins vides ou quasiment. Une place, une rue où ne passe qu’une ombre ou qu’un piéton, ne sont-elles pas vides ? Vides de tout bruit aussi. Emplies de silence, d’arcades, de statues, de tours … de silence, encore. Certes, on y voit parfois des trains, au loin, ou des chevaux. Silencieux eux aussi. Titien – une révélation pour lui – Caravage, Poussin, Lorrain, sont ses grands modèles. Qu’on ne lui fasse pas un procès en destruction, qu’on aille à ses peintures a-métaphysiques pour s’en convaincre.

Les objets de l'été - 6 -

8 Août 2022 , Rédigé par pascale

 

- Qui défroissera les nuages d’acier que la pluie enfermée tant grise retient ?

In Ce beau silence de flocons et de plumes

 

Il arrive qu’on vienne d’avoir 14 ans tout juste et ne pas s’en souvenir des années et des années plus tard, tandis qu’une phrase, inoxydable, indévissable, ineffaçable, reste, petite musique pas tout à fait lamento ni triste, imprescriptible assurément. Écrite, elle était écrite et je ne vois qu’elle, dans le noir sur blanc des caractères imprimés en haut d’une page vide que l’on me demandait d’emplir avec des mots à moi. A moi ! On les orientait aussi, exigeant qu’ils viennent de mon imagination et de ma sensibilité, c’était é-c-r-i-t, là, devant moi. Sait-on bien à 13 ans passés de quelques jours, ce qu’est la sensibilité ? Aujourd’hui je l’ignore encore un peu, entre sensiblerie, sentimentalité, et même sensation – que je réserve plutôt à la catégorie philosophique des sens. De quel objet de mes imagination et sensibilité voulait-on me faire dire – écrire – ce que, moins d’une minute avant j’ignorais ? Et qui ? et pourquoi ? Dehors le ciel, gris, lourd, chargé de pluies patientes, de lui je me souviens si parfaitement : il courait, roulait, croulait.

         Je ne me souviens plus en revanche, si j’avais déjà lu Baudelaire tout entier ou en partie, ou Le spleen de Paris ou « l’Étranger » seulement. Sincèrement, je crois bien que non. Je ne vais pas me vanter, me faire mousser, me donner les gants, de connaître ce que j’ignorais. A l’époque, Victor Hugo tenait le haut du pavé de la fréquentation des poètes par les collégiens. Aussi, j’ignore si j’ai restitué après coup son auteur à la phrase imprimée dans ma mémoire sitôt lue, ou si la réparation se fit plus tard, mais longtemps je pris ses trois derniers mots pour le titre du poème en prose baudelairien : J’aime les nuages … les nuages qui passent … là-bas … là-bas … les merveilleux nuages ! Et je veux croire aujourd’hui encore qu’à eux seuls ils constituaient l’objet d’une rédaction pour l’épreuve de français qui achevait, avec d’autres dont je n’ai rien retenu, le cycle du collège : « Les nuages, les merveilleux nuages que disent-ils à votre sensibilité, qu’inspirent-ils à votre imagination ? » A ce moment-là – croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer – le ciel normand qui se joue des saisons et des mois, le ciel normand que je voyais depuis une fenêtre à ma gauche, la table d’écriture contre le mur, le ciel normand s’enfonçait dans un gris ardoise de plus en plus profond.

C’est après, c’est toujours après que l’on trouve dans les mots des poètes ce qu’on sait qu’il aurait fallu pouvoir et savoir écrire soi-même. C’est aujourd’hui – hier ou avant-hier, si l’on préfère – que l’ardoise des ciels normands est pour moi celle de Ponge :  Il lui manque d’avoir été touchée à l’épaule par le doigt du feu. Contrairement aux filles de Carrare, elle ne s’enveloppera donc ni ne développera jamais de lumière.

         Que demandait-on au juste à la future lycéenne, une fois les grandes vacances passées, qui montrât qu’elle était digne de changer d’univers, peut-être de fréquenter enfin les grands écrivains, ou de faire la preuve qu’elle maîtrisait les règles du bien écrire ? Et puisque je n’ai plus la moindre idée de ce que je pus coucher sur le papier tandis que je m’absorbais dans le spectacle bouillonnant

des bloc(s) de cristaux plumeux s’écrasant à portée de regard et de l’encre de mon stylo, me voilà tenue de croire que je me suis appliquée à restituer tant ce que je voyais que je ce que je ressentais, qui devait confondre, dans le principe de toute paréidolie ordinaire ou enrichie par l’imagination, l’illusion et le réel, l’invisible et le visible, le vu et l’invu, le songe et l’exact, l’objet et le sujet : les nuages et moi, la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée dit si joliment Breton.

(photographie personnelle)

         La première phrase du chapitre VIII de L’air et les songes de Bachelard, consacré aux Nuages est des plus simples, ce sont les plus efficaces. Les nuages comptent parmi les « objets poétiques » les plus oniriques. J’ai retardé un peu la saisie du volume, tant je savais y trouver des formulations décisives, non parce qu’elles auraient l’épaisseur apodictique qui manque à mes souvenirs, mais pour la joliesse de leur tournure. Les nuages sont une matière d’imagination pour un pétrisseur paresseux. « Un pétrisseur paresseux » quelle expression ! qui, en deux mots, a tout compris de ce désir toujours inassouvi de plonger ses mains jusqu’aux coudes dans un édredon de nuages ou ses doigts dans un pâton moelleux et tiède, et déplace, pour une fois, l’imagination de la vue au toucher, ce n’est pas si fréquent, tant on s’esbigne à trouver des formes où la volonté de voir l’emporte sur l’objet vu, le regardant sur le regardé, ses mains sur ses yeux, dans cet univers de flocons et de plumes. Le silence, ce beau silence que le nuage porte, et emporte avec lui le chagrin, le métal et le cri.

         Les concepteurs de sujets d’examen ne vont pas chercher loin. Il eût suffi qu’ils allassent sans quitter Baudelaire, à ces lignes heureusement titrées Curiosités esthétiques, ils eussent laissé pantois et interdits les petits cerveaux qu’ils prétendaient piquer au vif de leur créativité verbale. Pensez-donc ! des nuages encore, des nuages toujours, le poète achevant une phrase longue, ébouriffée, rugissante, dit qu’ils sont comme une boisson capiteuse ou comme l’éloquence de l’opium. Après cela que voulez-vous qu’il s’é-c-r-i-v-î-t ? : « Tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses, suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises béantes, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé ou déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselant de métal fondu, toutes ces splendeurs me montèrent au cerveau [].»

et d’ajouter : « Chose curieuse, il ne m’arriva pas une seule fois, devant ces magies liquides ou aériennes, de me plaindre de l’absence de l’homme. » Baudelaire - Pléiade, p 1082 – on ne s’étonnera pas que ces lignes fussent écrites à propos d’Eugène Boudin – Salon de 1859

 

 

 

Mantegna - détail - circa 1500-1502

 

Divagation des nuages

fait le ciel s’étrécir
S’entorser

rêche et rude

sec des pluies qui tardent.

in Ce beau silence de flocons et de plumes.

 

 

 

 

Photographie personnelle

 

Magritte - 1939

- ces deux dernières, à l'instant, levant la tête et l'appareil au bout des mains à bout de bras.

Nicolas de Staël 1953, immense !

Les objets de l'été - 5 -

4 Août 2022 , Rédigé par pascale

 

 

De tous les âges et usages,

 

Le tournesol n’est plus qu’un objet, tout replié devenu, par concrétion commune et mécanique dans le nom de Van Gogh. C’est tout juste si l’on se souvient qu’il s’appelle aussi héliotrope, enraciné étymologiquement en terre grecque. Les botanistes, maniant le latin à la binette et sur le terrain, le nomment helianthus annuus et prétendent qu’il suit le cours du soleil en se tournant de l’est à l’ouest depuis le matin jusques au soir, ce qui est, cette fois, un tripotage de l’astronomie galiléenne celle qui inversa le cours de l’univers, il y a un bon moment déjà, montrant pour toujours que les mouvements rotatifs ont échu à la terre seule.

Le tournesol, objet de culture et d’agriculture, kitschissime devenu en toutes matières et supports : la toile-cirée-des-tables-de-jardin, le couvercle-en-carton-des-boîtes-de-confiseries, la faïence-des-carreaux-aux-murs-des-cuisines-des-salles-de-bains-des-couloirs-des-lingeries, le papier-des-serviettes-en-papier et le papier glacé (glacé !) des publicités-pour-le-Sud plutôt que la lavande qui vient au second rang, selon mon classement rudimentaire, partial, non homologué. On dira aussi, pour achever les confusions de tous ordres, que bien des pages censées nous instruire de ce que nous ignorons – visibles à tout moment sur les écrans – se mélangent les pinceaux en affirmant plusieurs vérités, ce qui n’est pas la garantie d’en dégager une seule. Ainsi, si la plante fut introduite au 16ème siècle en Europe par les Espagnols qui la tenaient des Amérindiens en général et Mexicains en particulier, il s’agit de sa version domestiquée, cultivée donc, cependant que des héliotropes sauvages étaient bien implantés de ce côté-ci de l’océan, nous avons des textes. On dirait que l’ordinateur n’a pas les mêmes que nous. Pline l’Ancien en parle – Histoire naturelle, t II dans la catégorie des remèdes, en décoction avec de la racine de mercuriale (mâle pour engendrer des garçons et femelle pour … c’est si simple !) aussitôt après – à prendre stricto sensu dans le contexte – il faut, au choix : boire le suc dans du vin cuit, manger les feuilles (de la mercuriale) bouillies à l’huile et salées, ou même crues dans du vinaigre, mélangées à de l’héliotrope. Le même, quatre chapitres et quelques pages plus loin rend hommage à cette merveille, laquelle en sympathie avec le soleil se tourne vers lui, même par temps couvert. La nuit, comme s’(il) le regrettait, (il) ferme sa fleur bleue. Surtout ne pensez pas que Pline a confondu avec le lin, un jour de grosse chaleur ; héliotrope désigne un genre, il en existe donc des centaines, dont celles aux fleurs petites et bleues ou diversement nuancées depuis le violet, au point que la couleur et la fleur se nomment pareillement.

Plus grand-chose à voir avec les rondeurs éclatantes et haut portées de notre tournesol des champs, lequel serait bien incapable de nous protéger du scorpion, Pline encore, Pline toujours, nous instruit : avec un rameau d’héliotrope, encercler au sol l’animal, cela suffira pour qu’il n’en sorte pas. Vous pouvez aussi le recouvrir totalement de la plante, et bien d’autres recommandations pour éloigner les fièvres ou produire des effets aphrodisiaques.

Mais l’héliotrope d’Ethiopie a tout pour me séduire, puisque son nom contient les lettres de celui de son pays d’origine. L’inverse n’est pas tout à fait vrai. J’aime cette économie de moyens – 5 lettres communes – dont certaines langues ont le secret, les latines notamment, la française particulièrement. Seconde découverte, il ne s’agit pas d’une plante ou de sa fleur, mais d’une pierre, un objet minéral, que l’on tient dans le creux de sa main s’il est poli, qui lance des couleurs porracées – dixit (encore) Pline, et veiné de rouge. Mettez-le dans de l’eau et les rayons du soleil qui y tombent seront eux-mêmes madrés de reflets couleur de sang. Hors de l’eau, l’image du soleil lui fait un miroir et selon certains mages, mêlé à la plante du même nom, il vous rendra invisible, aidé par quelques incantations. Et là, mes pensées prennent deux chemins de textes différents. En raison du fait que je peux le saisir et le retourner dans ma main, ce caillou héliotrope est le galet pongien ; en raison de la légende d’invisibilité qui s’attache à elle, cette pierre est platonicienne, sertie dans un anneau qui rend Gygès inapparent à tous, s’il en tourne le chaton. Socrate – in Platon, République, ch. 2 – en fait une leçon philosophique redoutable : faisons-nous le bien par crainte des réprimandes ou parce que c’est (le) bien ?

Le tournesol porte aussi son poids de légendes, et comme il ne faut pas toujours croire qu’elles sont belles et douces, en voici une assez cruelle sous le régime courant de la métamorphose végétale. Avec Narcisse, Hyacinthe et les autres, voilà Clytia, dont Apollon, dieu du Soleil, était bien sûr ! éperdument amoureux … jusqu’à ce qu’il se lasse pour lui préférer Leucothée – forcément fille d’un roi qui en fut très fâché en l’apprenant et la fit ensevelir vivante. Clytia n’en retrouvait pas le repos, la jalousie et la délation sont vraiment deux vilains défauts qui vous pourrissent la vie ; elle passait désormais ses jours à suivre la course du Soleil son bien-aimé dans le ciel, avant, finalement, de se transformer en fleur héliotrope. Les deux amoureuses contrariées eurent une fin tragique, l’une sous la terre l’autre sous le soleil, pour l’éternité. Ce sera l’objet d’un ultime étonnement sans lien avec ce qui précède : comment se fait-il que dans le calendrier révolutionnaire, l’héliotrope apparaisse en Brumaire au 6ème jour, c’est-à-dire, à la louche ou plutôt la brouette, entre fin octobre et fin novembre, époque sans le moindre tournesol dans les champs de l’hexagone ?

Déjà, en ce début du mois d’Août, ils sont tous cramés. Bien m’en a pris de les photographier il y a quelques semaines,

je certifie que ces clichés très ordinaires, sont miens et ne proviennent pas d’une réserve accessible à tous. Selon une très belle expression de Ponge ils sont (des) objets du dernier peu. Et tandis que Rimbaud pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin /Avec l’assentiment des grands héliotropes, nous lisons dans l’inventaire après décès du célèbre parfumeur, Jean-Louis Fargeon, fournisseur attitré de Marie-Antoinette, qu’il composait de la pommade à l’héliotrope, il y en avait 32 et 6 kg séparés dans son stock.

 

Les objets de l'été - 4 -

31 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

        

         [Addendum 1 à Les objets de l’été – 3 – La fenêtre.

         Il se pourrait bien que cela devienne un refrain … mais je n’y peux rien.

En compulsant à l’aveugle mais sachant où j’allais, le Manifeste du Surréalisme d’André Breton, je tombe sur l’expression, connue-oubliée et image inusable : une phrase (une phrase ! pas une idée) qui cognait à la vitre. Suivent des lignes qui tentent de rattraper l’instant fugace du souvenir faible d’un homme marchant et tronçonné à mi-hauteur par une fenêtre perpendiculaire à l’axe de son corps. Et Breton de regretter n’être pas peintre pour représenter cette vision : « Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre » ; il faut avouer que ça manquait au billet précédent.

Addendum 2 : Breton, in Clair de terre – Nœud des Miroirs : Les belles fenêtres ouvertes et fermées/Suspendues aux lèvres du jour/ Les belles fenêtres en chemise/Les belles fenêtres aux cheveux de feu dans la nuit noire / Les Belles fenêtres de cris d’alarme et de baisers (…)Superbissime introduction d’Alain Jouffroy, dans l’édition Poésie/Gallimard 1961-1969]

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* *

Donc, Les objets de l’été, 4ème épisode.

La boutique et le prie-Dieu.  

On pourrait y voir malice. C’est l’objet de notre billet de mauvaise foi, ou comment la présence du second ne rend pas la première moins accueillante, car il faut le reconnaître, le prie-Dieu, objet inattendu y compris dans les églises de nos jours, l’est encore plus dans une boutique joyeuse, hospitalière, lumineuse et autrement plus secourable qu’un oratoire confiné, sombre, humide, serait-il encensé.

Sans y avoir pensé, il se peut que se soit accompli là un geste surréaliste i.e : rapprocher deux objets hétéroclites ou, en poésie, deux mots ou deux images hétérogènes. L’une des plus puissantes réunions, selon le critère de l’étincelle chère à Breton et nos souvenirs :

celle d'une machine à coudre et d'un parapluie sur une table de dissection (Lautréamont, Les Chants de Maldoror, IV) ou pour le dire comme Reverdy, qu’il cite aussi, le rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Nous apprécions l’euphémisme.

Éloignés, nos objets susnommés ne le sont plus depuis qu’un facétieux bouquiniste a fait choix de mettre en sa bouquinerie et en bonne place, un agenouilloir comme porte-livre, ce prie-Dieu d’un autre âge remis au goût du jour. Reste à savoir ce dont il doit se confesser, nous parlons de l’objet, bien sûr.

Pour l’heure et les temps à venir, il lui faudra supporter la lourde faute de ceux qui, impénitents, se livrent, se sont livrés et se livreront au plaisir solitaire toujours renouvelé de la lecture, raison suffisante pour siéger en ce lieu défendu, au double sens de interdit, prohibé d’une part, protégé, préservé de l’autre. Sans exclure le péché d’abondance, non inscrit dans la liste des capitaux, ni même des capiteux, tandis qu’il est la cause directe et suffisante pour amorcer et entretenir ceux de concupiscence, gourmandise, envie et autres peccadilles – insatiabilité, appétit, ardeur curiosité, tentation – vénielles au regard de l’irrémissible inclination à se soumettre inconditionnellement à ce vice parfait, lire, lire et lire encore …

Mais le prie-Dieu-bouquiniste en dit bien plus. Qu’il soit là et seulement là  —une non-librairie, où vous chinerez et trouverez les ouvrages introuvables chez les vendeurs-de-livres-qui-viennent-de-paraître (attention, après les livres  – non, les « romans » de l’été, nous attendons ceux de la rentrée, puis ceux des prix, puis des fêtes, juste avant ceux de Janvier, tous, tous, sans la moindre exception, formidables et indispensables !) – que le prie-Dieu soit là et pas dans une bibliothèque par exemple – pardon, une médiathèque – est une invitation bien plus profonde encore : il est le seul signe sensible de ce qui manque dans les lieux susnommés, considération, estime, respect, curiosité pour des auteurs et des œuvres que la concurrence intéressée du marché et le manque de courage interdisent de rééditer, on y laisserait sa chemise. Et plus encore. Le prie-Dieu – retapissé aux couleurs cardinaliste et épiscopale, cela non plus ne peut échapper – rappelle à qui le regarde avec espièglerie, qu’en cette place de toutes les tentations,

il nous faut, avec sérieux, nous incliner devant l’infinité des manifestations de l’esprit humain qui tant font défaut depuis que rareté, élégance, précision, difficulté aussi, ont été ajoutées à la liste des vices d’écriture.

Aussi, quand nos yeux se portent sur la petite inscription gravée dans le cuivre et rivetée au dossier pour marque de propriété, comme fait le sang parfois devant l’étendue de l’ironie du sort quand elle confine à la perfection, nos yeux ne font qu’un tour dans leurs orbites : Mme Désespoir !

Magnifique travail du marguillier – il paraît que dorénavant il faudrait écrire marguiller, mais pourquoi donc ? – qui résout là une double difficulté : laisser le nom de la bienfaitrice à la postérité, lequel contient tout ce que l’avenir, peu avare de peines à venir, nous réserve. Ainsi, Madame Désespoir détenait en son église un prie-Dieu estampillé à son nom, qui, chaque fois qu’elle baissait la tête en signe de pénitence – c’est-à-dire sans cesse – lui rappelait sa condition définitivement irrécupérable. Madame Désespoir ignore aujourd’hui et là où elle est – si nous autorisons la synecdoque qui la ramène à sa seule chaise basse – que notre désespoir n’est plus le sien, mais que le sien était peut-être moins rude, si l’on considère qu’à genoux sur son prie-Dieu, elle n’avait qu’une seule dévotion livresque, son missel. Aucune autre tentation. Ce n’est vraiment pas notre cas.

Le prie-Dieu n’est pas le Saint-Siège, certes, certes. Mais la diablerie nous guette qui nous inviterait bien à poser notre séant où Madame Désespoir posait ses genoux, afin, tournant confortablement le dos à ce nom décidément trop in/croyable, nous voyions dans notre dévotion païenne aux livres refoulés des circuits consuméristes, la seule prière qui vaille.

Pour Luc B.

 en clin d’œil et remerciements pour préserver, à Rochefort, un petit coin de paradis.

Les objets de l'été - 3 -

24 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

 

[Addendum à Les objets de l’été – 2 –

Parcourant une nouvelle fois les Lettres de jeunesse de Freud pour y confirmer une intuition qui me tarabuste, je lis, à la date du 22 Août 1874, ceci : J’ai la plus grande envie de voir revenir le temps du raisin ; pour l’instant, il n’y a rien d’autre que de monotones poires. Les poires sont le fruit le plus stupide, le plus fade, le plus prosaïque du monde. Là, je dois dire à Don Cipion – Freud – mon plus profond et respectueux désaccord, auquel je mêle cependant la plus grande satisfaction de le lire dans un registre moins attendu.]

 

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Objet oublié de l’objectif, la fenêtre.

Même l’arc des fenêtres

Sera pour vous.

Guillevic Du Domaine.

 

Je choisis, lorsque je me déplace – la distance ne fait rien à l’affaire – les portes plutôt que les fenêtres dans mes (modestes) intentions photographiques. Un choix ni volontaire, ni déterminé, mais de fait, je le constate tout simplement. Et les toits aussi. Récemment j’ai commis deux exceptions remarquables au sens où les intentions tues qui président à certains gestes – écrire aussi par exemple – m’ont portée à saisir deux clichés que tout oppose premièrement, et, deuxièmement, que rien n’imposait ; rien, c’est-à-dire aucun sous-entendu esthétique, mental, mnésique, poétique ou philosophique, de ceux qui émergent dans une évidence fugace mais forte, quitte, un peu plus tard, à l’abandonner – elle n’était pas pertinente – ou l’oublier.

*

La façade parfaitement régulière, géométrique, simple, supportant la réplication qu’on pourrait croire à l’infini de fenêtres alignées sans recherche sinon un impeccable équilibre me plut, instantanément, parce que toute cette linéarité sans heurt, s’obstinait à être contredite par des courbes, de légers reliefs, de fausses sinuosités et flexions résolues dans un autre maillage lui aussi symétrique et stable dans ses méandres. L’anomalie de l’ensemble résidait dans sa seule fenêtre ouverte. Je ne le vis qu’après, toujours attirée par les lignes droites, seraient-elles soutenues par des volutes, arabesques et autres ondulations, et l’inverse.

 

Ciel ! que cette ouverture – je cherche quel pourrait-être son nom vrai – que cette ouverture est belle, qui deux fois bée sans laisser rien passer ni sans rien retenir : la première parce qu’elle est ouverte depuis toujours et qu’aux vents et tempêtueuses allevasses elle a résisté, la seconde parce qu’une partie de ses vitres sont cassées. Deux bonnes raisons pour une fenêtre, serait-elle lucarne, baie ou vasistas, pour faire courant d’air. Mais le châssis, coincé contre le mur probablement par des gonds rouillés et la poussière des verres restant ayant eu raison de toute transparence, la fenêtre de l’appentis s’est métamorphosée en véritables ruines, au sens noble de vestiges. Sans usage et sans âge, rongée de vermoulures infligées par les intempéries, retenant quelque brindille sèche ou fil mort depuis longtemps abandonné par des araignées xériques, de la fenêtre il reste mieux que l’embrasure, que la crémone, le dormant, le montant, la paumelle, il reste le goût, la souvenance, la remembrance qui font célébration.

 

 

Qu’elles soient d’Apollinaire (Calligrammes), de Mallarmé (Le Parnasse Contemporain), de Baudelaire (Le Spleen de Paris, XXXV), c’est au pluriel qu’elles se présentent, alors qu’au singulier, elles s’ouvrent le plus souvent et closent le poème du premier. La fenêtre s’ouvre comme une orange/Le beau fruit de la lumière. Éluard s’en serait-il souvenu sous le ciel bleu ?  Les croisées devenues, pour le deuxième, puis la vitre — plus loin, l’ode au vitrier, après le savetier, lui-même avant le cantonnier, lequel en quatre vers est dévêtu de sa chemise par le pur soleil, ébloui dans un déplacement réussi de la lumière — la vitre devant l’azur d’où chercher à s’enfuir Au risque de tomber pendant l’éternité. Du dernier beaucoup savent qu’Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle, modulation disloquée par l’apposition harmonieusement contraire de l’obscurité et de la lumière, s’achevant par une étonnante réfutation du sens commun : ce qu’une vitre sépare de l’extérieur, l’emporterait sur le spectacle du monde.

L’un (naviguait) lentement depuis (sa) Lucarne, l’autre de (sa) fenêtre regardait le Palais-Royal, tous les deux admiraient Paris. L’un repeignait ses mots en gris, celui du zinc et de l’ardoise, la teinte dominante, l’autre ne voyait que toit(s) rose, tuiles à godrons, belle lumière. Le troisième, on s’en doutait, dit le tout en dix mots : Le corps posé sur ton appui/mon esprit arrive au-dehors.

Ponge, sans démentir ni Colette ni Calet, et sans qu’il le voulût, donne raison aux peintres et aux poètes qui firent de la fenêtre une passion à intempéries. Parce que l’ouvrant, la fermant, s’y penchant, regardant, le sachant ou l’ignorant, il est des fenêtres, réelles ou rêvées, écrites ou peintes où l’on cherche mieux que partout un point de perfection. Celui auquel Chirico parvint, qui aurait fait un chercheur se jeter par la fenêtre, s’il n’avait lu sa signature au bas du tableau après que René Crevel eut collé sur les vitres une (de ses) toiles qui l’empêcha de s’élancer dans la rue mystérieuse et miraculeuse devant lui ouverte, métaphysique. 

 

 

Les objets de l'été - 2 -

21 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

 

Précautions d’emploi.

Ne pas confondre objets de l’été et objets d’été. Les effets secondaires seraient fâcheux : humeur changeante et coups de chaud, suspicion de delirium à l’endroit de qui tient la plume, accusations à bas bruit de démence rampante. Ici, point de plages – sinon de musique ou de silence – ; le sable seulement quand il fait grincer la machine ; ni de sandales – hors celle d’Empédocle ; de soleil ni de boissons fraîches, de transat ou de parasol … Les objets élus pour de petites récréations estivales d’écriture ne sont pas nécessairement des choses, le mot désigne, on s’en souvient, tout ce qui se présente à un sujet – chaleur et oisiveté supposées de la raison en la saison n'ont point encore anéanti toute velléité de précision sémantique. Les objets de nos admiration, colère, énervement, joie, affection, tristesse, satisfaction … sont stricto sensu à admettre dans notre liste avec d’autres, animés et/ou inanimés, et là, les mânes de Lamartine se rappellent à nos souvenirs d’école.

Mais je suis bonne poire et vous le montrer me chaut, ce verbe seul convenant à l’air ambiant, il faut savoir s’adapter. Le fruit du poirier, gouleyant, léger comme un petit vin frais, fondant en bouche, en dégoulinade sucrée le long des doigts et gouttelant au bout des ongles, ne l’emporta point cependant dans le récit biblique pour dire la tentation, le désir, l’envie auxquels succomber ou, plus démoniaque encore, faire succomber l’autre, surtout s’il n’y en a qu’un. Impossible de garder une poire pour la soif. Les deux naufragés des premiers jours du monde, restent pour l’éternité les seuls mangeurs de pomme à s’être fait poirer*. Ne restait plus que la littérature pour leur inventer un destin plus goûteux, ou tout le génie de petits prométhées devenus maître-queux pour leur faire oublier qu’avant de descendre des singes, ils descendirent du pommier.

Un certain Tibaut écrivit au 13ème siècle un délicieux roman au goût exquis de l’allégorie mêlant recherches visuelle et auditive – acrostiches, anagrammes, lecture inversée, chants – s’achevant par un motet profane bien dans l’esprit du temps, au duo de la Dame et du Poète se joignit le Rossignol. Le Roman de la Poire est bien plus édifiant que le récit de la Genèse, jugez-en : l’innamoramento – l’entrée en amour – de l’aimé, le narrateur, lui vient tandis qu’il prend en bouche une poire qu’elle a, la Dame, préalablement pelée avec ses dents et goûtée elle-même, c’est le mors de la poire. Si la sanction est autrement plus douce que celle reçue d’Eve par Adam, il y a cependant deux points communs : la condamnation – au péché, à l’amour – est sans fin pour les humains ; elle est transmise par la femme. Aucun commentaire de ma part, sur cette simple et dernière remarque. Ni l’auteur ni le destinataire du Roman de la Poire, ne sont à ce jour identifiés précisément. Les chercheurs cherchent. Certains commentateurs ont évoqué l’érotisme de passages particuliers, comme l’insistance sur l’épluchage du fruit, il est vrai que dans la symbolique médiévale la poire est intimement liée au désir sexuel. Elle est l’objet par lequel il appert. Mais à l’inverse du mythe biblique, aussi du (célèbre) récit augustinien dit « du vol des poires »** (Conf. II) il ne s’agit pas là d’un fruit défendu aux conséquences lourdes et longues – la nature dorénavant impure et peccamineuse de l’humanité pour le premier ; la dimension pécheresse de l’autotélie pour l’autre, qui fixe pour longtemps l’équivalence entre faute et intention de la faute. La poire du sieur Tibaut a un goût étourdissant, voire paradisiaque.

Ci endroit commence l'histoire
De la plus merveilleuse poire
Qui jamais soit, ni jamais ne fut
Dieu l'aima qui en planta le fût.

(folio 15r° - vers n° 398 à 401)

 

 

Un autre et tout aussi peu, voire pas lu, roman dont les poires sont les héros, fut signalé dans l’impayable livre Romans à lire et à proscrire (du point de vue moral etc.) de l’abbé Louis de Bethléem – édition de 1914. Son auteur, Gyp – alias Sibylle Riquetti de Mirabeau alias comtesse Roger de Martel de Janville. Certaines poires n’ont décidément pas de pot : les crottes d’Hermite, seraient l’appellation argotique – disparue – des poires cuites, ce qui fait, à ce moment, l’objet de notre étonnement et rire.

Jean Siméon Chardin - vers 1768 -

 

« Qu’en est-il :  on rapporte que Schiller n’écrivait pas s’il n’avait, dans le tiroir de son bureau, des poires pourries … »

Celles-ci furent par moi photographiées - dans un jardin ami livré aux abeilles.

***

* le verbe poirer existe bien. Il signifie surprendre, prendre par surprise. Sa conjugaison est magnifique. Pour le plaisir, voilà un exemple de l'imparfait du subjonctif : que nous poirassions etc. 

** les poires sont ici aussi : archives, Pyrus communis (9 Octobre 2021) et Une poire pour la soif (7Août 2020)

Les objets de l’été - I -

16 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

C’est de l’éventail que viendra le salut.

Tel le petit pliage d’une pensée inexprimée mais déjà là, l’éventail s’ouvre et trouble l’air qu’il contrarie ; objet deleuzien – innommé – qui fait symbole pour une parole déroulée déroulante qu’on développe, sans que le contenu contenu dans ses plis ne désavoue ni contredise, une fois exposés, les détails ou motifs qu’ils renfermaient. Métaphore de toute démarche synthétique, qui ne dit ni n’ajoute, — à l’inverse de l’analytique — l’éventail, sous cet angle, est aussi un objet kantien, une condition de possibilité du raisonnement (hors les mathématiques, toujours a priori, relevant de la démonstration) ; ni leporello, ni flabellum en version réduite, domestique et laïque, cela fait beaucoup d’adjectifs – id est ce qui s’ajoute –  pour quelque chose d’amenuisé – terme qui, à son tour, se rappelle à nous, la menuiserie étant l’art de couper le bois menu et pas les cheveux en quatre.

Reprenons sur un autre mode, l’épuisement du traitement de la forme baroque du système de Leibniz – le pli, donc – ne saurait retenir plus longtemps ; y penser, ouvrant un éventail, relève peut-être d’une altération du bon sens, du sens des choses, ou d’une marotte que d’aucuns jugeront proche de la manie. Je vous l’accorde, c’est ma corde sensible, d’ailleurs la marotte désigne aussi un sceptre achevé par une tête encapuchonnée d’une coiffe à grelots, aux fins de représenter la folie. La folie attaque la tête et par la tête. Avec un éventail aérons-là, objet de l’été s’il en est, dont je requiers solennellement la réhabilitation, qu’il devienne objet du siècle, ce qu’il fut au 19ème.

Ses qualités l’emportent sur ses défauts : individuel, portatif, léger, anénergivore, non polluant, peu coûteux. On demandera à quelques créateurs comme on dit, de le (re)mettre au goût du jour. Inutile de multiplier les dentelles et les matières dites nobles – l’ivoire, tant mieux, est dorénavant proscrit – le léger et prolifique bambou fera très bien l’affaire. Monochrome serait un choix ascétique de bon aloi, mais peu de chances de faire des émules sur ce terrain, ce ne serait pas assez vendeur.

Nous ne pouvons pas taire quelque inconvénient, dont le premier et difficilement réparable : nous condamner à l’usage d’une seule main tandis que l’autre nous évente. Premières victimes les lecteurs, autres premières victimes, les lecteurs avec crayon, autres premières premières victimes, les écrivains sur papier ou sur éventail, il faut choisir : poser ou pauser.

Mallarmé écrivait des sonnets ou simples quatrains – vingt et un – sur des éventails qu’il offrait à des belles. Leur transcription sur feuille les aplatissant, la frustration s’invite. Avec comme pour langage/Rien qu’un battement aux cieux/Le futur vers se dégage/Du logis très précieux (Les quatre premiers vers de Éventail - de Madame Mallarmé in Poésies). Claudel compose Cent phrases pour éventails : il fut ambassadeur de France à Tokyo, il est vrai : Éventail/c’est l’espace/ lui-même en se repliant/qui absorbe/cet oiseau/immobile à tire d’aile/s.

Pour ne pas alimenter trop ce sentiment d’inassouvi, deux petites choses sur papier plat, qui si bien disent et si différemment et sans se faire ombrage :

Un léger somme –

La main s’arrête qui agitait

L’éventail

Taïgi (1709-1771)

 

« Dressez l’oreille au frrruit énigmatique de l’éventail qui se replie, au flac sec et superbe de l’éventail qui s’épanouit. »

In Grand Dictionnaire universel du XIX è siècle etc. … Pierre Larousse t.7 (1866-1877)

[Nous n’oublions pas le délicat roman d’Hubert Haddad – Le peintre d’éventailFolio 2013.]

 

S’il fallait retenir des éventails sublimement peints au 19ème siècle qui ne s’en lassait pas, alors je garde 

Renoir : 

Klimt : 

Modigliani : 

 

Mais s’il fallait n’en garder qu’un ce sera :

 

où le modèle est peintre aussi – qui peignit tant de femmes à l’éventail – cette fois dissimulée derrière le sien mais si peu,  dans sa longue robe, son regard et son éventail noirs. Qui se cache à l’autre ? Qui se révèle et quoi ? Que regarde-t-elle vraiment ? Berthe Morisot par Edouard Manet ne pouvait que diablement me séduire.

Lire en arborescence.

13 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

 

Parce qu’une page vous mène à d’autres, que la mémoire en vous n’en finit pas d’aller plus loin, de plus en plus loin, tout en tournant toujours le même chant, le même contre-champ des Pas perdus, dans lequel des mots ou des noms riment avec des souvenirs flottants à la surface du monde, le vôtre, le seul. Ça commence toujours comme ça pour moi, ouvrir un livre. Puis deux puis trois. Ça ne finit jamais, l’infinitude des textes dessine en vous – in fine – un univers, le vôtre, le seul, d’arabesques tissé ou plutôt de guipure, cette fine dentelle et ajourée qui, invisiblement, danse autour de vous.

J’avais besoin d’en savoir plus. Le poète dont le nom paraissait plusieurs fois par page avec d’autres, m’était bien sûr familier, mais – c’est l’inconvénient des crises aiguës d’acribie, elles ne se résorbent jamais – chaque fois tricotait un nouveau rang à l’épais manteau de mes réminiscences. Il fallait vérifier que ces Champs magnétiques n’étaient pas plantés de traîtres mancenilliers. Il y a des chemins dans lesquels on avance les yeux fermés, sans qu’il soit nécessaire de les sillonner chaque jour ; les premiers pas qu’on y a posés ont fait trace pour toujours. Aussi légère qu’une Gradiva, aussi inoubliable, ineffaçable, inguérissable mais irremplaçable que le souvenir du nom de Breton pour Dušan Matić dans un livre — André Breton – Oblique — bien moins ancien que tous les autres, qui fit prétexte à bousculer un peu le rangement presque réussi des ouvrages surréalistes, comprendre écrits par les Surréalistes ou à propos d’eux, pour retrouver La Clé des Champs de mes voluptés intactes.

Les pages s’ouvrent là où elles doivent. Les marques, les traits, les signets, les repères, sont exactement là où je les aurais mis si j’avais dû le faire aujourd’hui. Cette nécessité là est sans résolution volontaire ou consciente, elle vous a fait depuis et pour toujours. Vous l’avez écrite, vous l’avez laissée cette trace pompéienne sur la première page : vous aviez moins de vingt ans, l’un des livres fut lu en Juillet, l’autre en Août cette année-là : cela dit aussi que, loin des amphithéâtres et des cours de l’Université, mais tenue par une libido sciendi augustinienne à tout ce qu’il s’y disait, vous lisiez, déjà la plume à la main ; foin des romans qui mangent le temps pour n’y rien apprendre ni retenir, pour ne s’y former point. Ce n’est pas sans émotion que je réalise avoir souligné – déjà ! – un passage entier consacré à ce que Marx dit de l’écrivain, qui ne doit en aucun cas vivre et écrire pour gagner de l’argent … Mission accomplie pour la plupart. Mais Marx voulait dire, et il le dit clairement plus loin, qu’écrire n’est pas un moyen, mais un but en soi. Plus loin encore, un autre passage consacré à Chirico, subit le même sort – marques et signets – il s’agit du portrait qu’il fit d’Apollinaire ; dans l’autre livre sorti de son étagère … Chirico toujours ! précédé par cette célèbre phrase de Kant – non attribuée mais qui ne pouvait échapper à l’autre mémoire, la philosophique : « Quand Galilée fit rouler sur un plan incliné etc. » ; dans les pages consacrées à Lautréamont, beaucoup de coups de crayon pour fixer les accordances ; et aussi Jacques Vaché, que personne, ou presque n’a lu, mort à 23 ans d’opium et de divertissements ; Breton commence ainsi : Les siècles boules de neige n’amassent en roulant que de petits pas d’hommes. On n’arrive à se faire une place au soleil que pour étouffer sous une peau de bête.

Alors qu’il y a peu je visitais au 19 Berggasse à Vienne, l’aménagement nouveau qu’on fit des cabinet et appartement de Freud, je rappelais que Breton, en 1921, y rencontra celui qui eut tant d’influence sur lui, sobre entrevue cependant. Aussi, je ne m’étonne même plus que la page « Interview du Professeur Freud » – formulation totalement inadaptée – fut, elle aussi signalée d’une marque et qu’elle s’ouvrit d’elle-même. Mais, mon émotion s’intensifie, apprenant que dans le salon d’attente il y avait quatre gravures faiblement allégoriques : l’Eau, le Feu, la Terre et l’Air qui ne sont plus de nos jours. J’en demande pardon aux mânes de Breton, mais faiblement allégoriques est une double erreur de lecture – osons dire d’interprétation – car les quatre Éléments sont la spécificité des philosophies préplatoniciennes – atomistiques matérialistes – ils ne sont ni allégoriques ni faibles, particulièrement dans la physique d’Empédocle, que Freud vénérait – en dépit de traductions imparfaites – pour avoir présenté le monde en équilibre entre Haine et Harmonie autant dire Principe de Plaisir et Principe de Réalité. Ce raccourci est un affront tant à l’un qu’à l’autre … Le hasard objectif de Breton porte-t-il en lui quelque chose du Kairos grec ?

Tout près il y avait aussi, pour achever de rapporter cette expérience arborescente dont je suis coutumière, un autre livre – collectif – dont l’un des articles, signé Jean-Luc Steinmetz, achève son introduction par ces mots lumineux où il dit que ce qu’on croit ne plus être, se poursuit et se réalise pourtant dans ce qui sera : … dans le très vieux tissu des jours et la conformation millénaire des êtres une nouveauté, de tout instant, peut naître … où il faut comprendre que les affinités électives intellectuelles qui se tissent des œuvres aux esprits, ne s’achèvent jamais, sans pour autant se répéter à l’identique. Pour précision dernière et secondaire, dire que je ne lisais ni André Breton, ni un essai à lui consacré cet après-midi, mais qu’il se présenta par porosité bienvenue de mon attention et que cela est totalement indépendant de toute satisfaction de lecture, qui est d’une autre nature, et c’est tant mieux, sinon aucun travail, aucune réflexion intellectuels n'auraient jamais pu se constituer dans le monde. 

Pour un seul mot - qui était un nom propre - il y avait sur la table quelques heures plus tard, sept (7) livres ouverts … 

dits et tus

9 Juillet 2022 , Rédigé par pascale

 

 

J’ai cinq o-i-s-e-a-u-x dans mon panier

qui font cinq plumes pour écrire

bleue – rouge – blanche – noire – verte 

à l’encre violette

 

*

 

l’infini se contraint dans un roseau

ployé abandonné au pourpris du vent

qui façonne les branches fastigiées à mi-mots

les horizons plaintifs ;

tant qu’aux azeroliers les fleurs reviendront

aux blancs ypreaux les feuilles de fine soie

et le temps qui chatoie et le temps qui poudroie

aux terres yttriques du Χάος                         

saltarelle à trois temps sur quatre

         sautille cavalcade caracole

Souventefois.

*

Les phrases ont les mots pour squelette

de broderies garni

*

Sur des tablettes de buis

je décompte les heures gravées d’acméiste manière

Le cœur battant des pierres est brouillé par la pluie

 

*

Songe au silence

de l’arrière-pays des mots

 

         *

 les braises soufflées,

l’angelus sonné

où pendre désormais nos larmes

entre tous nos chagrins

 

*

 

Seule une blanche main peut dessiner des E muets

dans un silence si épais

qu’il recouvre tous bruits.

 

*

Dans le mot ciel,

aucun nuage.

 

         *

 

Pieds nus dans la blanche herbe

qui gelait à mots fendre

en la vallée petite de silence

où si froid il faisait

jusqu’à la revenance.

Un vloulement d’ailes

suffit.

         *

Crevel et Chirico

         Le poète me tient par la main

pour traverser ensemble

l’ombre verte et la grand place

les rues métaphysiques du peintre

 

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